VIRELLIA - livre 2

Chapitre 37 : L'Étau de Bois Noir

2609 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/09/2026 18:49

Lynara s'accroupit près de Kaelis, la main posée sur l'épaule de sa collègue. Sous ses doigts, elle sent la peau de la Mentore d'Aegis devenir anormalement rigide. En approchant la lueur d'une dague, elle voit le grain de sa peau prendre une teinte translucide, presque opaline, qui gagne rapidement les poignets et remontent le long des avant-bras.


C'est le signe précurseur de l'auto-cristallisation. Lorsque le corps d'un manipulateur d'eau n'a plus assez d'énergie spirituelle pour maintenir la souplesse de ses chairs, son fluide interne se fige brutalement en un réseau minéral, scellant l'étincelle vitale dans une coquille de glace pour éviter la mort cérébrale.


— Il nous faut une source, ordonne Lynara d'une voix sèche, sans qu'une seule seconde d'hésitation ne vienne altérer son commandement. Une vraie. Pas une flaque de sève corrompue, mais un courant pur. Les anciennes canalisations du Temple passent sous ce secteur, non ?


Eshan consulte fébrilement ses bracelets, luttant pour filtrer les interférences magnétiques provoquées par le Fléau de classe S qui les entoure.


— Si mes calculs et les plans de structure sont exacts... l'aqueduc principal d'Elarion passe à moins de trente mètres sous cette section de racines, annonce l'apprenti, la sueur perlant sur son front. Mais Zaoth’Kar a très probablement comprimé les conduits pour pomper l'eau purifiée qui descend du sanctuaire !


Un bruit de succion visqueux retentit brusquement au fond de la cavité. Dans l'obscurité moite, des dizaines de petites lueurs bleutées apparaissent, flottant à quelques centimètres du sol mou.


Ce sont des Faëls-Sangsues. Ces esprits parasites, fléaux mineurs de la forêt, ressemblent à des méduses terrestres translucides qui se déplacent en faisant traîner de fins filaments urticants sur la matière organique. Elles sont attirées par les reliquats d'énergie magique qui émanent encore du corps affaibli de Kaelis, qu'elles perçoivent comme une proie agonisante.


— Elles arrivent... prévient Kaelren, une étincelle nerveuse dansant au bout de ses doigts. Elles sentent qu'elle ne peut plus se défendre.


La grotte organique semble se refermer sur eux, les parois de bois pétrifié de Zaoth’Kar tressaillant sous l'impact d'un vrombissement souterrain. C’est une course contre la montre : d’un côté, la cristallisation irréversible de Kaelis ; de l’autre, une nuée de prédateurs opportunistes qui cherchent à siphoner ce qu'il reste de sa magie.


Lynara se redresse d'un bond, ses dagues d'air croisées devant son torse. L’acier étincelant forme la seule barrière entre la Mentore et la marée de méduses spectrales qui avance en ondulant dans la pénombre. Leurs filaments traînants s'illuminent d'une clarté cyan à mesure qu'elles approchent de leur cible.


— Kaelren, avec moi ! ordonne Lynara en se plaçant en garde. On fait rempart ! Nerion, oublie la discrétion et la finesse, perce ce sol !


Nerion s'effondre à genoux, ses poings massifs frappant la chair ligneuse et visqueuse de la Racine Éveillée. Il ne s'agit plus de négocier avec la trame végétale, mais de la violer de force.


— Je sens la maçonnerie de l'aqueduc... c'est juste en dessous ! grogne le disciple de la Terre, les bras tremblant sous l'effort. Mais la Racine l'a entouré d'un nœud de fibres noires, c'est dur comme du diamant !


Pendant que Nerion lutte contre la masse organique, Eshan s'accroupit près de Kaelis. La peau de la Mentore d'Aegis est devenue si froide et si dure qu'elle évoque de la porcelaine gelée. Le processus de cristallisation vient d'atteindre ses coudes.


— Mentore, restez avec moi... ne fermez pas les yeux... murmure Eshan, la voix étranglée par l'angoisse.


Il plaque deux doigts entre les sourcils de Kaelis, au niveau du canal de résonance. Son visage se contracte sous la douleur de l'effort.


— Je transfère ma propre réserve d'Essence ! C'est une fréquence brute, c'est instable, mais ça va bloquer la cristallisation avant qu'elle ne touche votre cœur !


L'apprenti d'Aegis devient livide en un instant, sa propre énergie s'effondrant dramatiquement au rythme où il injecte sa vitalité dans le flux tari de sa Mentore.


— ELLES ARRIVENT ! hurle Kaelren.


Les premières Sangsues bondissent en dérivant dans l'air avec une rapidité déconcertante. Kaelren libère un souffle de flammes courtes, une Lame de Feu ajustée au millimètre pour ne pas consommer l'oxygène restreint de la cavité. Chaque créature percutée siffle dans une bouffée de vapeur et s'évapore, mais pour une Sangsue détruite, trois autres jaillissent des replis de la paroi.


— C'est un nid tout entier ! siffle Lynara en tranchant d'un revers de lame une méduse spectrale qui tentait de s'accrocher à sa botte. Nerion, c'est maintenant ou jamais !


— POUSSEZ-VOUS ! rugit le mage de terre.


Dans un sursaut de volonté, Nerion invoque une Pointe Tellurique Inversée. Au lieu d'élever la roche, il inverse la pression atmosphérique pour écraser et broyer les fibres de la Racine sous une masse de gravité condensée. Le sol de chair noire éclate dans un bruit de déchirement organique écœurant.


Une odeur d'ozone, d'acier et d'eau vive envahit instantanément la cavité. Un geyser d'eau purifiée sous forte pression jaillit de la fracture de l'aqueduc, percutant la voûte de Zaoth’Kar avec la violence d'une cascade.


L'effet est immédiat.


L'eau du sanctuaire, vecteur naturel de purification pour la magie d'Aegis, agit comme un solvant acide sur les chairs corrompues de la Racine Éveillée. La grotte entière semble pousser un hurlement muet. Les Faëls-Sangsues sont instantanément dissoutes par la brume d'eau pure qui sature l'atmosphère de la pièce.


Kaelis ouvre brusquement les yeux. Le contact de cette eau chargée de la résonance du sanctuaire agit sur son système nerveux comme une décharge électrique. Le réseau cristallin qui pétrifiait ses bras se craquelle dans un tintement de verre brisé, laissant place à une peau souple. Elle n'a même pas besoin de boire : son corps absorbe l'humidité ambiante par tous ses pores, son flux se gorgeant à nouveau de cette puissance externe.


Mais le répit est de courte durée. Le sol de la grotte se cabre violemment. La Racine Éveillée vient de réaliser qu'une de ses artères principales a été sectionnée. Des tentacules de bois noirci jaillissent des parois pour colmater la plaie et broyer les intrus.


— On a réveillé l'entité tout entière ! crie Eshan en tentant de rééquilibrer son propre flux altéré, tandis que Kaelis se redresse, portée par un renouveau de puissance.


— On ne sort pas par où on est entrés ! ordonne Lynara en désignant du bout de sa dague l'ouverture béante de l'aqueduc. Dans le conduit ! C'est notre unique chemin vers le centre d'Elarion !


La grotte ne se contente plus de vibrer : elle tente de les digérer. Les parois de chair végétale de Zaoth’Kar se gonflent et se hérissent de milliers d'épines de bois sombre, suintantes d'une sève violette qui fume au contact du sol.


— REGROUPEZ-VOUS ! hurle Lynara, ses dagues d'air tranchant un filament qui fondait sur eux depuis le plafond.


Kaelren tente de dresser un mur de feu pour les couvrir, mais l'humidité poisseuse de la Racine étouffe les flammes. Un tentacule massif, gros comme un tronc d'arbre, fouette l'air et percute l'épaule de la disciple, la projetant violemment contre la paroi visqueuse.


— Kaelren ! siffle Nerion en s'élançant pour la dégager, mais le sol sous ses pieds se dérobe.


Des racines plus fines, agiles comme des serpents, s'enroulent autour de ses chevilles. Elles ne se contentent pas de le maintenir : leurs pointes s'enfoncent sous son cuir pour pomper son sang et nourrir le Fléau.


C'est là que Kaelis intervient avec la précision clinique de sa maison. Elle prend le contrôle absolu de l'élément libéré. Puisant dans le geyser d'eau pure qui continue de jaillir de l'aqueduc, elle déploie d'un geste sec des deux mains un Bouclier de Résonance.


L'eau ne coule plus : elle se structure en une coupole de cristal liquide sous pression, agissant comme un dôme de verre sous tension. Les tentacules de Zaoth'Kar viennent s'y écraser avec un bruit de chair broyée, incapables de briser cette barrière de pureté.


— Eshan, ton sceau ! ordonne Kaelis, sa voix dominant le tumulte. Stabilise la structure !


Eshan plaque ses paumes contre les dalles. Les runes de ses bracelets s'illuminent d'un doré étincelant. Il entonne une incantation d'ancrage qui renforce la cohésion de la barrière. Il stabilise la matrice pour qu'elle ne cède pas sous les coups de boutoir du Fléau de classe S.


Une nouvelle vague de Faëls-Sangsues jaillit des blessures de la Racine. Ces spectres translucides se jettent contre le dôme de Kaelis, leurs filaments crissant sur la surface magique comme des lames sur une vitre. Elles s'agglutinent par dizaines, obscurcissant la vue, cherchant la moindre micro-fissure pour s'infiltrer.


— On va se faire emmurer vivants ! crie Eshan, ses avant-bras tremblant sous l'effort de maintenir le Sceau. Le plafond s'effondre sur nous, Lynara !


La cavité se contracte. Le dôme de Kaelis commence à émettre des grincements inquiétants sous la pression de la Racine qui se referme comme un poing gigantesque.


Le cristal liquide se fissure par endroits, laissant filtrer des gouttes de sève corrosive qui attaquent le sol. Eshan est à genoux, ses bracelets de cuivre surchauffés par l'effort monumental d'ancrage.


— Je ne tiendrai pas dix secondes de plus ! hurle l'apprenti, les dents serrées jusqu'au sang.


Lynara se redresse au centre exact du dôme. Elle ferme les yeux une fraction de seconde, ses dagues tenues en garde inversée. Elle ne puise pas seulement dans ses propres réserves : elle capte et canalise les reliquats d'énergie que ses compagnons ont libérés dans la pièce.


— Nerion, donne-moi la masse minérale ! Kaelren, alimente le cœur !


D'un mouvement circulaire d'une élégance mortelle, Lynara amorce sa danse. Elle aspire la poussière de granit soulevée par Nerion, la sature de l'air vicié qu'elle met en rotation accélérée, et injecte la fureur incandescente de Kaelren au centre du vortex.


Le résultat est une Lame de Pression Thermique. Ce n'est plus de l'air, ce n'est plus du feu : c'est un disque de plasma solide, tourbillonnant à une vitesse telle qu'il émet un sifflement strident qui couvre les rugissements de Zaoth'Kar.


— POUSSEZ-VOUS ! rugit Lynara.


Elle libère l'attaque en un balayage horizontal à 360°. Le disque élémentaire s'étend brutalement, tranchant les parois de la Racine Éveillée comme un rasoir dans de la soie. La chair noire est instantanément vitrifiée par la chaleur et déchiquetée par la force centrifuge.


L'onde de choc est si puissante qu'elle repousse les parois du nid sur plusieurs mètres, offrant une bouffée d'air salvatrice au groupe. Les Faëls-Sangsues qui s'agglutinaient sur le dôme sont intégralement pulvérisées, réduites en cendres avant d'avoir pu réagir.


— L'accès est dégagé ! crie Kaelren en désignant la brèche de l'aqueduc, libérée des fibres qui tentaient de la sceller.


— Plongez ! ordonne Lynara, la vue troublée et les jambes flageolantes après une telle dépense d'énergie combinée.


Elle vacille, mais Eshan la rattrape aussitôt par le bras pour la soutenir. Le groupe ne se le fait pas dire deux fois : ils se jettent dans le flux furieux de l'eau purifiée. Kaelis prend immédiatement le contrôle du liquide pour les envelopper dans une bulle de transport hydrodynamique, tandis que Nerion, dans un ultime réflexe, arrache des pans entiers de la voûte rocheuse pour murer l'entrée du conduit derrière eux.


Ils s'enfoncent dans les ténèbres de l'aqueduc, emportés par un courant torrentiel, abandonnant derrière eux les hurlements muets d'une Racine Éveillée amputée d'une partie de ses entrailles.


La traversée des tuyauteries du sanctuaire s'achève brutalement. La pression chute d'un coup, le conduit s'élargit et le groupe est expulsé avec fracas dans un vaste bassin de rétention à ciel ouvert, situé aux abords immédiats de la ville basse.


L'eau purifiée bouillonne un instant avant de retrouver son calme. Lynara émerge la première, rejetant ses cheveux en arrière, le visage marqué par l'épreuve. Kaelis aide Eshan à se hisser sur le rebord de pierre moussue, tandis que Nerion et Kaelren ferment la marche, encore étourdis par la vitesse de la chute.


Ils ne sont pas encore au Temple, mais au pied même de la cité d'Elarion.


— Regardez ça... souffle Kaelren, la voix étranglée par une horreur soudaine.


Le groupe se redresse lentement, dissimulé par les brumes d'eau qui s'échappent des réservoirs. Devant eux, les premières artères de la capitale s'étendent sous une clarté laiteuse et maladive. Ce n'est pas le chaos sanglant auquel ils s'attendaient. Il n'y a ni cris, ni incendies, ni mouvement de panique.


C’est infiniment plus terrifiant. Les habitants d'Elarion : marchands, artisans, soldats de la garde ; se déplacent en une procession lente et cauchemardesque. Leurs gestes sont fluides mais totalement dépourvus de volonté propre, pareils à des marionnettes dont les fils seraient tirés par une main invisible. Ils marchent à l'unisson parfait, leurs visages inexpressifs et leurs regards vides fixés vers les flèches du Temple qui dominent la cité.


— On dirait... une armée de somnambules, murmure Nerion, ses mains frôlant la pierre froide du bassin.


Kaelis ferme les yeux et étend sa perception spirituelle. Elle recule aussitôt d'un pas, la main portée à sa tempe, comme si elle venait d'entrer en contact avec une lame incandescente.


— Ce n'est pas une simple hypnose collective, lâche-t-elle. Leurs flux spirituels sont... réaccordés. Aziris utilise le Temple comme un diapason géant. Il a forcé chaque âme de cette cité à vibrer sur la même fréquence de soumission.


C'est exactement la vision d'horreur que le groupe de Vaelran avait entraperçue depuis les galeries supérieures quelques heures plus tôt : une ville entière métamorphosée en une batterie géante, attendant le douzième battement pour offrir sa vitalité au rituel.


— Ils ne nous perçoivent même pas, constate Lynara en observant un soldat passer à quelques mètres d'eux sans même tourner la tête. Pour leur perception altérée, nous ne sommes que des bruits parasites dans leur harmonie.


Soudain, depuis le sommet de la colline du sanctuaire, un premier coup de gong sourd et vibrant retentit. Une onde de choc invisible balaie la cité. Au même instant, les milliers d'habitants s'arrêtent net, la tête légèrement inclinée vers la droite, dans une synchronisation parfaite qui glace le sang.


Le groupe se tient au pied des escaliers monumentaux. Lentement, les citoyens alignés forment une haie d'honneur macabre tout au long de la montée qui mène aux portes du Temple.


— Mais c'est quoi cette horreur... murmure Kaelren, ses mains frémissant d'étincelles étouffées.


— On les contourne par le réseau des canaux, tranche Kaelis en commençant à canaliser le flux du bassin pour les dissimuler sous un voile de brume.



La suite vendredi entre 18h30 et 21h...

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