VIRELLIA - livre 2
Note : désolée pour le retard de publication de 24h, j'ai rencontré quelques problèmes personnels... Bonne lecture !
Le froid du milieu de nuit rampe sur la roche mise à nu et s’accroche aux pins qui bordent leur refuge, mais il ne parvient pas à chasser l’atmosphère étrangement tiède qui descend des hauteurs du Temple. Même ici, à une bonne distance de ses premières structures, quelque chose semble persister dans l’air : une lourdeur poisseuse, presque organique, qui donne parfois l’impression que la montagne tout entière respire au-dessus d’eux.
Deux heures se sont écoulées depuis que le groupe s’est accordé un semblant de repos sous la roche. Nerion et Seyla ont pris le premier tour de garde, laissant aux autres le temps de sombrer dans un sommeil lourd, sans doute davantage provoqué par l’épuisement physique que par un véritable sentiment de sécurité.
Seyla achève sa dernière ronde autour du campement. Sa tunique et son pantalon noir se confondent si bien avec les ténèbres du sous-bois que sa silhouette disparaît presque entièrement dès qu’elle s’éloigne de la faible lueur des cristaux disposés près des couchages. Ses bottes s’enfoncent légèrement dans la mousse humide tandis qu’elle revient vers le point de relève. Elle devrait aller réveiller Vaelran, mais elle le trouve déjà éveillé, assis en retrait et adossé au tronc d’un pin calciné qui le dissimule à demi. Sa garde ne commence pourtant que dans quelques minutes et, à en juger par son immobilité, il n’a probablement pas dormi du tout.
Seyla s’apprête à passer son chemin lorsqu’une faible lueur attire son attention : entre les mains de Vaelran repose une sphère de cristal sombre qu'elle reconnaît immédiatement pour être son artefact des souvenirs. Une lumière sourde pulse en son centre, apparaissant puis disparaissant entre ses longs doigts, tandis que le Mentor la contemple sans bouger, totalement absorbé par la scène qui s'y rejoue.
Seyla s’approche sans lui demander ce qu’il regarde, ni même lui demander la permission. Vaelran sent sa présence et relève légèrement les yeux ; pendant un instant, elle s’attend presque à le voir ranger la sphère dans sa sacoche, mais il n’en fait rien et incline simplement l’artefact vers elle.
À l’intérieur du cristal, les volutes verdâtres se dissipent pour dévoiler un domaine : une vaste cour pavée baignée par la lumière dorée d’une fin d’après-midi d’été. Les murs de pierre claire portent les emblèmes des Solhen et, derrière eux, les premiers reliefs de la vallée se découpent sous un ciel parfaitement dégagé. Au milieu de la cour se tient un adolescent dans lequel Seyla reconnaît Vaelran immédiatement. Il doit avoir seize ans, peut-être un peu moins à en juger par la finesse encore juvénile de son visage, même s’il est déjà particulièrement grand. Ses cheveux argentés captent le soleil chaque fois qu’il tourne la tête, et ses yeux verts suivent avec une concentration satisfaite les rubans d’obscurité qu’il fait évoluer entre ses doigts. Les ombres s’enroulent autour de ses poignets, se divisent en filaments plus fins, puis viennent se rejoindre au-dessus de ses paumes avant de changer brusquement de direction. Il recommence plus vite encore, transformant quatre filaments en huit, jusqu'à ce qu'un sourire apparaisse sur son visage.
Seyla jette un bref regard au Vaelran assis près d’elle.
— Tu avais déjà cette tête-là.
Le Mentor tourne les yeux vers elle, impassible.
— Quelle tête ? demande Vaelran.
— Celle d'un gamin arrogant qui attend qu’on le félicite, tranche la jeune femme.
— J’avais beaucoup de qualités à faire remarquer, répond-il sans ciller, un brin suffisant.
— C’est bien ce que je dis.
Dans le souvenir, le jeune Vaelran fait disparaître ses ombres avant de les rappeler presque aussitôt, visiblement décidé à recommencer son exercice, quand des pas précipités résonnent sous l’arche qui donne accès à la cour. Deux garçons déboulent dans le domaine, le premier essuyant maladroitement ses yeux avec sa manche. Ils ont une dizaine d’années pour le plus jeune, peut-être douze pour l’autre, et tous deux sont rouges d’avoir couru.
— Vaelran ! crie l'aîné. On ne trouve plus Mistral ! Il a filé pendant la balade dans les bois et il ne revient pas !
Le plus jeune renifle bruyamment, forçant Vaelran à soupirer avec une exagération manifeste.
— Vous finiriez par perdre votre propre nez s’il n’était pas attaché au milieu de votre figure.
Le garçon le regarde avec des yeux humides, et Vaelran finit par sourire avant de venir lui ébouriffer les cheveux.
— Allez, arrête de pleurer, je viens avec vous. Mais restez près de moi : si je dois chercher le chien et vous surveiller tous les deux en même temps, je vais finir par demander à être payé.
Les garçons acquiescent aussitôt, et quelques instants plus tard, tous trois quittent l’enceinte du domaine pour s’engager sur le chemin qui descend vers la vallée. Vaelran marche en tête, les mains dans le dos, appelant régulièrement Mistral tandis que les enfants inspectent chaque buisson avec beaucoup plus d’énergie que d’efficacité. Ils parcourent les lisières du domaine sans trouver la moindre trace du chien et finissent par poursuivre jusqu’aux premières maisons d’Enven, dans l’espoir que l’animal ait simplement retrouvé seul le chemin de son foyer.
À mi-parcours, un martèlement de sabots les oblige à quitter précipitamment le sentier : trois cavaliers vêtus de noir surgissent derrière eux. Vaelran attrape le plus jeune garçon par l’épaule et le tire sur le bas-côté juste avant que les chevaux ne passent au galop dans un nuage de poussière, les longues capes claquant derrière eux sans qu'aucun ne ralentisse. Vaelran se retourne pour les suivre des yeux, son expression changeant légèrement pendant une seconde ou deux, avant que l’un des enfants ne tire sur sa manche.
— Tu crois que Mistral est allé au village ? demande le gosse.
Vaelran détourne le regard des cavaliers.
— Avec la quantité de nourriture que votre mère lui donne ? Ce chien sait très bien où rentrer.
Ils reprennent leur marche, et Seyla ne quitte pas la sphère des yeux, sachant déjà que c’est ce moment précis que Vaelran est venu chercher dans son souvenir, le détail qui, quatorze ans plus tard, refuse encore de rester un détail.
À Enven, Mistral n’est pas là, mais la mère des garçons insiste pour que Vaelran se repose quelques minutes avant de reprendre le chemin du domaine. La nuit commence à tomber et elle pose devant ses mains une tasse de chocolat chaud qu’il accepte sans se faire prier. Le jeune mage s’installe à la table de la cuisine et porte la tasse à ses lèvres au moment exact où la porte d’entrée s’abat contre le mur. Une villageoise apparaît sur le seuil, le visage déformé par la terreur.
— Le feu ! Il y a le feu sur la colline ! Tout brûle chez les Solhen !
La chaise bascule derrière Vaelran lorsqu’il se lève d'un bond. Par la fenêtre ouverte, le sommet de la colline est devenu orange, et les flammes montent bien au-dessus des arbres. Pendant un instant, le jeune homme ne bouge plus, son regard restant fixé sur cette lumière impossible là où se trouvait son foyer quelques heures auparavant, puis il se met à courir. L’image se brouille avant qu’il n’atteigne la porte, et la cour, le village ainsi que les flammes se dissolvent dans une brume verte qui tourne quelques secondes au cœur de la sphère.
Seyla attend que Vaelran referme lentement ses doigts autour du cristal pour en éteindre la lumière.
— Pourquoi tu t’infliges ça ? demande-t-elle, la voix basse et tranchante.
— Je reprends une leçon sur l'inattention, répond le Mentor en gardant les yeux fixes sur l’artefact.
— À cette heure-là ?
— La leçon est courte, élude-t-il d'un ton sec.
— Les trois cavaliers, déduit Seyla sans fléchir.
Cette fois, Vaelran tourne légèrement la tête vers elle.
— Oui. Je les ai vus, j’ai trouvé ça étrange, et j’ai décidé que ce n’était probablement rien.
Seyla jette un coup d'œil à la sacoche ouverte près de lui.
— Tu avais seize ans, Vaelran.
— J’avais des yeux.
— Apparemment pas assez aiguisés.
Vaelran lui adresse un regard faussement offensé pour masquer la fêlure.
— Ta compassion me bouleverse, Seyla.
— Je peux aussi te laisser ruminer seul si tu préfères.
— Surtout pas, la retient-il d'un ton piquant. Je risquerais de devenir mélancolique.
La forgeuse désigne le poste de garde d’un mouvement du menton.
— C’est ta relève.
Vaelran range la sphère dans sa cape, juste à côté de la sacoche du Bréviaire dont la couverture pulse doucement contre le cuir, puis il se lève et passe une main lourde sur son visage.
— Va dormir, Seyla, ordonne-t-il plus doucement.
Elle ne se fait pas prier, mais en passant près de lui, elle ralentit cependant une fraction de seconde.
— Tu ne pouvais pas savoir.
Vaelran la regarde s'éloigner, tandis que Seyla poursuit son chemin sans se retourner. Il reste immobile quelques secondes avant de refermer sa sacoche, murmurant pour lui-même :
— Non. Mais j’aurais pu regarder.
Lynara l’attend sur un promontoire rocheux qui domine la vallée, le corps tendu comme une arbalète. Vaelran la rejoint sans bruit et pose brièvement une main sur son épaule. La Mentore d'Ethea tourne la tête vers lui, puis reporte son attention sur les lumières éparses d’Elarion. La relève pourrait s’arrêter là, mais aucun des deux ne bouge pourtant. Le Temple domine les hauteurs, énorme masse noire dont les aiguilles semblent avoir été plantées directement dans le ciel, et même à cette distance, Vaelran éprouve toujours cette impression désagréable d’être observé depuis ses profondeurs.
Lynara finit par parler, la voix chargée d'une colère ancienne et profonde.
— Il a essayé de me manipuler avec sa voix, ce salopard. À la Chambre des Vents, il a pris la voix de ma sœur.
Vaelran tourne la tête sans répondre immédiatement, tandis que Lynara fixe toujours la vallée, les poings serrés contre son buste.
— J’avais presque oublié certaines intonations, poursuit la Mentore en resserrant ses doigts sur ses bras.
Vaelran baisse un instant les yeux vers la sacoche qu’il tient encore.
— Ils font toujours ce genre de choses, commente-t-il d'une neutralité feinte. Ceux qui veulent entrer dans ta tête sans avoir la politesse de frapper.
— Très poétique, souffle Lynara par le nez, agacée par sa morgue habituelle.
— Je fais un effort.
Elle tourne enfin ses yeux sévères vers lui.
— Tu sais ce qui est le pire ? Pendant une seconde, j’ai su que ce n’était pas elle et j’ai quand même voulu l’écouter.
Vaelran ne lui répond pas que c’est normal, sachant pertinemment qu’une femme aussi rigide qu'elle n’a pas besoin de pitié.
— Alors la prochaine fois, écoute autre chose, tranche-t-il. N'importe lequel de ces imbéciles derrière nous : il y en aura bien un pour faire suffisamment de bruit.
Un sourire fatigué passe sur les lèvres de Lynara.
— C’est ton conseil de Mentor ?
— Absolument. Mais plus sérieusement, reste vigilante. Aziris ne parle pas seulement à nos oreilles : il cherche ce qui répond encore en nous quand on pensait l’avoir enterré.
Lynara ne dit rien, Vaelran non plus, et la suite de leur garde s’écoule ainsi dans le froid et le bruissement irrégulier des pins. L’aube finit par atteindre leur refuge sans apporter la moindre chaleur. La lumière est pâle, presque grise, et révèle peu à peu les visages tirés de ceux qui émergent du sommeil. Les couvertures sont repliées, les sacs refermés, et les armes vérifiées une à une.
Ilharan dort encore. Kaelis l’a stabilisé durant la nuit et, pour la première fois depuis des heures, son aura ne donne plus l’impression de trembler à la limite de la rupture. Sa respiration est profonde, sa peau mate captant la clarté grise, et une main dépasse de sa couverture, paume tournée vers le ciel, comme s’il s’était endormi au milieu d’une méditation particulièrement peu orthodoxe.
Eshan passe près de lui, et le disciple d'Aegis ouvre un œil d'or.
— Tu es vivant ? demande Ilharan d'un ton parfaitement neutre.
— Oui, répond Eshan en s'arrêtant net.
— Dommage.
Eshan se fige, forçant Ilharan à refermer l'œil.
— Pour le repos, précise Ilharan sans hausser le ton. Tu fais beaucoup de bruit.
— Je marche ! proteste Eshan.
— Exactement.
Eshan le détaille quelques secondes, partagé entre le soulagement et l'agacement, avant de reprendre son chemin.
— Ravi de voir que tu vas mieux.
— Moi aussi, murmure Ilharan. Enfin, je crois.
Il se rendort presque aussitôt, retombant dans son monde. À quelques mètres, Vaelran referme sa sacoche tandis que Lynara vérifie une dernière fois le fil de ses dagues. Nerion resserre les attaches de son équipement et Kelvar, avec sa prestance aristocratique habituelle, efface du bout de sa botte les dernières traces de leur feu. Le camp se démonte sans véritable conversation, mais c’est Kaelren qui finit par rompre ce fragile équilibre en cessant brusquement de sangler ses affaires.
— On va lui cacher la vérité encore combien de temps, à Talyor ? lâche la disciple du Feu, la voix claquant dans le silence matinal.
Lynara s’immobilise net. Kaelis, imposante et souveraine, tourne lentement la tête. Talyor, qui vérifiait la garde de son épée d’opaline avec une posture affalée d'ado blasé, relève les yeux, les sourcils froncés.
— Me cacher quoi ? râle le jeune homme d'une voix traînante. Quelle vérité ? On a déjà assez de merde sur les bras sans que tu joues aux devinettes dès le réveil, Kaelren.
Lynara ne répond pas tout de suite, évitant le regard de son élève pour fixer obstinément la ligne de crête où se dresse le Temple.
— Thalès est mort, finit par lâcher Lynara, sa voix n'étant plus qu'un murmure d'acier brisé.
Talyor reste bloqué, la bouche entrouverte, avant d'esquisser un rire sec et faux, profondément irrité.
— Non mais n'importe quoi. Arrêtez vos conneries deux secondes, c'est pas drôle. Il est à l’académie, le vieux. Il bouge jamais de son bureau.
— Il a été pris par un Fléau lors de l'attaque d'Ethea, intervient Kaelis. Sa voix est un chant sombre, majestueux et sacré qui coupe court à toute contestation. Son écho s'est éteint, Talyor. Il n'est plus.
Talyor fixe Kaelis, sidéré, puis tourne un regard furieux vers Lynara. Son masque de garçon bougon se fissure sous la panique, laissant affleurer une fureur brute.
— Tu le savais ? éclate-t-il. Tu le savais et tu me laisses me reposer tranquillement ?! Mais vous êtes complètement malades dans vos têtes !
— Talyor, ton Souffle... tente d'intervenir Nerion en s'approchant prudemment.
— Laisse mon Souffle tranquille ! lui hurle le blond en plein visage, les larmes de rage affluant à ses yeux. Vous m'avez pris pour un débile ! Et qui c'est qui l'a tué, d'abord ? C'est le Fléau ou c'est une de nos super Mentores de mes deux ?
Lynara soutient son regard, ravagée par la culpabilité.
— C'est moi, Talyor. C'était ma décision... il n'y avait plus rien à sauver.
Le jeune mage la regarde comme si elle était un monstre. L'air autour de lui se met à tournoyer sauvagement en un typhon désordonné.
— Toi... C'est toi qui l'as dessoudé. Ne m'approchez pas ! Vous me dégoûtez tous ! RECULEZ !
Il invoque une poussée d'air brutale sous ses pieds et bondit par-dessus les rochers, fuyant le groupe à toute vitesse de son élément incontrôlé. Le départ de Talyor laisse un vide électrique sous la roche, le groupe demeure pétrifié.
Kaelren s'effondre sur une racine, les mains plaquées sur ses tempes pour étouffer le remords. À ses côtés, Eshan reste immobile, ses bracelets de cuivre émettant un bourdonnement discordant, captant les ruines du vent de Talyor.
Kaelis ferme les yeux, posant une main noble sur son sternum.
— Il devait savoir, assène la Mentore d'Aegis d'un ton souverain qui ne tolère aucune faiblesse. Le mensonge est un poison qui corrode l'âme.
— Ouais, ben le poison vient de se faire la malle à 80 kilomètres heure, réplique Seyla en s'avançant d'un pas lourd et décidé.
La jeune femme se redresse d'un geste sec. Nerion plaque ses paumes massives sur la roche, cherchant la trace de son ami.
— On ne peut pas le laisser... bafouille le géant en se tournant vers sa Mentore. On ne peut pas le laisser seul dans cet état ! C'est une alarme à fleaux !
Lynara saisit frénétiquement ses dagues, au bord de l'hystérie.
— Je vais le chercher !
Seyla s'interpose immédiatement, lui bloquant le passage de son épaule solide. Son regard de guerrière ne cède pas d'un millimètre.
— Tu restes là, tranche Seyla sans détour. Tu viens de lui avouer que tu as descendu son oncle et que tu l'as pris pour une buse depuis des heures. Si tu te pointes avec ta tête de sainte nitouche tragique, il va sauter d'une falaise juste pour ne plus t'entendre.
— Et toi, il va t'écouter peut-être ?! s'insurge Lynara, hors d'elle.
— Rien à foutre qu'il m'écoute, rétorque la jeune femme. Je vais juste l'empêcher de crever comme un idiot.
Sans solliciter l'accord de Vaelran ni attendre de réponse, Seyla se dissout. Son corps se fragmente en une traînée d'encre fluide qui s'engouffre entre les ombres des rochers. Elle part chercher un frère d'armes qui se noie dans la même obscurité qu'elle quand elle était enfant.
— Seyla, reviens ici ! ordonne Vaelran de sa voix de Mentor.
Mais les ombres sont déjà vides. Kelvar regarde la flaque sombre où elle se trouvait, réajustant le col de sa tunique avec une amertume aristocratique.
— Très autoritaire, dit ironiquement Kelvar en observant le vide.
— Pas maintenant, Kelvar. Grogne Vaelran.
— Je faisais simplement remarquer l’efficacité.
— Kelvar. Murmure le mentor des ombres.
— Je me tais.
Nerion repose une main sur le sol.
— Elle suit sa trace.
Lynara fait un pas, mais Vaelran se place devant elle.
— Laisse-la. Il ne veut pas te voir.
La phrase frappe plus durement que prévu, et Lynara reste immobile.
— Et si elle n’arrive pas à le raisonner ?
— Elle ne va pas le raisonner, répond une voix ensommeillée derrière eux.
Tout le monde se tourne : Ilharan s’est redressé sur son lit de mousse. Ses cheveux sont en désordre, sa couverture est toujours remontée jusqu’à la taille et son visage reste marqué par l’épuisement. Il pose les pieds au sol avec lenteur, attend quelques secondes que le vertige passe, puis regarde l’endroit où Seyla a disparu.
Kaelis s’approche.
— Tu devrais rester allongé.
— J’étais allongé. Et c'est possible que je devrais continuer, mais Talyor est parti.
— Pourquoi tu dis qu’elle ne va pas le raisonner ? demande Nerion.
Ilharan garde les yeux fixés sur le passage entre les rochers, penchant légèrement la tête comme s'il écoutait quelque chose de plus diffus. Ses doigts viennent se poser contre son sternum tandis que son regard se perd.
— Parce qu’elle sait où il va. Elle connaît le chemin des orphelins.
Un silence lourd accueille sa déclaration. Kaelren baisse les yeux et Lynara reste immobile. Ilharan, lui, paraît ne pas remarquer ce que sa phrase vient de provoquer et observe toujours la direction prise par Seyla.
— Tu sens encore Talyor ? finit par demander Eshan.
— Un peu. Pas son Souffle, non... Lui. Et c’est très bruyant.
— Nerion vient de dire que son Souffle...
— Pas ce bruit-là, Ilharan pose les doigts contre sa poitrine, au niveau de son cœur. Ici.
Eshan regarde son propre torse, puis Ilharan.
— Évidemment. Tu as demandé, et c'est vrai.
Ilharan tourne enfin les yeux vers le reste du groupe. Son expression demeure paisible, presque trop paisible au regard de ce qui vient de se produire. Il observe Kaelren, puis Lynara, Kaelis, et Vaelran. Son regard s’arrête un peu plus longtemps sur l’espace laissé vide par Seyla et Talyor, et ses sourcils se froncent légèrement.
— C’est désagréable. Vous tous... Ça vibrait déjà mal hier, mais maintenant, ça se cogne.
— Nos auras, comprend Kaelis la première.
— Elles ne vont plus dans le même sens, acquiesce Ilharan.
— Merci, Ilharan, dit Lynara en regardant le sol.
— De rien, incline-t-il la tête avec une politesse parfaitement candide.
— Ce n’était probablement pas un remerciement, répond Eshan en fermant les yeux.
— Pourquoi elle l’a dit, alors ? Rétorque Ilharan.
— Laisse tomber...
— D’accord. Répond Ilharan en reportant son attention sur les hauteurs où le Temple dresse toujours sa masse immobile.
Il écoute encore quelques secondes cette dissonance que lui seul semble percevoir aussi nettement.
— Le Silence est entré. Pas ici, désigne-t-il vaguement le groupe, mais là. C’est plutôt malin, Aziris n’a même plus besoin de faire grand-chose. On s’abîme très bien tout seuls.
Il se rassoit sur sa couche de mousse, puis ajoute après une seconde de réflexion :
— C’est certainement reposant pour lui.
La suite vendredi entre 18h et 21h...