VIRELLIA - livre 2

Chapitre 42 : La Stratégie des Ruines

Par soazig

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Le groupe demeure immobile au milieu des rochers déchiquetés, là où la pierre semble avoir été mâchée puis recrachée par une force ancienne. Le vent qui descend des hauteurs charrie une odeur de cendre froide et de pierre mouillée. Personne ne fait le moindre pas vers les remparts d'Elarion. L'annonce de la mort d'Adara et la disparition brutale de Talyor ont creusé un gouffre d'une profondeur abyssale entre Vaelran et Lynara, un abîme que même la peur viscérale qu'inspire Aziris ne parvient pas à combler.


Vaelran se tient à l'écart, silhouette longiligne et élégante malgré la poussière qui macule son manteau. Il fixe ses gants noirs avec une intensité presque hypnotique, comme s'ils pouvaient encore porter la trace de ce qu'il n'a pas su empêcher. D'ordinaire, ce genre de silence lui va comme un costume sur mesure, un silence de vainqueur qui n'a même pas besoin de se retourner pour savoir qu'il a gagné. Aujourd'hui, il pèse comme une armure trop lourde. Il sent le regard brûlant de Lynara dans son dos, une lame de feu pur qui lui transperce la nuque et lui consume les chairs. Il finit par se retourner lentement, laissant entrevoir sur ses traits une fatigue de plomb, celle d'un homme qui porte depuis trop longtemps un masque devenu trop lourd pour son visage.


— On ne descend pas comme ça, lâche-t-il d'une voix sourde, presque forcée, dépouillée de son ironie et de sa hauteur habituelles.


Lynara émet un rire sec et grinçant, un son de verre brisé qui claque dans le froid du matin. Ses yeux brillent d'une fureur glaciale, cette rage caractérisant ceux qui ont toujours tout sacrifié à la discipline et à l'ordre, ceux pour qui un protocole respecté est la seule chose qui sépare encore un vivant d'un cadavre.


— Ah, le Mentor des Ombres souhaite soudainement établir un plan ? Quelle ironie délicieuse, Solhen. Je croyais que ta stratégie préférée consistait à foncer tête baissée, à faire une pirouette dramatique et à compter les survivants à la fin. Si toutefois il en reste autour de toi.


— Lynara, ça suffit, intervient Kaelis avec une autorité de marbre qui coupe net la réplique venimeuse de Vaelran.


Elle s'avance d'un pas ferme entre les deux Mentors, son aura d'Aegis agissant comme une barrière thermique entre le feu d'Ethea et l'ombre de la Forge. Il y a en elle quelque chose d'immémorial, une lassitude ancienne de ceux qui ont déjà vu trop de guerres pour s'émouvoir d'une querelle de plus, et pourtant, jamais de mépris. D'un geste strict, elle désigne les disciples du doigt, forçant les deux mages à regarder la réalité brute : le groupe est au bord de la rupture physique et mentale. Certains ont les mains encore tremblantes, d'autres le regard vide fixé sur un point que personne d'autre ne peut voir.


— On a perdu Talyor, Nilwen et Yhessa. Les trois académies sont représentées chez les disparus. S'ils nous « trient », comme le soutient Eshan, alors nous devons nous structurer pour ne plus offrir de failles béantes à Aziris.


Kaelis reprend sa posture de commandante naturelle, sa voix s'affermissant à chaque mot, comme une reine qui distribue des couronnes à contrecœur, sachant déjà lesquelles pèseront trop lourd :


— L'organisation sera la suivante. Nerion et Kelvar, vous assurez la protection physique. Vous êtes notre bouclier, le fer de lance si la chair doit parler. Eshan, tu restes au centre avec Ilharan. Vous êtes nos oreilles, nos capteurs. Vous devrez traquer les fréquences d'Aziris et celles de nos disparus à travers le bruit du monde. Kaelren, tu couvres les arrières. Ton feu nous servira de signal si nous sommes séparés. Moi, je stabiliserai vos auras à tous pour éviter la syncope magique.


Eshan ajuste ses bracelets de cuivre d'un geste nerveux et méthodique, déjà en train de calculer mentalement des angles de couverture, des marges d'erreur, des probabilités qu'il ne partagera avec personne parce que personne d'autre n'aurait la patience de les écouter.


Seyla fait un pas en avant, le buste droit. Son visage fermé ne laisse transparaître aucune peur, seulement une résolution tranchante, celle de quelqu'un qui a appris très tôt que la vulnérabilité est un luxe qu'on ne s'offre pas devant les autres. Ses yeux vairons scrutent les hauteurs du Temple comme s'ils pouvaient déjà en découper les parois de marbre.


— Et pour la tête ? Qui nous guide dans ce charnier ?


Vaelran grimace légèrement, comme si chaque mot lui coûtait un effort physique considérable. Il évite ostensiblement le regard de Lynara, qui ne le lâche pas d'une semelle.


— Je prends l'avant avec Seyla, finit-il par déclarer. Nos ombres peuvent masquer la signature thermique et spirituelle du groupe. On sera invisibles pour leurs sentinelles de base. Lynara, tu couvres l'arrière. Si une ombre qui n'est pas la mienne ou celle de Seyla bouge... tu brûles tout sans poser de questions.


— Compte là-dessus, répond Lynara, le regard déjà braqué vers la muraille. Je ne te laisserai pas une autre chance d'arriver « trop tard », Vaelran. Plus jamais.


Vaelran accuse le coup, les lèvres serrées en une ligne blême. Ce n'est pas le mépris de Lynara qui le touche, il pourrait l'encaisser les yeux fermés, comme il encaisse tout, mais la justesse du coup. Elle n'a pas visé la cible qu'il aurait protégée ; elle a visé exactement celle qui reste à vif.


Mais alors que le groupe s'apprête à se mettre en branle, Ilharan, resté étrangement silencieux sur son lit de mousse, relève lentement la tête. Il a ce regard absent et vitreux, celui d'un homme qui écoute une conversation que personne d'autre n'entend, le frottement du vent contre les feuilles mortes, la respiration erratique du Temple lui-même, peut-être. Celui de l'observateur qui voit les fils de la tragédie bien avant le reste du monde, sans jamais chercher à les couper.


— Ça ne suffira pas de nous cacher, lâche-t-il, sa voix vibrant d'une certitude nouvelle qui glace l'assemblée. Eshan a dit qu'Aziris a déjà Aegis avec Yhessa, Ethea avec Talyor et la Forge avec Nilwen... Il ne lui manque qu'une seule chose pour stabiliser sa « batterie » primordiale.


Il tourne lentement son regard d'or vers Vaelran, puis le fixe sur Seyla.


— Seyla fait partie du clan de Vaelran. C'est son sang. Ce n'est pas juste une question d'école ou d'académie. Aziris a un lien viscéral avec le clan Solhen… et il a besoin de la source.


L'effet de la déclaration est immédiat. Kaelren et Nerion manquent de lâcher leur paquetage de surprise. Même Lynara se fige, son regard oscillant de Vaelran à Seyla avec une méfiance renouvelée. Le secret, ce fardeau que Vaelran portait sous sa cape comme une arme cachée, vient d'exploser au visage de l'escouade.


— Le clan Solhen ? souffle Eshan, ses bracelets de cuivre s'entrechoquant dans un cliquetis nerveux. Mais... ce clan est censé être définitivement éteint… Non ? D'après les écrits...


— Exactement, reprend Ilharan, ignorant royalement le regard noir, presque assassin, que lui décoche Vaelran, avec la sérénité désarmante de quelqu'un qui a depuis longtemps cessé de craindre les regards noirs ou peut-être même la mort elle-même. Aziris ne cherche pas seulement des élèves talentueux pour sa collection. Il cherche des souches originelles. S'il a déjà l'Ombre « standard » avec Nilwen, il lui manque la source d'un pouvoir primordial. L'un de vous deux n'est pas une simple pièce du puzzle, Vaelran... vous êtes la clé qui permet de verrouiller le monde.


Un silence de plomb s'installe, si dense qu'on entend presque le vent hésiter entre les rochers. Seyla sent les regards de toute l'équipe converger vers elle comme des pointes d'acier. La révélation d'Ilharan a transformé la discrète compagne d'infortune en une souche génétique que personne ne sait comment traiter.


Le malaise de Vaelran se mue en une rigidité cadavérique, la carapace, cette fois, ne suffit plus à masquer la fissure.


Kaelis est la première à réagir. Elle abandonne sa posture de médiatrice pour observer Seyla avec une curiosité presque clinique, teintée d'une inquiétude manifeste.


— Le clan Solhen... murmure-t-elle. Vaelran, si c'est vrai, tu nous as mis en danger bien plus tôt qu'on ne le pensait. Tu n'as pas seulement emmené une élève douée, tu as emmené l'appât idéal. Ou le détonateur.


Vaelran ne répond pas. Il est redevenu une statue d'ébène, le regard perdu vers les remparts lointains. Sa mâchoire se contracte si fort que ses muscles saillants tremblent sous sa peau.


— Je ne savais pas qui elle était avant de venir ici…


Il ne termine pas sa phrase. Il se ferme hermétiquement, redevenant l'homme aux mille secrets, celui qui s'enferme dans sa propre tête dès que le monde devient trop réel, un réflexe de survie plus ancien que lui-même, forgé bien avant qu'il n'apprenne à sourire par-dessus.


Lynara, de son côté, serre les dents jusqu'au sang.


— Alors c'est pour ça, siffle-t-elle en fixant Seyla. Ton silence, ta façon de bouger... ce n'était pas juste l'entraînement d'une exilée. C'est dans tes veines. C'est la malédiction des Solhen.


Seyla observe le cercle des réactions : la peur brute de Kaelren, la méfiance glaciale de Lynara, le calcul rapide d'Eshan. Elle se sent soudain comme une anomalie biologique au milieu d'une meute de loups, pas pour la première fois de sa vie, et cette pensée seule suffit à durcir sa colonne vertébrale plutôt qu'à la briser.


— On a fini de m'autopsier ? tranche-t-elle d'une voix glaciale, ses yeux vairons brillant d'un éclat dangereux. Qu'Aziris veuille mon sang ou mon écho ne change absolument rien au fait que Talyor est en train de se faire vider de son souffle avec Nilwen et Yhessa sous ce putain de Temple.


La jeune femme sert les poings.


— On s'en fout de mon sang !


Elle s'avance au centre du groupe, défiant Lynara, Kaelis et Vaelran du regard avec une audace qui force le respect. On ne lit sur son visage aucune quête d'approbation, seulement l'exigence froide que le groupe cesse de perdre du temps.


— On a un plan. On a une formation. Et on a trois amis qui servent actuellement de piles magiques. Est-ce qu'on reste ici à vérifier mon arbre généalogique ou est-ce qu'on se met enfin en marche ?


Le rappel est d'une brutalité salutaire. Eshan sursaute, ses bracelets cliquetant comme un signal d'alarme.


— Elle a raison. La fréquence de Talyor est déjà en train de s'affaiblir. On perd des secondes vitales.


Vaelran ajuste sa cape d'un geste brusque. Son autorité de Mentor reprend le dessus par pure nécessité de survie, et pour la première fois depuis l'annonce, quelque chose dans ses épaules se redresse, non pas l'arrogance habituelle, mais l'instinct pur de celui qui sait qu'il n'a plus le droit de flancher devant les siens.


— En marche, ordonne-t-il d'une voix sèche. Seyla, avec moi.


Ce n'est plus une proposition, c'est une mise sous garde immédiate.


Le groupe se met enfin en mouvement, quittant l'abri relatif des rochers pour s'avancer vers la lisière de la forêt qui borde la ville basse. Ils progressent en silence, chaque membre respectant strictement la formation en diamant imposée par Kaelis. Vaelran et Seyla marchent à quelques mètres devant, leurs pas ne faisant aucun bruit sur le sol jonché de feuilles mortes et de cendres.


Ilharan ferme la marche avec un petit sourire triste, celui de l'homme qui sait que les secrets les plus lourds restent encore à venir, et qui trouve à cette certitude une forme de calme presque déplacé.


L'escouade avance sous le couvert des arbres calcinés, telle une procession de fantômes vers une cité qui ne dort plus. Les troncs noircis se dressent comme des piliers d'une cathédrale effondrée, et par endroits, la cendre tombe encore du ciel en flocons lents, silencieux, comme une neige sale.


La formation tient bon, mais l'air se raréfie à mesure qu'ils approchent de la zone d'influence du sanctuaire. Chaque craquement de branche sous les dalles ou sous les pas de Nerion et de Kelvar résonne comme un coup de tonnerre dans leur esprit tendu à l'extrême.


Vaelran et Seyla ouvrent la voie, à peine visibles dans la pénombre. Les ombres du Mentor s'étirent sur le sol, englobant le groupe dans une bulle de distorsion qui rend leurs silhouettes floues, presque transparentes.


— Tu sens ça ? murmure soudain Seyla, à peine audible.


Vaelran ne répond pas immédiatement. Il s'arrête net, la main levée pour figer le groupe. À quelques dizaines de mètres devant eux, la lisière de la forêt s'arrête sur une route de pavés gris qui mène à l'une des entrées dérobées de la ville basse.


Le chemin n'est pas libre. Plantée au milieu de la voie, une Sentinelle-Miroir de niveau spécial monte la garde. Son armure de verre poli reflète la forêt sombre, la rendant presque invisible à l'œil nu. Elle demeure immobile, mais une vibration constante et aiguë s'échappe de son casque sans visage, comme un insecte piégé sous verre.


— Un relais de résonance, chuchote Eshan depuis le cœur du diamant. Si on l'approche à moins de dix mètres, elle captera nos auras, même sous vos ombres. Elle n'a pas besoin de nous voir : elle nous « entend » magiquement.


Lynara, à l'arrière, s'approche d'un pas de loup, ses mains déjà parcourues de micro-étincelles d'air chaud. Elle jette un regard provocateur à la nuque de Vaelran.


— Alors ? siffle-t-elle. On fait une pirouette dramatique ou on utilise une méthode qui fonctionne vraiment ?


Vaelran se tend, ses doigts se crispant sur le pommeau de l'Épée de Silas cachée sous sa cape. Mais avant qu'il ne puisse répliquer, Kelvar s'avance d'un pas pesant mais silencieux. Il pose une main lourde sur l'épaule de Lynara pour la calmer, puis croise le regard de son Mentor. Il y a dans son maintien quelque chose d'un homme qui a autrefois cru que la puissance suffisait à tout résoudre, et qui sait désormais, au prix fort, que ce n'est jamais le cas.


— On ne peut pas la brûler, et l'ombre ne suffira pas si elle capte les vibrations, murmure le disciple de la Forge d'une voix grave. Je vais utiliser le Voile Miroir.


Vaelran arque un sourcil.


— C'est risqué, Kelvar, répond le Mentor. Si ton voile vacille, il enverra un signal au Temple avant même qu'on ait pu l'approcher.


— Il ne vacillera pas, tranche Kelvar avec une assurance tranquille, celle d'un homme qui a payé cher chaque once de compétence qu'il possède aujourd'hui. Je vais projeter l'image de cette route, vide et silencieuse, directement dans sa fréquence de réception. Pour elle, le vent continuera de souffler sur des pavés déserts, même quand nous passerons sous son nez.


Kaelis hoche la tête, ses mains brillant d'une douce lueur azur pour stabiliser l'aura du forgeur.


— Fais-le. Je vais lier ton flux au mien pour que la projection ne s'effiloche pas sous la pression du Temple.


Kelvar ferme les yeux et tend ses paumes massives. Une distorsion subtile commence à émaner de sa personne. Lentement, une membrane invisible se déploie devant le groupe, une « autre réalité » qui se superpose à la leur, comme un calque posé sur le monde.


Seyla observe le phénomène avec attention. À travers la membrane de Kelvar, la Sentinelle semble soudainement figée dans une transe, son casque sans visage cessant de pivoter. Elle est là, à quelques mètres, mais pour sa perception, la forêt est déserte.


— Avancez. Maintenant, souffle Kelvar, une goutte de sueur perlant sur son front sous l'effort de concentration.


Le groupe s'ébranle en silence, le cœur battant, longeant la Sentinelle qui demeure pétrifiée dans sa fausse réalité. Mais alors qu'ils arrivent à sa hauteur, l'armure de verre de la créature se met à luire d'une teinte violacée, réagissant à quelque chose que même le voile de Kelvar ne parvient pas à masquer… Un sifflement strident, presque imperceptible pour l'oreille humaine mais déchirant pour des mages, s'échappe des jointures de la créature.


— Elle sature ! siffle Eshan, les dents serrées contre la douleur acoustique. Quelque chose crée une interférence... un pic de fréquence qui n'est pas dans le script de Kelvar !


Kelvar tremble, ses muscles saillants durcis par l'effort de maintenir la réalité projetée.


— Je... je ne peux pas l'étouffer ! C'est comme s'il y avait une fuite d'énergie pure au milieu de nous !


Vaelran jette un regard fulgurant vers Seyla. Il ne dit rien, mais ses yeux trahissent une panique sourde, la première fissure visible depuis le début du plan chez un homme qui a fait de l'impassibilité un art.


— L'un de vous deux déconne ! grogne Lynara à voix basse en observant les deux mages de l'ombre, ses mains s'enflammant malgré elle. Stabilisez vos flux ou elle va faire sauter tout le secteur !


La Sentinelle commence à pivoter lentement, son casque sans visage cherchant l'origine de cette anomalie chromatique dans sa vision.


— Vaelran, fais quelque chose ! ordonne Kaelis, qui peine à maintenir l'aura du groupe face à cette distorsion imprévue.


Vaelran prend une décision en une fraction de seconde. Il ne peut pas couper le flux de Seyla sans savoir ce qui cause la fuite, et il ne peut pas laisser Kelvar s'effondrer. D'un geste fluide, il détache une partie de sa propre ombre et la projette vers la créature.


L'ombre ne l'attaque pas. Elle s'enroule hermétiquement autour des capteurs de résonance du casque, formant une sourdine physique et magique.


— Courez, articule Vaelran, la voix hachée par l'effort de maintenir ce lien à distance. Passez derrière elle, vite !


Le groupe s'élance, frôlant la créature qui siffle désormais comme une chaudière sous pression, aveuglée par le noir de Vaelran et trompée par le miroir de Kelvar. Ils basculent derrière un muret de pierre à l'entrée de la ville basse, s'écroulant dans l'ombre d'un bâtiment décrépit.


Derrière eux, la Sentinelle finit par s'éteindre, redevenant grise et immobile, son alerte s'étant dissipée faute de cible.


Kelvar s'effondre contre un mur, trempé de sueur.


— C'était quoi, ça ? souffle-t-il entre deux inspirations saccadées. Mon voile était parfait. C'est comme si... comme si l'air s'était mis à hurler dès qu'on s'est approchés.


Le silence qui s'abat après cette escarmouche invisible est plus lourd que le bourdonnement strident de la Sentinelle. Dans l'ombre de la structure décrépite, les respirations sont courtes. L'air n'a plus le goût de la forêt calcinée, mais celui, métallique et piquant, de l'ozone et de la pierre froide.


Vaelran est blême. Ses mains, habituellement si agiles, tremblent imperceptiblement, les mains d'un homme habitué à tout maîtriser, brutalement rappelé qu'il ne maîtrise rien de ce qui compte vraiment. Contre sa hanche, le Bréviaire s'agite, une chaleur sèche irradiant à travers le cuir de sa sacoche, comme un cœur qui refuse de se taire. L'ombre à ses pieds ne répond plus à sa volonté habituelle ; elle ondule, nerveuse, comme une bête cherchant à s'arracher à son maître.


— Le Bréviaire... il réagit, murmure Ilharan, ses yeux dorés fixés sur la sacoche du Mentor avec une curiosité clinique, presque enfantine, non pas la curiosité d'un chercheur, mais celle de quelqu'un qui regarde une pièce de musique qu'il est seul à entendre jouer. Ce n'est pas qu'une saturation magique. C'est un appel. Une reconnaissance de dette.


Lynara s'approche de Vaelran, ignorant la barrière de glace qu'il tente de dresser. Elle lui saisit brusquement le bras, le forçant à la regarder.


— Tu nous caches quoi encore, Solhen ? La sentinelle a viré au violet. Ce n'est pas un code de détection standard. Elle ne cherchait pas des intrus : elle vous identifiait.


Vaelran lève enfin les yeux. Pour la première fois, Seyla y voit une faille béante, pas celle d'un homme qui joue la vulnérabilité pour attendrir, mais celle, bien plus rare, d'un homme qui a cessé, l'espace d'un instant, de pouvoir prétendre.


— Je crois qu'elle réagissait au sang des Solhen, finit-il par admettre dans un souffle. Aziris a calibré les relais sur ma signature génétique... C'est moi qu'il cherche, ou maintenant… Seyla. Le Voile de Kelvar masquait nos auras, mais il ne peut pas cacher ce qui est inscrit dans nos cellules. Et comme nous sommes deux à porter ce fardeau ici.


Nerion serre les poings, ses yeux balayant la voie déserte avec l'angoisse d'un soldat acculé.


— Ça veut dire qu'on est déjà dans leur filet ?


— Non, intervient Kaelis d'une voix calme, posant une main ferme sur l'épaule du jeune homme. Vaelran a étouffé le signal avant qu'il ne s'échappe. Mais nous avons un nouveau paramètre : chaque pas dans cette ville est désormais un test de paternité.


Seyla, restée immobile dans l'ombre, fixe les pavés. Elle sent la chaleur de son propre flux circuler sous sa peau, une énergie qu'elle percevait autrefois comme un don et qu'elle voit désormais comme une balise lumineuse. Elle se redresse, le regard froid, coupant court aux hésitations, parce que s'apitoyer sur ce qu'elle est n'a jamais sauvé personne, et certainement pas Talyor.


— On ne peut plus rester en formation diamant. Si Aziris cherche les Solhen, Vaelran et moi sommes les deux pôles d'attraction. Si on reste groupés, on vous condamne tous à la moindre interférence.


Eshan lève la tête, ses bracelets de cuivre cliquetant frénétiquement.


— Elle a raison. Je capte des résonances multiples. Des patrouilles de Gardes-Miroirs quadrillent la zone en cercles concentriques. Ils resserrent le nœud.


Vaelran ajuste sa cape, reprenant péniblement son masque de Mentor, bien que son teint reste livide.


— On va se scinder. Lynara, Kaelis, vous prenez les disciples avec vous. Passez par les conduits des eaux de la ville basse pour rejoindre les Paliers du Temple. La pierre y est plus épaisse, elle étouffera vos signatures.


— Et toi ? demande Lynara, une pointe d'inquiétude perçant malgré elle dans sa voix.


— Seyla et moi passerons par les toits. On voyagera dans nos ombres, répond Vaelran en jetant un regard sombre à la jeune femme. On servira de diversion. On va faire « chanter » leurs relais loin de votre position. On se retrouve au Premier Palier.


Un silence lourd s'installe. Se séparer est une folie, mais rester ensemble relève du suicide collectif. Kelvar regarde Vaelran, puis Seyla, avant de hocher lentement la tête.


— Ne vous faites pas prendre, grogne le disciple de la Forge. Je ne veux pas être le dernier porteur d'ombre de cette escouade parce que vous avez voulu faire les martyrs.


C'est alors qu'Ilharan, dont le regard semble s'être noyé dans les reflets d'une flaque d'eau croupie au pied du muret, lâche d'une voix absente, presque rêveuse :


— C'est marrant... le verre qui siffle quand la sentinelle vibre... ça ressemble au cri des oiseaux qu'on vide de leurs entrailles avant de les empailler. C'est presque… harmonieux. Une symétrie dans la perte.


Kaelren, dont les mains tremblent encore d'avoir failli tout brûler, se tourne vers lui, le visage tordu par un dégoût viscéral. Elle laisse échapper un bruit de gorge, un mélange de haut-le-cœur et d'exaspération pure.


— Mais c'est quoi ton putain de problème, Ilharan ? siffle-t-elle, les dents serrées. On vient de manquer de se faire transformer en tas de cendres et toi tu nous fais une ode à la taxidermie ? Ferme-la, par pitié. Juste... ferme-la.


Le disciple d'Aegis ne semble même pas l'avoir entendue. Il continue de fixer l'eau noire, son petit sourire triste flottant sur ses lèvres comme une épave, un homme qui a fait la paix, depuis longtemps déjà, avec l'idée que le monde n'a jamais eu besoin d'avoir un sens pour continuer à tourner.


Vaelran se redresse, son expression n'étant plus du tout à la plaisanterie ou à la patience. Au loin, par-delà les toits de la ville basse, la silhouette du Temple se découpe contre un ciel qui commence à peine à pâlir, une masse sombre et patiente, comme une bête tapie qui sait déjà qu'ils viennent.


— On n'a plus le temps pour vos états d'âme, tranche-t-il. La sentinelle ne nous a pas seulement détectés. Elle nous a reconnus. Et maintenant, le maître de cette ville sait sans doute que son héritage est à sa porte. En route.



La suite mardi entre 18h30 et 21h...




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