Le reste de l'escouade s'est déjà enfoncé dans les entrailles de la ville, leurs pas avalés par l'obscurité des conduits. Sur la corniche de pierre, Seyla et Vaelran restent figés, deux silhouettes d'encre suspendues au-dessus du vide, seules sur une passerelle surplombant les ruelles mortes de la ville basse.
Le silence est chargé de tout ce qui n'a pas été dit entre les rochers. Vaelran ne bouge pas. Il est tourné vers l'horizon, vérifiant les fixations de sa cape avec une précision maniaque, ses mouvements trop saccadés pour être naturels, les gestes d'un homme qui cherche désespérément une tâche à accomplir pour ne pas avoir à penser.
— Qui était Adara pour toi ?
La question de Seyla tombe comme une lame de guillotine. Vaelran se fige net. Ce n'est pas le silence de la réflexion, c'est celui d'une armure qui se verrouille. Ses épaules se voûtent sous sa tunique. Il ne répond pas. Il commence à s'éloigner vers le bord du toit, feignant d'inspecter les patrouilles en contrebas.
— On a une mission, Seyla. Le passé est un poids mort que nous n'avons pas le luxe de porter sur ces toits, tranche-t-il d'un ton sec, la voix plus coupante qu'un éclat de verre.
— Lynara a dit que c'était ta faute, insiste-t-elle, immobile comme une statue de fer. Et tu n'as pas vraiment bronché.
Vaelran pivote brusquement. Ses yeux verts, d'ordinaire si calculateurs, brûlent d'une lueur d'animal traqué. L'ombre à ses pieds s'agite violemment, grimpant le long du mur comme si elle cherchait à le murer vivant.
— Tu ne sais rien de ce que tu demandes, siffle-t-il les dents serrées. Ne t'imagine pas que parce que nous partageons le même sang maudit, tu as un droit de regard sur mes tombes. Adara n'est pas un sujet de conversation. C'est une plaie que tu grattes avec la subtilité d'un fléau.
Il fait un pas agressif vers elle, sa pression magique écrasant l'air. C'est le Vaelran dangereux, celui qui pourrait briser une âme juste pour ne plus avoir à répondre, celui que même ses admirateurs les plus fervents n'ont jamais voulu voir de trop près. Mais Seyla ne recule pas d'un millimètre. Elle soutient son regard, froide, pragmatique, attendant que cette tempête de culpabilité s'épuise d'elle-même. Elle a déjà vu des hommes plus grands qu'elle confondre la rage avec le pouvoir ; elle sait qu'il suffit de ne pas cligner des yeux.
La colère de Vaelran finit par se fissurer, laissant place à une fatigue millénaire. Il détourne les yeux vers la silhouette massive du Temple. Sa main glisse vers une corniche, s'y agrippant pour ne pas vaciller.
— Elle était la seule raison pour laquelle je supportais encore de porter ce nom, finit-il par admettre, chaque mot semblant lui arracher un lambeau de peau. Elle n'était pas que la sœur de Lynara, elle était… une raison de vivre, pour moi. On ne prévoyait pas de sauver le monde, Seyla... On prévoyait de disparaître. De s'enfuir loin des Académies, loin de la Triade, loin de tout ce bruit spot disant héroïque qui me donne la nausée.
Il lâche un rire sans joie, un son rauque qui meurt dans sa gorge.
— Lynara me hait parce qu'elle a perdu son sang. Moi, je me hais parce que je suis revenu avec le mien. Je suis l'Ombre qui a survécu à sa propre Lumière. Alors quand elle dit que c'est ma faute... elle énonce une vérité comptable. J'aurais dû y rester aussi, avec elle, pendant cette mission.
Il se détourne brusquement, masquant son visage dans le col de son manteau. Contre son flanc, le Bréviaire émet une vibration hideuse, une pulsation gourmande, comme s'il se délectait de l'amertume qui suinte de lui.
— On y va, lance-t-il d'une voix redevenue de marbre, bien que ses mains trahissent encore un léger tremblement. Aziris se nourrit des regrets. Si on reste ici à respirer nos remords, il va nous digérer avant même qu'on n'atteigne le premier palier.
Il bascule dans son ombre et s'élance dans le vide, traversant l'espace entre deux bâtiments avec une grâce désespérée, comme un homme qui court pour ne pas être rattrapé par son propre reflet.
Seyla reste immobile un instant, le regard fixé sur l'endroit où Vaelran vient de bondir. Elle ne s'attendait pas à une telle déflagration. Elle cherchait une explication tactique, un fait historique, et elle vient de recevoir un morceau d'âme en lambeaux.
Elle repense à l'expression de Lynara quelques minutes plus tôt. Le tableau se complète enfin : ce n'est pas une simple dispute de mentors, c'est une tragédie familiale et amoureuse qui a figé ces deux-là dans le temps. Pour Seyla, qui a grandi dans le silence et l'exil, voir un homme aussi puissant que Vaelran s'effondrer intérieurement pour une absence est une vision troublante.
Elle ajuste les sangles de ses dagues, le visage fermé. Elle ne ressent pas de pitié ; la pitié est un luxe qu'ils ne peuvent pas s'offrir ici ; mais une forme de compréhension glacée, celle qu'on accorde à un adversaire dont on vient enfin de comprendre les failles.
— Disparaître... murmure-t-elle pour elle-même.
Elle comprend ce désir. Mais elle comprend aussi que dans le monde d'Aziris, on ne disparaît jamais vraiment. On est recyclé, utilisé, résonné. Adara n'est pas « partie », elle est devenue le poison qui paralyse leurs meilleurs atouts.
Elle s'élance à son tour, atterrissant sans bruit sur les tuiles froides du bâtiment suivant. Elle rattrape Vaelran en quelques foulées, mais elle garde une distance respectueuse. Elle ne cherche pas à poser d'autres questions. Elle a eu ce qu'elle voulait : elle sait maintenant que son Mentor est vulnérable, et que son point de rupture porte un nom.
Alors qu'ils s'enfoncent plus profondément dans la zone des toits, la brume violette devient si dense qu'elle semble coller à leurs vêtements. Seyla sent une pression monter derrière ses tempes. Soudain, une voix, douce comme un murmure d'eau sur la pierre, s'élève du brouillard. Ce n'est pas une voix qui crie, c'est une voix qui chante une berceuse que Seyla n'a pas entendue depuis son enfance, dans les terres reculées du continent.
— Seyla... pourquoi marches-tu avec les morts ?
Elle se fige, ses yeux vairons balayant le vide. Vaelran, quelques mètres devant, semble ne rien entendre, mais son Bréviaire s'agite si violemment sous sa cape que la sacoche semble prête à se déchirer.
— Vaelran, souffle-t-elle, la main sur sa garde. La brume... elle parle… Avec la voix de ma mère...
Vaelran s'arrête net, mais il ne se retourne pas. Sa silhouette semble se fragmenter dans le brouillard.
— N'écoute pas, répond-il, et sa voix tremble d'une manière qu'il ne peut plus cacher. C'est le Temple qui essaie de s'accorder sur ta fréquence.
Mais la voix redouble d'intensité, et cette fois, elle ne s'adresse plus seulement à Seyla. Elle prend une intonation que Vaelran connaît trop bien.
— Vaelran... tu m'as laissée dans le noir... Viens voir ce qu'il a fait de moi...
Vaelran lâche un gémissement étouffé et tombe à genoux sur les tuiles, les mains plaquées sur ses oreilles. Le Bréviaire s'ouvre d'un coup sec dans sa sacoche, projetant une lueur d'un rouge maladif qui perce le violet de la brume.
Seyla voit l'homme qui l'intimidait quelques minutes plus tôt s'effondrer comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. La voix, cette imitation parfaite d'Adara, semble l'aspirer dans un puits de culpabilité. C'est l'instant où tout bascule.
Elle ne cherche pas à réconforter Vaelran. Elle sait que les mots sont inutiles contre une telle agonie. À la place, ses yeux se fixent sur la lueur carmin qui s'échappe de la sacoche. Le Bréviaire. Cet objet n'est pas qu'un livre, c'est une caisse de résonance pour les horreurs du Temple, et en ce moment même, il est en train de « traduire » la brume violette.
D'un mouvement vif, Seyla s'élance et plonge la main vers le flanc de Vaelran.
— Lâche ça, Vaelran ! ordonne-t-elle.
Vaelran ne réagit pas, ses mains restent pressées contre son crâne. Seyla agrippe le livre maudit. Au moment où ses doigts entrent en contact avec la couverture en cuir froid et parcheminé, une décharge de pure agonie lui traverse le bras. Ce n'est pas une douleur physique, c'est une intrusion. Le livre tente de sonder son sang, de vérifier s'il peut s'ancrer en elle comme il l'a fait avec son Mentor.
Elle serre les dents, son propre pouvoir d'ombre bouillonnant pour repousser l'influence du Bréviaire. Elle parvient à l'arracher à la sacoche. Le livre s'ouvre d'un coup sec entre ses mains, les pages tournant furieusement sous un vent invisible.
Ce qu'elle lit n'est pas composé de mots, mais de schémas de fréquences et de visions fragmentées. Le Bréviaire ne se contente pas de murmurer des regrets ; il est en train de cartographier.
— Ce n'est pas elle... siffle Seyla, la vision troublée par des éclairs de sang et d'argent.
À travers les pages, elle voit la vérité : Aziris utilise les restes de la mémoire résiduelle d'Adara, une fréquence qu'il a capturée il y a sept ans, pour stabiliser le tout dernier battement.
Le livre est un mouchard. Il n'est pas là pour aider Vaelran, il est là pour le guider exactement là où Aziris l'attend.
— Vaelran, regarde ! hurle-t-elle en lui mettant le livre sous les yeux, forçant sa vision à se focaliser sur les schémas techniques et macabres. Il se sert d'elle ! Elle n'est pas un fantôme, c'est un des rouage de sa batterie !
Le choc de voir le nom d'Adara associé à des termes de mécanique alchimique agit comme une douche glacée. Vaelran redresse la tête, le regard hagard. La voix dans la brume commence à se distordre.
Le livre tremble entre les mains de Seyla, ses pages s'agitant comme les ailes d'un oiseau pris au piège. Ce n'est pas une lecture fluide ; les mots apparaissent et s'effacent, remplacés par des versets cryptiques qui semblent s'adresser directement à son sang.
Elle fronce les sourcils, ignorant la brûlure qui irradie de ses paumes. Le Bréviaire ne donne pas de coordonnées, il chante une vérité distordue :
« La Lumière s'est tue dans le berceau de verre, pour que l'Ombre enfin puisse voir sa propre chair. »
« Trois souffles sont liés par un fil de cristal, mais le quatrième cœur bat le rythme final. »
— C'est quoi ce délire ? siffle Seyla, le regard fixé sur une page où une encre noire et visqueuse commence à dessiner un plan qui se métamorphose sans cesse.
Elle déchiffre une ligne qui semble clignoter au rythme de ses propres pulsations :
« Pour rejoindre la source, oublie le chemin. Suis le cri de la sœur, ne lâche pas ta main. »
Vaelran, encore à genoux, fixe le livre avec une terreur fascinée. Il ne cherche pas à le reprendre. Il voit les mots s'adapter à la présence de Seyla, devenir plus agressifs, plus précis.
— Le quatrième cœur... articule Vaelran, la voix brisée. C'est toi, Seyla. Ou c'est moi.
Il se relève péniblement, chancelant sur les tuiles glissantes. L'illusion s'est évaporée, mais la brume violette, elle, s'est épaissie, répondant aux énigmes du livre. Des ombres allongées, trop humaines pour être naturelles, commencent à ramper sur les façades des immeubles voisins.
— Qu'est-ce qu'il dit d'autre ? demande-t-il, ses yeux verts fixés sur une illustration qui représente une cuve entourée de trois sceaux brisés.
Seyla tourne la page, ses doigts tachés par l'encre magique qui semble vouloir s'infiltrer sous ses ongles.
« L'épouse du vide attend son amant. Le Dernier Palier n'est pas dessous, mais dedans. »
Elle lève les yeux vers le Temple. Le bâtiment semble pulser, ses vitraux vibrant d'une lueur sourde.
— « Dedans »... répète-t-elle. C'est incompréhensible… On aurait bien eu besoin d'Ilharan pour déchiffrer ça…
Le Bréviaire claque brusquement, se refermant sur les doigts de Seyla comme une mâchoire. Un signal aigu, une note de musique pure et insupportable, s'échappe de la reliure, montant vers le ciel de cendre.
— Il a fini de parler, lâche-t-elle. Et maintenant, il appelle la meute.
Au loin, sur les toits, des éclats de verre scintillent : les Sentinelles-Miroirs ont capté le signal du livre et convergent vers leur position.
Seyla fixe de nouveau le livre entre ses mains avec un dégoût viscéral. L'encre noire qui a souillé ses doigts semble ramper sous ses pores, lui donnant la nausée. Le Bréviaire ne se contente pas de vibrer ; il jubile. Chaque énigme, chaque murmure cryptique n'est qu'un hameçon planté dans leur psyché.
— On doit le détruire. Maintenant, lâche-t-elle, sa voix plus froide que le vent qui siffle sur les tuiles.
Elle resserre sa prise sur la reliure, ses muscles bandés comme si elle s'apprêtait à déchirer l'objet à mains nues.
— Regarde-toi, Vaelran ! lance-t-elle en le pointant du doigt. Ce livre ne te donne pas des réponses, il te donne des visions pour te paralyser. Il a utilisé Adara pour te mettre à genoux, et maintenant il utilise mon sang pour appeler les gardes. Tant qu'on l'aura avec nous, Aziris lira dans nos pensées !
Elle pose le Bréviaire devant elle et lève une de ses dague au-dessus de l'objet maudit, prête à planter la lame pour le transpercer.
— NE FAIS PAS ÇA ! rugit Vaelran.
D'un mouvement d'une rapidité fulgurante, il lui saisit le poignet. Sa poigne est de fer, ses yeux verts injectés de sang. L'aura d'ombre qui l'entoure est devenue erratique, mais il ne cherche pas à l'écraser, il cherche à la supplier, et cette différence-là plus que tout le reste, dit à Seyla à quel point l'homme qu'elle a en face d'elle a cessé, pour l'instant, d'être son Mentor.
— Tu ne comprends pas, Seyla... articule-t-il, la voix tremblante. Ce livre est la seule chose qui contient encore sa fréquence. S'il dit qu'elle est là, dans la structure du Temple, c'est qu'il reste une partie d'elle à sauver. On ne peut pas entrer là-dedans à l'aveugle !
— C'est un piège, Vaelran ! réplique-t-elle en luttant pour dégager son bras. Il se sert de ton deuil ! Il se sert de tes morts encore une fois !
— C'est peut-être un piège, mais c'est ma seule boussole ! hurle-t-il en lui arrachant l'objet.
Il plaque le Bréviaire contre son torse, le protégeant comme s'il s'agissait d'un nouveau-né. Il respire lourdement, les traits tirés. Il ne l'insulte pas, mais il s'enferme dans sa propre douleur, incapable de lâcher ce dernier lien avec Adara.
Un sifflement aigu déchire l'air. Sur le toit voisin, les Sentinelles-Miroirs convergent vers leur position. Le temps des débats est fini.
Vaelran range le livre dans sa sacoche d'un geste brusque. Le Bréviaire est de nouveau calé contre son flanc, mais la tension entre lui et Seyla est loin d'être dissipée. Les Sentinelles-Miroirs glissent sur les tuiles des bâtiments voisins, leurs silhouettes de verre scintillant sous la brume violette. Elles convergent vers eux, attirées par le signal que le livre a émis.
— On doit les faire courir, siffle Vaelran en dégainant l'Épée de Silas. L'arme ne brille pas, elle semble plutôt absorber la faible lueur ambiante. Si on reste ici, elles vont finir par nous cerner et les autres n'atteindront jamais les égouts.
Seyla ajuste ses dagues. Elle sent l'interférence dans son sang, cette résonance qui fait vibrer ses tempes.
— Tu veux une diversion ? On va leur en donner une. Mais garde ce bouquin fermé, Vaelran. Je ne plaisante pas.
Ils s'élancent. Ce n'est plus une fuite, c'est une chorégraphie de chasse. Vaelran et Seyla bondissent de toit en toit, utilisant leurs ombres pour créer des traînées visuelles, des « fantômes » de fumée noire qui démultiplient leurs positions.
Les Sentinelles saturent : leurs capteurs de résonance reçoivent trop d'informations à la fois. Elles s'éparpillent, lancées à la poursuite de leurres, s'éloignant progressivement de la zone où le groupe de Lynara doit s'engouffrer dans les conduits souterrains.
— Ça marche, lâche Seyla en atterrissant sur une corniche étroite. Elles s'éloignent des accès bas.
Mais le Temple, en haut de la colline, semble répondre à leur mouvement. Une vibration sourde fait trembler les structures des habitations. Le Bréviaire, dans la sacoche de Vaelran, émet un grognement de papier froissé.
— Les Archives sont juste là, derrière ces murs, indique Vaelran en désignant un bâtiment massif aux fenêtres étroites, relié au corps principal du Temple par une passerelle suspendue. C'est là qu'on se rassemble, comme prévu. Avec un peu de chance, c'est le seul endroit où la résonance d'Aziris est assez faible pour qu'on puisse s'organiser sans être « écoutés ».
Ils courent à découvert sur un toit plat quand une Sentinelle plus imposante que les autres, une unité de commandement, barre le chemin. Elle ne siffle pas ; elle chante. Une note pure qui semble vouloir briser les os. Vaelran s'arrête net, la main sur son livre. Son visage se crispe à nouveau.
— Elle bloque la fréquence... on ne pourra pas passer sans « s'accorder ».
— Laisse faire ton sang, ordonne Seyla en s'avançant devant lui. On est des Solhen, non ? Si elle veut une fréquence, on va lui donner un hurlement.
Elle ne lui laisse pas le temps de protester. Elle saisit la main de Vaelran. Le contact provoque une étincelle d'ombre violente. Ensemble, ils ne cherchent pas à se cacher, ils projettent leurs techniques d'ombre vers le gardien.
La Sentinelle recule, son armure de verre se fissurant sous la pression de cette « source » primordiale qu'elle n'est pas programmée pour contenir. Le son qu'elle émet devient chaotique, puis elle explose en mille éclats de cristal silencieux.
Vaelran regarde ses doigts, puis Seyla. L'efficacité de leur lien est indéniable.
— Les Archives, répète-t-il, la voix hachée. On y est presque.
Ils sautent sur la passerelle. Derrière eux, la ville basse est un chaos de lumières violettes et d'ombres erratiques. La diversion a réussi. Ils s'engouffrent par une fenêtre haute des Archives et retombent dans un silence poussiéreux, entourés de milliers de parchemins et de tubes de stockage qui s'élèvent jusqu'au plafond, étouffant les bruits de la cité en bas.
C'est là, dans l'obscurité des rayonnages, qu'ils doivent attendre les autres. Mais le silence des Archives est trompeur. Seule la pulsation violette du Bréviaire traverse la sacoche de Vaelran, comme une balise attendant son heure.
Vaelran est assis contre un rayonnage, la tête entre les mains, le souffle court. La diversion l'a épuisé, mais c'est l'appel du livre qui semble le vider de l'intérieur.
Seyla s'approche de lui. Elle ne dit rien. Elle dégaine sa dague, la lame brillant d'un éclat froid dans la pénombre. Sous le regard soudainement aux aguets de son Mentor, elle ouvre sa paume d'un geste net. Le sang perle immédiatement.
— Qu'est-ce que tu fais ? murmure Vaelran, la voix rauque.
— On est les deux derniers de cette lignée, non ? répond-elle en s'accroupissant devant lui. Si ce livre cherche une « souche », voyons ce qu'il se passe quand il en trouve deux d'un coup.
Elle lui tend sa main ensanglantée.
— Ton sang, Vaelran. Mélange-le au mien. On va voir si ce livre continue de parler en énigmes ou s'il commence enfin à nous obéir.
Vaelran hésite. Ses yeux verts fixent la main de Seyla avec une sorte de terreur sacrée. Il sait que c'est une folie, une invitation à ce que le Bréviaire s'ancre encore plus profondément en eux. Mais l'urgence de retrouver Talyor, Nilwen et Yhessa, et la présence magnétique de Seyla finissent par briser sa résistance.
Il sort le Bréviaire de sa sacoche. Le livre semble s'agiter, ses pages frémissant de gourmandise. D'une main tremblante, Vaelran utilise la dague que Seyla lui tend pour s'entailler la paume à son tour. Il pose sa main sur celle de Seyla.
Au moment où leurs sangs se rejoignent, un choc électrique parcourt leurs deux corps. Ce n'est pas une douleur, c'est une fusion de fréquences. Le Bréviaire, pris entre leurs deux paumes jointes, émet un cri de papier déchiré. Une lueur d'un noir absolu, bordée de reflets pourpres, jaillit de l'ouvrage.
Les énigmes disparaissent. Les pages tournent à une vitesse folle, les lettres se réorganisant pour former une carte limpide, lumineuse, gravée directement dans leur esprit.
— Je le vois... souffle Vaelran, les yeux révulsés. Le quatrième Palier... C'est… le centre de tri des âmes.
Le livre se referme brusquement, soudé par leur sang séché. Le silence revient, mais il est désormais habité par une certitude glaciale.
— Ça a marché, murmure Seyla en retirant sa main, le souffle court. On sait où ils sont.
C'est à cet instant qu'un bruit de métal grinçant retentit au fond de la salle. Une grille de ventilation s'arrache et tombe au sol dans un fracas sourd.
Lynara, Kaelis et les disciples émergent des conduits, couverts de suie et de boue, les traits tirés par la fatigue. Lynara s'arrête net en voyant Vaelran et Seyla au sol, leurs mains encore tachées de sang, le Bréviaire fumant entre eux.
— On a réussi à passer, lâche Lynara d'une voix méfiante, son regard passant de la dague de Seyla au visage hagard de Vaelran. Mais à voir vos têtes, vous avez trouvé quelque chose de bien pire que des sentinelles.
Le silence qui suit l'entrée fracassante de Lynara est lourd, chargé d'une suspicion qu'elle ne cherche même pas à dissimuler. Derrière elle, Kaelis, Nerion, Kelvar, Eshan, Kaelren et Ilharan s'extirpent tour à tour du conduit de service, essoufflés, leurs vêtements marqués par la crasse des égouts. L'odeur d'eau stagnante et de rouille qu'ils traînent avec eux tranche avec le silence sec et poussiéreux des Archives, comme deux mondes qui se percutent sans se mélanger.
Vaelran se redresse lentement, dissimulant le Bréviaire dans sa sacoche d'un geste qui se veut désinvolte, mais ses mains tremblantes le trahissent. Seyla, elle, essuie sa dague sur son pantalon, ignorant le picotement de sa paume entaillée, le visage aussi fermé que s'il ne s'était rien passé.
— On a subi des hallucinations sur les toits, avant d'arriver ici, lâche Vaelran d'une voix sourde, évitant le regard de Lynara. La résonance du Temple joue avec nos souvenirs. Cet artefact... il nous a jeté quelques indices au milieu d'un océan de mensonges. On ne peut pas savoir s'il dit vrai.
Lynara croise les bras, ses yeux brillant d'une fureur contenue, celle d'une femme qui a passé sa vie à repérer les demi-vérités, et qui vient d'en identifier une de plus.
— Des hallucinations. Et pour ça, vous avez eu besoin de faire un pacte de sang au milieu des archives ?
Seyla coupe court à la dispute avant qu'elle n'éclate. Elle s'avance vers le centre du groupe, sa présence imposant un calme froid. Elle a vu la carte. Elle a vu la structure. Elle n'a ni le temps ni l'envie de gérer une querelle de mentors par-dessus le marché.
— Peu importe ce qu'on croit avoir vu, tranche-t-elle en balayant du regard les disciples épuisés. On n'a pas le temps pour un débriefing psychologique. Le passage vers les paliers inférieurs ne se trouve pas dans les couloirs principaux.
Elle désigne le fond de la salle, là où les rayonnages semblent s'enfoncer dans une obscurité plus dense, une section protégée par des grilles de fer forgé et des sceaux de scellement anciens, dont les runes ternies palpitent faiblement, comme un pouls trop lent.
— Il y a un passage secret dans la salle des Archives Interdites. C'est par là qu'on descend.
Eshan s'approche, ses bracelets de cuivre cliquetant nerveusement, déjà en train de recalculer mentalement le temps qu'il leur reste.
— Descendre jusqu'où ?
Seyla marque une pause. L'image du plan gravé par le sang dans son esprit est encore trop vive.
— Jusqu'au Quatrième Palier. D'après ce qu'on a pu déchiffrer... c'est là que se trouve le centre de tri des âmes.
Un frisson parcourt le groupe. Kaelren grimace, serrant les poings, ses phalanges blanchissant sous la pression.
— Un centre de tri ? Tu veux dire qu'il... il les découpe ?
— Ça risque d'être moche à voir, Kaelren, répond Seyla sans détour. Aziris ne cherche sans doute pas à les garder entiers. Il sépare les fréquences. Il décompose ce qu'ils sont pour ne garder que la source. Si on traîne encore ici, il ne restera plus rien de Talyor ou des autres à ramener.
— C'est fascinant, murmure soudain Ilharan depuis le fond de la pièce, une lueur étrange dans les yeux, comme un enfant devant un phénomène qu'il serait seul à trouver beau. Trier les âmes... comme on trie les grains de sable après une tempête. Je me demande quel bruit fait une conscience quand on la débranche.
Kaelren se tourne vers lui, le visage tordu par le dégoût.
— Tu vas la fermer, oui ?
Kaelis intervient avant que le silence ne se durcisse davantage, sa voix calme agissant comme un ancrage au milieu des parchemins poussiéreux.
— Seyla a raison. Si le chemin est là-bas, on y va. Nerion, Kelvar, ouvrez cette grille.
Un grincement de métal rouillé répond presque aussitôt, quelque part au fond des rayonnages, comme si les Archives elles-mêmes avaient attendu cet ordre depuis des siècles pour enfin l'exécuter.
— Lynara, Vaelran... gardez vos forces pour ce qui nous attend en bas. On va avoir besoin de chaque once de puissance si on veut forcer ce centre de tri.
Personne ne discute. Il y a dans le ton de Kaelis quelque chose qui ne laisse pas de place à l'hésitation, pas de l'autorité brute, plutôt la certitude tranquille de quelqu'un qui a déjà fait le compte des pertes possibles et qui préfère ne pas s'y attarder. Même Lynara, dont le regard reste braqué sur Vaelran une seconde de trop, finit par se détourner et par avancer.
Le groupe se remet en marche vers les profondeurs des archives, laissant derrière eux le peu de sécurité qu'offrait la surface. Les bottes résonnent en cadence sur le dallage froid, et l'air se fait plus dense à mesure qu'ils descendent, chargé d'une poussière qui ne semble jamais s'être déposée, comme si le temps lui-même refusait de s'installer dans ces couloirs.
Ils s'enfoncent vers le Quatrième Palier, là où la réalité commence à se plier à la volonté d'Aziris.
Suite et fin du tome 2 vendredi entre 18h et 21h...