La Première Fois que j'ai Vécu
Chapitre 3 : L'inconnu au coin de la rue
5451 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 22/07/2026 21:59
Trois jours après l’annonce de sa rémission, Emma comprit que rien n’avait vraiment changé.
La maison était toujours la même.
Le parquet de pin blond grinçait toujours au même endroit, juste devant la porte de la salle de bains. La vieille cafetière en inox de son père faisait toujours un râle métallique inquiétant, crachant de la vapeur avant de laisser couler, goutte à goutte, un café couleur de thé, beaucoup trop clair. Sa mère repliait toujours les torchons à carreaux en trois au lieu de deux, avec une minutie obsessionnelle, et laissait les fenêtres de la cuisine entrouvertes sur le jardin, même lorsque le vent d’avril rendait les pièces glaciales.
Sur son bureau en chêne clair, là où s'accumulaient autrefois ses manuels de lycée, le carnet à la couverture brune reposait à côté de son téléphone.
Fermé. Silencieux. Comme s’il attendait quelque chose d’elle.
Emma était allongée sur son lit depuis presque une heure, les jambes repliées sous une couverture de coton léger. Ses yeux fatigués faisaient défiler les mêmes publications sur son écran sans vraiment les imprimer.
Des photos de vacances saturées de soleil. Des silhouettes dorées dans des robes de bal en satin. Des captures d’écran de lettres d’admission à l’université, tamponnées de rouge. Des couples qui s’embrassaient sur des plages californiennes devant des couchers de soleil roses et orangés. Des groupes d’amis réunis dans des appartements d’étudiants, riant autour de tables encombrées de canettes de soda vides et de boîtes de pizza grasses.
Tout le monde semblait avancer dans un courant rapide. Elle, restait immobile, comme coincée sur la rive.
Depuis trois jours, les notifications faisaient vibrer le plastique de son téléphone sans interruption. Des oncles éloignés, des voisins de la rue d'en face qu'elle croisait à peine, d’anciens camarades de classe dont elle avait oublié la voix. Même des visages flous de son enfance, des personnes avec qui elle n’avait pas échangé un mot depuis le collège, avaient soudain exhumé son numéro pour lui envoyer de petites phrases prêtes à l'emploi.
C’est incroyable ! Tu dois être tellement heureuse ! Une nouvelle vie commence ! Tu vas enfin pouvoir profiter !
Elle avait répondu à presque tout le monde par pur automatisme. Des cœurs rouges, des émojis mains jointes, des remerciements polis, des sourires virtuels. De petites phrases cliniques, suffisamment sincères pour ne pas sembler froides, mais assez courtes pour couper court à tout échange.
Parce qu’elle ne savait pas quoi raconter.
On lui demandait quels étaient ses projets, si elle allait s'inscrire pour la session d'automne. Elle n’avait aucun plan. On lui parlait de l’été, des festivals, des voyages. Elle ne parvenait même pas à visualiser la semaine suivante.
On lui demandait si elle avait hâte de reprendre une « vie normale ».
Cette question précise lui donnait à chaque fois une sensation de vertige, l'envie violente d'éteindre l'appareil et de le jeter contre le mur.
Une vie normale. Elle exécrait ces trois mots.
Elles sous-entendaient qu’il existait quelque part, dans un manuel invisible, un modèle unique et parfait de ce qu’une jeune femme de dix-huit ans devait traverser. Une version alternative d’Emma qui aurait passé son diplôme sans encombre, choisi une fac de lettres ou de droit, appris à conduire sur la vieille berline de son père sans fondre en larmes entre deux leçons, assisté à des soirées trop arrosées, connu des flirts maladroits, des déceptions amoureuses et des insomnies causées par le stress des examens, des raisons tellement plus douces, tellement plus banales que la peur viscérale de mourir dans un lit d'hôpital.
Cette Emma-là était une étrangère. Peut-être n’avait-elle jamais réellement existé.
Le téléphone vibra à nouveau dans sa paume, une secousse brève. Un message de Jake.
« Alors, tu fais quoi aujourd’hui ? »
Emma fixa les lettres lumineuses. Ses pouces planèrent au-dessus du clavier virtuel. Elle tapa d'abord : Rien. Puis elle effaça le mot, le trouvant trop lourd de sens. Elle écrivit : Je me repose. Elle l'effaça encore, agacée par le mensonge. Elle finit par verrouiller l'écran d'un coup de pouce sec, plongeant la pièce dans la pénombre.
Au rez-de-chaussée, le claquement mat d'un placard de la cuisine brisa le silence de la maison.
« Emma ? » appela une voix, douce mais teintée d'une tension permanente.
Elle ferma les yeux, enfonçant sa tête dans l'oreiller.
« Oui ? »
« Tu veux quelque chose pour déjeuner ? J'ai fait de la soupe. »
« Pas maintenant. »
Un silence épais s’ensuivit. Emma pouvait presque deviner le visage de sa mère à travers le plafond : Sarah, debout près du plan de travail, le dos légèrement voûté par deux ans d'angoisse continue, les yeux rivés sur l'escalier, hésitant sur la conduite à tenir.
« Tu as mangé ce matin ? » relança la voix.
« Oui. »
C’était techniquement vrai. Une demi-tranche de pain de mie à peine dorée et trois morceaux de pomme verte qu'elle avait mis une demi-heure à mâcher. Suffisamment pour apaiser sa conscience et ne pas mentir. Pas assez pour s'épargner la question rituelle qui suivit :
« Tu es sûre que ça va ? »
Emma serra les dents, les doigts crispés sur son drap.
« Oui, maman. Tout va bien. »
Le silence s’éternisa, lourd d'inquiétudes inexprimées.
« D’accord, » lâcha Sarah avec une fausse légèreté.
Ses pas discrets se perdirent lentement en direction du salon.
Emma laissa retomber ses bras et fixa les motifs géométriques du plafond. Elle s'en voulait. Elle savait pertinemment que sa mère ne cherchait qu'à panser les plaies, à réparer ce qui avait été brisé. Mais elle n’en pouvait plus d’exister sous microscope.
Chaque bouchée avalée, chaque bâillement de fatigue, chaque pas un peu plus lourd dans l'escalier était immédiatement traduit, analysé, transformé en symptôme potentiel. Si elle passait une main sur son front, sa mère lui tendait un thermomètre. Si elle gravissait les marches trop vite, son père l'attrapait par l'épaule pour lui rappeler de ménager son cœur. Si elle s'enfermait dans sa chambre, ils redoutaient la dépression. Si elle descendait au salon, leurs regards pesaient si lourd de soulagement et d'espoir qu'elle finissait par étouffer et remonter se cacher.
Elle avait été leur petite fille malade, leur combat quotidien pendant si longtemps, qu'aucun d'eux ne semblait plus posséder le mode d'emploi pour redevenir une famille ordinaire.
Elle se redressa sur un coude et tourna les yeux vers le carnet brun.
Alors je vais apprendre. Une première fois après l’autre.
La phrase qu'elle y avait inscrite trois jours plus tôt, à l'encre noire, lui parut soudain d'une naïveté confondante. Apprendre quoi ? Et avec quels profs ? Elle ne s'attendait pas à se réveiller un matin métamorphosée, armée d'une personnalité flamboyante, d'une liste de rêves à cocher et du courage nécessaire pour rattraper le temps perdu. Le monde n'allait pas l'attendre sagement sur le pas de la porte avec un ruban d'inauguration.
Vivre ne pouvait pas être aussi simple. Pourtant, rester tapie dans cette chambre de jeune fille, entourée de ses vielles peluches et de ses flacons de médicaments vides, devenait tout aussi insoutenable.
Emma repoussa la couverture d'un geste brusque. Ses pieds nus touchèrent le plancher frais. Elle resta assise sur le bord du matelas pendant quelques secondes, les yeux ronds, presque surprise par sa propre audace.
Puis elle se leva.
Dans le miroir ovale de l’armoire, son reflet l’observa avec une incertitude jumelle de la sienne. Elle flottait dans un vieux t-shirt blanc délavé et un pantalon de pyjama à carreaux rouges. Ses cheveux, d'un châtain clair, repoussaient en brosse désordonnée, partant dans toutes les directions comme du duvet d'oiseau. Ses traits s'étaient affinés, ses pommettes étaient plus saillantes qu'avant les protocoles de chimiothérapie, mais ses grands yeux sombres semblaient plus vivants aujourd’hui.
Ou peut-être était-ce simplement l'effet de la lumière du jour qui perçait les rideaux de gaze.
Elle ouvrit l’armoire. Tout au fond, suspendue sous une housse de protection en plastique transparent, la robe en crêpe bleu nuit qu'elle aurait dû porter pour le bal de fin d'année attendait, intacte et inutile. Emma détourna les yeux. Elle attrapa un jean brut un peu trop large à la taille, un pull en laine vert sapin qui lui mangeait les mains, et sa paire de baskets blanches fétiches.
Elle s'habilla lentement, chaque geste lui demandant un effort de concentration. Il n’y avait absolument rien d’héroïque dans ce qu’elle faisait, et pourtant, au moment de nouer ses lacets, son pouls s'accéléra nettement dans sa gorge.
Elle allait sortir. Seule.
Ce n’était pas une nouveauté en soi. Avant que le ciel ne lui tombe sur la tête, elle arpentait les rues, passait ses samedis après-midi à la bibliothèque municipale, squattait les chambres de ses amies ou flânait dans les allées du centre commercial. Elle prenait le bus de la ville sur un coup de tête, sans ressentir le besoin d'envoyer un rapport détaillé à ses parents toutes les vingt minutes.
Mais depuis deux ans, le moindre de ses déplacements avait un itinéraire balisé. Un rendez-vous d'oncologie. Une prise de sang à jeun. Une consultation de contrôle. Une marche de dix minutes au bras de sa mère autour du pâté de maisons. Jamais un mouvement gratuit. Jamais une sortie dictée par le simple plaisir d'avancer.
Elle n’était même pas certaine d’en avoir envie aujourd’hui. C’était peut-être précisément pour cela qu’il fallait franchir le pas.
Emma glissa son téléphone dans sa poche arrière, rangea le carnet brun au fond d'un vieux sac en toile de canevas, puis descendit l'escalier, marchant sur le bord des marches pour éviter qu'elles ne crient.
Sa mère était dans la cuisine, baignée par la lumière crue de la mi-journée. Les rondelles de carottes s'empilaient sous sa lame avec une régularité mécanique, couvrant à peine le murmure d'un talk-show en arrière-plan. Au craquement du plancher qui trahissait la présence d'Emma, Sarah se figea et pivota d'un geste sec, le couteau arrêté net au-dessus de la planche.
Son regard descendit immédiatement vers les baskets blanches. Puis remonta vers le sac en toile.
« Tu sors ? »
Emma grimaça intérieurement devant la stupeur qui déformait la voix de sa mère.
« Oui. »
« Où ça ? »
Elle hésita, une main crispée sur la lanière de son sac. Elle marchait au hasard, sans destination. Une seule certitude la poussait dehors : rester enfermée une minute de plus aurait suffi à l'étouffer.
« En ville. Faire un tour. »
Sarah posa lentement son couteau sur la planche.
« Toute seule ? »
Emma sentit une pointe d’irritation lui piquer la poitrine, vive, chaude et profondément injuste.
« J’ai dix-huit ans, maman. »
« Je sais parfaitement quel âge tu as, Emma. »
« Alors pourquoi tu me regardes comme si je venais de te dire que je partais traverser l'Alaska à pied ? »
Sa mère se figea, les mains à plat sur le comptoir de Formica. Emma regretta ses mots à la seconde même où ils eurent franchi ses lèvres. Sarah baissa les yeux vers ses légumes coupés, les épaules soudain basses.
« Je ne voulais pas dire que tu n'avais pas le droit. »
« C’est pourtant ce que ta voix disait. »
« Je suis simplement prise au dépourvu, » murmura Sarah.
Emma croisa les bras, se tendant comme un arc.
« Prise au dépourvu parce que je quitte mon lit, ou parce que tu penses que je vais m'évanouir sur le trottoir si tu n'es pas là pour me tenir la main ? »
« Emma, s'il te plaît. »
Il n’y avait aucune colère dans le ton de sa mère. Juste une immense, une infinie fatigue. Et cette petite fêlure de douleur qui rendait Emma terriblement coupable.
Elle détourna les yeux vers la fenêtre, où le reflet du soleil jouait sur les vitres. Pendant quelques secondes, le seul bruit fut le rire préenregistré de l'émission de télévision.
« Je vais à la librairie, » finit par concéder Emma d'une voix plus douce. « Je vais regarder les bouquins, et peut-être prendre un thé après. »
Sarah hocha lentement la tête, un pli soucieux restant gravé entre ses sourcils.
« D’accord. C'est une bonne idée. »
Emma attendit, s'attendant à la litanie habituelle des recommandations de sécurité. Prends tes comprimés au cas où. Reste à l'ombre. Ne marche pas trop vite. Appelle-moi dès que le bus arrive. Mais sa mère se contenta de reprendre son couteau de cuisine.
« Tu veux que je sorte la voiture pour te déposer ? »
« Non. Je vais prendre le 14. Ça me fera marcher. »
Une nouvelle lueur d’anxiété traversa les yeux clairs de sa mère à la mention des transports en commun, mais elle fit un effort visible pour la refouler.
« Très bien. Prends ton temps. »
Emma fit un pas vers la porte d'entrée qui menait au vestibule.
« Je ne rentrerai pas tard. »
Sarah lui adressa un sourire timide, presque incertain.
« Amuse-toi bien, ma chérie. »
Le mot resta suspendu dans l'air de la cuisine, étrange et lourd.
Emma posa la main sur la poignée en cuivre.
« Je vais essayer. »
Elle franchit le seuil à la hâte, avant que ses jambes ne se dérobent. À l'extérieur, une gifle d'air vif, presque coupant, la cueillit en plein visage. Le ciel de la petite ville de Nouvelle-Angleterre était d'une clarté de cristal, seulement balayé par de grands nuages effilochés, et le quartier semblait baigné d’une lumière beaucoup plus crue que trois jours auparavant.
Dans les jardins tirés au cordeau, la nature reprenait ses droits. Les vieux érables se lardaient de bourgeons vert tendre et des tulipes d'un rouge sang perçaient la terre noire chez les voisins. Deux maisons plus bas, un homme en chemise de flanelle poussait une tondeuse thermique dont le ronronnement lourd emplissait l'espace, libérant une odeur puissante d'herbe coupée et de sève.
Emma ferma les yeux et prit une grande inspiration. L’air sentait le terreau humide, le bois de clôture mouillé et le début du printemps. Une odeur de vraie vie. Sans désinfectant, sans draps amidonnés.
Elle descendit les trois marches en bois du perron. À peine ses pas avaient-ils fait crisser le gravier du sentier que le grincement de la moustiquaire la stoppa net.
Emma se retourna, le cœur en alerte. Sa mère se dressait sur le seuil, une veste en jean délavée repliée contre elle.
Pendant une seconde, la panique la saisit : elle crut que Sarah allait inventer un prétexte de dernière minute pour la retenir ou s'imposer. Mais Sarah descendit simplement la première marche et lui tendit le vêtement à bout de bras.
« Le vent est traître aujourd'hui. Il fait plus froid qu'il n'y paraît. »
Emma la dévisagea, captant la fragilité des ridules au coin de ses paupières et ces quelques fils d'argent qui venaient saborder son blond d'autrefois. Elle prit la veste.
« Merci, maman. »
Sarah hésita, une main crispée sur la rampe en bois, avant de lâcher d'une voix douce :
« Et tu sais... tu n’es pas obligée de réussir ta journée, Emma. »
Un léger pli barra le front d'Emma, prise de court par cette remarque.
« Qu'est-ce que tu entends par là ? »
« Tu as le droit de faire demi-tour dans dix minutes. Tu as le droit de détester le bruit du bus. Tu peux entrer dans cette librairie et ressortir sans avoir ouvert un seul livre parce que tu te sens oppressée. Tu as le droit d'être mal à l'aise au milieu des gens. »
Elle croisa les bras sur sa poitrine pour se protéger du vent.
« Mettre le nez dehors n'est pas un examen, Emma. Tu n'as rien à prouver. »
Emma resta muette, un nœud d'émotion brute lui barrant la gorge. Sa mère lui offrit un sourire fragile, mais d'une infinie justesse.
« Tu as juste le droit d'essayer. C’est tout. »
Quelque chose d'enfermé depuis trop longtemps se détendit sous les côtes d'Emma.
« D’accord. »
Sarah fit un petit signe de la main, recula et rentra dans la maison. Cette fois, le déclic de la serrure marqua une vraie séparation. Emma enfila la veste en jean qui sentait la lavande et la lessive familiale, et prit la direction de l'avenue.
L’arrêt de bus se trouvait à trois intersections, au coin d'une rue bordée de grands pavillons coloniaux. Elle connaissait ce trottoir par cœur, mais ses pas lui semblaient étrangement lourds, comme si elle réapprenait la gravité. Son regard s'attardait sur les moindres détails du paysage urbain : une fissure en étoile dans le bitume, un golden retriever blanc qui jappait paresseusement derrière une clôture blanche, une petite fille en bottes de caoutchouc rose qui dessinait des soleils à la craie grasse sur le béton de son garage, un homme d'âge mûr qui déchargeait de lourds sacs de courses du coffre de son break.
Tout un microcosme de vies ordinaires, qui tournaient sur leur propre axe sans demander la permission à personne.
À l'abri du grand abribus en verre, deux silhouettes attendaient déjà. Une vieille dame au dos voûté, agrippée à un cabas en tissu violet, et un adolescent longiligne, muré dans sa musique sous un énorme casque audio noir. Emma s'installa à un mètre d'eux, les mains ancrées au fond de ses poches, et leva les yeux vers les lettres lumineuses du panneau d'affichage.
Ligne 14 - Centre-ville : 4 min.
Ses paumes étaient moites. C’était d’un ridicule achevé. Elle avait survécu à des protocoles de soins intensifs qui auraient fait pâlir d’effroi des adultes costauds, elle avait enduré les nuits de fièvre, les aiguilles enfoncées dans la chair, l'attente insoutenable des résultats de biopsie. Et voilà qu'un stupide ticket de bus à deux dollars suffisait à lui nouer l'estomac.
Ses doigts effleurèrent le plastique froid de son téléphone dans sa poche. Elle n'avait qu'un geste à faire. Appeler sa mère. Lui dire que c'était trop tôt. Rentrer s'enrouler dans sa couette. Sa mère viendrait la chercher dans les cinq minutes, sans poser de questions, heureuse de la retrouver sous son aile.
Puis l'image de son carnet lui revint à l'esprit. Une première fois après l’autre.
Le bus bleu et blanc surgit soudain au bout de la ligne droite. Emma ne bougea pas d'un pouce. Le mastodonte de métal ralentit dans un vacarme de freins hydrauliques, s'immobilisant le long de la bordure dans un sifflement pneumatique. Les portes en verre s'ouvrirent.
La dame au cabas monta la première, péniblement. L’adolescent lui emboîta le pas sans lever le nez de son écran. Emma resta figée sur le trottoir une fraction de seconde, le regard vide.
Le chauffeur, un homme corpulent d'une cinquantaine d'années portant une casquette de la compagnie, pencha la tête vers la vitre ouverte.
« Alors, jeune fille, vous montez ou vous regardez le paysage ? »
Emma prit une inspiration qui lui brûla les bronches.
« Je monte. »
Une seule phrase, mais qui résonna en elle comme le franchissement d’une frontière douanière. Elle approcha sa carte du lecteur qui émit un bip sonore aigu, puis alla s’installer tout au fond, côté fenêtre. Quand le moteur gronda et que les roues s'élancèrent sur l'asphalte, Emma regarda les arbres de son quartier défiler puis s'effacer derrière la vitre teintée.
Elle ignorait tout de ce que cette journée lui réservait. Elle savait simplement qu’elle venait de s'échapper. Et pour aujourd'hui, c'était déjà une victoire.
Le trajet jusqu'au cœur de la ville prit une vingtaine de minutes. Emma passa tout ce temps le front appuyé contre la vitre fraîche, observant les mutations du décor.
Le paysage urbain avait bougé pendant son absence. La petite boutique de tailleur où son père achetait ses costumes avait été remplacée par un café branché aux murs de briques nues et aux suspensions industrielles. Le vieux cinéma de quartier affichait une immense banderole annonçant un festival de courts-métrages indépendants. Au détour d'un carrefour, une fresque monumentale et colorée, représentant des oiseaux migrateurs, recouvrait désormais le flanc autrefois gris d'un immeuble de briques.
Elle éprouva la sensation dérangeante d'être une voyageuse temporelle revenue après un siècle d'exil, alors qu'elle n'avait jamais quitté le périmètre de la commune.
Lorsque le bus pila devant la place de la Constitution, elle descendit sur le pavé avec précaution, les jambes un peu engourdies. Le centre-ville l'accueillit dans un tourbillon de stimuli. Le bourdonnement des moteurs, les éclats de rire des passants, les bribes de jazz s'échappant d'un magasin, les effluves combinés de gaufres chaudes et de pots d'échappement.
Des terrasses de café en rotin débordaient sur les larges trottoirs. Des grappes d’étudiants en sweat-shirt occupaient les marches de la fontaine centrale. Un musicien de rue, installé près d’un kiosque à journaux, grattait une guitare folk élimée. Plus loin, une jeune fille aux cheveux teints en rose filait en équilibre sur des rollers, un gobelet en carton à la main.
Emma resta immobile sur le bord du trottoir, submergée. Personne ne lui prêtait la moindre attention.
Cette indifférence générale la frappa comme un coup de poing tout en lui procurant un soulagement immense. À l’hôpital, elle était « la jeune Emma Collins », la patiente de la chambre 412, celle dont les infirmières caressaient les cheveux courts d'un air triste, celle dont on mesurait les constantes et dont on saluait le « courage exemplaire ».
Ici, elle n'était plus un dossier médical. Elle était transparente. Une silhouette anonyme noyée dans une veste en jean trop grande pour elle. Une fille de dix-huit ans parmi des milliers d'autres.
Elle s'élança sur le trottoir, les poings serrés au fond de ses poches pour dissimuler son tremblement. La librairie l'attendait au coin de deux ruelles pavées, nichée comme un secret entre les seaux colorés d'un fleuriste et le capharnaüm d'un disquaire d'occasion. C'était son havre de paix avant la tempête. À l'époque, elle pouvait y passer la moitié de ses samedis, glissant entre les rayons sans débourser un centime, simplement pour s'enivrer des quatrièmes de couverture et s'imaginer des destins romanesques.
L’enseigne de bois sculpté tenait bon.
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Les lettres dorées s’écaillaient doucement sous la peinture vert forêt de la devanture. Une petite clochette en laiton teinta de manière cristalline lorsqu’Emma poussa la lourde porte vitrée.
La chaleur confinée du magasin l’enveloppa instantanément. Cette odeur unique de vieux papier jauni, de cire d'abeille, de boiseries anciennes et de café filtre lui monta aux narines, provoquant une bouffée de nostalgie presque douloureuse tant elle était familière.
Elle s’arrêta net sur le seuil, le temps de s'habituer à la pénombre. Des tables massives encombrées de nouveautés littéraires saturaient l'espace central. Des rayonnages en chêne sombre, ployant sous le poids des volumes, grimpaient jusqu'au plafond, accessibles par de petites échelles de bois suspendues. Tout au fond, près d'un coin lecture où deux fauteuils en cuir élimé se faisaient face, une fausse cheminée électrique projetait une lueur orangée et réconfortante.
Rien n'avait bougé d'un millimètre.
Derrière le comptoir verni, une vieille dame aux cheveux blancs coupés au carré et portant de grandes lunettes de lecture sur le bout du nez leva les yeux de ses fiches.
« Bonjour. »
« Bonjour, » répondit Emma, la voix un peu enrouée.
La libraire lui dédia un sourire poli, impersonnel, avant de replonger dans ses écritures. Pas de regard alarmé sur sa mine pâle. Pas de murmure compatissant. Pas de félicitations pour sa guérison. Juste un accueil ordinaire. Emma sentit la tension quitter ses épaules d'un coup.
Elle s'aventura dans les allées, ses pas étouffés par un vieux tapis persan usé jusqu'à la corde. Romans contemporains. Policiers au parfum d'encre fraîche. Recueils de poésie. Beaux-livres. Ses doigts effleuraient les dos en toile et en carton des ouvrages au rythme de sa marche, un rituel qu'elle avait toujours adoré : palper les histoires sans encore savoir laquelle allait la capturer.
Elle ralentit en arrivant au rayon « Voyages et Évasion ». Sur une table basse en acajou, de lourds guides de voyage et des albums de photographies s'exposaient sous la lumière d'une petite lampe banquière. L’Écosse mystique. Le Japon des temples. Les grands parcs canadiens.
Ses yeux furent captivés par la couverture d’un bleu azur presque magnétique. Le titre s'y étalait en lettres nettes : Les plus beaux road trips des États-Unis.
En couverture, un ruban d’asphalte désert coupait en deux l'immensité de canyons de terre rouge et de forêts de cactus, le tout écrasé par un ciel vertigineux.
Emma s'approcha et prit l'ouvrage. Il était lourd, ses pages de papier glacé denses sous ses doigts. Elle l’ouvrit au hasard au milieu d'une double page consacrée à la Pacific Coast Highway. Des clichés de falaises abruptes se jetant dans un océan déchaîné, de plages de sable gris baignées de brume et de virages serrés suspendus au-dessus du vide.
Voir l’océan Pacifique au lever du soleil. La ligne manuscrite qu'elle avait jetée dans son carnet de traitement un soir de grande détresse lui revint en mémoire avec la force d'un électrochoc.
Elle referma le livre d'un coup sec, le papier brillant claquant dans le silence de la pièce. Elle le reposa sur la pile. Ce n’était qu'un tas de papier. Une promesse en l'air pour des gens en bonne santé, pas pour une fille qui paniquait à l'idée de prendre un bus de banlieue.
Elle fit deux pas pour s'éloigner du rayon. S’arrêta. Hésita. Puis, cédant à une impulsion irrépressible, fit demi-tour et reprit le guide entre ses mains.
Cette fois, elle feuilleta la section sur les déserts de l’Arizona. Les photos montraient des monolithes de pierre s'élevant vers un ciel nocturne d'une pureté absolue, totalement dénué de pollution lumineuse. Une petite note en marge indiquait les coordonnées des meilleurs spots de bivouac pour observer la Voie lactée.
Emma ferma les yeux et tenta d'imaginer la sensation. Une nuit entière sans les bips réguliers des moniteurs cardiaques. Sans le plafond à dalles blanches perforées de sa chambre de la clinique. Un ciel si gigantesque qu'aucune de ses terreurs n'aurait assez de place pour le saturer.
Une boule d'angoisse lui noua l'estomac. Elle reposa brutalement le livre sur la table, un peu trop fort.
« À ce rythme-là, il va finir par développer un sérieux problème de confiance en lui. »
Emma sursauta, le cœur manquant un battement. Son sac en toile glissa de son épaule et vint heurter le coin de la table basse dans un bruit sourd.
Elle pivota rapidement sur ses talons. Un jeune homme se tenait à peine à un mètre d'elle, adossé contre un rayonnage d'ouvrages cartographiés.
Il était grand, d'une silhouette élancée mais athlétique. Ses cheveux bruns, coupés court sur les côtés mais plus longs sur le dessus, retombaient en mèches rebelles sur son front. Il portait une veste en jean brut ouverte sur un t-shirt gris chiné un peu élimé au col. Dans sa main droite, il tenait un guide des parcs nationaux de l'Utah, et ses yeux, d'un vert noisette très vif, l'observaient avec une lueur d'amusement non dissimulée. Un léger sourire en coin redessinait ses lèvres.
Emma cligna des yeux, encore déstabilisée par l'intrusion.
« Pardon ? »
Il pointa l'index vers le gros livre bleu qu’elle venait de rejeter.
« Tu le prends. Tu le reposes. Tu le feuillettes. Tu le rejettes comme s'il t'avait brûlé les doigts, et tu reviens à la charge. »
Il pencha la tête sur le côté, une mèche brune lui barrant le sourcil.
« Je crois que ce pauvre bouquin commence sérieusement à se demander ce qu'il a fait de mal pour mériter ça. »
Emma croisa les bras sur sa veste en jean, adoptant une posture défensive, bien que ses joues commencent doucement à s'échauffer.
« Tu as pour habitude de fliquer les gens qui lisent dans les librairies ? »
« Seulement quand ils squattent le seul rayon qui m’intéresse depuis très exactement huit minutes. »
Elle fronça les sourcils, piquée au vif.
« Huit minutes ? Tu plaisantes ? »
« À une poignée de secondes près. »
« Tu m’as vraiment chronométrée ? »
« Pas du tout, » dit-il en levant son propre livre de l'Utah comme pièce à conviction. « J’attendais juste poliment que tu libères l'accès pour attraper celui-ci sans te rentrer dedans ou te faire basculer dans la table des nouveautés. »
Emma jeta un coup d’œil autour d'elle. Elle s'était effectivement postée juste devant l’étagère du bas, bloquant complètement le passage de la section géographique.
« Tu aurais pu simplement me demander de me pousser. »
« J’y ai pensé, » admit-il, son sourire s'élargissant pour dévoiler des dents bien alignées.
« Et pourquoi tu ne l'as pas fait ? »
« Tu avais l'air tellement perdue à l'intérieur de tes pensées. Je ne voulais pas saboter une scène de rupture aussi dramatique. »
En d’autres temps, Emma aurait trouvé cette audace parfaitement insupportable. Elle aurait sans doute pivoté, tourné les talons et quitté le magasin sans un mot.
Mais à cet instant précis, un bruit étrange s’échappa de sa gorge. Un rire. Un rire bref lui échappa, une secousse nerveuse et presque incrédule. Le son était si lointain qu'elle eut la sensation bizarre de l'avoir volé à une autre.
Le jeune homme parut apprécier la réaction. Son expression moqueuse s'adoucit instantanément, perdant son ironie pour devenir plus chaleureuse, presque complice.
Emma baissa les yeux vers la couverture bleue du guide des road trips, ses doigts lissant machinalement la lanière de son sac.
« Je ne faisais pas une scène. Je réfléchissais. »
« Je me doute. »
« Et je n'ai pas rompu avec lui, » ajouta-t-elle en reprenant le livre lourd entre ses mains, comme pour se donner une contenance. « Je n’ai simplement pas encore déterminé si s'engager avec lui serait une décision bien raisonnable. »
« Alors je préfère te prévenir tout de suite, » dit-il en s'approchant d'un pas, ce qui permit à Emma de capter une subtile odeur de grand air et de tabac blond. « Les road trips, c'est tout ce que tu veux sauf raisonnable. »
« Ah oui ? Tu parles en connaissance de cause ? »
« Disons que je parle au nom d'un compte en banque vidé plusieurs fois, de quelques nuits passées à dormir sur une banquette arrière inconfortable et d’une vieille Volvo de 1998 qui fait un bruit de casserole et qui ne me pardonnera probablement jamais mon dernier voyage dans le Maine. »
Cette fois, le sourire d’Emma fut total, franc, chassant les ombres de son visage. Ses yeux rencontrèrent les siens sans fuir. Et pendant une seconde, une seule et unique seconde bénie, elle oublia complètement d'analyser ses peurs, oublia de se demander si elle était malade ou guérie, et oublia de vérifier si elle savait encore comment on faisait pour vivre. Elle était juste là.