La lettre oubliée

Chapitre 1 : Derrière le placard

Par Gaby

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Chapitre 1


Le réveil brutal me réveille. Ce bip-bip qui vrille les oreilles, ce bip-bip aigu qui accompagne chaque réveil depuis que j'ai trois ans. Je me revois, petite, mes porteurs me quittant. C'est comme ça que l'on appelle ceux qui nous ont fait naître.


Aujourd'hui, j'ai seize ans. Un grand âge, me direz-vous ! Moi, je ne vois que la perspective d'aller enfin au « bon nombre », manger ce que je veux quand je veux. La liberté des vingt-cinq ans, l'âge où le cerveau est mature. C'est loin, mais chaque jour m'en rapproche.


Le réveil sonne à nouveau. Il faut que je me lève. Je m'habille en vitesse ; facile avec un uniforme. Je sors de ma chambre et, en passant devant le miroir, je vois que l'affreux bouton qui siégeait sur mon front hier a disparu, comme je l'avais espéré cette nuit. Pratique, ces souhaits qui s'exaucent tout seuls !


Je marche ensuite dans ces longs couloirs, à l'ambiance d'un bloc opératoire : tout est lisse, minimaliste, éclairé par des néons… et puis cette odeur de...


« Aïe ! »


Je me relève difficilement, puis je regarde à côté de moi. Léo Dubois, sur sa planche flottante, m'a percutée. Lorsqu'il eut repris ses esprits, le garçon commença à enchaîner excuse sur excuse. Comme à chaque fois qu'il me percute, c'est-à-dire chaque semaine.


Je le rassure sur mon état et reprends mon chemin. Léo et moi sommes nés le même jour, arrivés en même temps ici. Nous étions amis jusqu'à ce que son talent pour la planche le propulse au sommet de la popularité. Lui, en revanche, y est resté. Moi, je suis restée là où j'étais : pas détestée, mais pas populaire non plus. Le genre de fille que l'on ne voit pas, invisible aux yeux de tous.


J'arrive devant la cantine. Je passe mon bracelet devant le capteur et une borne automatique me donne mon repas. Comme chaque matin, la machine répète de sa voix monocorde :


— Bonjour Haley, bon repas.


Je marmonne un « à toi aussi », puis vais m'asseoir.


Je mange depuis bien cinq minutes lorsqu'un petit cri de douleur retentit. Je lève les yeux au ciel.


Encore un qui n'a pas répondu aux bornes.


Cela m'est arrivé lorsque j'étais plus jeune, de nombreuses fois. Un coup de jus, une décharge électrique violente qui fait mal.


Je termine mon plateau en vitesse, puis le débarrasse. Un train-train monotone, le même depuis plus de treize ans, le même pendant encore neuf ans. Au total : vingt-deux ans dans cette prison. C'est comme cela que ça doit s'appeler, ce genre d'endroit.


Je me dirige vers ma salle de classe, prête à enchaîner les quatre heures de cours non-stop qui vont suivre.


J'avance tranquillement lorsqu'une tornade blonde me saute dessus en criant mon nom.


Cette tornade blonde, c'est Anaïs, ou simplement Ana, comme nous l'appelions tous, ma meilleure amie.


Elle est belle et populaire, le contraire de moi. Mais apparemment, les contraires s'attirent. Que ce soit physiquement ou mentalement, nous sommes de parfaits opposés : elle, blonde aux yeux bleus, pétillante, parfois épuisante et très extravertie. Moi, brune aux yeux marron, calme et introvertie. 


Bref les contraires.


On se dirige alors vers les salles de classe, bavardant. Anaïs me raconte tous les potins de son groupe d'amis. Les potins sont comme les télé-réalités : je ne les trouve pas incroyables, mais pleins d'aventures amusantes.


Moi, je ne les envie pas. Je préfère largement ma petite vie paisible.


Dans la salle, on s'assoit toujours à côté, car, comme souvent, personne ne souhaite s'installer près de moi à part Ana.


Le professeur arrive. Enfin, plutôt l'hologramme du professeur.


Le cours commence, ennuyeusement. Soudain, l'hologramme grésille, puis s'éteint.


Un silence s'installe, durant lequel tous se regardent, puis c'est la débandade. Les élèves courent vers la sortie.


Moi, je reste à ma place.


Pas parce que je n'ai pas envie de m'enfuir. Mais parce qu'il y a les caméras. Ces décharges électriques venues d'on ne sait où lorsqu'on transgresse les règles.


Je vois Anaïs commencer à se lever. Je la retiens par le bras et lui chuchote discrètement :


— Les caméras.


Elle comprend immédiatement et se rassoit.


Au moment où elle s'assoit, des cris et des gémissements retentissent. Les décharges ont commencé.


Au bout de quelques minutes, le professeur revient. Il nous regarde un par un, puis annonce :


— Chers élèves, vous serez récompensés pour votre sagesse d'esprit par…


Il réfléchit une seconde, puis s'exclame, le doigt en l'air :


— Ah oui, je sais ! Vous pourrez avoir des chambres de surveillants, avec balcon. Vous serez deux par chambre.


Anaïs me regarde, toute excitée.


Bien sûr que nous partagerons cette chambre.


Une heure plus tard, nous entrons dans lesdites chambres, nos valises en main.


Deux lits, deux bureaux, deux armoires, séparés de manière égale dans la chambre. Les deux côtés sont séparés par de petites cloisons et, au bout, une grande terrasse divisée en trois : une partie commune et deux parties privées.


Pour les parties communes, il y a aussi une table, des chaises et une salle de bains.


Nous avons une salle de bains pour deux !


Pas la salle de bains commune à toutes les filles de mon année !


Un miracle.


Qui aurait cru que nous finirions récompensées pour ne pas avoir reçu de décharges alors que nous avions simplement fini par nous habituer à obéir ?


Bon, je ne vais pas me plaindre. Je compte bien profiter de ce luxe.


Ana et moi choisissons nos côtés, puis commençons à ranger nos affaires.


Alors que j'étais en train de suspendre mes nouveaux vêtements dans l'armoire, j'appuie par hasard sur le fond du placard.


Le panneau s'enfonce légèrement.


Pas le fond…


Un double fond.


Sans bruit, je soulève délicatement la plaque dissimulée.


Je m'arrête.


Les caméras.


Je fouille alors rapidement afin de vérifier qu'il n'y en a aucune.


Rien.


J'enlève complètement le double fond et découvre une petite pochette, usée par le temps.


J'allais l'ouvrir lorsqu'Ana m'appelle.


C'est l'heure de manger.


Je glisse rapidement la pochette dans un coin de mon esprit et me concentre sur le repas à venir.


Je mange, pour une fois, à la table d'Ana, mon amie ayant insisté.


Comme d'habitude, je joue les amies invisibles.


Cela ne me dérange pas. J'apprécie être oubliée.


Je préfère cela aux questions indiscrètes qui me mettraient au centre de l'attention de la tablée, ce que je déteste.


Le repas se passe sans encombre.


Puis vient le moment de retourner en cours.


Le professeur est aujourd'hui présent en chair et en os.


Je bâille et prends des notes.


Durant ces quatre longues heures, la pochette a complètement disparu de mes pensées.


Une seule chose est sûre :


Je n'en parlerai à personne.


Pas même à Ana.


Juste moi.





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