Le juge du désert

Chapitre 1 : La rumeur

448 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 30/07/2026 19:04


Clac-clac. 


Les bidons de fer vides cognaient contre ses hanches, résonnant comme des tambours de guerre dans la ruelle étroite. Kenza courait, le voile bleu plaqué au front par la sueur et la poussière ocre, les bras déjà meurtris par le poids du métal.


Elle ne fuyait rien : elle chassait une rumeur. Le bruit courait qu'un citadin traînait dans les parages, cherchant la demeure du chef du village.

Elle s'arrêta net devant le grand puits, les mains sur les genoux, le souffle en lambeaux. En levant les yeux, elle ne distingua que deux silhouettes. 


L'étranger n'y était pas.


La déception lui piqua la gorge, aussi vive qu'absurde. Lalla Mina tournait déjà la manivelle de bois usé, les mains noueuses, tandis qu'à côté d'elle, Samia finissait de charger sa mule.


— Ne t'en fais pas, Samia, disait Mina d'une voix râpeuse. Tout ira bien pour toi.


Le fracas métallique des bidons que Kenza posa au sol coupa court à leur discussion.


— On m'a dit qu'un homme de la ville est passé par ici, lança Kenza. Il est déjà reparti ?


Samia, le visage fermé et les yeux brillants d'une tristesse ravalée, tira sur la longe de sa mule et s'éloigna sans un mot de plus. 


Mina ramassa son seau plein, adressa à Kenza un hochement de tête fatigué, et partit à son tour.


Le silence retomba sur le puits comme une dalle encore chaude du jour. Kenza resta seule, une main sur la margelle, la sueur coulant sous le tissu léger de sa robe.


Divorcée. Personne au douar n'osait prononcer le mot à haute voix. On lui préférait un « la pauvre Kenza » chargé d'une pitié hypocrite, bien plus tranchante qu'une insulte. 


Elle imagina l'étranger : un type propre sur lui, la cravate bien serrée, débarquant avec ses airs supérieurs pour dicter sa loi. Quelque chose de chaud et de venimeux lui monta au ventre. 


Une envie brutale de lui faire mal, juste un peu. De voir s'il saignait comme tout le monde. C'était une rage froide, et elle ne chercha même plus à l'étouffer.


Elle plongea son seau, remonta l'eau fraîche et remplit ses bidons. Après une gorgée bue au creux de sa main, elle s'essuya la bouche du revers de son voile.


— Les rumeurs disaient donc vrai, murmura-t-elle. Je vais le tester.


Sa voix était basse, presque rauque, et le sourire qui étira ses lèvres avait quelque chose de dur. De dangereux. Le crépuscule achevait d'avaler le douar d'El-Zhour. Avec lui partaient les dernières certitudes du village.

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