Vétérans

Chapitre 3 : Au dehors

Par RoseVaquer

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Le matin suivant, Catherine s'éveillait doucement dans son lit, son corps encore alourdi par l'étreinte de la nuit. 

Catherine avait toujours aimé le matin, depuis l'enfance c'était de loin son moment préféré de la journée. 

Cet instant de tranquillité suspendu où elle pouvait encore espérer contrôler le stress de la vie parisienne. 

Elle s'était toujours définie comme incapable d'accomplir quoi que ce soit avant la dégustation d'un bon café.  

Elle traversa l'appartement encore plongé dans la pénombre des volets et se dirigea vers la cuisine. 

Le café l'attendait déjà, bien au chaud dans sa cafetière isotherme, programmé depuis la veille.  

Chez Catherine, tout respirait l'ordre. 

L'appartement était impeccable, propre jusqu'à l'obsession, épuré au point qu'aucun objet superflu ne venait rompre l'harmonie. 

Chaque chose occupait une place précise. 

Elle saisit la cafetière, sur la table sa tasse l'attendait, la télécommande de la télévision soigneusement alignée à côté. 

Dans la salle de bain les vêtements qu'elle porterait dans la journée étaient pliés avec une précision presque militaire. 

Rien ne dépassait. 

Rien ne traînait. 

Catherine vint s'asseoir à la table de la cuisine, sa main trouva la télécommande par habitude et elle alluma son téléviseur. 

Alors, le monde s'effondra. 

L'émission habituelle avait disparu, brusquement effacée par une édition spéciale.  

Un bandeau rouge défilait au bas de l'écran, rappelant les numéros d'urgence. 

À l'image, un reporter paniqué courait au milieu des rues de la capitale, suivi non sans mal par le caméraman. 

Le décor tout autour était semblable à un champ de bataille. 

Des voitures accidentées, parfois enflammées, des fenêtres brisées, des cris et partout, des gens qui tentaient de fuir. 

Un homme s'approcha du journaliste, sa démarche était lente et sa bouche ruisselait encore de sang frais.  

L'homme fit volte-face en l'apercevant, puis rapidement il prit la fuite, tandis qu'il cherchait à s'éloigné il s'époumonait encore. 

—  NE SORTEZ PAS ! RESTEZ CHEZ VOUS ! LES AUTORITÉS SONT DÉBORDÉE ! NE SORTEZ SURTOUT PAS ! LA SITUATION EST DEVENUE INCONTRÔLABLE ! RESTEZ CHEZ VOUS ! 

L'image fut brusquement coupée. 

À la place, un présentateur toujours plus anxieux tenta de se montrer rassurant. 

Catherine se figea un instant. 

—  C'est... c'est pas... 

Elle se précipita sur l'interrupteur du volet électrique et enfonça le bouton. 

Il remonta lentement, alors, elle découvrit l'horreur juste en bas de chez elle. 

Le monde, le sang et les hurlements. 

Réels subitement. 

Sur le trottoir en contre-bas elle aperçut un homme penché sur un autre, comme inconscient. 

Elle les observa un peu plus attentivement et ce qu'elle vit la brisa instantanément. 

L'homme encore conscient avait commencé à manger l'autre. 

Elle fut prise de vertige, de nausée, elle manqua de s'effondrer mais soudain une pensée s'imposa à elle : 

Dorian. 

Un frisson lui parcourut l'échine. 

Son fils arriverait bientôt dans cet enfer. 

Elle s'empressa d'attraper son téléphone. 

 

Lorsque le premier train pour Paris s'était présenté à la gare, Dorian était monté s'asseoir à l'intérieur, le cœur encore gros. 

Il avait regardé le paysage défiler par la fenêtre sans vraiment y prêter attention. 

Et durant la totalité du trajet son esprit avait erré entre l'appartement de son père et la tristesse qui avait fini par l'envahir. 

Rien ne s'était passé comme prévu. 

Parmi tous les scénarios qu'il avait imaginés, le seul qu'il n'avait pas été capable d'envisager s'était installé, tandis qu'il était resté là, impuissant. 

La tempête avait soufflé trop fort, emportant avec elle chacune des recommandations qu'il s'était faites à lui-même. 

Et finalement aucun d'eux n'avait su écouter réellement l'autre. 

Dans le silence du wagon encore désert à cette heure, il avait eu le temps de prendre la mesure de ce débordement. 

La ville commença à se dessiner un peu plus à chaque seconde. 

De grands bâtiments gris avaient envahi le décor au dehors, partout le bitume derrière les lignes électriques et le ciel lui-même sembla presque s'assombrir. 

Dorian releva légèrement la capuche de son sweat, plus loin, la Gare du Nord se dressait, immense. 

Au fur et à mesure que le train s'approchait, Dorian commença à distinguer un brouhaha inhabituel. 

La Gare n'avait jamais été calme, mais, les cris qui lui parvenaient à présent n'y avaient jamais eu leur place jusqu'à aujourd'hui. 

Doucement, il s'éloigna de la porte, tandis que le train entrait en gare, il recula jusqu'à ne plus pouvoir, scrutant les fenêtres depuis sa place. 

Sur les quais les gens s'agitaient, sautant sur les voies, ignorant le danger des rails comme pris d'une panique inexplicable.  

À travers le hublot de la porte qui le séparait du wagon voisin, Dorian aperçut une femme. 

Son visage était figé par la peur, elle observait immobile, incapable de bouger ou de réagir. 

Soudain, la porte face à elle s'ouvrit et une autre femme monta à l'intérieur. 

Le cœur de Dorian manqua un battement. 

Sa figure déchiquetée par endroits, ses cheveux souillés par le sang et collés à son front... ses grognements rauques pareils à une respiration agonisante. 

Tout était là. 

L'humanité avait passé des décennies à fantasmer sur sa fin, au travers de films les zombies avaient déjà marché sur le monde, dans certains romans postapocalyptiques, dans les jeux vidéo... 

Elle avait exploré mille fois l'enfer, confortablement installée dans son canapé, sans jamais envisager qu'un matin, la fiction finirait par lui rendre visite. 

De nouveaux corps s'approchèrent lentement des vitres du wagon, leurs mains parcouraient la surface du verre. 

Ils allaient entrer. 

Il était pris au piège. 

Brusquement, les portes donnant sur les voies s'ouvrirent toutes en même temps et alors, tout l'espace fut envahi par des hurlements déchirants.  

Crachés par les haut-parleurs au-dessus de sa tête. 

Le conducteur, intrigué, avait fini par ouvrir la porte de sa cabine, laissant entrer la mort en même temps qu'il avait libéré Dorian de sa cage urbaine.  

Dorian s'élança sur les voies, et, tandis qu'il fuyait il ne sentit pas son téléphone vibrer au creux de sa poche. 

Richard, lui, dormait encore. 

Le fléau qui avait frappé Paris s'était étendu durant la nuit, à l'abri des regards endormis. 

Son téléphone sonna subitement. 

Il ouvrit un œil et instantanément son crâne lui réclama le prix de ses mauvaises décisions. 

Richard l'ignorait encore, mais à l'autre bout du fil, Catherine elle aussi ne tarderait pas à lui demander des comptes. 

— ...Allô... 

Cracha-t-il difficilement. 

—  Richard... 

La voix de Catherine lui parvint, alors, il se redressa brusquement, les yeux écarquillés. 

Recevoir un appel de son ex-femme n'avait jamais rien eu d'exceptionnel, pourtant, il y avait dans ce début de conversation un détail presque glaçant et impossible à ignorer. 

Au fil du temps, la vie lui avait appris une chose : toutes les discussions qui débutaient par le murmure triste de son prénom, ne présageaient jamais rien de bon. 

—  Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui se passe ? 

—  Allume la télévision. 

Il s'exécuta et à son tour, il découvrit les premières images de la fin du monde. 

Il n'avait pas eu le temps d'accuser le coup, de comprendre vraiment la situation que déjà Catherine s'était emportée. 

Au milieu des reproches et autres accusations infondées, elle avait fini par lui apprendre le départ de leur fils. 

À cet instant, Richard avait senti quelque chose se rompre en lui. 

Il était coupable, dans son esprit comme dans celui de Catherine. 

Les mots s'étaient abattus sur lui douloureusement et ensuite la colère avait fini par disparaître de leur échange. 

—  Je vais aller le chercher. 

La voix de Catherine semblait à présent calme, presque résignée. 

Il avait tenté de l'en dissuader, promettant de faire son possible pour les rejoindre mais elle avait raccroché, consciente de la distance et du temps qui les séparaient. 

Richard bondit du canapé et se précipita dans sa chambre. 

Il fouilla rapidement son armoire et sortit un vieux sac à dos. 

À l'intérieur il balança à la hâte, un change, quelques rations pour la route et une bouteille d'eau. 

Il trouva ses clés, son téléphone jeté quelques minutes plus tôt, alors son regard glissa dans la cuisine. 

Il saisit un grand couteau, puis revint terminer de s'habiller pour sortir. 

Une fois prêt il jeta un coup d'œil rapide dans l'œil de bœuf de sa porte. 

Le couloir semblait désert. 

 

Lorsqu'elle mit fin à l'appel avec Richard, Catherine eut besoin d'une seconde pour accuser le coup. 

Dorian était parvenu lui aussi à la rappeler, il était en vie et à présent elle savait où il se trouvait. 

Saint Denis Stade de France. 

Son esprit avait accepté l'idée de sortir, ses jambes elles semblaient subitement refuser de bouger. 

Elle s'efforça de fermer les yeux, puis lentement elle entama l'un des exercices de respiration qu'elle avait appris lors de ses cours de yoga. 

Tandis qu'elle essayait de reprendre le dessus sur ses émotions une image s'imposa à elle. 

Dorian. 

Catherine sentit son cœur se serrer, alors, une boule brûlante sembla jaillir de ses entrailles. 

Elle pouvait la sentir grandir et tout consumer en elle. 

Subitement, il n'y avait plus de peur, plus d'inquiétude seulement cette évidence viscérale, comme un appel de ses entrailles. 

Son fils avait besoin d'elle. 

Quelque part, dans l'enfer qui avait pris forme au dehors, des monstres tentaient de dévorer cette vie qu'elle avait insufflé. 

Catherine avait toujours été une femme active. 

Elle avait dans ses placards une multitude d'objets qui jusqu'ici n'avaient eu pour utilité que de venir simplifier certaines de ses activités de plein air et autres loisirs.  

Il ne lui fallut pas longtemps pour se constituer un véritable package de survie. 

Elle saisit son sac de randonnée, à l'intérieur elle y rangea tout d'abord un change ainsi qu'un minuscule nécessaire de toilette de voyage. 

Son côté maniaque ne la quittait jamais vraiment, pas même dans l'urgence. 

Ensuite, elle déposa près de sa trousse de toilette une trousse de soins, constituée de ce qu'il restait dans les tiroirs de la salle de bain. 

Sur le moment cela lui parut ridicule mais Catherine se voulait prévoyante. 

Elle fit un saut par la cuisine, remplit ses deux gourdes à l'aide de sa carafe filtrante, puis les rangea dans le sac à leur tour.  

Quelques rations de dépannage, des barres de céréales en grandes partie. 

Un peu de matériel, lampe frontale, piles, quelques sacs poubelles et une bombe au poivre qu'elle gardait au cas où. 

Elle fit un tour du propriétaire, s'assura que tout était bien en ordre, bien à sa place et lorsqu'elle en fut certaine elle revint s'équiper de son sac. 

Elle ouvrit un tiroir et en sortit un couteau de bonne taille. 

Pas trop lourd, pour ne pas la gêner et suffisamment long pour se défendre légèrement à distance. 

Elle s'arrêta un instant dans le salon, son regard glissa vers la fenêtre. 

À l'extérieur, le monde basculait dans le chaos. 

Des hordes mortes et cannibales s'élançaient, dans une lenteur presque trompeuse après les vivants, qui tentaient de leur échapper, sans y parvenir. 

Les morts étaient partout et même si leurs mouvements étaient ralentis, leur nombres ne cessaient de croître. 

—  Réfléchis... Cat... Réfléchis... À Paris y'a toujours un raccourci... 

Elle avança jusqu'à la porte, dans le Judas elle aperçut sa voisine de palier un peu plus loin dans le couloir. 

La vieille dame semblait observer le haut de l'escalier un peu comme si elle attendait quelqu'un. 

Catherine tendit l'oreille, elle n'entendit rien, alors, elle se risqua à sortir. 

Elle ferma rapidement sa porte à clé par habitude et tandis qu'elle rangeait son trousseau, elle remarqua que la voisine n'avait pas bougé. 

—  Vous... vous devriez rentrer chez vous madame Dufour... Dehors...  

La vieille pivota doucement, alors, Catherine aperçut ses yeux. 

Blancs. 

Morts. 

Elle recula dans un mouvement réflexe mais déjà, du coin de l'œil elle devina un mouvement à sa gauche.  

Catherine fit volte-face. 

Les petits-enfants de madame Dufour, leurs yeux étaient blancs eux aussi et leurs bouches maculées du sang de leur grand-mère. 

Elle poussa un hurlement de terreur.  

Plus personne ne serait plus jamais en sécurité, pas même dans sa propre maison. 

Elle s'élança pour fuir le couloir, évitant de justesse la vieille. 

Elle dévala l'escalier à vive allure, invitant les morts à la suivre à chacun de ses pas sur les marches en bois usées. 

Lorsqu'elle arriva dans le hall, elle ne vit personne devant elle. 

Derrière elle, feu quelques voisins continuaient de la suivre lentement. 

Catherine se précipita vers la porte. 

Impossible de l'ouvrir. 

Elle jeta un regard à travers l'imposte vitrée et là, elle les vit. 

Les corps qui obstruaient la sortie. 

Tous debout, tous animés, tous morts. 

Elle ne pouvait pas sortir. 

Elle n'eut pas le temps de se lamenter. 

La gardienne approchait à son tour doucement depuis sa loge à sa droite. 

C'était une petite femme maigre qui n'avait déjà rien d'impressionnant de son vivant. 

Catherine l'a saisit rapidement par les épaules et la projeta sur le sol plus loin, avant de s'engouffrer rapidement dans la loge. 

Elle ferma la porte puis se laissa tomber sur le sol.  

La rue était envahie, le bâtiment aussi, pourtant, elle n'avait pas le choix. 

Pour porter secours à Dorian, il lui fallait trouver une issue.  

Son regard glissa doucement sur le tableau des clés accroché sur le mur d'en face et brusquement l'une d'elle attira son attention. 

À l'instant où elle l'aperçut elle se souvint alors d'un secret enfoui dans les profondeurs de la bâtisse. 

Au fond de la cave, dormait une lourde porte, condamnée depuis des décennies, une survivance du vieux Paris : 

Une ancienne entrée des catacombes. 

Catherne inspira, elle avait trouvé une sortie à présent elle allait devoir trouver comme arriver jusqu'à elle. 

Brusquement, il eut comme une déflagration, le bâtiment se mit à trembler, si fort qu'elle crut qu'il allait s'effondrer. 

Catherine fut balayée et projetée violemment contre le mur.  

À l'extérieur une voiture avait percuté la façade et quelque chose provenant du coffre avait explosé soufflant une partie des alentours. 

Elle se releva déterminée, c'était peut-être sa seule chance de s'échapper. 

Elle ouvrit la porte de la loge.  

À l'extérieur, les morts peinaient à se redresser. 

Elle s'élança à toute vitesse, sautant par-dessus les corps pour les éviter. 

Rapidement elle arriva dans la cour de l'immeuble, devant elle se tenait la porte de la cave, elle s'engouffra à l'intérieur et referma la porte derrière elle. 

Elle descendit l'escalier, la cave était silencieuse.  

Les box s'alignaient, une plaque numérotée sur chacune des portes et tout au fond elle l'aperçut.  

La grosse porte métallique. 

 

Richard, lui, n'avait pas été plus chanceux. 

Il était parvenu à se frayer un chemin au travers de son immeuble, les couloirs encore tranquilles. 

Pourtant, Amiens n'avait pas échappé au fléau, elle non plus.  

Richard avait d'abord tenté de descendre au garage afin de récupérer sa voiture.  

Il avait fini par découvrir presque trop tard, que d'autres avant lui semblaient avoir eu la même très mauvaise idée.  

Les conducteurs paniqués avaient abandonné leurs véhicules accidentés un peu partout dans le parking.  

Certains couraient encore entre les voitures pour sauver leur vie, mais la plupart étaient devenus poursuivants. 

Il avait renoncé. 

Il était remonté et finalement, il avait choisi de sortir par la rue. 

Dehors, c'était bien pire que ce à quoi il s'était préparé. 

Le chaos s'était installé et la ville qui brûlait déjà par endroit, semblait, elle aussi, s'être mise à hurler en même temps que ses habitants.  

Dans ce brouhaha urbain, Richard avait du mal à trouver ses repères. 

Les voitures montaient sur les trottoirs, faisaient des tonneaux sous ses yeux.  

Il était terrorisé, pourtant, il s'efforçait de rester en mouvement.  

Alerte, à l'affût du moindre passant.  

Dans sa fuite il avait pourtant commis une erreur. 

Il en prit conscience lorsqu'il aperçut le nom de la rue, inscrit sur le panneau non loin. 

Impasse de la Calandre. 

Un cul de sac. 

Les morts l'encerclaient.  

Richard sentit son souffle s'accélérer.  

À cet instant, il n'avait pas vraiment peur, il était surtout en colère. 

Il allait mourir ici, sans avoir pu porter secours à son fils... presque en bas de chez lui. 

La vieille Mercedes classe E break s'engagea brusquement dans l'impasse.  

Elle déboula si vite que Richard crut qu'elle allait le renverser.  

Devant lui les zombies furent balayés comme des quilles et projetés un peu partout dans le décor. 

—  J't'avais dit... Pas par-là !! 

—  Je suis pas d'ici !!! 

—  Bah justement ! Sois pas conne ! 

Il ouvrit la bouche sans parvenir à décrocher un mot, son regard allait de l'une à l'autre. 

Les robes, le maquillage, les perruques... puis les voix, les épaules, les mâchoires. 

Il comprit d'un coup. 

Ce n'étaient pas des femmes. 

—  Bah qu'est-ce qui lui prend à celui-là ? il nous fait un AVC ? 

Lança l'une d'elles vêtue d'un costume de scène d'infirmière. 

—  T'attends quoi mon grand ? Monte ! 

Ajouta la fausse Mylène Farmer. 

Il s'exécuta. 




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