Vétérans

Chapitre 10 : Soirée pizza

Par RoseVaquer

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Le soleil commençait doucement à se retirer quand Richard et les autres arrivèrent à la fin du chemin agricole. 

Derrière les ultimes friches qui bordaient les champs paisibles, une bâtisse se dessinait. 

Comme un vestige d'une époque oubliée. 

Une vieille habitation de garde-barrière abandonnée. 

Devant la bâtisse un morceau de rail demeurait, le chemin de fer n'était plus, seul restait cet ultime morceau et sa vieille barrière blanche et rouge aux couleurs passées. 

Ruby jeta un œil à l'intérieur. 

— Regardez ça les filles... c'est le top carrément !  

Elle passa sa main au travers d'une fenêtre brisée et tourna le loquet. 

Elle s'ouvrit. 

Ruby entra à l'intérieur. 

La serrure retentit brusquement et la porte s'ouvrit. 

— Ta dam ! 

S'écria-t-elle sur le seuil. 

Stellina souffla, faussement agacée, puis elle entra à l'intérieur de la maison. 

Elle balaya la pièce du regard. 

La cuisine s'ouvrait sur le salon, les pièces étaient nues au rez-de-chaussée, seul le vieux four à pain composait encore l'intérieur vide de la petite demeure. 

Elle avait dû être habitée par un homme seul. 

Pensa Richard. 

Un homme comme son père. 

Comme celui qu'il ne souhaitait plus devenir. 

Il balaya rapidement cette idée de ses pensées, après tout, ce n'était pas le moment. 

— Le top... On n’a vraiment pas les mêmes critères ma grande... 

Lâcha finalement Stellina. 

— Tu penses à ce que je pense ? 

Demanda Jacquie à Ruby, en lui indiquant d'un mouvement de tête quelque chose qu'elle venait d'apercevoir au travers d'une des fenêtres. 

Ruby se tourna doucement et la vit à son tour. 

Plus loin, à quelques mètres seulement, le coin de la rue prenait forme. 

À l'angle, une toute petite pizzeria dominait la rue. 

— Oh putain ! oui ! 

Richard crut comprendre. 

— Vous n'êtes pas sérieuses ? 

Demanda-t-il presque amusé. 

— T'inquiète pas... on s'occupe de tout ! 

— T'as qu'à faire le tour du propriétaire... voir si y'a pas quelques trucs... nous on s'occupe du reste, ne t’inquiète même pas pour ça... 

Richard sourit, avant de monter à l'étage. 

En haut, le désordre avait envahi tout l'espace. 

Partout, traînait des amas de meubles brisés et autres affaires volontairement oubliées par le précédent occupant. 

Des photos, des vieux papiers, presque une vie tout entière. 

Deux heures plus tard, il avait fini par trouver quelques trucs utiles. 

Les filles, elles, avaient été incroyables. 

Ruby avait trouvé tous les ingrédients nécessaires aux préparations, mais aussi des ustensiles propres. 

Jacquie était parvenue à dégager le conduit de cheminée que le temps avait finalement bien épargné.  

Et Stellina avait même fini par entreprendre le nettoyage du four et de ce qu'il restait du comptoir de la cuisine. 

Richard avait descendu un vieux tabouret, deux chaises fatiguées et une vieille glacière. 

Ainsi, tout était fin prêt, et la soirée pouvait commencer. 

 

La journée avait été longue pour Catherine aussi, elle avait erré à travers champs sans parvenir à savoir dans quelle direction elle allait. 

La végétation tout autour avait envahi la totalité du paysage, pourtant, elle remarqua rapidement la maison qui se dressait au milieu des champs. 

Plus loin un chemin se dessinait et remontait doucement jusqu'à elle.  

Catherine n'en croyait pas ses yeux. 

Elle rassembla le peu d'énergie qui lui restait et s'empressa de rejoindre la maison. 

Lorsqu'elle arriva sur le seuil de la porte, elle entendit d'abord un grincement. 

Rapide, régulier et répétitif. 

Elle se pencha sur la fenêtre, de l'autre côté, une vieille dame se balançait doucement sur un rockingchair, un gros chat sur ses genoux. 

Catherine frappa doucement à la porte. 

La femme ne bougea pas. 

Elle frappa à nouveau, un peu plus fort.  

Et la femme se redressa, surprise. 

Lorsqu'elle vint ouvrir la porte, son air semblait presque ravi. 

— Oh bonjour... Je peux faire quelque chose pour vous ? 

— Oui je... je suis perdue... je ne sais pas où je me trouve... et j'aurais besoin d'un endroit où passer la nuit si ... enfin si ça ne vous ennuie pas bien sûr. 

La femme sembla surprise. 

— Passer la nuit ? Je ne sais pas trop. 

— Écoutez... Je n'ai pas l'habitude de faire ce genre de chose... mais au vu de la situation... ces temps-ci... je me permets de solliciter votre aide... et j'en suis désolée mais... 

— Ah oui... c'est vrai. Ce truc dont ils ont parlé aux informations... J'avais oublié. 

Catherine se figea, stupéfaite. 

Comment quelqu'un pouvait-il oublier la fin du monde. 

— Vous savez... ici, je ne vois jamais personne... on est desservi par les corbeaux... comme disait mon défunt mari. Le temps s'écoule un peu différemment pour moi... Il m'arrive d’oublier ce qu'il se passe dehors. 

La vieille femme lui adressa un sourire aimable avant de se pousser pour l'inviter à entrer. 

Catherine la remercia et la suivit à l'intérieur. 

La maison était propre, bien ordonnée.  

Catherine s'y sentait bien. 

— Je m'appelle Germaine. 

Reprit, gentiment la vieille femme en lui tendant la main. 

— Catherine, enchantée de vous rencontrer. 

— Alors Catherine, racontez-moi, qu'est-ce qui vous amène par ici ? 

Catherine s'enfonça un peu plus profondément dans les coussins du canapé. 

— C'est une longue histoire... pour vous la faire courte. Je cherche mon fils et je suis arrivée ici depuis Paris en tentant de le retrouver. 

Son regard glissa sur les portraits accrochés sur le mur. 

La vieille dame était entourée de sa famille sur chacun d'entre eux. 

— Ah... les enfants... ils sont notre plus grand bonheur... mais aussi nos plus grandes souffrances. Les miens ne viennent que rarement maintenant... aucun d'eux n'est venu... depuis que tout ça a commencé mais que voulez-vous. Je ne voulais pas les empêcher de vivre leur vie... Je ne voulais pas déranger.  

— Ils ne sont pas venus vous chercher ?  

Demanda Catherine horrifiée. 

— Non. J'imagine qu'ils n'ont pas pu et... j'espère simplement qu'ils sont sains et saufs... quelque part en sécurité. Comme je le suis ici. 

Catherine resta figée, incapable d'ajouter quoi que ce soit. 

— Quel âge a le vôtre ? 

— Dix-sept ans. 

— Il est encore tellement jeune... J'espère que vous le retrouverez. 

Un sourire étira doucement les lèvres de Catherine. 

— J'espère aussi, mais pour l'instant j'avance à l'aveugle... et je n'ai aucune idée de l'endroit où il peut être. Ça ne change rien... je continue de le chercher. 

— Je comprends. 

Le silence retomba sur le salon. 

— J'ai toujours préféré les longues histoires... ça évite ce genre de moment plat ! J'ai une idée... écoutez, j'ai cueilli mes haricots et ramassé mes petits pois ce matin même. Mais, mes mains ne sont plus ce qu'elles étaient... et écosser et équeuter ces fichus légumes me fait un mal de chien... Vous pourriez peut-être le faire pour moi... en échange je vous donnerai quelques provisions pour la route et... vous pourrez prendre ce dont vous aurez besoin dans les vieilles affaires de Victor. Mon époux était chasseur... il aura sûrement des choses qui vous seront utiles. 

Le visage de Catherine s'éclaira brusquement d'une nouvelle lueur d'espoir. 

 

De son côté Dorian, lui aussi, tentait d'établir un contact avec les personnes âgées. 

Il s'approcha doucement de Lucien et tenta d'engager la conversation. 

— Bonjour Lucien... Ça va ? 

L'homme acquiesça d'un signe de tête. 

— ... vous ne vous inquiétez pas trop ? 

Lucien fit non de la tête. 

— ... je voulais dire... les zombies tout ça... ça ne vous effraie pas trop ?

L'homme haussa les épaules. 

— ... ok. Bon bah... tout va bien alors... je vous laisse. 

Dorian fit quelques pas, à la recherche de quelqu'un d'autre. 

Il n'avait pas remarqué André qui l'observait du fond de la pièce depuis sa place, intrigué. 

Son regard trouva brusquement une scène improbable. 

Madame Valmont, vêtue d'un treillis militaire et d'une veste assortie, ajustée, parfaitement à sa taille se tenait droite, au garde à vous. 

Devant elle, Sylvestre, l'ancien garde champêtre lui faisait face, l'air martial. 

— Recrue première classe Valmont... Vous êtes affectée aujourd'hui aux corvées de patates... Vous êtes tenue de rejoindre votre poste immédiatement. Sans quoi vous serez sanctionnée pour insubordination ! 

Julienne répondit par un salut militaire impeccable. 

Desforges reprit : 

— Rompez... Attention... Garde à vous ! Droit devant ! En avant… marche ! 

Et la vieille femme s'exécuta, sans le moindre faux pas, elle disparut vers les cuisines. 

Le garde champêtre se tourna doucement vers Dorian, confus. 

Dorian fit un pas en arrière, son regard revint vers Lucien, puis sur Sylvestre, alors sa bouche s'ouvrit légèrement. 

Il crut comprendre. 

— Non... 

S'exclama André en s'approchant rapidement de lui. 

— Ce n'est pas ce que tu crois... 

— Comment ça... ce n'est pas ce que je crois... putain... qu'est-ce qui se passe ici ? 

Dorian paniquait. 

— Il ne se passe rien ici... jamais. Qu'est-ce qui te prend ?  

— Alors où ils sont tous partis ? Pourquoi il ne reste plus que vous ? 

— Oh mais merde à la fin... j'en sais rien moi, pourquoi ils sont tous partis... tu crois qu'on leur a pas demandé de rester... Qu'est-ce que tu veux que je te dise... Ils ne voulaient pas s'emmerder avec les vieux. C'est tout. 

Le cœur de Dorian se serra, malgré lui, il avait fini par blesser André. 

— Mais la dame... celle qui se déguise... elle, on est d'accord qu'elle n'a plus toute sa tête... et ce vieux là-bas... il ne parle même pas...  

Marcel s'était approché lui aussi, André n'y prêta pas attention, il reprit :  

— Lucien est muet... S'il ne parle pas... c'est parce qu'il est muet ! Et la mère Valmont... elle est malade. Elle a Alzheimer... elle est peut-être un peu sénile aussi... son fils est parti avec les autres. Il l'a abandonnée. Ce n'est pas facile, pour elle non plus. Faut bien qu'on l'occupe, ça évite qu'elle se mette en danger. 

Marcel acquiesça d'un signe de tête avant d'ajouter : 

— Mieux vaut un petit timide... qu'un grand bavard. 

Dorian l'observa un instant avant de se retourner sur André. 

— Et lui ? 

André haussa les épaules. 

— Lui j'en sais rien... on ne comprend jamais rien à ce qu'il dit. Depuis des années, il nous raconte les mêmes conneries. On s'est déjà accroché plusieurs fois... quand il est arrivé au début... ça m'a vite agacé, mais il revient toujours à la charge... faut pas faire attention. 

Dorian resta figé, dubitatif. 

— Et la fille du boulanger ? Pourquoi elle est restée ? Pourquoi elle n'est pas partie avec les autres ?

— Ah bah ça... c'est encore une autre histoire. 

Le regard de l'homme glissa sur la jeune femme assise plus loin, un paquet de bonbons sur les genoux. 

Dorian l'observa à son tour. 

— Quand elle était gamine... Nathalie ne s'est jamais entendue avec les autres gamins du village. Pas même avec les miennes. 

Il baissa d'un ton pour ne pas risquer d'être entendu et s'approcha de l'oreille de Dorian. 

— Ses parents lui ont répété cent fois... d'être plus gentille avec les autres enfants... de partager ses bonbons avec eux mais Nathalie ne voulait pas partager. Elle ne voulait pas être gentille non plus. Elle était comme ça, c'était sa nature. Ils ont grandi... mais les choses n'ont jamais vraiment changé. Quand les gens sont partis... Ça s’est fait en deux fois... mais personne n'est jamais venu nous chercher... aucun d'entre nous... pas même Nathalie. Alors elle est restée là, avec son père, avec nous... et comme nous... c'est ce qui lui a sauvé la vie. 

Les réponses qui venaient de tomber étaient presque difficiles à entendre. 

Ces gens avaient été abandonnés.  

Laissés en arrière à cause de leur âge jugé trop avancé, par les générations suivantes. 

— On en a vu revenir quelques-uns... c'était pas beau à voir. On est venu se réfugier ici et on a commencé à s'organiser tranquillement. 

Dorian resta figé, comme subitement incapable de parler. 

 

Red Jacquie balança une nouvelle bûche dans le foyer du vieux four à pain. 

À l'intérieur, la pizza terminait doucement de cuire, dégageant cette bonne odeur parfumée de pâte dorée et de fromage fondu. 

Richard vint les rejoindre, une grosse caisse en bois entre les mains.  

Dans cette caisse, quelques objets débusqués dans les décombres de l'étage.  

Pas grand-chose, un vieux rouleau de scotch, quelques piles pas encore essayées, deux vieux tendeurs et une vieille carte touristique du coin datant de la décennie passée. 

— Je n'ai pas trouvé grand-chose dans le bordel, mais je me suis dit qu'on pourrait brûler la caisse... ça nous évitera d'avoir à sortir pour chercher du bois... 

Ruby souffla, faussement exaspérée. 

Elle se dirigea vers Richard et saisit la caisse qu'il tenait entre ses mains, elle en renversa le contenu sur le sol et vint placer la caisse au centre de leurs chaises de fortune, en prenant soin de la retourner. 

— On est au mois de juin mon gars... tu crois vraiment qu'on va avoir besoin de se chauffer cette nuit ? 

Elle tapota doucement le fond de la caisse retournée du plat de sa main. 

— À table ! 

Sur ces mots, Stellina se tourna vers eux, la pizza encore sur la grille qui l'avait maintenue au chaud durant la cuisson. 

— C'est prêt ! La Pizza de la Dona Stellina ! La vraie pizza italienne ! 

— ... Elle recommence... 

Ils s'installèrent ensemble, prêts à déguster la pizza préparée par Stellina. 

— J'ai trop la dalle... je vais crever ! 

ajouta Jacquie, en observant le fromage s'effiler sous la lame du couteau de Richard. 

— AH !! J'allais oublier... 

s'exclama Stellina. 

— Dans la pizzeria... j'ai trouvé tout ce qu'il me fallait et même un peu plus... SURPRISE ! 

s'écria-t-elle en sortant les trois bouteilles de rosé qu'elle avait discrètement cachées dans la glacière sur laquelle elle était assise. 

— Il n'est ni chaud... ni frais... 

— Ça se boit ! 

Confirma à nouveau Red Jacquie. 

— Je ne sais pas si c'est vraiment une bonne idée... ce n'est peut-être pas l'endroit... ni le moment de picoler... 

Tenta de les raisonner Richard. 

Stellina leva les yeux au ciel, comme à son habitude, elle repoussa son sac, qu'elle tenait encore près d'elle, et immédiatement elle rétorqua, en prenant volontairement une voix forte et virile. 

— Quatre grands gaillards comme nous... On ne va quand même pas finir à quatre pattes après trois malheureuses bouteilles de rosé ? Si ? 

Richard sourit, mal à l'aise. 

Depuis l'incident du moulin, il n'était toujours pas parvenu à s'exprimer comme il aurait aimé pouvoir le faire. 

Les mots restaient indéfiniment bloqués dans sa gorge, empêchant toute tentative de disperser le mal entendu. 

La soirée continua tranquillement, l'une après l'autre, les bouteilles tombèrent et malgré les moqueries de Jacquie, une certaine ivresse avait tout de même fini par s'emparer des nouveaux habitants de la petite chaumière abandonnée. 

Les rires s'enchaînaient tout comme les plaisanteries et bientôt les langues finirent par se délier. 

— J'aimerais vous dire quelque chose... 

Stellina s'insurgea. 

— Ah non... j'te préviens les discours de picolos ça m'angoisse à mort... tu ne vas pas nous péter l'ambiance hein ? Qu'on se mette d'accord avant que tu commences... Je me suis réveillé en entendant un mec chialer... il est hors de question que je m'endorme en en écoutant un autre pleurnicher... de la merde ! J'te le dis tout de suite. 

— Ferme la Stellina... Laisse-le parler ! C'est dingue quand même... ce que tu peux être chiante ! 

Elle fit mine de l'ignorer et se tourna vers Richard. 

— Je ne sais pas trop par où commencer... 

— Bah lance-toi mon gars... tu…

— Chut ! 

Ruby et Jacquie la fusillaient à présent du regard. 

Stellina mima à nouveau la clé, en signe de silence. 

— La veille du jour où tout ce merdier a commencé... mon fils voulait me parler. Je m'étais fait tout un film... à propos de ce qu'il allait me dire. J'étais sûr qu'il allait me présenter sa première petite copine... Je ne sais pas pourquoi... ça me tenait à cœur... J'espérais peut-être le voir réussir là où moi j'ai échoué... 

— Pardon Richard... mais... je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que t'essaie de nous dire. 

Richard baissa doucement la tête. 

— C'est bien ça le problème... pour être honnête, j'ai toujours eu du mal... avec... les autres. Les relations tout ça... ça n'a jamais été vraiment mon truc. Depuis tout petit... je suis assez pudique quand il s’agit de sentiments. Je fais partie d'une génération d'hommes élevés par des hommes... Je n'ai pas connu ma mère, comme mon père n'a pas connu la sienne et comme son père avant lui. Ça n'a pas toujours été facile... pour aucun d'entre nous j'imagine. Quand j'ai rencontré Catherine... C'était différent. Il y en avait eu d'autres avant elle... mais avec elle... c'était incroyable. J'ai eu comme une boule à l'estomac à l'instant même où j'ai posé les yeux sur elle... C'est con. Je sais. Vous allez me dire que ça fait cliché... mais je jure que je l'ai reconnue. C'était comme si... il y avait le monde et il y avait Catherine. J'ai commencé à ne plus penser à rien d'autre qu'à elle... je voulais lui parler, la faire rire, je savais déjà que je voulais passer ma vie entière avec elle, me réveiller tous les matins auprès d'elle, avant même de connaître son nom. Je crois que j'ai simplement eu de la chance sur ce coup-là. Faut croire... que ça lui a fait pareil... pendant presque vingt ans. Et puis... quelque part sur le chemin elle a commencé à douter... Pour moi nous deux c'était toujours une évidence. Je n'ai pas su voir... je n'ai pas su faire ce qu'elle attendait de moi. J'ai essayé de la retenir mais... je n'ai pas su trouver les mots et elle est partie. 

Richard s'arrêta un instant, le regard subitement perdu, il inspira profondément et reprit : 

— Cette soirée... avant la fin du monde... c'était le soir qu'il avait choisi pour m'annoncer que la fille que j'attendais ne viendrait sûrement jamais... Je n'ai pas compris tout de suite et puis finalement... il a ajouté qu'il préférerait rencontrer un garçon. 

Le silence retomba sur la pièce tandis que toutes demeuraient pendues à ses lèvres. 

— J'ai... Je n'ai pas su répondre... Je suis resté là, comme un con sur ma chaise, sans rien dire... il a dit :" Tu ne dis rien ? "... Et j'ai répondu... " je suis censé dire quoi ? "... Putain... je suis censé dire quoi... non mais quel con ! Il s'est mis en colère... je me suis emporté et il a quitté la pièce en claquant la porte... Ensuite, j'ai commencé à picoler... et je me suis endormi. Bourré. Quand je me suis réveillé le lendemain... Dorian était parti... et sa mère hurlait dans le téléphone que les morts allaient le dévorer... 

Richard éclata en sanglots. 

Les filles échangèrent un regard puis revinrent doucement sur lui. 

— Mon fils est parti dans cet enfer pour s'éloigner de moi... c'est de ma faute s'il se retrouve là-bas... il est parti parce que je n'ai pas été capable d'être un père normal. J'ai pas su lui parler. Il ne demandait pas plus... simplement de m'entendre le dire putain... je n'ai pas su le faire... je n'ai pas su, et pourtant, j'aurais dû le faire... J'aurais dû dire à mon fils que ça ne changeait rien, ni à celui qu'il était... ni à l'enfant que j'aimais... J'aurais dû dire à mon fils que l'important dans la vie... c'est d'être heureux... d'aimer... et d'être aimé. Certainement pas qui on aime, parce que la recette chimique de l'amour... est la même pour tous et on ne choisit pas. Les gens passent leur temps à dire que la vie passe trop vite... mais la vie ça peut aussi devenir long et chiant quand on se force à être celui qu'on n'est pas vraiment... tout ça pourquoi ? Plaire aux autres et finir comme eux ? avec des regrets ? Et d'ailleurs... je voulais que tu saches. 

Il se tourna vers Stellina. 

— C'est toi qui as raison... personne ne devrait avoir à endurer ce qu'endurent ceux qui ont le courage de vivre leur passion. Quelle que soit la passion... Je n'y connaissais pas grand-chose avant de vous rencontrer... mais je dois reconnaître que vous êtes de sacrés artistes ! Je regrette de ne pas avoir eu l'occasion de vous voir sur scène... ça devait être quelque chose. 

— Hum-hum 

Acquiesça Red Jacquie, tout en prenant la pose suivie par les autres. 

Ils veillèrent encore quelques minutes dans cette bonne humeur retrouvée et finalement tous s'endormirent légèrement éméchés. 


Depuis qu'il connaissait la vérité, Dorian ne regardait plus le village de la même manière. 

Il avait honte d'avoir cherché une logique là où il n'y en avait probablement jamais eu.  

Une raison acceptable.  

Un manque de place, de nourriture, une nécessité quelconque qui aurait rendu la décision moins monstrueuse. 

Il avait voulu croire qu'on n'abandonnait pas simplement des vieux parce qu'ils étaient vieux. 

Pourtant, chaque jour, il continuait de les observer. 

Leurs habitudes avaient repris possession du monastère avec une obstination presque absurde.  

On balayait les pierres devant les portes, on étendait du linge, on râlait parce qu'une chaise avait changé de place. 

On préparait les repas à heure fixe comme si quelqu'un risquait encore de manquer le journal de vingt heures. 

Au Bec-Hellouin, les vieux ne se contentaient plus de survivre. 

Ils recommençaient à vivre à un rythme qu'ils avaient toujours suivi et Dorian, lui aussi, voulait vivre à nouveau et participer à la vie du village. 

Pas simplement porter du bois ou déplacer une caisse lorsqu'on le lui demandait. 

Faire quelque chose. 

Améliorer les choses. 

Son regard glissa vers l'entrée du monastère, puis vers la route qui descendait jusqu'au village. 

Le problème était immense. 

Ils étaient trop peu nombreux pour défendre toutes les maisons.  

Trop vieux pour courir d'une rue à l'autre si les morts arrivaient en nombre. 

Et il n'avait aucune idée de la manière dont on sécurisait un village. 

Enfin... 

Il fronça les sourcils. 

Aucune idée ? 

Il avait déjà vu faire ça, des dizaines de fois. 

Dans des séries, d'abord, des films, des jeux vidéo où il avait passé des heures à construire des murs, bloquer des passages, choisir des points d'entrée, accumuler des ressources derrière une enceinte. 

Évidemment, ce n'était pas la vraie vie, mais les morts non plus n'étaient pas censés appartenir à la vraie vie. 

Alors pourquoi pas ? 

Un souvenir lui revint brusquement. 

Le dépôt de la Poste. 

Les voitures garées contre le grillage pour tenter de le renforcer. 

Ça n'avait pas sauvé Aubervilliers, mais pendant un instant, ça avait fonctionné. 

Dorian regarda de nouveau la route. 

Ils ne pouvaient pas sécuriser le village. 

Ils n'en avaient ni les hommes ni les moyens. 

Mais ils pouvaient peut-être sécuriser autre chose... 

Le monastère. 

La cour. 

Les quelques bâtiments autour. 

Une voiture là. 

Une autre en travers de la route.

Des grilles récupérées ailleurs... Des portails, des carcasses.  

Tout ce qui pouvait obliger les morts à ralentir ou à passer par un endroit précis. 

Pas une forteresse, un périmètre. 

Un endroit assez sûr pour que les vieux puissent sortir sans regarder constamment derrière leur épaule. 

Assez grand pour planter davantage. 

Stocker, réparer et peut-être, un jour, ouvrir la grille à quelqu'un d'autre. 

Peut-être même à sa mère. 

Dorian resta quelques secondes immobile. 

Pour la première fois depuis le début de tout ça, il ne se demandait pas où il allait pouvoir se cacher. 

Il se demandait comment agrandir l'endroit où ils pouvaient vivre. 




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