Vétérans
Lorsque Catherine aperçut finalement la ferme à l'horizon, le soleil était presque couché.
Cette ferme isolée était l'un des repères laissés par Germaine.
Une maison familiale avait été construite ici, à mi-chemin entre la campagne et les quelques villes encore lointaines.
Catherine avança vers elle.
Crac.
Une branche craqua à sa droite.
Catherine fit volte-face.
Devant elle, une fillette vêtue d'une robe rose pâle s'approchait lentement.
Son épaule ainsi que la partie basse de son visage, du même côté, avaient été dévorées, on distinguait à présent nettement les os, ainsi que ses petites dents au travers de sa joue.
Catherine brandit son couteau.
Ses mains tremblaient.
Et la gamine avançait.
— Je ne peux pas... putain...
Elle s'élança rapidement vers la maison, incapable de frapper et s'empressa d'aller se réfugier à l'intérieur.
Elle ferma rapidement la porte, étrangement restée ouverte et se figea dans l'entrée, à l'affût du moindre bruit.
Rien.
Son regard glissa doucement sur la console à sa droite, une feuille de papier avait été pliée et mise en évidence.
Elle lut les quelques lignes écrites à l'intérieur.
" Nous sommes partis chercher de l'aide. N'essayez pas de nous chercher. Bonne chance et que dieu vous garde. "
Catherine replia la feuille de papier et vint la remettre à sa place.
Son regard glissa plus bas, sur le casier à chaussures, les paires impeccables et toutes alignées la ramenèrent presque jusqu’à chez elle.
Elle passa son doigt sur le meuble, pas un seul grain de poussière.
La maîtresse de maison semblait avoir nettoyé les lieux avant son départ.
Elle fit un premier pas prudent, puis un autre jusqu’à la porte vitrée qui s'ouvrait sur le salon.
Elle balaya la pièce du regard et l'ordre et la propreté la frappèrent de plein fouet.
Catherine entra dans la pièce et referma doucement la porte, puis elle vint pousser l'un des deux canapés qui siégeaient au centre de la salle pour entraver la porte.
Rapidement, elle se dirigea vers la fenêtre et tenta d'observer l'horizon à travers les volets.
La gamine avait disparu.
Catherine s'installa dans le canapé et adressa un regard à la place vide près d'elle.
Pour la première fois depuis la mort de Jérémy, elle s'apprêtait à passer la soirée toute seule et le silence qui pesait sur la pièce lui rappela brusquement toute la mesure de son absence.
Catherine baissa la tête tristement, et alors, les mots de Germaine lui revinrent en mémoire, comme un rappel fait par une autre mère.
Elle songea à son fils et une idée lui vint.
Germaine l'avait laissé emporter le vieil émetteur radio de son défunt mari, elle lui avait brièvement expliqué son fonctionnement.
Avec cet appareil elle espérait peut-être entendre un nouveau message, trouver d'autres survivants et peut-être même retrouver Dorian.
Elle tira sur l'antenne et tourna le bouton de la radio.
L'appareil se mit à cracher un brouhaha d'ondes indomptées.
— Quelqu'un m'entend ?
Demanda-t-elle d'une voix brisée en enclenchant le bouton pour communiquer.
Elle insista encore, plusieurs minutes.
Pourtant, elle n'entendit rien.
Rien d'autre que les interférences.
Elle fourra la radio dans son sac.
Pas ce soir.
Elle s'allongea doucement sur le canapé, les coussins sentaient encore la lavande qu'on y avait vaporisée.
Elle ferma les yeux et s'endormit rapidement, épuisée par la longue journée, sans se douter un seul instant, qu'à l'autre bout du couloir, dans la maison, on avait fini par entendre son appel.
Dorian, lui, ne parvenait toujours pas à trouver le sommeil.
Avec l'aide d'une poignée d'anciens, il avait finalement réussi à transformer ce qui n'était qu'un plan imaginé depuis sa fenêtre, en véritable périmètre sécurisé.
Dès le lendemain, une surprise attendait les habitants et malgré la tristesse des derniers jours Dorian ne put s'empêcher de ressentir une certaine forme d'excitation, en les imaginant la découvrir.
Il se redressa doucement dans son lit et marcha jusqu'à la fenêtre.
Son regard balaya le nouvel espace au pied du monastère et un sourire attira doucement ses lèvres, alors, ses yeux s'arrêtèrent sur une fenêtre à nouveau éclairée en contrebas.
La chambre de Nathalie se trouvait juste au-dessus de la boulangerie.
Brusquement elle tourna la tête dans sa direction, l'air surprise.
Dorian sursauta.
Son sourire s'effaça doucement, remplacé par un air presque gêné.
Il leva doucement la main et disparut dans l'obscurité de la chambre.
Il vint à nouveau s'étendre sur le lit, demain serait un autre jour.
Il avait observé les habitants du village, et les rues qui s'étendaient tout autour.
Il leur restait encore beaucoup à faire, mais s'il parvenait à les convaincre, la vie au Bec-Hellouin n'en deviendrait que plus douce.
Sur le parking du centre commercial, Richard, lui aussi s'apprêtait à rejoindre la Mégane break où les filles s'étaient retranchées.
Pour eux aussi, la journée avait été difficile mais Richard s'était efforcé de rester éveillé, peut-être par souci de mieux connaître les gens chez qui ils s'apprêtaient à passer la nuit.
Peut-être aussi par crainte de voir venir la discussion qu'il redoutait.
Il était le dernier d'entre eux à avoir vu Stellina, à lui avoir parlé.
Elles n'avaient encore rien demandé, mais Richard savait que ce moment ne tarderait plus à venir.
Il tenta de regarder à l'intérieur du véhicule mais de longues couvertures suspendues à chacune des fenêtres occultaient la vision.
Il attrapa doucement la poignée et tenta d'ouvrir la porte avec délicatesse.
Les filles étaient allongées, dos à la portière.
Il se glissa doucement sur le matelas gonflable installé sur les sièges repliés et referma doucement la portière.
Ruby ouvrit les yeux, son regard trouva immédiatement celui de Jacquie et ce fut suffisant pour leur permettre de se comprendre.
— Richard...
appela Jacquie doucement.
— Oui ?
— ...tu veux bien nous raconter. S'il te plaît...
Richard inspira profondément, comme pour se donner du courage, puis il tenta de leur raconter.
— Quand ça a été notre tour de sortir... Stellina... Elle n'a pas voulu bouger. Elle tenait le meuble contre la porte. Et puis... elle a remonté son pantalon et j'ai vu la morsure sur son mollet. Elle a dit que ça venait d'arriver... dans l'escalier.
Il marqua une pause avant de reprendre.
— Elle a dit... Elle avait peur que vous refusiez de partir en l'apprenant. C'est pour ça qu'elle n'a rien dit. Elle m'a demandé de partir... et d'emmener son sac. Elle m'a demandé de prendre soin de vous deux... et de répéter ce que je vous ai dit hier à mon fils. Elle a dit qu'elle vous aimait et puis... elle m'a demandé de partir. Pour le reste... je l'ai découvert en même temps que vous.
Le silence retomba dans l'intérieur du véhicule.
— S’il n’y avait pas eu ce putain de sac... elle serait peut-être encore avec nous.
Jacquie passa doucement son bras autour des épaules de Ruby.
— Qu'est-ce qui peut bien y avoir dans ce sac qui mérite qu'elle ait risqué sa vie ?
Demanda Richard.
— Son bien le plus précieux.
Répondit doucement Jacquie, et tous retournèrent à leurs réflexions.
L'un après l'autre, les carreaux de la porte-fenêtre du salon se brisèrent sous le poids des corps qui tentaient d'entrer dans la pièce.
Catherine ouvrit les yeux dans un sursaut et se tira rapidement du canapé.
D'un instant à l'autre, la porte allait céder.
Elle accourut rapidement vers la fenêtre et s'empressa d'ouvrir les volets, elle saisit son sac à dos et s'engouffra dans l'ouverture.
L’anse du sac s'accrocha brusquement dans le loquet métallique du volet.
Catherine tenta d'abord de tirer.
Les morts entrèrent dans le salon et subitement, la gamine elle aussi sembla surgir du côté de la bâtisse, ses petits bras tendus vers elle.
Elle abandonna le sac.
— Merde !
S'écria-t-elle avant de prendre la fuite.
Elle traversa les champs, ses pieds étaient nus, elle tenait fermement contre sa poitrine les chaussures qu’elle n’avait pas eu le temps d’enfiler.
Elle aperçut une butte au loin.
Elle s'élança jusqu'au sommet pour tenter de les ralentir mais lorsqu'elle arriva en haut elle découvrit trop tard que la terre s'arrêtait là.
Elle trébucha, maladroitement et vint dévaler la pente qui menait jusqu'à une bretelle d’autoroute.
Sur la voie, des voitures étaient embouteillées et lorsqu'elle termina sa chute, des morts s'étaient arrachés à certaines d'entre elles.
Catherine scruta rapidement les environs, un peu plus loin, un gigantesque panneau publicitaire annonçait la proximité d'un autre centre commercial et sur le côté, une échelle.
Elle ne réfléchit même pas.
Elle slaloma rapidement entre les voitures, entre les corps et bientôt elle atteignit les barreaux de l'échelle métallique.
Elle monta rapidement et vint s'allonger dans le fond de la nacelle qui permettait le changement des affiches publicitaires.
Plus bas, les morts s'étaient attroupés sous le panneau, au loin, elle aperçut la fillette qu'elle avait rencontrée sur le chemin, suivie de la famille chez qui elle avait tenté de s'abriter, marchant lentement vers elle pour venir se joindre aux autres.
— Si tu ne bouges pas... Ils vont finir par se barrer... ça va aller...
Tenta-t-elle de se rassurer.
Il l'avait croisée tandis qu'elle faisait la tournée du facteur l'autre matin, plus tard elle avait fait le service pour la clientèle fantôme du bureau de tabac.
Elle avait tenu les étals vides de l'épicerie, prétextant quelques retards de livraisons et même attendu une heure entière l'arrivée des écoliers devant les grilles de la maternelle.
Julienne coupait les cheveux, elle épluchait les légumes lorsqu'elle pensait être de corvée, elle connaissait chacun des médicaments de la pharmacie et devenait subitement malgré la maladie un véritable atout majeur.
Un atout utile qu'ils ne pourraient jamais vraiment exploiter.
Pourtant, un atout non négligeable.
Nathalie sortit subitement de la boulangerie, son regard détailla Dorian, comme il ne l'avait jamais fait auparavant.
Tous le remarquèrent.
Personne ne parla.
Dorian, lui, comprit tout de suite pourquoi.
Gêné, il se tourna à nouveau vers André, en se jurant intérieurement de faire le nécessaire pour en apprendre davantage au sujet de Julienne.
— J'en ai d'autres des bonnes idées... si vous voulez bien les entendre, maintenant.
— Je t'écoute, gamin.
Dorian sourit, tous se tournèrent vers lui pour entendre.
— On a réussi à sécuriser la zone... ça nous a pris une bonne demi-journée... mais, vous voyez ? Grâce à ça... vous avez du pain... et des croissants ce matin. Y a ça nulle part ailleurs dans le monde, aujourd'hui. Si on continue... On peut regagner du terrain mais... on doit aussi penser à se protéger. Construire des remparts plus solides, plus hauts. Il y a des hangars en taule... un peu partout ici. On pourrait les démonter. S'en servir pour construire ces remparts.
Tous le regardèrent hébétés.
— Écoute, gamin... Comment te dire. Ce n’était pas vraiment de tout repos pour nous hier, tu sais.
Commença le boulanger.
— Tout vient à point à qui ménage sa monture !
Ajouta Marcel.
— Ce qu'ils essaient de te dire... enfin Roger, pour Marcel j'en sais foutre rien ! C'est qu'on est vraiment plus tous jeunes. Tu nous vois grimper là-dessus pour la démonter ? C'est plus de notre âge, on va forcément y laisser des plumes. Et puis, de quoi est-ce qu'on aurait besoin de se protéger dans le coin ? Y'a plus personne !
Dorian acquiesça d'un signe de tête déçu, puis son regard revint trouver celui d'André, quelque chose dans ses yeux venait de changer.
— Il faut quand même qu'on se protège. On ne peut pas rester comme ça. Les villes débordent de morts... ils finiront bien par passer par ici... ils sont passés partout. Il n’y a pas qu'eux. Les autres... Comme vous l'avez dit, vous n'êtes pas nés hier et j'imagine qu'au cours de votre vie... vous avez pu voir pas mal de cinglés. À la télé, dans les infos ou dans ces émissions qui durent jusque tard dans la nuit. Parmi les Hommes, il y avait de véritables monstres. Et maintenant ? Vous croyez que les monstres ont tous été dévorés ? Qu'il ne reste plus que les morts ? Que tout ça n'en aura pas créé d'autres ? Pensez-y… juste une minute. On doit se préparer. Parce que si on ne le fait pas, le jour où ils viendront... On sera sans défense.
Le silence retomba brusquement sur la place.
Plus aucun d'eux n'osait parler.
Il y avait dans les mots de ce jeune homme une vérité terrifiante, quelque chose qu'ils avaient cru pouvoir ignorer.
Mais la mémoire de ces gens-là s'élevait bien au-delà de celle de la plupart des survivants d'aujourd'hui et dans leurs souvenirs, les crimes les plus monstrueux avaient toujours été commis par des humains.
Dorian s'éloigna doucement, sans tenter d'argumenter davantage et s'en alla rejoindre sa chambre, contrarié.
Il ignorait que quelque chose d'insoupçonnable venait de s'éveiller en eux.