Vétérans

Chapitre 15 : Maître Lemoine

Par RoseVaquer

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Le sourire de Richard était doucement revenu habiller son visage.

Et même si la nouvelle n'était pas parvenue à leur faire oublier la mort de Stellina, elle avait tout de même renforcé l'espoir de retrouver Dorian et à présent, Catherine, sains et saufs.

Il était à peine quatorze heures, quand ils atteignirent la maison qu'elle avait tenté de rejoindre, Ruby avait immédiatement remarqué le sac, suspendu le long du volet.

Par prudence, ils avaient choisi de ne pas s'approcher.

Préférant l'ignorance à la curiosité.

Ils avaient tranquillement contourné la bâtisse, scrutant les alentours comme si c'était la maison elle-même qui s'apprêtait à bouger.

Et finalement, ils avaient commencé à emprunter le même chemin que Catherine la veille.

Tendant l'oreille, à l'affût du moindre bruit, sans rien entendre venir.

Ils avaient marché encore un peu, jusqu'au bas de la butte par laquelle elle avait cru s'enfuir, et là, ils les avaient entendus.

Les morts de l'autre côté.

Jacquie avait plaqué son doigt sur sa bouche, pour ordonner à Ruby de garder le silence, tous s’étaient instinctivement baissés et sans un bruit, ils s'étaient éloignés.

Abandonnant sans le savoir la pauvre Catherine à son sort.

Un peu plus de deux heures plus tard, la ville commença à se dessiner à nouveau.

— On devrait éviter de trop s'en approcher.

déclara Jacquie tout en scrutant l'horizon.

— On va essayer de continuer par les champs, mais y'a des chances qu'on en croise quand même quelques-uns, avec la ville pas loin... tenez-vous prêtes.

répondit Richard, avant qu'ils ne commencent doucement à se remettre en marche.

Tandis qu'ils avançaient, les bâtiments face à eux se dessinaient de plus en plus nettement et bientôt ils le reconnurent, le centre de détention de Val-de-Reuil.

Les murs de l'enceinte extérieure des Vignettes se dressaient devant eux, à leur sommet une rangée de projecteurs éteints dominait les remparts.

Les morts semblaient avoir encerclé la prison, leurs bras griffaient le béton des murs jusqu'à s'en arracher les ongles.

— Les détenus doivent être encore enfermés à l'intérieur...

murmura tristement Richard.

Jacquie fronça les sourcils.

— ...Ouais. C'est la prison de Val-de-Reuil... Une taule, pour les longues peines. Croyez-moi, y'a sûrement pas d'enfant de cœur enfermé à l'intérieur.

— De toute façon qu'est-ce que tu veux qu'on foute, avec tous ces macchabés ?

Surenchérit Ruby.

Ils se retournèrent doucement, derrière eux, les morts s'étaient avancés.

— Merde !

cria Ruby, sous l'effet de la surprise.

Jacquie sursauta, et immédiatement son regard glissa sur les murs de la prison.

Le long du mur, d'autres morts avaient finalement lâché les remparts et commençaient doucement à se diriger vers eux.

Ils allaient les encercler.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

Demanda Ruby, paniquée en levant sa batte.

Richard chercha une échappatoire mais partout, il ne trouvait que des morts.

Cette fois encore, ils avaient hésité trop longtemps et chacun d'eux commençait à penser qu'ils venaient de commettre leur dernière erreur.

Les coups d'un fusil automatique retentirent derrière eux, puis il y en eut d'autres, tellement qu'ils ne pouvaient plus les compter.

Autour d'eux, les corps s’effondraient les uns après les autres, sans presque plus jamais tenter de se redresser.

Richard et les autres s'étaient rapidement baissés, protégeant tant bien que mal leurs têtes à l'aide de leurs mains, dans ce bain de sang noirâtre et coagulé.

Lorsque les tirs s'étaient enfin arrêtés, un groupe d'hommes avait fini par venir à leur rencontre.

— Personne n'est blessé ? Tout le monde va bien ?

lança un premier jeune homme à la carrure robuste.

— ...Mmm... Maî... Maître Lemoine ? C'est... c'est bien vous ?

La mâchoire de l'homme sembla se décrocher, quand il fut suffisamment proche d'eux pour reconnaître Jacquie, sous son maquillage à présent presque léger et sa perruque sagement coiffée en arrière.

— Bonjour, monsieur Schmit et merci... pour votre intervention.

L'homme resta hébété, Richard comprit.

Un autre s'avança et prit la parole à la place du premier, toujours sous le choc.

— Aucun de vous n'a été touché ?

— Non.

répondit Richard.

— On peut vous aider. On a tous ce qu'il faut à l'intérieur pour vous venir en aide.

— Vous avez une radio ?

— Ouais, on en a une au poste là-haut.

— Rien de nouveau dernièrement ?

— Rien... pas depuis la Fête des loges.

— La Fête des loges ?

— On avait capté un message, ils disaient qu'ils avaient monté un camp là-bas. Pour accueillir les survivants. Et d'un seul coup... le message a disparu. On pense qu'ils n'ont pas tenu. Ici, avec les murs... on n’aura pas ce problème. C'est l'un des avantages de la prison.

Il eut un léger sourire en s'entendant prononcer ses mots.

— C'est bizarre de se dire qu'on serait peut-être tous morts... si on n’avait pas été... Vous voyez quoi... Le jour où ça a commencé... Y'avait des familles au parloir. Des matons sont sortis chercher leurs proches. Certains ne sont jamais revenus. Un des surveillants est revenu avec sa femme, c'était une infirmière. Elle avait emmené cinq gamins avec elle. On a compris... On est retourné chercher les autres. Tous les autres. On est revenu avec des ambulances, des bus pénitentiaires. Des malades, des soignants et du matériel médical. Ensuite quand ça s’est un peu calmé on est ressorti chercher des lits. Pour pouvoir coucher tout le monde. Ici les places sont déjà chères d'ordinaire... mais alors maintenant. On a fait le tri nous-mêmes... de ceux qui allaient devoir laisser leur place. Avec les femmes et les enfants... on ne pouvait pas prendre de risque.

Il prit un air presque désolé, comme s'il s'apprêtait à leur annoncer une mauvaise nouvelle.

Richard le coupa.

— Non... Ne craignez rien... nous sommes à la recherche de mon fils... pas d'un endroit où s'installer. À vrai dire, on cherche plutôt une direction. C’est devenu compliqué de se retrouver... dans ce monde.

— Je vois... Ça m'embête d'avoir eu à vous dire ça... mais on s'était dit qu'on prioriserait des gens disons... plus fragiles. Ce n’est vraiment pas contre vous. Je voulais quand même vous le dire. Bonne chance.

Ils se serrèrent tous la main, même Schmit l'ancien client de Jacquie, qui hésita presque finalement à la remercier, pour la plaidoirie qui ne lui avait pas épargné la condamnation.

Tandis qu’ils s’éloignaient sur le chemin, Ruby s'exclama finalement.

— Oh le malaise... quand le gars t’a reconnu ! Je me suis demandée à quelle sauce ils allaient nous bouffer ! Et la tronche de l'autre quand Richard lui a dit qu’on n’avait pas l'intention d'y foutre les pieds dans sa prison... Irréelle la scène !

— Tu m'étonnes... surtout pour eux.

S'amusa presque Jacquie, un léger sourire sur les lèvres.

— Je veux bien croire que ce gars-là, Schmit... a dû être égaré... En voyant son avocat derrière les traits de l'une de ces deux papesses de la nuit ! Mais les autres... ils n’abusent pas un peu franchement ? Ce n’est pas un quatre étoiles non plus leur taule !

Jacquie sourit un peu plus et doucement, son visage se tourna vers Ruby, ses yeux pétillaient, trahissant brusquement son intention.

— Tu sais Ruby... les prisons, comme... les hôpitaux... et les EHPAD... sont censés fonctionner quoi qu'il arrive... ils ont des générateurs de secours pour ça.

— Super... et ?

— Et... ils ont de l'électricité... et de l'eau chaude.

La mine de Ruby se décomposa brusquement.

— De l'eau chaude...

Murmura-t-elle, la voix brisée.

— Avance !

S'exclama Jacquie.


La réunion s'était finalement déroulée pour le mieux.

Dès le lendemain, le mini-bus municipal qui transportait autrefois les anciens du club des aînés jusqu'aux sorties prévues par la ville, s'apprêtait à subir quelques modifications.

Quelques renforts, de menus bricolages en vérité mais qui apporteraient peut-être une pointe de sécurité supplémentaire, un détail que Dorian et les autres avaient appris à ne plus négliger.

Une fois le véhicule prêt pour sa nouvelle tournée, Dorian, accompagné par l'un des anciens du village, commencerait à arpenter les alentours à la recherche de survivants.

Les négociations s'étaient faites sans trop tarder.

Et c'est finalement satisfait que Dorian se dirigea vers sa chambre.

Lorsqu'il arriva, il se précipita vers la fenêtre.

En dessous, la rue était plongée dans l'obscurité, pourtant, il remarqua immédiatement que les volets de la maison avaient été fermés.

Il fronça doucement les sourcils et brusquement, il prit conscience de quelque chose...

Lucien se trouvait encore dans la salle commune, avec les autres.

Dorian s'élança rapidement à travers les couloirs et fila jusqu'à l'entrée.

En bas, il jeta un œil à la façade du bâtiment, la fenêtre du poste de surveillance était éteinte, il s'élança sans réfléchir et fonça droit vers la porte.

Il abaissa la poignée et elle s'ouvrit, sans opposer la moindre résistance.

Il s'engouffra à l'intérieur et referma la porte derrière lui.

La maison était plongée dans l'obscurité, il manqua de faire tomber un vase sur une console dans l'entrée.

Il replaça doucement l'objet, puis tenta à nouveau d'avancer les deux mains tendues vers l'avant.

Dorian entra dans le salon, la lune baignait la pièce d'une lumière blanche, il scruta rapidement les lieux et sur un guéridon près de la fenêtre, il aperçut un cendrier ainsi qu'une boîte d'allumettes.

Il en gratta une première.

Le soufre s'embrasa, éclairant le salon d'un flash jaune vif, Dorian plissa les yeux et tandis que la première allumette se consumait déjà, ses yeux trouvèrent une bougie parfumée, exposée sur la table basse non loin.

Il alluma rapidement la mèche et la bougie éclaira davantage l'intérieur de Julienne Valmont.

En apparence, le décor n'avait rien de particulier, tout avait été soigneusement assorti et la maison vue de l'intérieur avait toute l'élégance des vieux cottages à la française.

Des couleurs claires, presque passées, des meubles en bois massif, des fauteuils et des coussins épais aux motifs floraux.

Ici et là, des napperons courraient sur le bois verni et sur le sol, un vieux tapis persan recouvrait la pierre.

Dorian passa la main dans l'ouverture de la porte de la pièce adjacente.

De l'autre côté, la cuisine et ses traditionnelles casseroles en cuivre suspendues au mur.

Tout était là, tout semblait banal, peut-être même trop.

Son regard trouva les portraits au-dessus de la cheminée, deux souvenirs de voyages où Julienne posait, souriante, puis une autre, avec le fils qui l'avait abandonnée.

Sur la dernière, ses trois petits-enfants, coiffés, proprement habillés et bien alignés.

Dorian se retourna et balaya la pièce à l'aide de la lueur de la bougie, sur les murs, quelques tableaux, aucune autre photo.

Il se dirigea vers le buffet-haut et l'ouvrit.

Un vieux service à vaisselle, quasiment impeccable dormait à l'intérieur, près de lui, quelques serviettes pliées au carré, une ménagère à couvert et un service de verres à pied en cristal.

Il ouvrit la seconde porte et trouva d'autres verres, un service à thé, un autre à dessert, une boîte à cigares contenant des chandelles et quelques vieux jeux de société neufs et poussiéreux.

Il tira le premier tiroir, le bois grinça doucement, à l'intérieur quelques stylos, un rouleau de scotch, une paire de ciseaux et dans le fond, un carnet.

Vierge.

Il passa au second tiroir, le bois grinça plus fort, et toujours rien.

Rien d'étrange.

Pourtant, rien de vraiment normal à bien y réfléchir.

Il se précipita sur la bibliothèque, les livres eux aussi semblaient trop propres pour avoir vécu, leurs pages étaient blanches, parfaites et rien n'avait été glissé entre aucune d'elles.

Comme si aucune page n’avait jamais été froissée ni cornée au cours d'une lecture.

Comme si aucun d'eux n'avait jamais été lu.

Où étaient les autres photos ?

Les albums qu'on entretient au fil des années et où sont joliment rangés les souvenirs d'une vie entière ?

Ces enfants, sur la cheminée où étaient leurs présents, les dessins, les cartes de fêtes et les colliers de nouilles.

Où était le reste ?

Les post-it de rappels, les exercices de mémoire, les jeux... où étaient toutes leurs affaires.

Où était le courrier, pourquoi n'en trouvait-il nulle part, dans aucun tiroir, dans aucune console, aucun buffet.

Il y avait chez Julienne Valmont une normalité pesante et presque étrange.

Un flash de lumière bien plus vif le frappa dans le dos.

— Bouge pas !

La voix de Julienne retentit et dans l'ombre portée sur le mur, Dorian devina un fusil, il leva doucement les mains.

— Tourne-toi. Doucement. Et dis-moi qui est-ce qui t'envoie. Épargne-moi le numéro du voyou qui voulait taper une vieille.

Dorian se tourna lentement, Julienne le tenait en joue.

— Ju... Ju...Ju.

— Parle !

— Julienne... Je...

— C'est qui ça ? Julienne ?

Le visage de Dorian se décomposa.

— C'est... c'est vous. Julienne. Vous vous souvenez ? Julienne Valmont. On est au Bec-Hellouin. Je suis Dorian. On s'est rencontrés il n’y a pas très longtemps...

— Le garçon... qui est tombé dans la rivière. Oui... tu viens d'arriver. Je... Je me souviens de toi. Et... Oh ! Quelle merde.

— Oui... c'est la merde.

Julienne vint s'asseoir sur le canapé, Dorian en fit de même.

— Bon... avec tout ce qui se passe je pense que le secret-défense n'a plus lieu d'être... Je vais essayer de faire vite... Je ne sais pas combien de temps de lucidité j'ai devant moi... Mon véritable nom est Colette Lemarchand. Ça ne te dit sûrement rien... mais laisse-moi quand même t'expliquer. Bien que je ne sois plus vraiment certaine que ce soit encore vraiment utile.

Le regard de la femme assise face à lui glissa doucement vers le sol, avant qu'elle ne reprenne Dorian toujours suspendu à ses lèvres.


Catherine, elle, n'avait toujours pas bougé.

Elle avait brièvement tenté de se redresser à nouveau mais rapidement, un vertige était venu la frapper et l'avait contrainte à se rasseoir sur le fond chaud et métallique de la nacelle.

Sa langue lui semblait à présent plus grosse, comme si elle occupait subitement tout l'espace de sa bouche, elle avait du mal à déglutir à force de ne plus rien avoir à avaler.

Et au loin, toujours rien.

Personne.

— Barrez-vous !

supplia-t-elle à nouveau avant de s'effondrer une fois encore impuissante.


Lorsqu'André sortit ce soir-là pour rejoindre la grange, il n'oublia pas de saluer Lucien au loin, pour ne pas paraître suspect et même quand il ouvrit la porte, l'odeur fétide qui avait commencé à doucement se dégager du C15 le frappa.

Il fit mine de ne pas grimacer.

Il entra, l'air de rien et referma rapidement la porte derrière lui, avant de se diriger vers l'arrière du véhicule.

Lorsqu'il l'aperçut, toutes ses craintes se confirmèrent en même temps.

Son visage s'était brusquement déformé, ses joues, ses lèvres et ses paupières étaient comme boursoufflées, si bien qu'il eut presque du mal à la reconnaître.

Sa peau avait pris un teint verdâtre et violacé, jusqu’au brun-noir par endroits.

Des cloques suintantes avaient pullulé partout sur son corps et son ventre paraissait subitement gonflé, distendu par les gaz.

Un liquide sombre s'écoulait de ses narines et des coins de sa bouche et malgré tout...

Laura avançait encore.

Elle atteignit la vitre et comme à chaque fois, sa main tenta de griffer le verre.

Sa peau se déchira doucement en lambeaux avant de s'accrocher à la vitre, retenue par cette substance collante et brune qu'elle sécrétait à présent.

Il eut comme un souvenir amer, à l'idée qu'il appréhendait jusque-là de devoir un jour la mettre en terre.

Puis, il s'effondra lorsqu'il comprit que bientôt, il n'aurait peut-être plus grand-chose à enterrer.




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