ArcHunters II : l'Héritage des Watanabe
Alors qu'un soleil timide se levait sur Tokyo en ce nouveau matin, Kensuke arriva en avance au quartier général des ArcHunters. Le cerveau encore embrumé par une courte nuit, il se gratta doucement la nuque tout en se servant un café dans la salle de pause, rien de tel pour bien commencer la journée. Sa mallette contenant son ordinateur portable à la main, il se dirigea vers l'aile administrative du bâtiment, où se trouvaient les bureaux des chercheurs, dont le sien. Au détour d'un couloir, il croisa Ishiro Yagami, déjà vêtu de sa tenue de chasseur.
— "Bonjour, Kensuke," dit Ishiro d'un ton neutre, voire un brin réservé.
— "Salut, Ishiro," répondit poliment Kensuke dans un baillement non contrôlé. "Content de voir que tu t'es vite rétabli. Et Rinko ? Comment va-t-elle ?"
— "Les dégâts causés par le Corrupteur étaient plus graves que prévu, elle est donc toujours à l'atelier. Elle a toutefois demandé quelques améliorations pour ses nouveaux membres," expliqua Ishiro. "Je compte y passer ce matin pour voir comment avancent les réparations."
— "Des améliorations ? C'est bon à savoir," ajouta Kensuke. "Et... euh... je pourrais venir avec toi ? J'aimerais beaucoup saluer Rinko et lui souhaiter un prompt rétablissement."
À ce dernier mot, Kensuke ne put dissimuler une légère rougeur sur ses joues. Ishiro la remarqua sans surprise, connaissant parfaitement les sentiments que Kensuke éprouvait pour sa sœur.
— "Fais comme tu veux," répondit Ishiro d'un ton neutre.
— "Hé, les garçons !" lança une voix féminine, attirant leur attention.
Face à eux se tenait une jeune femme, âgée de vingt à vingt-trois ans, aux cheveux noirs coupés au bol arrivant aux épaules, portant des lunettes rondes et une cigarette à la bouche. Elle arborait le même uniforme que Kensuke, signalant son rang de documentaliste au sein de l'organisation. Il s'agissait de Momoko Ishiyama, surnommée Momo par les autres, agissant également comme la chef archiviste au quartier général de Tokyo, ce qui faisait d'elle, en quelque sorte, la supérieure de Kensuke.
— "T'arrives au bon moment, Kensuke. C'est exactement toi que je cherchais. Le Conseil vient de m'envoyer un message. Il s'agit de Yuna Watanabe." ajouta Momoko sans détour, le ton plutôt grave.
— "Euh... d'accord ? Qu'est-ce qui se passe ?" demanda Kensuke, perplexe.
Quelques explications plus tard…
_ "ELLE A FAIT QUOI?!" lâcha Kensuke, manquant de recracher son café sous le coup de la surprise et voulant s'assurer qu'il avait bien entendu.
Ishiro, bien que plus calme, peinait lui aussi à dissimuler son étonnement face à ce qu'il venait d'apprendre.
_ "Tu as bien entendu..." soupira Momoko en réajustant ses lunettes sur son nez. "La nuit dernière, Yuna a attaqué pas moins de six repaires de la secte des Enfants du Nouvel Ordre et les a tous massacrés... Le tout sans avoir reçu le moindre ordre de mission ni la moindre autorisation de l'organisation, évidemment."
_ "Merde, Yuna... mais qu'est-ce que t'as foutu ?" murmura Kensuke en se passant la main sur le visage, tout en s'efforçant de garder son sang froid.
_ "Même si je ne verserai pas une larme sur le sort de ces fanatiques, il faut admettre que Yuna a commis une faute qui ne peut rester impunie", ajouta Ishiro.
_ "C'est pourquoi le Conseil a décidé de faire d'elle un exemple. Les Sentinelles sont déjà en route pour la ramener ici", leur annonça Momoko sans détour.
C'était ce que Kensuke redoutait, et il ne s'en cacha pas. Une partie de lui voulait intervenir, mais il savait que cela ne ferait que le mettre en danger et aggraver la situation de Yuna. Il avait les mains liées, il ne lui restait plus qu'à attendre et à prier pour la suite des événements.
*****
_ "Yuna... par les Arcs, qu'as-tu fait ?"
Ce furent les seuls mots que la grand-mère parvint à prononcer, sous le choc, alors qu'elle s'apprêtait, comme chaque matin, à nettoyer la tenue de chasse de Yuna après une nuit de traque. Mais cette fois, elle découvrit la tenue entièrement maculée de sang... de sang humain. Pendant ce temps, Yuna sortait silencieusement de la douche, fixant sa grand-mère d'un regard froid et fermé, l'eau de la douche achevant d'emporter les traces de sang qui souillaient le corps et le visage de la jeune femme. Cette nuit-là, elle avait totalement basculé, dévorée par une soif de vengeance envers les Enfants du Nouvel Ordre et ce qu'ils avaient fait à l'hôpital. Sans la moindre pitié, elle avait passé la capitale au peigne fin, attaquant chaque repaire de fanatiques qu'elle croisait et exterminant tous ses occupants. Leurs cris et leurs supplications résonnaient encore dans sa tête, mais elle n'avait éprouvé aucun remords à les éliminer tous. Sans dire un mot, Yuna saisit une serviette et commença à se sécher devant le miroir de la salle de bains, sous le regard stupéfait de sa grand-mère.
_ "Yuna, regarde-moi et réponds-moi !" exigea tristement la vieille femme. "Qu'as-tu... ?!"
Sa question fut aussitôt interrompue par le coup de poing vif et puissant de Yuna, qui brisa le miroir devant elle. Horrifiée, Grand-mère Chika resta sans voix tandis que Yuna, le poing légèrement ensanglanté par les éclats de verre, demeurait totalement fermée, son regard sombre trahissant toutefois une profonde tristesse.
_ "Je les ai tués, comme la vermine qu'ils sont. Voilà ce que j'ai fait", murmura la jeune femme sans regarder sa grand-mère. "Les Enfants du Nouvel Ordre, notre organisation... Je ne peux pas leur pardonner... Je ne le pourrai jamais."
En parlant, la jeune femme tremblait légèrement, laissant clairement transparaître que sa rage intérieure, malgré son massacre perpétré au nom de la vengeance, n'était nullement apaisée, bien au contraire. Sa grand-mère le comprit aussitôt : elle laissa tomber la tenue d'ArcHunter au sol et se dirigea vers sa petite-fille, qu'elle saisit par les épaules pour la faire pivoter de force vers elle. Yuna garda le silence lorsqu'elle sentit une gifle cinglante sur sa joue, puis vit les larmes couler sur le visage de sa grand-mère, dont la déception était évidente.
_ "La vengeance… As-tu oublié tout ce que je t’ai appris ?" dit Grand-mère Chika, la gorge serrée. "Si tes parents étaient encore là, ils auraient honte de toi… Penses-tu que la vengeance apaisera ta colère et ramènera ceux qui ont perdu la vie ? Bien sûr que non. Elle ne fera que te consumer, faisant de toi ce que tu détestes le plus sans même que tu t’en rendes compte… Sans parler de la souffrance que tu infligeras à ceux qui te sont chers. Ce n’est pas ça, être une ArcHunter."
Yuna écoutait, les paroles empreintes de tristesse de sa grand-mère la touchant en plein cœur, l’accablant de remords. Sa grand-mère… Kensuke… Arthur… oui, elle comptait pour certaines personnes, et ils comptaient pour elle. Qu’aurait pensé Arthur en la voyant agir ainsi ? Yuna se sentait terriblement mal. Elle avait laissé la colère prendre le dessus, telle une novice stupide et imprudente, alors qu'elle avait osée faire la leçon à Arthur… « Je suis tellement pathétique », pensa-t-elle. Elle savait qu’avoir enfreint une fois de plus les règles de l’organisation entraînerait des conséquences pour ses actes de la veille mais avait choisie de n'en faire qu'à sa tête. Doucement, Yuna se blottit contre sa grand-mère, qui la serra tendrement dans ses bras.
_ "Je suis désolée, mamie… Je suis tellement désolée", murmura Yuna, honteuse, les yeux embués de larmes.
_ "Je sais, ma chérie… Même les meilleurs peuvent commettre des erreurs. L’essentiel est de s’en rendre compte à temps. Mais ne t’inquiète pas, tu n’es pas seule. Nous traverserons cette épreuve ensemble. C’est ça, l’esprit Watanabe", l’encouragea Grand-mère Chika tout en la serrant affectueusement contre elle.
Soudain, la porte de la salle de bains s'ouvrit brusquement, laissant apparaître un groupe d'hommes et de femmes vêtus de longues capes noires à capuche, le visage dissimulé derrière des masques blancs inexpressifs. Yuna et sa grand-mère, bien que surprises au premier abord, les reconnurent aussitôt : c'étaient des Sentinelles de l'organisation, les soldats dociles du Conseil.
— "Hé, qui vous a permis d'entrer ? C'est une propriété privée..." protesta vivement Grand-mère Chika, mais elle fut aussitôt interrompue par un geste ferme de l'une des Sentinelles lui ordonnant de reculer.
— "Chasseresse Yuna Watanabe," déclara l'une des Sentinelles d'un ton dénué de toute empathie. "Vous avez été reconnue coupable d'avoir enfreint les lois de l'organisation et vous serez donc jugée par le Conseil. Veuillez nous suivre sans opposer de résistance ; nous sommes autorisés à vous neutraliser si nécessaire."
Sachant pertinemment que ce moment finirait par arriver, Yuna se résigna à son sort et se laissa faire sans résister. L'une des Sentinelles lui menotta les mains dans le dos, et le groupe emmena sa prisonnière sous le regard stupéfait et inquiet de Grand-mère Chika.
— "Yuna..." soupira Chika.
— "Ne t'inquiète pas, Mamie... tout ira bien," répondit calmement Yuna pour la rassurer.
Mais alors qu'on l'emmenait hors de la propriété des Watanabe et qu'elle s'apprêtait à monter dans la voiture noire garée devant le portail, Yuna aperçut également une fourgonnette noire appartenant à l'organisation, stationnée juste devant. Elle eut un hoquet de surprise en voyant deux Sentinelles y charger le corps d'Arthur, toujours inconscient.
— "Hé ?! Qu'est-ce que vous faites, bordel ?! Relâchez-le tout de suite!" s'exclama Yuna, mais elle fut fermement retenue par ses ravisseurs.
— "Le Chasseur Arthur Bellanger présente actuellement une forte concentration d'énergie corruptrice," lui expliqua la Sentinelle en chef. "Il sera donc placé en quarantaine au quartier général. N'aggravez pas votre situation, Chasseresse Watanabe."
*Maudites Sentinelles, rien que des marionnettes aux ordres de leurs maîtres*, pensa Yuna avec colère. Elle fut tentée de se libérer pour tirer Arthur de là, mais cela n'aurait fait qu'empirer les choses et elle ne voulait pas risquer que les conséquences retombent sur sa grand-mère ou sur ses proches. Yuna se contint donc et monta dans la voiture sans dire un mot de plus. Une fois leurs deux prisonniers installés, les deux véhicules noirs prirent le départ, sous le regard inquiet de Grand-mère Chika, debout sur le seuil du portail.
*****
Pendant ce temps, au quartier général de l'organisation, Ishiro était retourné à l'atelier pour voir sa petite sœur, comme prévu. Kensuke, en revanche, n'avait pas eu le cœur de l'accompagner et avait préféré attendre l'arrivée de Yuna. Ishiro comprenait cette décision et ne lui en tiendrait pas rigueur. Tout en rajustant ses lunettes noires, il soupira doucement, assis sur une chaise. Devant lui, étendu sur une table métallique, se trouvait le corps de Rinko, en grande partie réparé, les parties reconstruites étant recouvertes d'une peau synthétique très réaliste. Mais bien qu'elle fût désormais réparée, il fallait encore que l'énergie spirituelle liée à son âme, laquelle habitait ce corps artificiel, se régénère entièrement pour que l'organisme puisse fonctionner de manière optimale. Alors qu'il était plongé dans ses pensées, il vit Rinko ouvrir lentement les yeux. Elle émergeait de sa torpeur, ou plutôt de son mode veille, son âme ayant accumulée suffisamment d'énergie pour lui permettre de rester consciente. Rinko examina alors ses membres réparés, les uns après les autres, en les effleurant de la main.
— "Salut, petite sœur," dit doucement Ishiro. "Comment te sens-tu ?"
— *Moins comme un puzzle ambulant, c'est déjà ça,* répondit-elle en langue des signes.
— "Au moins, tu as gardé le sens de l'humour. C'est rassurant," ajouta Ishiro avec un sourire.
— *Grand frère ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as l'air... pensif,* demanda Rinko par signes, remarquant qu'Ishiro semblait préoccupé par quelque chose qu'elle ignorait.
— "Eh bien... c'est Yuna. Elle... a commis un massacre la nuit dernière parmi les membres des Enfants du Nouvel Ordre, et ce, sans l'autorisation de l'organisation. Le conseil va la juger aujourd'hui," expliqua Ishiro d'un ton sombre.
Rinko écouta et inclina légèrement la tête sur le côté. Bien qu'elle eût perdu une grande partie de ses émotions à cause de son corps cybernétique, elle parvint tout de même à froncer légèrement les sourcils et commença à se redresser sur la table métallique.
— *Alors nous devons assister au procès et la soutenir*, signa la jeune cyborg sans hésiter.
— "Écoute, Rinko, je comprends..." soupira Ishiro en la prenant par l'épaule. "J’aimerais l’aider moi aussi, mais tu sais aussi bien que moi que nous devons respecter les lois de l’organisation."
_ *Respecter les règles, c’est une bonne chose, mais Yuna n’est pas qu’une simple collègue, c’est une amie, et chez les ArcHunters, on n’abandonne personne. Comment prétendre être une organisation respectable si nous laissons nos camarades derrière nous ?* signa Rinko avec fermeté, bien décidée à ne pas rester les bras croisés.
Face à cette réponse, Ishiro ne put s’empêcher de sourire avec fierté. Malgré sa condition, Rinko était restée la même au fond d’elle : cette petite sœur au grand cœur qu’il aimait tant. Ayant anticipé sa réaction, Ishiro semblait même rassuré et se leva pour saisir un objet qu’il avait posé sur une autre chaise à proximité et le tendit à Rinko.
_ "Dans ce cas, habille-toi. Une de nos camarades a besoin d’aide", dit-il en tendant à sa petite sœur un uniforme d’ArcHunter flambant neuf.
*****
Pendant ce temps, quelque part…
— "Tiens, tiens... un seul chasseur a réussi à détruire six de nos repaires en une seule nuit ? C'est assez impressionnant, je dois dire." L'homme qui prononçait ces mots d'un ton désinvolte, assis dans l'ombre derrière un bureau, se contenta d'applaudir doucement.
La pièce où il se trouvait dégageait une atmosphère ancienne, presque celle d'un temple, mais elle était ornée de décorations propres à la secte à laquelle il appartenait : les Enfants du Nouvel Ordre.
— "Trente-six de nos membres, tous tués, c'est exact, monsieur... À mon avis, nous devrions envisager de vous transférer vers un autre repaire, plus sûr et mieux dissimulé", répondit un subordonné en tenant le rapport.
— "Oh, ne soyez pas si tendu et dites-moi le nom de ce puissant chasseur qui m'intrigue tant. Il doit posséder une maîtrise exceptionnelle de l'énergie spirituelle", demanda le gourou, tapi dans l'ombre, la voix toujours sereine et nullement affectée par la perte d'autant de membres de sa secte.
— "Yuna Watanabe, monsieur", dit le subordonné en consultant le rapport.
— "Watanabe... Watanabe... Tiens donc, quelle merveilleuse coïncidence..." ricana-t-il doucement avec satisfaction. "N'est-ce pas celle que vous mourrez d'envie de revoir, ma chère ?"
À ces mots, l'atmosphère du bureau s'assombrit et devint anormalement, intensément glaciale. De l'obscurité émergea peu à peu une silhouette humaine spectrale au visage pâle et aux longs cheveux noirs. Elle portait un long manteau blanc, un chapeau blanc à larges bords, un masque chirurgical dissimulant le bas de son visage et tenait à la main une énorme paire de ciseaux maculée de sang séché.
Aussitôt, le subordonné de la secte se figea, tremblant de terreur pure en voyant Kuchisake-Onna apparaître dans le bureau. Ses yeux rouges monstrueux se fixèrent sur lui un bref instant avant de se tourner vers le gourou, qui esquissa un sourire satisfait alors que l'entité s'approchait.
— "Watanabe..." grogna Kuchisake-Onna derrière son masque, d'une voix éthérée, glaciale et sinistre, tout en entrechoquant ses ciseaux dans un claquement sec et lourd.