Les Oralis : l’Écho des Cœurs
Auréale, capitale vrombissante de l’Écosphère, n’était d’abord qu’une lueur au loin, un halo vibrant qui perçait la brume du matin.
Quand Selunae distingua enfin ses contours, une vague de soulagement la traversa. Après plusieurs jours de marche, elle était épuisée et voir la cité s’élever à l’horizon lui donna la sensation de respirer à nouveau.
Elle ralentit le pas, serrant entre ses doigts la missive qui avait bouleversé son quotidien : une convocation urgente du Conseil du Flux. Elle aurait pu croire à une plaisanterie si le Spirivent messager qui l’accompagnait n’avait pas porté les insignes sacrés du Conseil. À cet instant, une avalanche de questions avait déferlé dans son esprit… mais une seule revenait inlassablement :
« Qu’ai-je fait ? »
Elle n’aurait pas la réponse avant d’atteindre le cœur de la cité.
Après un dernier effort, les grandes portes d’Auréale s’ouvrirent devant elle comme deux voiles d’opale, révélant une ville immense et scintillante.
Ce n’était plus le murmure tranquille des plateaux de la Mer de Nuages : ici, le sol vibrait de vie.
La capitale formait un réseau de ponts suspendus et d’esplanades lumineuses. Les rues bruissaient d’aura ; les bâtiments semblaient respirer comme des organismes géants, leurs façades variant de couleur au rythme du Flux.
Des Spirivents virevoltaient entre les passants, changeant de forme au gré des émotions ambiantes. De nombreux Oralis flânaient, discutant, troquant des essences alimentaires, partageant des fragments d’aura comme d’autres échangeraient des sourires.
Selunae inspira profondément : Auréale était assourdissante pour ses sens à vif.
Chaque émotion l’effleurait, chaque aura heurtait la sienne : une marée d’échos qu’elle n’avait pas affrontée depuis des années. Son cœur se serra dans sa poitrine. Elle tenta de respirer plus calmement, mais la vague émotionnelle menaçait de la submerger.
Heureusement, le Spirivent messager, qui voletait près d’elle depuis le début du voyage, se posa délicatement sur son épaule. Dans un geste instinctif — presque affectueux — il absorba une partie du tumulte ambiant.
Le soulagement fut immédiat.
Elle murmura un remerciement à la petite créature et reprit son chemin dans les méandres de la capitale.
Enfin, elle atteignit le siège du Conseil qui se dressait au-dessus d’Auréale tel un monolithe de verre pâle, si élancé qu’il semblait soutenir le ciel lui-même. À mesure qu’elle s’en approchait, le vacarme de la ville s’atténuait. Le bâtiment possédait une aura propre, sereine, presque solennelle.
Les deux Gardiens de faction postés devant l’entrée s’écartèrent lorsqu’elle présenta la missive portant le sceau du Conseil. Le Spirivent sur son épaule frissonna en traversant le seuil, comme si l’air se purifiait tout autour d’eux.
À l’intérieur, l’espace s’ouvrait en une nef immaculée. Tout était clair, vaste… et étrangement silencieux. De hautes colonnes translucides se dressaient de part et d’autre du hall, parcourues de lueurs douces qui pulsaient au rythme du Flux canalisé dans les murs. Selunae sentit cette harmonisation lui glisser sur la peau comme une caresse fraîche.
- Bonjour, soyez la bienvenue au siège du Conseil du Flux. Comment puis-je vous aider ?
Selunae leva les yeux vers la femme aux taches de rousseurs postée derrière le comptoir d’accueil. Vêtue d’une robe irisée, son aura dégageait une chaleur si authentique qu’on avait envie d’aller à sa rencontre. Une Oralis de la Gentillesse… ou peut-être de l’Accueil, songea Selunae.
- Bonjour ! Un de vos messagers m’a remis une missive urgente du Conseil… dit-elle en lui présentant la lettre.
Les yeux pétillants de la dame s’arrondirent tandis qu’elle parcourait les quelques lignes.
- Oh, ainsi vous êtes l’Oralis de l’Empathie, nous vous attendions. Je vous en prie, notre messager va vous conduire dans l’antichambre. Les Membres du Conseil vous recevront dans un instant.
Selunae hocha la tête, soudain intimidée. Rencontrer les Membres du Conseil était un honneur presque irréel. Il s’agissait des plus anciens Oralis de l’Écosphère, figures fondatrices dont on parlait avec une dévotion proche du sacré. Jusqu’ici, elle n’en connaissait que d’immenses fresques et des légendes chuchotées avec respect. Et pourtant… dans quelques instants, elle se tiendrait devant eux.
Un poids tomba sur son estomac tandis que le Spirivent lui fit signe de le suivre. La créature luminescente l’entraina à travers une enfilade de salles marbrées baignées de lumière. Arrivé devant la porte de l’antichambre, il lui adressa un salut frémissant puis se volatilisa dans le couloir suivant, déjà absorbé par d’autres tâches.
Selunae resta seule. Elle inspira longuement, les mains moites ; qu’attendait-on exactement de l’Oralis de l’Empathie ?
Chassant ses pensées intrusives, elle poussa la porte de la salle d’attente.
L’espace était à l’image du reste : vaste et immobile. Une longue baie translucide laissait filtrer un éclat bleuté qui circulait dans les murs.
Là, au fond de la pièce, un homme était assis. Droit comme un pilier, absorbé dans la lecture d’un épais registre de parchemins ordonnés. Quelques mèches blondes retombaient en désordre sur son front, contrastant avec son port rigide.
Et son aura… Selunae la ressentit avant même de vraiment le regarder. Un bleu acier, limpide et tranchant comme une lame ; la sienne se rétracta par réflexe.
La jeune femme s’installa à distance respectable, ses doigts jouant nerveusement avec le tissu de sa robe tandis que le silence s’étirait sans fin.
Après plusieurs minutes, elle sentit — plus qu’elle ne vit — un tiraillement dans l’atmosphère. En regardant plus attentivement, l’aura de l’homme en face d’elle semblait traversée de microfrémissements qu’elle reconnaissait bien : une inquiétude contenue.
- Vous… allez bien ?
La phrase lui échappa.
L’homme suspendit sa lecture un instant, puis répondit sans détour :
- Oui.
Il tourna une page, comme pour clore le sujet.
Selunae cligna des yeux, un peu décontenancée ; elle n’avait pas voulu paraitre intrusive. Pourtant, sa réponse sonnait faux, mais elle n’insista pas.
Un silence tendu retomba. Et, prise d’un besoin presque vital de remplir le vide, elle finit par laisser filer quelques mots — plus pour s’empêcher de ruminer que pour obtenir une réponse :
- Je ne suis jamais venue ici. C’est impressionnant et… un peu intimidant. On ne rencontre pas le Grand Conseil tous les jours…
Cette fois, l’Oralis aux mèches blondes releva légèrement le regard — juste assez pour croiser le sien une fraction de seconde. Ses yeux bleu acier la transpercèrent ; profonds, durs et implacablement lucides. Un contraste troublant avec la finesse délicate de son visage. Elle remarqua alors son manteau sombre sans un pli et cette étrange autorité naturelle qui émanait de lui.
Il se contenta de souffler, passablement agacé :
- Vous devriez économiser votre énergie pour l’audience. Les cérémonials sont… fatigants.
Ce n’était pas exactement aimable, pensa-t-elle, mais venant d’un homme aussi hermétique, c’était peut-être déjà beaucoup.
Elle n’osa plus prononcer le moindre mot et l’inconnu redevint aussi immobile qu’une statue.
Enfin, la porte s’ouvrit. Un Spirivent aux allures d’huissier, fait de volutes d’argent et de lignes géométriques, leur fit signe d’entrer.
Selunae se leva d’un bon, le cœur battant, surprise qu’ils fussent appelés…en même temps.
La salle du Conseil était gargantuesque. Le sol semblait taillé dans un marbre clair parcouru de filaments de Flux qui pulsaient lentement comme des veines de lumière.
Au-dessus de leurs têtes, des arcs colossaux se rejoignaient en une voûte presque céleste d’où tombaient des cascades d’éclats irisés, semblables à des poussières d’aurore.
Selunae s’arrêta net, le souffle coupé : sur une estrade en demi-cercle se tenaient les Membres du Conseil du Flux. Leurs silhouettes paraissaient façonnées de lumière, comme si chacun d’eux portait sur les épaules une part du monde.
Ils étaient cinq.
Plus anciens que les premières cités.
Plus puissants que tout autre Oralis vivant.
Les premiers nés du Flux — les Primordiaux.
Aucun recueil ni aucune gravure ne leur rendait justice.
De gauche à droite siégeaient respectivement Solhvar - l’Harmonie, drapé d’or et de blanc. Narell - la Mémoire, translucide et parcourue d’inscriptions mouvantes. Vahel - le Temps, aux contours changeants. Ysera - la Vie, rayonnante de verdure. Et enfin, Keryon - la Mort, paisible, serein et argenté.
Ils n’avaient pas encore prononcé le moindre mot, mais leurs auras réunies écrasaient Selunae sous un poids cosmique. Des radiances conceptuelles immenses… et parfaitement maîtrisées, comme une mer colossale contenue derrière une digue de cristal.
Ses genoux menacèrent de céder. À ses côtés, l’homme à la chevelure blonde resta parfaitement impassible. Néanmoins, Selunae perçut un infime tressaillement dans son aura.
Solhvar fut le premier à parler, sa voix profonde résonnant dans la salle comme une onde parfaitement accordée.
- Bienvenue à vous, Selunae, Oralis de l’Empathie et Seith, Oralis de la Justice. Votre présence nous honore.
Ainsi, il s’appelait Seith, réalisa Selunae. Et soudain, tout devint évident : son port impeccable, cette aura parfaitement maîtrisée… cet homme était l’Oralis de la Justice.
Ils s’inclinèrent.
Vahel enchaîna, son timbre vibrant comme plusieurs voix superposées :
- Vous vous demandez certainement pourquoi vous êtes ici.
Narell se leva. Autour d’elle, l’air se chargea de lueurs fugaces, comme autant de souvenirs murmurés.
- Depuis quelque temps, le Flux hésite. Son rythme se brise. Nous observons des anomalies : des territoires qui perdent leurs couleurs, des Spirivents qui se dérèglent, et surtout… des Fragmentés apparaissant dans des zones où aucun n’aurait dû naître.
Un frisson glacé remonta le long de l'échine de Selunae.
Les Fragmentés.
Elle n’eut pas besoin d’entendre le mot une seconde fois.
Ces ombres d’Oralis… ces êtres brisés dont le concept s’était fissuré jusqu’au point de rupture. Des silhouettes consumées par leur propre essence, irrémédiablement attirées par l’éclat d’autres Oralis dans l’espoir de combler le vide qui les rongeait. Une quête tragique, vouée à l’échec, car rien de ce qu’ils absorbaient ne parvenait à apaiser leur faim insatiable.
Et pour Selunae, ce n’était pas qu’une définition.
L’image surgit sans prévenir :
Elharen.
Son sourire calme malgré le chaos, sa main qui la pousse en arrière — « Cours, Selunae ! » — puis ce cri déchiré, englouti par une masse de fractures hurlantes.
Son cœur se serra douloureusement.
Elle refoula ce souvenir comme on étouffe un feu sous la cendre : pas maintenant.
Ysera, d’une voix douce, mais grave comme la sève, reprit :
- Nous avons dépêché quatre Oralis pour enquêter sur ces étranges phénomènes. Vous deux… ainsi qu’Ikar, Oralis de la Sagesse et Alaka, Oralis du Courage. Mais, comme vous le voyez, vous n’êtes que deux.
Keryon, dans un murmure presque silencieux, laissa tomber sa phrase tel un couperet :
- Ils n’ont jamais reçu notre appel.
Un silence pesant s’abattit. Seith serra la mâchoire imperceptiblement.
Ysera soupira, ses motifs végétaux frémissant d’inquiétude :
- Avec l’instabilité du Flux, certains messages s’égarent avant d’atteindre leur destinataire…
Narell ajouta :
- Nous n’écartons pas non plus l’hypothèse d’une interférence volontaire. Quelqu’un… ou quelque chose… pourrait les avoir isolés.
Vahel croisa leurs regards avant de reprendre :
- Quoi qu’il en soit, leur silence est anormal. Nous vous missionnons de les retrouver. Nous serions intervenus si nous en avions eu la liberté, mais quitter cet endroit mettrait l’Écosphère en danger. Auréale est le point d’ancrage des Lois Conceptuelles. Tant que nous restons ici, le Flux demeure stable. Mais si l’un de nous s’en éloigne… les fondations mêmes de ce monde commenceraient à vaciller.
Solhvar conclut d’un ton ferme :
- Nous ne pouvons agir. Mais vous, en revanche, le pouvez.
Le cœur de Selunae manqua un battement. Elle resta interdite, certaine d’avoir mal compris. Une part d’elle eut presque envie de rire — un rire nerveux — ou de s’excuser, comme si une erreur avait été commise. Ils surestimaient tellement ce qu’elle était capable d’apporter.
Ysera sembla percevoir son malaise. Elle tourna vers elle un sourire d’une grande douceur.
- Selunae, ton Empathie est nécessaire. Les Fragmentés se nourrissent des failles émotionnelles. Toi seule peux percevoir ce qui les déclenche… et peut-être les apaiser.
Elle tenta un sourire, pas entièrement convaincue.
Le regard de Keryon se posa alors sur Seith. — un regard sans menace, mais dénué de détour.
- Quant à toi, Seith… ton concept tranche le vrai du faux. Et il te faudra cette clarté pour affronter ce qui vient. Le Flux dissimule autant qu’il révèle.
Vahel reprit :
- Nous pensons que vos concepts se complètent. C’est ce pour quoi vous avez été choisis.
Une vague de chaleur monta dans la gorge de la jeune femme. Pourquoi elle ? Elle n’avait rien d’une aventurière et n’était pas taillée pour remplir une mission de cette envergure. Pourtant, les regards des Conseillers se posaient bel et bien sur sa personne.
- Je… je ne sais pas si… tenta-t-elle.
Seith tourna légèrement la tête vers elle, comme s'il attendait la suite. Mais Selunae inspira, et malgré le tremblement dans sa voix, elle ajouta :
- Mais si l'Écosphère en a besoin… j'essaierai.
- Nous ferons ce qui doit être fait, compléta Seith, d'un ton sans appel.
Elle leva les yeux vers lui, surprise. Aucun doute dans son regard, aucune hésitation. Rien qu’une détermination solide. Un roc, même face aux Primordiaux.
Ysera inclina légèrement la tête dans sa direction :
- Le courage ne naît jamais de la certitude, Selunae. Seulement du pas que l’on ose faire malgré la peur.
La phrase la traversa comme une décharge.
Pour conclure, Solhvar leva la main, une lumière dorée irisant ses doigts.
- Chers Oralis, voici votre mission : retrouvez Ikar et Alaka. Comprenez ce qui corrompt le Flux et restaurez l’équilibre.
Les cinq Primordiaux murmurèrent d’une seule voix — un accord parfait qui résonna jusque dans leurs os :
- Pour le bien de tous. Pour l’équilibre de l’Écosphère.
Selunae serra discrètement les pans de sa robe, mal à l’aise. Elle se tourna vers Seith, espérant capter un signe, un mot, n’importe quoi qui puisse la rassurer.
Mais il ne lui offrit qu’un regard en coin sec, presque exaspéré.
Ses épaules s’affaissèrent malgré elle.
La mission commençait à peine… et elle avait la désagréable intuition que les Fragmentés ne seraient pas son principal problème.