Je me sens très mal.
Elle n'est plus là.
Elle est partie en stage pour trois semaines.
C'est horrible. Je suis affreusement seul et même s'il reste Gabrielle, ça n'a rien à voir.
Quel déchirement. Quelle obscurité.
Les récréations deviennent très longues. Les cours deviennent vraiment ennuyeux. L'excitation de la revoir n'est plus dans mon esprit. C'est comme si une partie de moi avait disparu. Je ne pourrais certainement pas survivre trois semaines. Sans elle, je n'ai plus d'équilibre, je suis faible, je peux craquer à tout moment. Voilà à quoi mène l'attachement. Elle est passée d'amie à amour et d'amour à obsession. Je suis dépendant. Impossible de ne pas penser à elle, à chaque instant. De ne pas la voir sourire dans ma tête.
J'en oublierai presque de vivre.
Je sais que ça ne peut me faire que du mal de penser ainsi à elle en permanence, mais je n'arrive pas à l'empêcher.
Comme moyen de résistance, j'ai cette fameuse activité cinéma, dont j'ai eu l'idée lors de mon anniversaire.
Il est temps de la mettre en application.
Je vais voir la responsable du lycée.
- Alors, que veux-tu faire exactement ?
- Créer une activité de cinéma où chacun apprendrait les différentes étapes de la réalisation d'un film, tout en jouant. Nous ferions un court-métrage de 30 minutes maximum.
- C'est une excellente idée ! Mais, tu en as les moyens ?
- Oui, oui, aucun problème ! Il me faut juste une salle pour nous réunir, c'est tout.
- Je vais m'en occuper. En attendant, fais connaître ton activité en mettant des affiches.
- Des affiches, d'accord.
Je les écris, à la main, en cours. Trois affiches. À la récré, je les place dans trois lieux différents. Deux heures plus tard, je vais voir : Une est arrachée, une autre est trempée par la pluie et la dernière est gribouillée.
Je pense que je ferais mieux de faire ça sur ordinateur. Un meilleur texte, un design plus attrayant. Et de la colle.
Les candidatures ne tardent pas à apparaître en début d'après-midi. Preuve que le bouche à oreille est toujours efficace ! Le premier volontaire est un maigrichon avec des lunettes de soleil, alors qu'il pleut.
- Tu as de l'expérience ?
- Pour jouer, non. Mais je sais faire des effets spéciaux !
- Des effets spéciaux ? Très intéressant.
Le second est une fille, très jolie, mignonne.
- Pourquoi veux-tu venir ?
- Je suis curieuse de connaître les coulisses du cinéma.
- Ta curiosité t'a engagé ! Suivant.
- J'ai fait 5 ans de théâtre, mais je me suis toujours ennuyé. Le cinéma, ça n'a rien à voir ! Dit une petite brune.
- En effet, sois la bienvenue !
La suivante est Gabrielle.
- Tu veux venir ?
- Mon ambition secrète est d'être comédienne. Je rêve de jouer !
- Alors ton rêve va se réaliser !
- Combien en as-tu ?
- Avec moi : 5. Et je laisse une place.
- Pour Claire ?
- Bien sûr !
Mon premier cours de cinéma commence après les cours.
Tout va très vite. Je suis un peu tendu. Je n'ai jamais joué au prof auparavant.
- Eh bien, bonjour à tous. Je m'appelle Thomas. Je vous remercie de vous être inscrits à mon activité et je suis sûr que nous allons faire un super truc tous ensemble.
- C'est quoi le but exactement ? Demande la jolie blonde.
- Faire un film de trente minutes maximum sur un thème que vous aurez choisi.
- On peut faire du porno ? Demande le gars aux lunettes de soleil.
- Tu plaisantes, j’espère !
- Non, ce serait cool !
Tout le monde éclate de rire.
- Choisissez un thème réaliste, faisable ici, dans l’établissement.
- Tu as une idée ? Demande Gabriel.
- Je ne sais pas. Vous voulez faire de l'artistique ou du divertissement ?
« Divertissement ! », répondent quatre voix unies.
- C'est déjà ça ! Donc, on va déconner. Une parodie, ça vous va ?
- Pirates des Antilles, par exemple ? Suggère Gabriel.
- Par exemple !
Dans la demi-heure qui suit, je commence à tester chacun individuellement selon un barème spécifique. Gabrielle est la première. Sa diction est impeccable. Son jeu est sérieux et engagé. Une perle. 95%.
- Bravo ! C'est super !
Vient ensuite Samantha, la mignonnette. Son jeu est encore mieux. Sa voix est envoûtante. C'est d'un talent incroyable.
- 96% !
La brune, Marielle, a une bonne diction, mais sa performance n'est pas encore au point. Ça s'arrangera. 82%.
Daniel choisit ses mots pour improviser. Sa motivation se voit, mais il hésite à vraiment s'immerger. 87% quand même.
Enfin, moi. Je pensais bégayer comme jamais. Il se trouve que je m'en sors bien. Mon improvisation provoque l'effet escompté. Des éclats de rire. Une réussite.
- 92%.
- C'est tout ?
- C'est bien ! S’exclame Gabrielle.
- Pas pour le chef !
- Si t'es pas content, tu te vires !
Le lendemain, samedi, aurait pu être une journée tout à fait banale. Excepté que je suis devant chez moi, à attendre quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Il arrive une demi-heure plus tard que prévu. C'est ma voiture adorée. C'est le père de Claire ! Je me hâte de monter dans la voiture, qui part immédiatement.
- Ça va ? Me demande son père.
- Oui, je ne vois pas pourquoi ça n'irait pas !
Il rigole.
- Ça va lui faire plaisir ce que tu fais, crois-moi !
- Je l'espère ! Quelqu'un a déjà fait ça avant ?
- Non !
- Ah !
- Ne t'inquiète pas. Elle sera contente ! Je la connais.
- Si vous le dites. Sinon, je voulais vous demander, vous savez où elle ira l'an prochain ?
- Pas vraiment. Ça dépend du dossier. Ça dépend des notes.
- Mais pas à Périgueux ?
- Peut-être. Je ne sais pas. Faut qu’elle bosse !
- C'est ce qu'elle fait. Soyez-en sûr.
- Tant mieux ! Comme ça, je ne paye pas pour rien !
- Vous ne payez pas pour rien. Je vous le garantis.
Nous arrivons devant chez elle.
- Je te préviens, elle est partie au cinéma, elle ne reviendra pas avant une bonne heure.
- Pas grave, j'attendrai.
J'entre dans la maison. La mère, la petite sœur et la grande sœur de Claire, Marie, sont là.
- Eh, salut ! Me fait Marie.
- Ça fait plaisir de te voir ! Depuis le temps que je le voulais !
- C'est clair !
- Qu'est-ce que tu deviens ?
- J'ai une semaine de congés.
- Cool !
- Bien. Dès que la miss sera revenue, nous pourrons peut-être passer à table.
- On peut déjà la mettre, je pense.
La porte d'entrée s'ouvre. C'est elle. Elle rentre.
Elle me voit.
- Qu'est-ce que tu fous là ? Dit-elle.
Je ne sais pas quoi répondre.
- Dis donc, il vient pour le week-end et c'est tout ce que tu dis ?
Claire éclate de rire.
- Je rigole !
- Je sais.
Le repas terminé, où nous avons tous bien rigolé, une fois de plus, je vais rejoindre Marie, qui est dehors, en train de fumer.
- Tu devrais arrêter, c'est très mauvais cette saleté.
- Je sais, mais c'est trop tard. Par contre, je te promets que Claire y échappera.
- Je sais qu'elle fume quand elle en a marre de tout. Un peu trop souvent, hélas.
- Aide-la.
- Moi aussi, j'ai besoin d'être aidé.
- Pourquoi ?
- Je ne sais plus quoi faire, je suis perdu. D'un côté, je suis trop content d'être avec elle, mais d'un autre, je souffre de ne pas pouvoir l'aimer.
- Je suis sûr qu'elle éprouve la même chose.
- Non, elle est plus maligne que moi. Elle a su raisonner.
- Laisse-lui un peu de temps. Elle verra bien ce qu'elle doit faire. Il lui manque un peu de maturité.
- Ce n'est pas forcément un mal.
- Pour toi, si.
- C'est vrai.
- Je ne peux te dire qu'une chose, Thomas : Attends.
Nous rentrons à l'intérieur. La mère met la musique. Ça y est, c'est la fête. J'ai une idée ! Je vais me changer. Je sors mon costume de pirate, dans mes affaires, et cours me joindre aux autres. Ils éclatent de rire et applaudissent. Claire s'en va. Elle revient quelques minutes plus tard, habillée en pirate, elle aussi. Elle est magnifique.
- Je suppose que vous désirez vous battre, sérénissime ?
- Et comment !
Nous dégainons nos sabres en plastique et engageons le combat. Autour de nous, tout le monde est bouche bée. Les flashs d'appareils photos ne tardent pas à illuminer la pièce, jusqu'à ce qu'elle me batte.
- Tu te rends ? Me demande-t-elle en pointant son épée sur ma gorge.
- Qui a dit que le combat était terminé ?
Je roule sur le côté et attaque. Elle pare. Je me relève et on enchaîne les parades.
- Temps mort ! Interrompt son père. Ça devrait suffire, je crois.
- On va dire que j'ai gagné, dit Claire en souriant.
- Compte là-dessus !
- Vous avez gagné tous les deux ! Dit Marie, en applaudissant.
Je finis à peine de me changer que Claire entre dans la chambre.
- Hé, tu pouvais frapper !
- Excuse-moi.
- Bon, ben maintenant que tu es là...
Je lui donne son cadeau.
- Tiens, en remplacement du DVD que tu avais déjà…
Elle est totalement surprise.
Elle déballe. C'est un dragon vert. Elle est passionnée de ces bêtes-là.
- Ah, c'est trop beau ! Merci !
Son sourire me réchauffe le cœur.
- Il y a encore le prix dessus.
Je redescends brusquement sur la Terre du malaise.
- Merde !
- Ça va, ne t’en fais pas, j’adore quand tu flippes pour un rien.
Elle me donne un baiser sur la joue. Ça valait le coup de venir, finalement.