Le froid commence à s'engouffrer dans l'appartement.
Je continue de monter le film. Je suis dessus depuis 4 heures du matin. Tant de travail reste à faire. Georges me laisse un encore une semaine pour tout terminer. Le délai est un peu juste, mais j'y arriverai. Après tout, c'est mon métier !
Je suis épuisé et mon raisonnement commence vraiment à trop s'estomper, je ferai mieux d’en rester là pour aujourd'hui.
Je quitte le fichier de montage sur lequel je travaillais et m’apprête à quitter l'ordinateur, mais, sans savoir pourquoi, un fichier attire mon attention. Le fichier « Mes films » créé il y a trois ans et regroupant seulement deux fichiers, mais pas n'importe lesquels : Les deux films réalisés au lycée, le second étant la suite du premier. C'est justement ce dernier que je décide de revoir.
Claire était vraiment magnifique dans ce film. Son jeu était excellent. C'était il y a deux ans.
Tant de choses ont changées depuis…
On frappe à la porte.
J'éteins l'ordinateur et ouvre la porte.
Une jeune femme de 21 ans se tient devant moi.
On ne peut pas dire qu'elle ait un physique exceptionnel, mais son regard et son sourire me paralysent.
Je les connais si bien.
Claire.
- Claire ! Oh, je n'y crois pas ! Oh !
Je plonge dans ses bras.
- Oh, tu es magnifique ! Ça va?
- Oui, super, je… Je dois m’occuper d’un enfant, pas très loin d’ici et je me suis rappelée que tu habitais dans le coin, alors...
- Tu t’occupes des enfants ? Baby-sitting ?
- Éducatrice spécialisée.
- Tu as réussi alors ! Tu as réussi le concours !
- Oui !
- Je n’ai même pas su.
- Ça peut paraître bête, mais… J'avais perdu ton numéro. Et, comme tu en as changé...
- C'est pas grave. L'important, c'est que tu sois là. C'est génial.
- C'est un peu par hasard...
- Le hasard fait bien les choses.
- Mais et toi ? Qu'est ce que tu deviens?
- J'ai réussi aussi.
- Tu es réalisateur?
- Monteur. Je bosse actuellement sur un court-métrage. J'ai une semaine pour tout boucler.
- C'est pas trop pénible ?
- Non j'adore ça !
- Pourquoi ça ne m'étonnes même pas ?
- J'ai galéré pour être pris dans la classe de BTS, mais, une fois dedans, ça a été génial !
- C'est bien.
- J'ai eu de la chance ensuite. Un jeune réalisateur, avec qui je suis devenu ami, m’a proposé de monter son film. J'ai accepté. Le film a été nommé au concours du lycée. On a eu la 29ème place sur 394. Mais on était fiers ! Et les contrats sont tombés ensuite, grâce au bouche à oreille ! Depuis, je suis débordé, mais j'adore ! Et toi, ça va ?
- Oui. C'est pas un métier facile, mais, au moins, personne ne se déteste. Nous sommes comme une famille.
- C'est un métier du cœur. Un superbe métier !
- Oui.
- Nous avons réussi alors.
- Oui, mais ça a été dur. A ma dernière année au lycée, tu m'as beaucoup manqué et à Gabrielle aussi.
- Personne n'a repris l'activité cinéma ?
- Non, les récréations étaient bien longues...
- Personne ne t'a embêté.
- Non. Les poufs étaient parties, c'était tranquille.
- Et rien de neuf du côté sentimental ?
- Non. J’ai encore eu un petit flirt, mais... Non.
- Amourette de lycée...
- Et toi?
- Personne... Toujours.
Il y a un silence. Un ange passe.
- Je… Viens, on va sortir discuter un peu en marchant dehors.
- Ok.
Je prends mes clés, mon manteau et referme la porte.
Nous descendons.
- Tu payes combien par mois ? Demande t-elle.
- 420 euros.
- Moi, c'est 460...
- Battu !
- Ouais, c'est pas donné... Je vais encore devoir travailler à Noël.
- Pour changer !
Nous sommes dehors.
- Et Gabrielle, comment ça va ?
- Elle va passer le bac pro cette année. Elle a de bonnes notes.
- Toujours aussi sérieux. Tant mieux.
- Oh, nous avons joué dans un film aussi !
- Ah oui?
- Oui ! Un ami de ma mère nous a proposé des rôles. On a tout de suite accepté. Je suis devenue la sœur du héros et, Gabrielle, une figurante.
- Quel genre de figurante?
- Une paysanne.
J’éclate de rire.
- Ça lui va tellement bien !
- Elle s'en est bien sortie ! Et moi aussi, grâce à tout ce que tu nous as appris.
- Ça a servi, finalement.
- Oh que oui !
- Ils n'ont pas voulu de l'activité ici. Ils n'ont même pas cherché à réfléchir. les imbéciles.
- C'est bête.
- Tu peux le dire. Surtout que c’était tout bénéf pour se perfectionner au montage.
- Ils ne savent vraiment pas ce qu'ils ratent.
Dans une rue, nous voyons les techniciens municipaux installer les illuminations de Noël.
- Tu te rappelles le Noël d'il y a deux ans ?
- Oh oui !
- Je t'avais offert ce grand dragon bleu. Je voulais te faire la surprise, mais je n'arrivais pas à choisir lequel te plairait le mieux.
- Alors tu m’as amenée au magasin.
- Oui.
- C'était un cadeau magnifique. Et moi, tout ce que j'ai trouvé à t’offrir, c'était un repose-téléphone en forme de vache….
- Mais il était super ! Il m'est toujours très utile d'ailleurs ! Je l'ai mis sur mon bureau.
- Mais c'était de la pacotille à côté du dragon...
- C'est le geste qui compte ! Et puis, c’est ça l’amitié, aussi !
- Oui, mais tu m'as tellement donné...
- Et je ne t'ai jamais rien demandé.
- Oui.
- Je n’ai besoin de rien. Mon cadeau de tous les jours, c'était toi.
Elle sourit.
Après avoir marché encore une bonne demi-heure, nous revenons à l'appartement.
- Tu veux un café ?
- Je croyais que tu n'en buvais pas.
- Moi, non, mais, mes invités, oui.
Elle rit.
- Oui. J'en veux bien un !
- A vos ordres, sérénissime !
Je prépare son café.
- Au fait, je n'ai pas touché une cigarette depuis deux ans.
- C'est vrai ?
- Oui !
- C'est super !
- Je n'en vois plus l'utilité, en fait.
- Il n'y en a jamais eu.
Je lui apporte son café.
- Tiens.
- Merci. C'est joli chez toi.
- Un peu petit, mais je préfère ça que trop d'espace.
- Tu as raison, c'est plus pratique.
- Ça évite de se perdre !
Nous rions.
- Tu sais, Claire, beaucoup de choses ont changé ces deux dernières années... Mais pas l'amour que j'ai pour toi.
- Thomas...
- Le temps n'y peut pas rien, Claire. C'est comme ça... Je sais que n'est pas partagé, mais je m'obstine à croire que...
- Je ne peux pas, Thomas.
- Tu ne veux pas.
- Tu sais que c'est impossible.
- Rien n'est impossible, Claire !
Je la saisis par les bras. Nous nous fixons. Elle a les larmes aux yeux.
Je l'embrasse.
C'est brûlant. Profond, amoureux.
C'est nous.
Nous nous détachons.
- Thomas... Tu as oublié... Tu n'es pas mon ami, tu n'es pas mon petit ami... Tu es mon meilleur ami. Je tiens à toi. Je t'en prie, je veux que ça reste comme ça. Je ne peux pas te perdre.
- Moi non plus.
- Tu es mon meilleur ami. C'est tout. C'est comme ça que je t'aime.
- Ok.
- Je dois y aller, je suis en retard.
Elle m'embrasse sur la joue et sort.
- Claire ?
Elle se retourne.
- Fais attention à toi.
Elle hoche la tête et sort.
Je reste immobile. Pensif.
Et je souris.
Je souris à la vie.