Les fantômes au fond de tes beaux yeux
Chapitre 22 : La rentrée
Mon école de journalisme est exactement comme je l’imaginais.
Je trouve vites mes marques, les premiers cours sont passionnants et mes camarades sympas, à l’exception d’un type lourd, qui a une tendance affolante à me taper sur les nerfs.
Nous apprenons que ces deux ans se solderont avec un projet journalistique que nous devrons travailler peu à peu, à rendre en fin de deuxième année. Le thème est complétement libre, nous pouvons le commencer dès la première année et le retravailler au fur et à mesure de nos études, c’est d’ailleurs ce que nous conseillent les professeurs puisqu’ils soutiennent que les étudiants qui s’y prennent trop tard n’ont pas le temps de mener une « enquête » suffisamment longue qui donne un article ou un reportage de qualité en fin de cursus.
J’ouvre donc l’œil à chaque coin de rue, je passe des heures sur les actualités, les thèmes en vogue et tout ce genre de chose dès la première semaine.
Je me fais déjà des copines, puisque j’ai à cœur d’avoir un réseau étendu plus tard, et je me retrouve donc en soirée étudiante dès le jeudi. Je ne peux décidément pas m’encadrer le crétin de ma classe qui passe sa soirée à me piquer, m’énerver et me draguer, les trois en même temps.
Il est plutôt beau garçon, il s’habille de façon classe et il a surtout une confiance en lui à toute épreuve puisqu’il vient d’une famille puissante selon lui. Il joue les durs autant que les nonchalants, il vante ses vacances aux quatre coins du globe autant que sa liste de contact longue comme le bras fourni par ses parents… Il est insupportable et je suis contrariée de me dire qu’il aurait sans doute pu avoir une chance avec moi quand je constate qu’il aurait assurément été le « mégalo » de ma longue liste de tocards. Un pokémon que je n’avais pas encore capturé et qui aurait forcément été pour ma poire.
Je passe mon vendredi avec quelques filles de ma promotion, mon samedi après-midi avec d’autres et le soir est réservé à mon groupe de meilleurs copines qui veulent que nous fassions toutes un débriefing des master ou écoles dans lesquelles nous sommes désormais.
Il est neuf heures lorsque nous quittons le restaurant pour remonter la grande rue dans laquelle nous sommes, à la recherche d’un bar où siroter des cocktails. Je marche joyeusement, portée par mes premiers verres, l’esprit léger voletant comme un oiseau lorsque mon portable vibre.
K : « Salut. T’as passé une bonne rentrée ? »
J’affiche évidemment un sourire jusqu’aux oreilles, parce que je ne m’y attendais pas une seule seconde, et que j’imaginais très clairement qu’il nous faudrait une nouvelle soirée chez Hestia pour nous revoir alors qu’il vient de m’envoyer un message spontanément.
Les miracles existent.
J : « Très bien, l’école est géniale, j’ai un projet incroyable à faire, enfin bref. Ta semaine de boulot s’est bien passée ? »
K : « Ouai. Tu fais quoi ? »
Heureusement que j’ai bu quelques verres, car c’est bien ce qu’il me faut pour éviter que ma Julia intérieure ne brise des vases dans sa jolie pièce romaine… J’imagine bien qu’il « a envie » comme il dit, sinon je ne vois pas pourquoi il m’aurait envoyé un message un samedi soir.
En tout cas, je suis visiblement complétement euphorique à cause de mes verres parce que je demande à mes copines pour que nous fassions une photo de groupe dans une vitrine qui affiche notre reflet et nous prenons toutes des poses complétement abracadabrantes qui crient notre consommation.
Pour ma part, je tiens le téléphone en éclatant de rire mais j’ai un bras tendu en l’air et les hanches sur le côté, comme une star que je ne suis pas, mais je l’envoie pourtant à Kai en riant comme une pintade.
K : « C’est toi la plus belle. »
Je m’attendais à une moquerie, à une vanne quelconque qui m’aurait fait rire, à n’importe quoi, sauf à ça. Cette fois, je pense que mon moral s’envole plus haut que les étoiles et je suis tellement excitée que je ne sais même pas quoi lui répondre.
Nous nous installons sur une terrasse et dès que j’ai avalé quelques gorgées de ma pina colada, l’inspiration me vient.
J : « Regarde mieux que ça, tu dois te tromper. »
K : « Tu es bien la fille en rouge ? »
Il me fait rire, parce qu’il est évident que je ne suis pas « la fille en rouge », qui a de longs cheveux châtains, Nina.
J : « Pfff… crétin. »
K : « Emmerdeuse. »
Je secoue la tête en lisant son message et puisque j’ai passé quelques minutes sur mon téléphone, mes copines piaillent toutes avec excitation pour savoir ce que je fabrique.
Gia prend la parole avec des yeux assassins :
- J’ose espérer que ce n’est pas qui je pense ?! siffle-t-elle.
Elle provoque évidemment un émoi général, puisque les autres comprennent bien qu’il y a du thé, et brûlant.
- Bien sûr que si Gia, réplique-je en levant le nez.
- Julia !! s’énerve-t-elle sans préambule. Mais qu’est-ce que tu fiches ?!
- Je passe les meilleures nuits de ma vie, voilà ce que je fiche ! rétorque-je sèchement.
Nouvel émoi parmi nos amies, qui ne supportent plus de ne pas être au courant.
- J’ai simplement trouvé le meilleur coup de la ville, du pays même ! annonce-je joyeusement en éclatant de rire.
- Oh oui, un homme charmant ! s’énerve Gia. Un mec qui a fait de la taule, un ancien camé… sevré depuis quoi ? Deux minutes approximativement ? Qui se piquait, oui mesdemoiselles… se piquait… Et encore, je vous jure que vous n’avez pas le visuel sur ce cinglé qui a déjà dû tuer quelques personnes…
Mes amies sont toutes affolées à ce stade, et leurs yeux n’arrêtent plus de s’écarquiller à mesure que Gia décrit physiquement Kai. De sa bouche, il parait hideux, recouvert de tatouage de taulard, avec des yeux mauvais à vous glacer le sang, tout juste s’il n’avait pas encore l’aiguille piquée dans le bras selon elle…
C’est tellement loin de la vérité, de son visage sans défaut, de sa mâchoire à couper des feuilles, de ses yeux gris perçants rarissimes, de ses sourires en coin à tomber par terre…
Si l’on oublie le danger qui émane de son allure, Kai est un homme absolument sublime, une gravure de mode qui pourrait défiler sur toutes les « fashion week » avec sa beauté sauvage et insaisissable. Mais je m’en moque royalement, j’aime autant que mes amies ne lui mettent pas le grappin dessus et qu’il se retrouve avec un harem à appeler.
Je préfère attraper mon téléphone pour l’embêter.
J : « Je vante tes talents d’amant à mes amies ! 😂 »
K : « Tu te fous de ma gueule ? »
J : « Non et elles veulent bien une photo de l’engin d’ailleurs, si tu n’as rien de mieux à faire ! »
K : « T’es perchée Julia. Tu leur parles vraiment de moi ? »
J : « Bah oui. »
Je n’ai pas de réponse suffisamment rapide, alors j’envoie la première chose qui me vient par la tête.
J : « Qu’est-ce que tu voulais ? »
K : « Compter les nuages. »
Il me fait sourire, mais je décide de lui poser la question franchement, simplement parce que ma déesse de luxure a envie de voir cette réponse écrite noir sur blanc.
J : « Tu avais envie ? »
K : « Ouai. »
Evidemment, les papillons dans mon ventre s’agitent, mon corps se tend, alors que je sais pourtant que ça ne sert à rien et que je suis coincée…
K : « Surtout quand je vois ça. »
Il joint à son message une image, une découpe de ma personne qu’il a fait sur ma photo de groupe, pour m’avoir en gros plan et j’hallucine d’imaginer qu’il a pris le temps de faire cette petite retouche plutôt que de n’en avoir rien à faire.
K : « Pourquoi tu mets des converses avec une robe pareille ? Je ne dis pas que c’est moche, j’adore putain, mais tu mets toujours tes converses, peu importe tes fringues. Y’a une raison ? »
J : « Honnêtement, pour pouvoir courir et botter des culs. Je porte toujours des converses pour pouvoir affronter n’importe quelle situation de merde qui me tomberait dessus. »
K : « T’es sérieuse ? »
J : « Oui, j’ai toujours eu ce truc en moi, à fourrer mon nez partout, à ne pas avoir froid aux yeux, à me mettre dans des situations foireuses et manquer de me battre ou devoir me sauver en courant… J’ai besoin de chaussures qui tiennent à mon pied pour suivre mes conneries et puisque les converses sont aussi jolies avec des robes, des jupes ou des jeans, je ne porte que ça. »
K : « Putain je crois que c’est la réponse la plus cool que j’ai jamais entendu. »
Sa réponse me rend bien trop heureuse, elle diffuse même une grosse chaleur dans ma poitrine qui me fait me mordre la lèvre.
J : « Une vraie enquêtrice a besoin de bonnes chaussures, mes copines m’appellent Tintin reporter, parce qu’il faut toujours que je me jette dans les situations louches pour voir ce qu’il se passe. »
K : « Je croyais que tu voulais être les nanas à la télé… »
J : « Sûrement pas, je veux mener des enquêtes en terrain dangereux ! Tintin reporter je te dis ! Et Tintin ne se promènerait pas en escarpins il me semble, pas pratique pour éviter les balles ! 😂 »
K : « T’es vraiment une putain de terreur Julia. Passe une bonne soirée avec tes potes. »
*
La semaine suivante commence bien, jusqu’à ce que tout se dégrade le mercredi.
Fabio, le crétin de ma promotion, repasse à l’attaque. Il ne me lâche pas d’une semelle et affiche plus que clairement que je suis sa proie, qu’il finira par avoir un jour ou l’autre. Sur le principe, rien d’alarmant, mais le problème est plutôt la situation dans laquelle ça me met. Puisqu’il est le type que tout le monde suit, les garçons ne m’adressent plus la parole pour éviter de le contrarier et une bonne partie des filles deviennent envieuses de ma personne et me fuient comme la peste.
Je me contiens encore, je n’ose pas lui rentrer dedans parce que je sais pertinemment que ce genre de personnalité pourrait me rayer des bonnes grâces des autres au reste, mais tout ça me met hors de moi. J’en arrive même à appeler ma mère dans l’après-midi (!) pour lui faire part de ma contrariété et elle me pousse évidemment à prendre sur moi puisque mon « caractère de feu » a toujours été un problème selon elle.
Elle est de toute façon une femme mondaine qui sait comment ces milieux fermés marchent et elle sait surtout que si je veux être engagée dans un média côté du pays, il faut que je prenne sur moi et que je m’entende avec des abrutis notoires comme ce Fabio. Son nom de famille ne lui est d’ailleurs pas inconnu et elle m’apprend que cet idiot est bien le fils d’un riche homme d’affaire du coin, qui s’entend avec tout le beau monde de la capitale qui pourrait m’engager un jour.
Lorsque je rentre chez moi, je suis toujours en colère, je me sens impuissante et frustrée et je me prépare rageusement pour mon cours de Yoga en sachant déjà que je n’en profiterai pas. Et effectivement, quand j’en sors à dix heures, je suis toujours aussi tendue.
Dès que les trois petites lettres magiques se glissent dans mon esprit, je sais immédiatement que c’est lui que j’ai envie de voir, que j’ai besoin de voir même.
Mais nous sommes mercredi, je n’ai jamais vu Kai en semaine, il vient sans doute à peine de rentrer chez lui après le boulot… Tant pis.
J : « Tu fais quoi ? »
K : « Je sors de ma douche, pourquoi ? »
Je mords ma lèvre, un peu honteuse, parce que je ne sais pas comment m’inviter chez lui en pleine semaine alors que dois me lever tôt demain pour l’école et qu’il est déjà dix heures du soir…
K : « T’as envie ? »
Je ne sais toujours pas quoi répondre, jusqu’à ce qu’il résolve tous mes problèmes.
K : « Viens. »
L’enclume s’envole de ma poitrine et je démarre le cœur plus léger qu’il ne l’a été aujourd’hui en direction de son motel.
***
N'hésitez pas à me laisser un petit commentaire, juste quelques mots, une ligne, un avis... une petite interaction ! :)