Les fantômes au fond de tes beaux yeux

Chapitre 24 : La rechute

Par bzllrose

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Chapitre 20: La rechute


Ça fait trois jours que je n’ai pas de nouvelles de Kai, trois jours que j’attends un message, un appel, voire une visite pour qu’il s’excuse mais je n’ai rien.

Il m’a laissé partir mercredi soir comme si je n’étais rien, il m’a laissé sortir de sa vie aussi vite que j’y étais entrée et je ne m’attendais pas à pleurer toutes les larmes de mon corps le jeudi.

Je ne m’attendais pas à réaliser à quel point je tenais à lui, à quel point il était le petit soleil de ma vie, la chose que j’attendais toujours avec impatience, le petit bonbon de mes weekend. J’ai pleuré des litres en pensant à nos moments, pas nos coucheries, nos moments. Quand nous discutons au lit, quand nous nous chamaillons, quand nous nous envoyons des piques dans la tête, quand nous rions aux éclats, quand nous fumons en nous dévorant des yeux, quand nous nous embrassons sans raison particulière…

Je crois que le plus gros poignard dans mon cœur est la matinée que nous avons passé devant sa porte, à prendre le soleil en nous câlinant, à simplement vibrer de plénitude et de bonheur. Ce doux moment où nous avons « oublié » de coucher ensemble, trop absorbés par notre bonheur d’être tous les deux pour une chose aussi simple qu’un café au soleil, qu’une caresse sur ma cuisse, que ma tête contre son bras, que ses lèvres sur ma joue…

Je reprends un peu pied le vendredi, mais je m’effondre le samedi, lorsque je suis en weekend chez moi, et que je sais que je ne pourrai pas le voir. Je passe des heures à fixer la peinture que j’ai faite de lui, la panthère des neiges que j’ai accrochée sur le mur le long de mon lit, simplement pour la regarder le soir avant de dormir, pour plonger mes yeux dans les siens… Depuis que je sais que c’est fini, je me félicite d’avoir peint les nuances exactes de ses yeux dans ceux de ma panthère, d’avoir traduit ses froncements de sourcils et ses yeux hostiles dans la tête contrariée de l’animal qui rugit… Cette peinture n’est plus mon trophée pour ce qu’il s’est passé entre nous, elle est mon souvenir et je passe des heures à l’observer tristement.

Pourtant, je suis aussi malheureuse que bornée, parce que je refuse de m’excuser auprès de lui après la violence dont il a fait preuve. Mon caractère de chien ne me sert peut-être pas, je sais que je lui ai dit des horreurs moi aussi, que je lui ai même mis une claque, mais il me semble que c’est à lui de se lancer puisque c’est lui qui a déclenché les hostilités entre nous.

 Alors tant pis pour lui, ma panthère sera un doux souvenir lorsque j’aurai surmonté ma tristesse et mon manque de sa personne.

C’est un appel d’Hestia qui me sort de ma transe, pour m’inviter à venir manger chez elle ce soir avec Eden et Alma, sans accepter de refus. Je suis enchantée d’avoir quelque chose à faire, mais qui dit Hestia dit Kai, et il est hors de question que je me retrouve dans la même pièce que lui après ce qu’il s’est passé.

-         Il y aura Kai ? m’inquiète-je.

-         « Non, il… il n’a pas voulu venir… »

-         Ah… euh… alors compte sur moi, bafouille-je.

Elle est enchantée, elle rayonne même de bonheur en me disant cinquante fois à quel point elle est heureuse que je vienne. Je ne comprends pas son enthousiasme profond, mais je suis ravie de lui faire plaisir. Quant à moi, j’ai du mal à avaler qu’il y a un risque qu’il ait décliné pour éviter de me voir, mais à chaque jour suffit sa peine et j’essaie de ne pas y penser.

*

Lorsque j’arrive chez Hestia, Eden et Alma sont déjà là, et je ne trouve effectivement pas Kai, ce qui termine de me rassurer puisque j’étais un peu inquiète à l’idée qu’il vienne finalement pour m’en remettre plein la tête.

J’ai l’impression de détonner dans l’ambiance du salon. Je crois que je n’ai jamais vu Hunter et Hestia aussi heureux et amoureux, aussi excités, à se lancer des regards tendres toutes les trois secondes. Cinq minutes après mon arrivée, nous sommes tous plantés au milieu du salon avec des verres de champagne et j’enregistre un mot sur deux des conversations, jusqu’au moment où Hestia couine comme une souris en tendant sa main devant elle. Dès que mes yeux se posent sur le diamant qui y trône, je manque d’en tomber à la renverse et je suis ramenée dans le présent, enfin.

Alma crie, Hestia pleure, Hunter embrasse son front et Eden saute dans les bras de ses meilleurs amis pour les féliciter. Dès qu’elle est libérée, je me jette sur elle pour la serrer dans mes bras avec force. Il y a encore quelques semaines, je lui aurais dit que c’était rapide, qu’elle était jeune, que c’était insensé après un peu moins d’un an à se fréquenter… mais c’était avant de passer du temps avec eux comme je l’ai fait cet été, avant qu’ils habitent ensemble en se rendant plus heureux que le bonheur, avant que je vois à quel point Hunter la traite comme une princesse en s’adaptant à elle et son caractère particulier.

J’attrape ce dernier pour le joindre au câlin, pour serrer ces deux âmes-sœurs dans mes bras.

-         Je suis tellement heureuse pour vous les chouchounets, félicitations, vous vous êtes trouvés, affirme-je. 

Quelques minutes plus tard, ils nous racontent comment la demande s’est faite, en toute simplicité puisqu’Hunter savait qu’Hestia paniquerait d’une demande grandiose et je souris en les couvant du regard.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à Kai, je remercie le ciel qu’il ne soit pas là, parce que je n’imagine même pas comment il aurait pris la chose alors qu’il est fou d’elle depuis qu’ils sont gamins et qu’il a une tendance à l’autodestruction avérée. Puisque je suis définitivement obsédée par lui, je ne peux m’empêcher d’aborder le sujet, simplement pour qu’on parle de lui, qu’on dise son prénom, je ne sais pas…

-         Et bien, heureusement que Kai n’est pas venu, j’imagine qu’il aurait brisé un ou deux vases en apprenant la nouvelle… Il va falloir lui annoncer la chose doucement, par étapes ! plaisante-je en riant nerveusement.

Hestia se ferme complétement à la mention de Kai, elle affiche un air triste qui allume immédiatement une alarme dans ma tête et Hunter la serre contre lui en me répondant :

-         Oui on… on ne voulait pas lui annoncer la chose ce soir… le surprendre… on l’a appelé cet après-midi pour lui dire et l’inviter à venir… On ne s’attendait pas vraiment à ce qu’il vienne, mais…

-         On ne s’attendait pas à ce qu’il le prenne aussi mal, murmure Hestia.

-         Pardon ? lâche-je sans réussir à me retenir.

Ils m’expliquent l’annonce au téléphone, ils me relatent sa réaction, ses mots, mais je n’entends rien. Je suis complétement figée, des pieds à la tête, en train de réaliser que Kai a appris leur fiançailles au téléphone… Kai… qui a lâché les drogues dures il y a moins de trois mois pour Hestia… simplement pour la revoir…

 Je me demande ce qui ne tourne pas rond chez eux, comment ils ont pu être assez stupides pour lui lâcher l’information au téléphone sans veiller sur lui derrière… mais la réponse est évidente, je l’ai sous le nez.

Hunter et Hestia sont heureux, profondément heureux. Ils s’aiment, cette nouvelle est leur bonheur, leur vie parfaite qui s’annonce, la concrétisation de leur amour… Hestia a beau aimer Kai comme un frère, il n’est pas son grand amour. Elle ne peut pas faire sa vie en fonction de lui, ni en fonction de qui que ce soit d’autre que le prince charmant qui la serre contre lui en embrassant sa tête pour la réconforter.

Les discussions changent, ils discutent tous les quatre du repas, du beau temps, de la rentrée…

J’ai soudain l’impression d’être dans une comédie, une pièce de théâtre lunaire où je devrais rire et siroter du champagne hors de prix alors que Kai est tout seul chez lui en train de digérer l’information du mariage à venir entre la femme qu’il aime et son parfait petit-ami qu’il hait… En train de chercher une solution pour arrêter de souffrir, pour encaisser l’information… une solution qu’il connait, une solution qu’il pourrait avoir au bout de sa main et s’injecter dans les veines.

-         Je dois partir, annonce-je de but en blanc.

-         Quoi ?! s’exclame Hestia en affichant une tête dévastée.

Je secoue lentement la tête, complétement dépassée, pas encore partie et pourtant déjà complétement meurtrie à l’idée de ne pas arriver à temps. Hestia doit voir à quel point je suis livide parce qu’elle passe de la tristesse à l’inquiétude en un claquement de doigts :

-         Ça va Julia ??

-         Non… je… Hestia, je suis enchantée pour Hunter et toi, ravie, heureuse… je n’ai même pas de mots pour te dire à quel point je suis contente pour vous et à quel point je vous souhaite tout le bonheur du monde… mais… je dois partir, urgemment… Je te jure que je me rattraperai… je…

Je suis déjà en train de reculer vers la porte, Hestia me suit avec des yeux soucieux, mais il n’y a plus rien à faire, je ne suis déjà plus là et mes jambes ne tardent pas à suivre mon mental lorsque je pars en courant dans le couloir. Je cours plus vite que je n’ai jamais couru, je dévale les escaliers en manquant de me casser la figure, je survole le bitume jusqu’à ma voiture à en perdre haleine.

Voilà pourquoi il faut toujours porter des baskets ! Voilà pourquoi je me félicite encore une fois !

Je ne suis même pas attachée que je pars comme une flèche, je conduis d’une main, j’appelle Kai de l’autre, mais son portable tombe sur la messagerie et mon angoisse m’engloutit dans un trou noir. Je n’ai jamais conduit aussi vite, je fonce simplement alors que des larmes roulent sur mes joues.

Je mets quelques minutes à arriver sur son parking au lieu des dix réglementaires. Je me gare en catastrophe au plus près de sa chambre, et lorsque je cours jusqu’à sa porte, mon corps tremble des pieds à la tête. Je l’ouvre à la volée sans perdre une seconde et je crois que je n’étais pas prête pour la scène sortie tout droit d’un film d’horreur que je découvre.

La pièce est plongée dans le noir, il n’y a qu’une bougie allumée sur le bureau, le bureau auquel est assis Kai. Il n’a même pas un mouvement lorsque j’ouvre sa porte avec perte et fracas, il a simplement les yeux fixés sur sa main, où il fait tourner une seringue remplie. Je vois un sachet de poudre, une cuillère et une bouteille de whisky déjà à moitié vidée.

Le moment me semble suspendu hors du temps, comme si j’assistais à la scène sans qu’il puisse me voir. Je n’ai jamais vu ses yeux si hantés, fixés sur la seringue comme si elle l’hypnotisait, et je crois qu’il ne m’a jamais fait aussi peur qu’en cet instant, que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie tout court.

Je sens l’effroi dans chacune de mes cellules, mais dieu merci, la peur ne me paralyse pas.

J’avance donc enfin dans sa direction et j’attrape ses joues fermement pour le détourner de sa seringue, pour planter ses yeux dans les miens, dans lesquels il se plonge. Ses yeux sont injectés de sang d’avoir pleuré et trop bu, mais ses pupilles m’ont l’air normales.

-         Est-ce que…. Est-ce que tu… as… ? demande-je d’une voix tremblante.

Il ne lâche pas mon regard, j’ai l’impression qu’il s’y raccroche de toutes ses forces, je vois la tristesse, la peur au fond de ses yeux… Il secoue simplement la tête négativement sans quitter mes yeux inquiets.

-         Je t’en supplie Kai… je t’en prie… ne fais pas ça… Ne gâche pas tout, ne cède pas à tes démons… Oh je t’en prie… Ce n’est pas ce que tu veux au fond de toi, ne cède pas…, sanglote-je.

-         Aide-moi Julia… je t’en supplie…, gémit-il faiblement alors que ses yeux s’emplissent de larmes.

Je ne sais pas comment l’aider. Je ne sais pas si je dois l’emmener dans un centre, si je dois appeler les secours… Je n’ai aucune idée de comment gérer les dépendants… Mais mon intuition me souffle que j’ai une idée pour gérer Kai et je suis mon instinct en me penchant pour l’embrasser avec toutes les émotions que je ressens pour lui.

 Sa réaction est immédiate, il se lève d’un bond en éclatant contre le mur la seringue qu’il tenait entre ses doigts et ses bras se referment tellement brusquement autour de moi qu’ils m’en coupent le souffle. Je ne lâche pas ses joues, je le laisse me serrer beaucoup trop fort, je l’embrasse en pleurant toutes les larmes de mon corps et lorsqu’il se met à pleurer avec moi, notre baiser devient humide de larmes, mais terriblement réconfortant.

Il tend simplement un bras pour claquer la porte, avant de m’attraper pour me porter contre lui et il nous écrase dans son lit la seconde suivante, simplement pour m’embrasser à en perdre haleine.

Nous nous embrassons pendant ce qui me semble être des heures, nous nous perdons l’un dans l’autre jusqu’à ce que nos larmes tarissent, jusqu’à ce que ses bras se desserrent enfin un peu de mon corps et que mes mains arrêtent de trembler.

Il me déshabille peu de temps après et je le laisse faire, parce que j’ai autant envie que lui de quitter cette réalité, de fuir ce qu’il aurait pu se passer, fuir notre dispute, le laisser planer d’une autre façon, prendre une dose de bonheur, un shoot comme il en cherchait un…

Nous couchons ensemble toute la nuit, pendant des heures et des heures. Nous recommençons chaque fois qu’il le peut, nous l’épuisons, nous l’inondons d’hormones de bonheur, nous lui offrons sa nuit à planer, ses shoots d’endorphines…

Quand nous ne couchons pas ensemble, nous nous embrassons, nous nous caressons, nous nous couvrons de douceur et de réconfort. Je le mets dans une petite bulle, dans un cocon duquel je ne veux pas qu’il ait envie de sortir, pour essayer de lui montrer qu’il y a autre chose qu’une piqure d’héroïne.

Le jour est déjà levé depuis longtemps lorsqu’il tombe de fatigue et s’endort enfin avec un visage apaisé. Mes lèvres sont gercées, j’ai mal partout, je suis éreintée… et pourtant, je me lève.

Je marche sur la pointe des pieds mais je retourne sa chambre de fond en comble, minutieusement, en commençant d’un bout. Je tombe sur ce que je cherche une grosse demi-heure plus tard, lorsque je passe mes doigts sous le matelas de son côté et je trouve sa planque.

J’étais sûre qu’il n’en aurait pas acheté qu’une dose, ça me paraissait évident, bien que je n’y connaisse rien. J’attrape ensuite les quelques seringues neuve en sachet que j’ai trouvé dans la poche de son jeans et je file sur le parking pour les jeter. J’en profite pour vider les sachets de poudre dans les toilettes de l’accueil du motel en ayant l’impression d’être un bandit.

Je ne peux pas croire que j’entre dans ce bureau à huit heures du matin, vêtue d’un simple tee-shirt, avec quatre sachets d’héroïne planquées entre mes seins que je tiens fermement par-dessus le tissu. Le type de l’accueil me dévisage avec des yeux hallucinés, et je peux le comprendre, mais je l’ignore pour accomplir mon méfait avant de me carapater dans la chambre de Kai. Je ferme à clé au souvenir des regards du type, même si j’imagine bien qu’il serait reçu par ma panthère s’il débarquait dans sa chambre pour me faire du mal.

Et enfin, je me love à côté de Kai pour me laisser tomber de fatigue.

 




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