Les fantômes au fond de tes beaux yeux
Chapitre 33 : Une souris dans l'engrenage
2231 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 24/10/2026 10:56
Chapitre 33 : Une souris dans l’engrenage
Comme toujours dans les situations terrifiantes, ma peur ne s’allume pas.
Mon âme d’enquêtrice s’allume, mes nerfs se mettent sur leurs gardes, l’adrénaline se déverse dans mes veines et j’avance à pas de loup en direction de la fenêtre, le long du mur, stable sur mes genoux penchés pour me maintenir basse.
Lorsque je gagne la vitre, je retiens pratiquement mon souffle pour glisser un œil et voir ce qu’il se passe.
Je ne sursaute pas grâce à mon sang froid, mais je suis pourtant abasourdie.
Kai est de dos en train de parler avec trois hommes armés, dont l’une ressemble à une petite mitraillette. Les quatre m’ont l’air plutôt calmes, ils se parlent avec des sourcils froncés, sans hausser le ton, mais ma panthère est tendue. Je le vois à son attitude : il est sous tension, à deux doigts de devoir réagir.
Cette observation me pousse à croire qu’il connait ces hommes, mais ne leur fait pas confiance.
Une minute plus tard, l’un des types attrape le bras de Kai pour l’entrainer vers le parking, pas violemment – ma panthère me semble consentante – mais je sens bien qu’il y a quelque chose d’anormal à sa tête plus que contrariée.
Il sort donc en claquant simplement la porte, abandonnant son portable et ses clés. Les précieuses clés de sa précieuse mustang, disponibles à n’importe quel voleur… Décidément, ce qu’il se passe est grave.
Je continuer de me faufiler jusqu’au bout du mur et j’observe les hommes l’emmener vers une grosse voiture, dans laquelle il monte de lui-même. Tout ça m’inquiète aussi fort que me rend curieuse, et je suis frustrée d’imaginer qu’ils vont partir en me laissant plantée là, dans l’incompréhension et l’angoisse qu’il lui arrive quelque chose…
A moins que… ? Je ne réfléchis pas, j’agis.
Discrète comme une ombre, je saute comme un chat agile du coin du mur jusqu’à la porte de chambre de Kai par laquelle je m’enfile en refermant la porte sans produire le moindre son.
Je me retrouve accroupie, le cœur battant, les muscles faits d’acier grâce à la bonne tension qui stimule mon corps. J’attrape ses clés, je lance un coup d’œil pour vérifier la position de la voiture qui fait demi-tour, et dès qu’elle s’arrête à la sortie du parking avant de s’insérer, je bondis.
Je cours à toute vitesse, toujours en flexion sur mes genoux pour me garder basse et me glisser entre les voitures jusqu’à la sienne, dans laquelle je monte à la vitesse d’un ninja. Je fais ronronner le moteur de sa merveille en avançant mon siège pour atteindre les pédales et je m’attache en filant déjà à leur poursuite.
Je ne mets pas longtemps à repérer la grosse voiture dans la circulation, qui file bien trop vite, mais la mustang de Kai me permet largement de suivre le rythme sans me faire distancer.
Je me mets en pilote automatique, j’ignore les risques de me faire arrêter, j’ignore tout. Je n’ai que les yeux rivés sur la voiture dans laquelle l’homme duquel je suis en train de tomber amoureuse se fait emmener.
Mes cheveux battent dans l’air du soir qui s’enfile par les fenêtres, je sens l’odeur de Kai dans l’habitacle, je ressens presque sa présence dans sa voiture chérie et je n’ai jamais aussi peu regretté l’un de mes coups de sang irresponsable s’il me permet de veiller sur lui.
Je ne suis pas surprise de me faire emmener dans le quartier chaud, comme si j’étais sûre que c’était là que nous nous rendions.
Ils sont à quelques centaines de mètres devant moi. Je manque de les perdre une fois ou deux, mais je prends au hasard toujours les bonnes directions : en suivant simplement celle qui me semble la plus dangereuse. Constat très rassurant.
Nous remontons actuellement une avenue, dont les trois quarts des maisons sont abandonnées ou défoncées, une longue rue pleine de gens carrément terrifiants qui rôdent et me lancent des regards inquisiteurs…
Nous filons visiblement en direction d’une grande usine désaffectée qui clôture cette avenue, qui est donc une impasse, l’impasse de l’horreur vu ce que j’en vois.
Il n’y a plus de doute sur notre destination, je me gare donc dans un coin d’herbe buissonneux pour cacher un maximum la mustang, en sachant que je vais continuer à pied à partir de là.
Mon cœur se met à tambouriner dans ma poitrine. Je me penche vers la banquette arrière pour fouiller l’habitacle jusqu’à mettre la main sur ce que je cherchais avec espoir : un grand sweat-shirt noir à capuche.
La chance me sourit et je l’enfile à toute vitesse pour recouvrir ma robe blanche et mes cheveux blonds d’angelot qui attireraient l’attention de n’importe qui. J’essaie de ne pas me faire déconcentrée par la merveilleuse fragrance de Kai qui envahit mes narines dès que je suis emmitouflée.
Je sors pour me glisser parmi les buissons et courir le long de la rue, dans le noir complet, cachée de la vue de tous. Je détale comme un lièvre jusqu’à l’usine à travers les arbustes et les buissons, en me félicitant encore comme jamais de porter mes fichues converses.
Lorsque j’arrive tout près, je découvre qu’elle est loin d’être désaffectée.
Il y a quelques voitures garées devant, dont celle que je filais, et de la lumière qui filtre par bon nombre de fenêtres crasseuses. J’approche toujours plus, pratiquement ventre à terre pour être le plus discrète possible mais mon sweat noir m’offre déjà un camouflage extraordinaire en cette nuit noire.
Un coup de sang me secoue des pieds à la tête quand je tombe sur des gardes au détour d’un bloc de béton. Je freine des quatre fers, les yeux écarquillés face aux armes qu’ils tiennent, qui ne sont pas des pistolets mais des foutues armes de guerre.
Je commence à remettre en question mes choix de vie, mais ça ne dure qu’une seconde. Parce que la suivante, je vois le visage de mon diable par une fenêtre, contrarié et inquiet, qui se fait emmener vers la droite du bâtiment depuis l’intérieur. Ça m’arrange bien et me permet de quitter les alentours de la porte d’entrée où les gorilles armés montent la garde.
Je m’apaise en m’enfonçant dans le terrain vague de l’usine, plongé dans le noir et j’aperçois une seule volée de fenêtres avec de la lumière, en hauteur.
Je grogne pratiquement de frustration jusqu’à analyser un moyen de monter sur le bâtiment – plutôt périlleux, mais pas impossible. Encore une fois, je refuse de réfléchir et je fonce en avant pour escalader comme je le peux les éléments qui m’aident à prendre de la hauteur.
Je grimpe, je saute, je me tapis, je tire sur mes bras avec toute ma force, je pousse sur mes jambes avec toute ma haine pour ces hommes et je m’impressionne carrément lorsque je me laisse tomber sur mes pieds sur le toit que je voulais atteindre.
J’ai les genoux éraflés et le cœur au bord de l’infarctus, mais qu’importe, me revoilà en train de courir discrètement en direction des fenêtres. J’ai grimpé au second étage mais la pièce est immense, avec le sol au niveau du rez-de-chaussée. Elle est simplement très haute sous plafond à cause des énormes cuves en métal abandonnées qui s’y trouvent et des passerelles métalliques qui permettent de se promener à hauteur de cuve…
Encore un fois, je me sens chanceuse, parce qu’il est clair que personne ne lèvera jamais le nez pour repérer la petite blonde qui les observe.
Au sol, je vois Kai, planté au milieu de la pièce devant un bureau vide, les bras croisés, avec un doigt qui tapote son biceps, reflétant sa tension intérieure. Des hommes armés jusqu’aux dents gardent les deux grandes portes de la salle ; d’autres sont assis à des tables installées sauvagement, où trônent tout un tas d’objets imperceptibles qu’ils manipulent comme s’ils travaillaient.
Tout est très flou, mais l’ambiance m’évoque un repaire de mafieux.
Un homme entouré de nombreux gardes surgit alors de l’obscurité pour rejoindre Kai. Il dégage une aura terriblement inquiétante malgré son apparence normale. Il fait propre sur lui, bien habillé, presque « homme d’affaire » – rien à voir avec un vieil italien qui fumerait un cigare.
Il n’y a plus qu’une seule option : le deal.
Je pensais que Kai n’était qu’un petit dealer de quartier, la racaille du coin sans plus… mais ce que j’ai sous le nez me démontre que ce n’est pas le cas. Il est visiblement pris dans un gros réseau et toujours impliqué malgré ses efforts pour s’en soustraire.
A ce stade, appeler la police n’est même pas une option.
Je refuse de risquer de le renvoyer en prison alors que sa vie ne semble pas mise en danger. On dirait plutôt un élève qui s’est fait convoquer dans le bureau du principal. L’homme d’affaire s’assoit d’ailleurs calmement à son bureau pour entamer une conversation avec ma panthère.
Je tiens quelques minutes à les observer sans bouger, mais il est insupportable de ne pas entendre. Il ne me sert à rien d’être plantée là, alors encore une fois : je cherche les problèmes.
Je longe le toit à la recherche d’une ouverture, que je finis par trouver, une minuscule fenêtre entrouverte par le bas en diagonale. J’imagine que ces hommes ne s’inquiètent pas que des policiers puissent débarquer par celle-ci, ce serait impossible.
Mais je ne suis pas proportionnée comme l’homme moyen avec ma petite taille de souris et je m’enfile donc le plus silencieusement possible par le battant, en me répétant que je suis complètement sonnée.
Et centimètre par centimètre, je me glisse à l’intérieur. J’utilise chacun de mes neurones pour me concentrer au maximum, pour ne produire aucun son, pour avoir une conscience totale de mon corps et de tout ce que je pourrais faire pour merder mon infiltration dans ce repaire de criminel.
Je pose les mains sur la passerelle en métal pour me réceptionner, heureusement cachée derrière une des énormes cuves, et une minute plus tard, je me pose tout doucement à plat ventre sur le sol.
J’avance tout doucement le long de la passerelle, à petit pas pour produire le moins de son possible jusqu’à ce que Kai et son interlocuteur soient suffisamment « sous » moi pour que j’entende quelques mots étouffés.
- … Patte de lapin… Pas intérêt… mort.
Kai hoche simplement la tête, l’air plus que contrarié à ce stade de la conversation, alors que je ne comprends rien. Une patte de lapin… ?
Je suis déçue, parce que je ne comprends rien de plus que lorsque j’étais cent fois plus en sécurité à l’extérieur, mais maintenant que je suis là, avec une vue imprenable, ma truffe de reporter sent l’opportunité.
Je sors mon téléphone d’entre mes seins et je me mets à prendre des dizaines de photos. J’immortalise chaque homme, chaque table, chaque arme… tout y passe, sauf Kai – pour qu’aucune preuve de sa présence ici ne puisse exister.
Il est désormais clair que les hommes après les petites tables travaillent en emballant de la drogue en sachet et j’ai du mal à croire que je sois en train de les photographier sans m’être fait prendre.
D’un coup, alors que j’ai le téléphone brandit en l’air, de moins en moins prudente, plusieurs hommes bougent. Je manque de m’étrangler de surprise en me raccroupissant à toute vitesse, mais ce n’était que la fin de « l’entrevue chez le principal ».
Kai est raccompagné aux grandes portes par les gorilles, le patron disparait par le fond de la salle et je me retrouve plantée au milieu d’un bâtiment de trafiquants sans une bonne raison d’y rester.
Je reprends donc mon chemin inverse, en prenant le temps de sortir aussi discrètement que je suis entrée.