Dès que je me jette en sécurité sur les sièges avant de la voiture de Kai, je respire en essayant d’absorber la folie de ce que je viens de faire.
Mon cœur bat la chamade et j’ai le souffle d’un lapin après un sprint. J’hallucine de me dire que je dansais comme une bienheureuse au bar latino du coin avec mes amis il y a deux heures à tout casser… et je ricane à l’idée d’avoir des photos plein mon téléphone d’un repaire de trafiquants de drogues.
Tout ça est dingue, me stimule, me ramène à mes cours de journalisme d’investigation et je décrète sans le moindre doute possible que c’est un métier qui me colle à la peau.
Lorsque je suis suffisamment calme pour reprendre le volant sans que mes mains tremblent sous l’adrénaline, je démarre et je redescends l’avenue de l’horreur.
Je n’ai toujours pas aperçu Kai, fait qui commence à m’inquiéter puisque j’étais convaincue qu’il serait reparti sur ses deux jambes après sa « convocation ».
Mais maintenant que j’arrive au bout de l’avenue sans avoir vu ma panthère à l’horizon, l’inquiétude noue ma gorge. Je m’engage sur la route, à deux doigts de faire demi-tour lorsque je vois sa grande silhouette qui marche au loin. Je le reconnaitrais entre mille.
Le voir libre me soulage à un point inimaginable, mais maintenant que j’y suis, je réalise qu’il y a un risque qu’il pète les plombs.
Dès que j’arrive à son niveau, je préfère donc le préparer psychologiquement à la chose.
Je le dépasse pour aller me garer une vingtaine de mètres plus loin, le temps qu’il me voie, qu’il reconnaisse le modèle de sa voiture, puis qu’il réalise grâce à la plaque que c’est la sienne.
Je l’observe dans le rétroviseur. Je le vois s’arrêter net, puis me foncer dessus tandis que je serre les fesses. Dès que son visage apparait à la portière passager, il est si terrifiant que j’en frémis. Mais lorsqu’il me reconnait, je vois son esprit déconnecter sous l’improbabilité de ce qu’il est en train de se passer.
Je déverrouille simplement la voiture et il se jette dans l’habitacle :
- Nom de dieu, mais qu’est-ce que tu fais là ?! hurle-t-il sans préambule.
Je n’ai même pas le temps de répondre qu’il reprend :
- Roule ! Putain, mais roule !! Dégage de là !! vocifère-t-il.
J’appuie sur l’accélérateur sans attendre et nous partons comme des flèches pendant qu’il s’agite pour regarder de tous les côtés, inquiet que quelqu’un m’ait vu ici je suppose. S’il savait…
- Qu’est-ce que tu branles ici avec ma caisse ?! Je t’avais dit de te barrer !! explose-t-il encore.
- Alors, pour ta voiture, je suis désolée, réponds-je posément.
- Sans déconner, mais qu’est-ce que tu fous là ?! JULIA ?!
- Je… je…, tente-je sans savoir quoi lui dire.
- Bordel mais c’est pas vrai, c’est pas vrai !! hurle-t-il en tapant violemment sur son tableau de bord.
Je m’attendais à ce qu’il hurle, mais qu’il le fasse concrètement est déjà en train de chauffer mon sang dans mes veines et mon caractère de chien surgit.
- Ne me remercie surtout pas d’être venue te chercher, crétin !!
- Me chercher ?! Me chercher ?! Mais tu n’es pas sérieuse là, putain ?!!
- Si, je …, commence-je d’une voix agacée.
- Mais je ne t’ai rien demandé, putain de merde !! Enfin si, je t’ai précisément demandé de te BARRER, Julia ! Le plus loin possible ! Mais toi, non… non ! Tu prends ma putain de caisse pour venir trainer dans le quartier chaud en espérant me tomber dessus ! Et tu m’es tombé dessus ! Je ne peux pas y croire, putain !! Pourquoi tu n’es pas chez toi en sécurité ?! Pourquoi tu prends des risques comme ça ?! Tu es complètement idiote ou quoi ?!
- Non mais tu vas te calmer maintenant ! aboie-je en retour. Je suis déjà bien gentille d’être venue te chercher Kai, alors tu vas la mettre en veilleuse ! On s’amuse, on rigole, tu sors un flingue de nulle part, tu me jettes pratiquement par la fenêtre sans une putain d’explication et c’est encore toi qui hurles ?! Non mais tu te fous de moi ?! Tu vas baisser d’un ton ou je te jette sur le bas-côté et tu te démerdes, nom d’un chien !
Souligner ce qu’il vient de me faire vivre le remet sans doute à sa place, parce qu’il ne hurle plus.
- C’est ma caisse putain, tu ne risques pas de me jeter sur le bas-côté pour te tirer avec ! siffle-t-il avec défiance.
- Bah tiens ! Regarde-moi bien, Kai ! Qu’est-ce que tu vas me faire ?! M’en empêcher ?!
- Putain !
Il détourne la tête pour fixer l’extérieur avec son visage le plus en colère, mais il arrête de crier pendant quelques minutes.
Dès que nous regagnons un quartier calme, il reprend la parole :
- Arrête-toi là, je vais conduire.
- Je ne vois pas pourquoi, le défie-je à mon tour.
- Parce que c’est MA putain de caisse ! se réenflamme-t-il dans la seconde.
- Et tu n’as pas confiance ?!
- Bordel, ce n’est pas le problème ! Arrête-toi !!
J’obéis tout de même, parce qu’il est vrai que ce n’est pas ma voiture, et nous descendons. Lorsque nous arrivons au niveau du capot et que j’affiche ma tête la plus furieuse possible, il me surprend en m’attrapant sans crier gare pour me serrer contre lui de toutes ses forces.
Automatiquement, mes bras s’enroulent autour de son dos et je le câline en mettant sur pause notre guerre – qui n’est clairement pas terminée. Je savoure ce petit « no man’s land » où nous nous écrasons l’un contre l’autre, après l’histoire dingue qui vient de nous arriver.
- Je suis désolé… Je suis tellement désolé de t’avoir fait vivre ça…, chuchote-t-il d’une voix peinée. J’ai eu… tellement peur pour toi. Je crie quand j’ai peur putain, je suis désolé bébé…
- Ce n’est rien, réplique-je d’une petite voix.
Il me serre encore plus fort contre lui et je commence à être mortifiée à l’idée de lui dire la vérité, parce que les choses semblent se calmer. Il attrape d’ailleurs ma tête une minute plus tard pour lever mon visage et il colle son front contre le mien en fermant les yeux.
Son souffle se calme, ses mains sont de moins en moins crispées sur mes joues, et finalement, il m’embrasse avec douceur. Je profite de ce baiser, parce que j’imagine bien qu’il sera le dernier avant un moment et j’ai toute la misère du monde à le laisser me relâcher.
- On dégagé bébé, je veux juste te ramener chez toi. Je serai serein que quand tu seras enfermée à double-tours.
Un instant plus tard, il est au volant et m’emmène à toute vitesse en direction du campus.
- Mais qu’est-ce que tu as foutu ? Tu es revenue voir si j’étais chez moi ? Tu as vu que non et tu as pris ma caisse pour me chercher ? Mais comment tu m’as trouvé ? Qu’est-ce que tu foutais dans le quartier chaud ? Tu retournais voir les autres ? demande-t-il finalement d’une voix plus calme.
Bon, la deuxième scène de cette dispute commence maintenant il faut croire.
Je respire un bon coup, et je me lance :
- Non… je ne suis pas partie Kai… J’ai immédiatement fait demi-tour pour te suivre dès que tu as passé le mur. Je t’ai vu discuter avec des hommes vraiment bizarres… Quand vous êtes partis, j’ai filé prendre tes clés et je vous ai suivi… jusqu’à… une grande avenue…
Je n’ose pas finir quand je vois son visage se décomposer au fur et à mesure qu’il intègre ce que je lui raconte.
- Tu… tu te moques de moi là… ? souffle-t-il d’une voix blanche.
- Non, je vous ai suivi jusqu’à l’usine.
Et il pète les plombs.
Il se remet à beugler comme un dément, il me traite de tous les noms d’oiseaux qu’il puisse trouver et qui ne soient pas trop méchants. Il déverse toute son inquiétude en hurlant à s’en casser la voix et ça suffit.
- NON MAIS TU VAS ARRETER DE ME GUEULER DESSUS COMME SI J’ETAIS TA MERDE KAI !!
Mon hurlement est si soudain et puissant qu’il en a un sursaut.
- Mais tu es une foutue inconsciente aussi ! Putain, je viens de te mettre dans la merde ! Tout ce que je ne voulais pas ! J’étais sûr que ça finirait comme ça ! Tu t’es retrouvée au milieu d’une situation merdique à cause de moi ! Je savais que je ne devais plus m’approcher de toi, je le SAVAIS, PUTAIN !
Le simple fait qu’il sous-entende plus ou moins qu’il regrette d’avoir repris contact avec moi après notre dernière dispute me retourne, parce que j’ai une peur bleue qu’il coupe les ponts encore une fois.
- Je n’ai pas besoin de toi pour me mettre dans la merde, Kai ! Tu m’as protégée du début à la fin ! C’est moi qui ai décidé de revenir, moi qui ai décidé de prendre ta foutue caisse pour vous suivre, moi qui vous ai filé jusqu’à cette usine ! Et moi qui suis venue rôder autour du bâtiment pour voir s’il ne t’arrivait rien !
- Mais tu es INCONSCIENTE !! hurle-t-il avec désespoir.
- Tu n’as pas ton mot à dire sur mes actes, aucun ! Je fais ce que je veux alors pas la peine de paniquer et de te remettre la faute dessus ! Je ne tolèrerai pas que tu me cries dessus alors que je suis un être humain majeur qui a largement le droit de faire SES choix sans avoir un cinglé qui lui hurle dessus !
- Mais c’est toi la cinglée, putain ! Tu es complément cinglée, Julia ! Je ne sais même plus par quel bout te prendre ! Il n’y a aucune prise, bordel !
- Ok ! Alors va te faire voir Kai ! Si tu n’es pas capable d’accepter que je sois un être humain indépendant qui n’a pas besoin de ton foutu accord, alors VA TE FAIRE VOIR !
Je saute de la voiture pour filer à mon bâtiment et il me suit évidemment comme un diable, fou de colère alors que je trottine à toute vitesse vers les portes.
- Arrête de me suivre si c’est pour crier ! siffle-je par-dessus mon épaule.
- Mais comment veux-tu que je ne te crie pas dessus alors que tu risquais ta vie ?! aboie-t-il.
Je passe la porte et je fonce dans les escaliers, Kai sur mes talons.
- Laisse-moi tranquille ! Je ne cherche pas un troisième parent dans ma vie ! feule-je.
- Et tu en as pourtant besoin, bordel !
Je m’enfile chez moi et je fais volteface pour lui barrer le passage au moment où il faisait un pas dans ma chambre.
- Hors de question que tu viennes ici ! C’est très, très simple Kai ! Ou bien tu te barres maintenant et tu ne me revoies plus jamais ! Ou bien tu acceptes que tu ne peux pas me contrôler, que tu n’es pas mon daron et encore moins la police pour me dicter quoi faire !
Je reprends à peine mon souffle avant de reprendre :
- Si tu restes Kai, tu choisis de m’accepter comme je suis ! Inconsciente si tu veux, complètement givrée, complètement idiote, avec un instinct de survie de plancton ! Tu acceptes que je me sois mise en danger, sans que rien soit ta faute ! Tu m’acceptes tout simplement comme je suis, tu me laisses faire ce que je veux et tu la fermes ! Le choix est simple, il s’offre à toi pour la seconde fois ! Ou tu pars, ou tu restes, mais je ne te laisserai plus me hurler dessus comme tu viens de le faire !
- PUTAIN, MAIS QUEL CARACTERE DE MERDE !!! hurle-t-il en partant et en claquant la porte derrière lui si violemment qu’il en fait trembler les murs.
Je suis tellement vexée qu’il ait choisi de partir que j’en croise les bras, vibrante de colère, plantée au milieu de ma cuisine sans accepter une seule seconde l’idée que je puisse le perdre aussi bêtement et simplement que ça.
Je fixe le sol pendant cinq bonnes minutes, les sourcils froncés à m’en faire mal, le cœur battant encore plus fort que pendant mon enquête.
Je n’arrive pas à accepter son départ, pas à accepter qu’il préfère arrêter ce qu’il se passe entre nous alors qu’il est devenu ma drogue, le shoot dont je ne peux plus me passer, l’homme que je préfère en ce bas monde…
Je veux qu’il me serre dans ses bras, qu’il m’embrasse, qu’il m’appelle « bébé », qu’il râle à la limite… mais je ne peux pas accepter qu’il vienne de faire ce choix qui briserait mon cœur en deux, je ne le peux pas.
Ma porte s’ouvre alors avec perte et fracas pour laisser passer ma panthère furieuse, complètement hors d’elle, avec des yeux féroces.
- PUTAIN, JE T’AI DEJA DIT DE FERMER CETTE FOUTUE PORTE A CLÉ !! hurle-t-il en me fonçant dessus sans s’arrêter.
Je n’ai pas le temps de réagir qu’il est déjà sur moi, pour m’attraper en écrasant ses lèvres contre les miennes et je jette mes bras autour de sa nuque pour m’y accrocher.
Nous nous embrassons avec tellement d’ardeur, tellement de fureur, tellement d’émotions contradictoires… C’est tendre, c’est brutal, c’est en colère, c’est désespéré…
Ce baiser est dingue, pratiquement aussi haineux qu’amoureux.
Lorsqu’il se détache de mes lèvres, nos souffles sont complètement courts à cause de notre baiser et de notre crise de nerfs, mais nous restons enlacés.
- Tu vas arrêter d’essayer de me contrôler ? demande-je finalement.
- Je vais essayer ! Je veux te prendre comme tu es Julia, parce que tu me prends comme je suis, mais ce n’est pas facile, putain ! Tu peux le comprendre ? peste-t-il en glissant pourtant tendrement une mèche derrière mon oreille.
- Je le comprends, et tu as le droit de râler, tu n’as pas le droit de crier, nuance-je.
- Putain… mais qu’est-ce que tu peux me faire chier, Julia…, murmure-t-il malgré des yeux remplis d’affection.
- Et moi je t’aime des pieds à la tête, Kai. Exactement comme tu es, même quand tu dépasses les bornes et que je dois te remettre les pendules à l’heure…
Je savais que ça le surprendrait totalement, que ces mots le toucheraient en plein cœur face à la situation, mais je ne m’attendais quand même pas à voir son visage se métamorphoser ainsi.
Il était évident que Kai n’attendait que ça dans sa vie : quelqu’un qui n’essaie pas de le changer fondamentalement, qui l’accepte comme il est, qui l’aime comme il est, malgré ses défauts.
Il me cache son émotion puissante en fondant sur mes lèvres, puis en me reculant jusqu’à mon lit pour m’y embrasser à en perdre haleine… et je crois que je n’ai jamais été aussi proche d’apprivoiser cette belle panthère.