VIRELLIA - livre 3
Chapitre 4 : Les Profondeurs de Kar'ra
4608 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 21/10/2026 20:55
L'aube sur Enven n'apporte aucune chaleur. Une clarté grisâtre s'étire sur les toits encore humides tandis qu'à l'horizon, la forêt de Kar'ra dresse son immense silhouette contre un ciel de plomb.
Dans la cour du relais, les trois Mentors et leurs disciples achèvent de se rassembler. Ils n'ont presque rien. Éjectés du Temple sans avoir pu récupérer leurs affaires, ils ne possèdent guère plus que les vêtements qu'ils portent, froissés, déchirés par endroits, souillés de poussière et de sang séché, et certains gardent sur la peau les traces des événements qui les ont chassés d'Elarion. La fatigue, elle, n'a épargné personne.
Vaelran se tient à l'écart, aussi loin de Lynara que la cour le permet, les yeux fixés sur la lisière de la forêt. Sous ses vêtements abîmés, une douleur sourde lui traverse les côtes à chaque inspiration trop profonde, et il n'en laisse rien paraître, sinon une raideur passagère lorsqu'il change d'appui. À quelques pas, Kaelis soutient Yhessa, qui a retrouvé assez de forces pour tenir debout mais dont le teint cendré et les gestes ralentis disent encore la surcharge subie dans la cuve.
Nerion se tient près de Lynara. La Mentore d'Ethea regarde la forêt en silence ; depuis leur fuite, elle parle peu, son visage a perdu une part de son expressivité habituelle et son regard semble parfois s'attarder sur des choses que les autres ne voient pas. Quand Eshan lui adresse la parole, pourtant, elle se tourne vers lui.
— Vous pensez pouvoir marcher jusque-là ?
— Je n'ai pas vraiment le choix, répond-elle d'une voix basse, légèrement enrouée.
Eshan échange un regard avec Nerion, mais n'insiste pas. Un peu plus loin, Kaelren examine ses manches déchirées avec une irritation grandissante.
— Je tiens quand même à signaler qu'on vient de perdre absolument toutes nos affaires.
— Nous sommes vivants, dit Nerion.
— Oui, merci, j'avais remarqué. Ça ne m'empêche pas d'avoir froid.
Vaelran se retourne.
— Tu pourras adresser une réclamation au Temple quand nous y retournerons.
— Très drôle.
— Je fais ce que je peux avec les moyens qu'il me reste.
Kaelren lève les yeux au ciel. Kelvar, resté près de Yhessa, l'observe discrètement ; depuis la grange, ses attentions à son égard se sont multipliées, même s'il semble décidé à les faire passer pour de simples considérations pratiques.
Vaelran balaie le groupe du regard.
— Nous allons traverser Kar'ra jusqu'à l'un des accès de la Forge. Vous restez ensemble, vous suivez mes indications, personne ne s'éloigne. Et ne touchez à rien.
— Même pas aux arbres ? demande Kaelren en arquant un sourcil.
— Surtout pas aux arbres.
— C'est une forêt, Vaelran.
— Quelle remarquable capacité d'observation.
— Tu comptes nous interdire de respirer aussi ?
— Seulement si tu continues à poser des questions stupides.
Kaelis soupire.
— Vous avez terminé ?
Vaelran lui adresse un sourire d'une innocence parfaite.
— Pour le moment.
La Mentore d'Aegis lève les mains. Une lumière bleutée naît entre ses paumes, ténue d'abord, puis de plus en plus dense, et des filaments d'Essence s'étirent autour du groupe, se rejoignent au-dessus de leurs têtes et dessinent une vaste enveloppe translucide. L'air frémit doucement ; une pression imperceptible semble se retirer de leurs épaules.
— Une barrière d'Aegis ? demande Eshan.
— Oui. Kar'ra est traversée de résonances anciennes, explique Kaelis, et certaines peuvent interférer avec vos canaux d'Essence. Cette protection atténuera leur influence et nous permettra d'avancer sans subir directement les fluctuations les plus fortes. Elle ne nous rend pas invulnérables pour autant : elle filtre les perturbations d'Essence, mais les racines, les ravins et les créatures éventuelles restent des problèmes bien réels. Je devrai la maintenir pendant toute la traversée, alors évitez de m'obliger à la renforcer pour rien.
— Formidable, marmonne Kaelren.
Vaelran observe Kaelis.
— Tu es certaine de pouvoir tenir jusque-là ?
— Oui. Je connais mes limites, Vaelran.
— C'est précisément ce que disent les gens qui les dépassent régulièrement.
Elle lui adresse un regard appuyé.
— Tu veux vraiment ouvrir ce débat ?
Il détourne les yeux.
— Non. Finalement, je trouve cette barrière magnifique.
Kaelren étouffe un rire, et un sourire discret traverse le visage de Kaelis.
— En route.
Dès qu'ils franchissent la lisière, la forêt les engloutit. Les arbres de Kar'ra ne ressemblent à aucune des essences que connaissent les disciples élémentaires : leurs troncs immenses, parfois larges de plusieurs mètres, se tordent en colonnes irrégulières dont l'écorce sombre est parcourue de nervures presque métalliques, et leurs racines émergent du sol en arches gigantesques, disparaissent sous la mousse, puis resurgissent plusieurs dizaines de pas plus loin. La canopée est si dense que la lumière du matin n'y pénètre qu'en fragments verdâtres. L'air sent l'humus détrempé, la résine et le bois en décomposition, et par endroits de fines volutes noires s'échappent des crevasses de l'écorce avant de se dissiper entre les branches.
Eshan s'arrête devant l'une d'elles.
— C'est de l'Essence ?
— Résiduelle, répond Kelvar en désignant les racines. Les arbres ne la produisent pas, ils la conduisent.
— Comme un réseau souterrain ?
— Plus ou moins.
— Kar'ra est parcourue de courants qui existaient bien avant la fondation de la Forge, ajoute Vaelran sans ralentir. La végétation s'y est adaptée : certaines espèces les absorbent, d'autres les redistribuent.
— Et d'autres nous tuent si on les touche ? demande Kaelren.
— Tu apprends vite.
— J'aurais préféré un cours moins pratique.
Une faible décharge traverse soudain une branche au-dessus d'eux et vient mourir contre la barrière de Kaelis, dont la lumière bleutée frémit. Eshan lève les yeux, fasciné.
— La fréquence était nettement plus élevée que celle de l'environnement immédiat.
— Ne cherche pas à la reproduire, prévient Kaelis.
— Je n'en avais pas l'intention.
— Tu mens très mal, remarque Kaelren.
— Je réfléchissais simplement à ses propriétés.
— C'est exactement ce qui m'inquiète.
Ils poursuivent leur progression. Vaelran avance en tête, choisissant son itinéraire avec une assurance qui contraste avec l'absence presque totale de sentier ; par moments il s'arrête quelques secondes, observe les ombres entre deux troncs, puis infléchit légèrement leur direction. Kelvar reconnaît les variations qu'il suit, mais pour les autres, il semble simplement s'orienter dans un labyrinthe végétal. Nerion finit par poser la question.
— Comment savez-vous où aller ?
— Nous suivons les fréquences de la Forge, répond Vaelran. Certaines, je les sens d'ici ; d'autres sont dissimulées sous les résonances naturelles de Kar'ra.
— Les accès ne sont pas conçus pour être trouvés par quelqu'un qui ignore ce qu'il cherche, ajoute Kelvar.
— Donc si on vous perd, on reste coincés ici ? demande Kaelren.
— C'est une possibilité.
— Tu pourrais au moins faire semblant de nous rassurer.
— Et te priver du plaisir de te plaindre ?
Elle lui jette un regard noir, et il sourit. Derrière eux, Lynara ralentit, et Nerion s'en aperçoit aussitôt.
— Ça va ?
— Oui, répond la Mentore en portant la main à sa tempe. Ça bourdonne, c'est tout.
Elle n'a pas fini sa phrase que Yhessa se fige à son tour, la main crispée sur la manche de Kaelis.
— Il y a quelque chose, là-haut, murmure la jeune fille. Ça descend.
Kaelis lève le visage vers les branches. Une vibration sourde traverse l'air, presque imperceptible, et les feuilles les plus proches frémissent dans un sens contraire au vent.
— Arrêtez-vous.
Vaelran s'arrête, Kaelis raffermit la barrière, et une seconde plus tard une onde d'Essence descend le long d'un tronc et se disperse contre la protection dans un crépitement bleu. Eshan sursaute, puis se reprend, déjà penché sur ses propres mesures.
— Je l'ai perçue aussi, mais avec un léger retard. Yhessa l'a sentie bien avant moi.
— Ses canaux sont à vif, explique Kaelis en serrant doucement l'épaule de la jeune fille, qui tremble encore. Après ce que la cuve lui a pris, ils captent tout, et pas toujours agréablement. Continuons.
Vaelran remarque que Lynara n'a pas lâché sa tempe, mais il ne lui adresse pas un mot et reprend la marche.
Le terrain devient progressivement plus difficile. Les racines se multiplient, formant des enchevêtrements qu'il faut escalader ou contourner, et la terre humide cède parfois sous les pieds, dévoilant des cavités dont on ne distingue pas le fond. Yhessa trébuche une première fois, et Kaelis la retient par le bras.
— Doucement.
— Ça va, assure la jeune fille.
Quelques minutes plus tard, elle manque à nouveau de tomber, et cette fois Kelvar s'arrête. Il l'observe, puis regarde le terrain devant eux.
— Tu ne tiendras pas jusqu'à la Forge.
— Je peux marcher.
— Je n'en doute pas, mais tu n'en as pas la force.
Yhessa baisse les yeux, contrariée par l'évidence.
— Je ne veux pas ralentir tout le monde.
Kelvar hésite quelques secondes.
— Alors laisse-moi te porter. Ce sera plus simple, ajoute-t-il avec une raideur presque solennelle. Pour le groupe.
Elle cligne des yeux. Kaelren, qui a tout entendu, s'immobilise.
— Oh.
— Non, dit Kelvar en fermant les yeux.
— Je n'ai encore rien dit !
— Je connais cette intonation.
— Je découvre simplement un aspect particulièrement chevaleresque de notre cher Kelvar.
— Kaelren…
Vaelran s'est retourné à son tour. Son regard passe de Yhessa à Kelvar, puis un sourire apparaît sur son visage.
— Tiens donc.
— Mentor, se raidit Kelvar.
— Je n'ai rien dit non plus.
— Tu allais le faire.
— Je constate seulement que mon disciple fait preuve d'un admirable sens du dévouement.
Kaelis intervient avant que la situation ne dégénère. Elle pose une main sur l'épaule de la jeune guérisseuse.
— Il a raison, Yhessa. Tu dois économiser tes forces. Accepte son aide.
Yhessa hésite encore, puis acquiesce. Kelvar se penche et la soulève avec précaution ; elle passe un bras autour de ses épaules, visiblement embarrassée.
— Merci, murmure-t-elle.
— Ce n'est rien.
Il reprend sa marche. Kaelren les regarde avec un immense sourire.
— C'est vraiment très touchant.
— Kaelren, prévient Kelvar.
— Quoi ? Je suis sincère !
Vaelran semble avoir trouvé une nouvelle distraction.
— Tu sais, Kelvar, si mes côtes me faisaient encore souffrir, je pourrais presque te demander de me porter aussi.
Le jeune homme ne tourne pas la tête.
— Je te conseille plutôt de ménager tes efforts, Mentor.
Un bref silence, puis Vaelran éclate de rire.
— Excellent. Il apprend à répondre.
— Il a surtout appris à vivre avec toi, observe Kaelis.
— Ce qui constitue une formation particulièrement exigeante.
— Pour lui, certainement.
Même Yhessa laisse échapper un rire discret. Kelvar baisse les yeux vers elle, leurs regards se croisent brièvement, puis il reporte son attention sur le chemin avec une concentration soudain excessive.
À mesure qu'ils approchent du cœur de Kar'ra, l'atmosphère change. Les arbres s'espacent, mais leurs troncs gagnent encore en hauteur ; la mousse cède la place à une poussière noire qui recouvre les racines et les pierres. La barrière de Kaelis se met à vibrer plus régulièrement, de petites décharges courant sur sa surface en arabesques bleutées avant de s'éteindre. La Mentore ralentit, et Vaelran se tourne aussitôt vers elle.
— Kaelis ?
— Je tiens, répond-elle en renforçant légèrement sa protection. Mais nous approchons d'une zone où les courants se croisent, et je préférerais ne pas y rester longtemps.
— Les interférences sont plus importantes ? demande Eshan en observant les filaments lumineux.
— Oui.
— Encore quelques minutes, dit Vaelran.
Yhessa se crispe dans les bras de Kelvar, qui le sent aussitôt.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Ce n'est pas seulement la forêt, murmure-t-elle, les yeux fixés sur les ombres qui s'étirent entre deux arbres. Il y a une autre fréquence. Plus profonde. Ça tire vers le bas.
Kaelis relève la tête à son tour, et ses traits se font attentifs.
— Elle a raison, dit-elle. Une autre fréquence, plus profonde que les courants qui nous entourent.
Vaelran s'immobilise.
— L'accès, dit Kelvar en regardant dans la même direction.
— Exactement, approuve Vaelran.
Derrière eux, Lynara a de nouveau porté la main à sa tempe, mais Nerion est le seul à le remarquer.
Il s'avance vers un espace apparemment vide, délimité par trois troncs gigantesques. Rien ne distingue cet endroit du reste de la forêt, sinon que les ombres y convergent de manière anormale : elles ne suivent ni la position du soleil ni celle des branches, comme attirées vers un point invisible. Kelvar s'approche, Yhessa toujours dans ses bras.
— Je peux l'ouvrir.
— Vas-y.
Le jeune mage lève sa main libre. Son Essence se déploie en un filament sombre qui s'enroule sur lui-même puis s'étire vers l'espace entre les arbres. Une première ondulation apparaît, puis une seconde, et l'air se déforme lentement, comme la surface d'une eau noire troublée par un courant invisible. Yhessa frissonne contre l'épaule de Kelvar sans rien dire, et il resserre légèrement son bras.
— Vous avez caché une école entière derrière ça ? demande Kaelren en reculant d'un pas.
— Un accès à l'Académie, corrige Vaelran.
— Parce qu'évidemment, une porte normale aurait été trop vulgaire.
— Nous avons quelques exigences architecturales.
La distorsion s'élargit, découvrant une vaste galerie de basalte éclairée par des runes anciennes. Vaelran franchit le passage en premier, s'immobilise quelques secondes, attentif aux résonances, puis fait signe aux autres. Kelvar traverse avec Yhessa, Nerion accompagne Lynara, suivi d'Eshan et de Kaelren, et Kaelis ferme la marche. Elle maintient sa barrière jusqu'à ce que le dernier disciple ait franchi le seuil, puis relâche lentement les doigts, et le voile bleuté se dissout en filaments pâles. Elle inspire profondément, et Vaelran remarque aussitôt la fatigue sur son visage.
— Ça va ? Tu as mauvaise mine.
— Toi aussi.
— Je suis naturellement pâle.
— Et naturellement insupportable.
— Nous avons tous nos qualités.
Elle secoue la tête sans pouvoir retenir un léger sourire. Derrière eux, le passage se referme sans bruit.
L'Académie de la Forge des Ombres les accueille dans une pénombre minérale. Les galeries de basalte s'étendent sous de hautes voûtes, leurs parois parcourues de runes discrètes ; la lumière y est rare, concentrée dans quelques incrustations qui diffusent une lueur froide, et les ombres semblent occuper naturellement chaque recoin. L'air sent la pierre ancienne, le métal et la poussière.
Kaelren tourne lentement sur elle-même.
— Vous êtes sûrs que c'est une école ?
— Jusqu'à preuve du contraire, répond Vaelran.
— On dirait plutôt un tombeau.
— Les deux ne sont pas nécessairement incompatibles.
— C'est censé être une plaisanterie ?
— À moitié.
Eshan s'approche d'un pilier.
— L'architecture limite considérablement les stimuli lumineux et sonores, c'est probablement destiné à favoriser la perception des variations d'Essence.
— Eshan, soupire Kaelren, tu es en train de m'expliquer que cet endroit est sinistre pour des raisons pédagogiques ?
Il réfléchit.
— C'est une simplification assez grossière, mais…
— Ça me suffit.
Yhessa, toujours dans les bras de Kelvar, observe les galeries.
— C'est ici que tu as étudié ?
— Oui.
— Ça devait être impressionnant.
— Au début.
— Et ensuite ?
— On s'habitue.
— Kelvar avait une fascination particulière pour les couloirs lorsqu'il est arrivé, dit Vaelran sans se retourner. Il passait son temps à vérifier ce qui se trouvait derrière lui.
— J'avais douze ans, Mentor.
— Et une prudence remarquable.
Yhessa dissimule un sourire. Kelvar soupire.
— Tu pourrais peut-être te concentrer sur notre destination.
— Tu vois, Kaelis ? Il devient autoritaire.
— Je me demande bien de qui il tient ça.
Vaelran porte une main à sa poitrine, l'air offensé.
— Je suis entouré d'ingrats.
Mais son sourire s'efface lorsqu'ils approchent de la salle d'armes. Il ralentit, son regard parcourant les runes qui encadrent l'entrée, et Kaelis remarque son changement d'attitude.
— Quelque chose ne va pas ?
— Rien que je puisse identifier.
Il pose la paume contre le basalte, et une vibration sombre répond à son Essence.
— Les protections semblent intactes.
— Semblent ?
Vaelran retire sa main.
— Nous avons quitté l'Académie il y a trois jours, et tout fonctionnait normalement. Mais Aziris a été Mentor ici.
Le silence tombe.
— Il connaît les fréquences de cette Forge, poursuit-il, il sait comment fonctionnent ses accès et une partie de ses protections. Je préfère donc éviter de considérer ces murs comme une garantie absolue.
— Vous pensez qu'il pourrait entrer ? demande Nerion en fronçant les sourcils.
— Je pense qu'il serait imprudent de supposer le contraire. Pour l'instant, nous allons nous installer.
Il pousse les lourdes portes.
La salle d'armes est vaste et circulaire. Des piliers de basalte soutiennent une voûte presque noyée dans l'obscurité, des râteliers d'armes d'entraînement occupent plusieurs pans de mur et de longues banquettes de cuir sombre bordent la pièce ; au centre, un large foyer de pierre repose, éteint. Les runes gravées dans les colonnes émettent une faible pulsation.
Vaelran inspecte rapidement les lieux.
— Nous resterons ici pour le moment.
Kelvar dépose délicatement Yhessa sur une banquette, et elle laisse échapper un soupir de soulagement.
— Merci.
— Repose-toi.
Il recule d'un pas, mais reste près d'elle. Kaelis rejoint sa disciple, pose deux doigts contre son poignet, et une douce lueur bleue se diffuse sous sa peau.
— Tes canaux restent fragiles. Je vais stabiliser ce que je peux, mais tu dois éviter toute utilisation importante de ton Essence, et cette fois, j'aimerais que tu respectes cette consigne.
La jeune fille baisse légèrement les yeux.
— Oui, Mentore.
Kaelis lui adresse un sourire indulgent avant de rejoindre Lynara, que Nerion a aidée à s'asseoir sur une autre banquette. La Mentore d'Ethea observe la pièce avec une attention silencieuse, son regard suivant les lignes des piliers puis s'arrêtant sur les runes qui bordent le foyer.
— Tu reconnais cet endroit ? demande doucement Kaelis.
— Oui.
— Tu te sens capable de me laisser examiner tes canaux ?
Lynara hoche la tête. Kaelis s'agenouille devant elle, ses mains s'illuminant d'une aura bleutée, et laisse son Essence circuler avec précaution pour sonder les perturbations qui affectent encore sa consœur. Lynara ferme les yeux, sa respiration s'approfondit, et Kaelis fronce légèrement les sourcils.
— Tes flux restent instables.
— Je sais, répond Lynara d'une voix faible, mais immédiate.
Nerion relève la tête.
— Vous ressentez des douleurs ?
— Par moments.
— Où ? demande Kaelis.
Lynara porte une main à sa tempe.
— Ce n'est pas vraiment une douleur. Plutôt… quelque chose qui refuse de se taire.
Kaelis ne la presse pas. Elle renforce légèrement son Essence, cherchant à apaiser les tensions sans imposer une circulation que les canaux de Lynara ne pourraient supporter.
— Je vais atténuer ce que je peux, mais tu auras besoin de repos.
— Je sais, Kaelis, répond Lynara en rouvrant les yeux. Son regard se porte vers Vaelran, occupé à examiner les runes de l'entrée. Lui aussi.
Kaelis suit la direction de ses yeux. Une ombre de sourire traverse le visage de Lynara et disparaît presque aussitôt, mais Nerion l'a vue.
Vaelran achève son inspection et se tourne vers les disciples.
— Nerion, Eshan, vérifiez les runes de stase et les accès secondaires. Je veux être averti à la moindre anomalie.
— Nous devons comparer leurs fréquences avec les valeurs habituelles ? demande Eshan.
— Si tu peux.
— Il me faudrait les références exactes.
— Kelvar pourra te les indiquer. Kelvar, tu restes ici après leur avoir montré les points de contrôle. Tu connais les ombres de cette salle, si quelque chose s'y introduit, je veux que tu le détectes immédiatement.
— Compris, Mentor, dit Kelvar en inclinant la tête.
Kaelren lève une main.
— Et moi ?
Vaelran la considère quelques secondes.
— Évite de mettre le feu à l'Académie.
— Je ne mets pas le feu à tout ce que je touche !
— Voilà une affirmation que nous pourrions vérifier expérimentalement.
— Tu es vraiment pénible.
— Je sais.
Il se tourne vers Kaelis.
— Je descends aux Archives.
Elle relève aussitôt les yeux.
— Maintenant ?
— Il faut que je comprenne ce qu'Aziris a modifié dans les fréquences. Si nous devons retourner à la capitale, je préfère savoir ce que nous risquons d'y retrouver.
— Tu es blessé.
— J'ai connu pire.
— Ce n'est pas un argument.
— C'est pourtant celui que j'utilise depuis des années.
— Et il n'a jamais été convaincant.
Lynara les observe en silence, son regard s'attardant sur Vaelran.
— Les Archives sont toujours accessibles ?
Il ne tourne pas la tête vers elle, et c'est à Kaelis qu'il répond, d'un ton sec.
— Oui.
— Et les protections ? insiste Lynara.
— Je m'en occupe.
Le silence qui suit est plus froid que la salle. Lynara baisse les yeux et acquiesce lentement, sans ajouter un mot.
— Au moins, repose-toi un peu avant de descendre, reprend Kaelis. Ce serait peut-être une bonne idée de nous écouter, pour une fois.
— Une idée terrifiante.
Il se détourne, mais avant qu'il ait atteint la sortie, Kaelren pousse un soupir sonore.
— Bon. Maintenant qu'on a décidé de vivre dans une crypte, quelqu'un peut m'expliquer pourquoi il fait aussi froid ? Elles vont finir congelées sur leurs banquettes, ajoute-t-elle en regardant Yhessa puis Lynara.
— La température ambiante est effectivement assez basse, mais je ne suis pas certain que… commence Eshan.
Kaelren s'approche du foyer.
— Il y a une cheminée. On va s'en servir.
— Attends…
Trop tard. La disciple du Feu claque des doigts, une étincelle orangée jaillit de sa main et embrase les bûches disposées dans l'âtre. Les flammes s'élèvent aussitôt, et une chaleur bienvenue se répand dans la salle. Kaelren tend les paumes vers le foyer avec satisfaction.
— Voilà. Parfois, les solutions les plus simples…
Elle s'interrompt. L'orange des flammes vient de s'assombrir ; des reflets violets apparaissent à leur base puis remontent lentement jusqu'à leurs extrémités, le feu cesse de monter, ses langues lumineuses se replient sur elles-mêmes, deviennent plus épaisses, presque liquides, avant de s'étirer en volutes sombres. La lumière diminue, les ombres de la salle s'approfondissent. Pourtant, la chaleur demeure.
Kaelren recule d'un pas.
— Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
— Le foyer est accordé à la Forge, explique Kelvar avec tranquillité. Ton feu s'adapte à ses fréquences.
— Mon feu n'a pas à s'adapter !
— Apparemment, il n'est pas de ton avis.
Eshan s'approche aussitôt.
— Fascinant. La résonance de la pièce modifie la diffusion lumineuse sans interrompre le transfert thermique. Les flammes semblent absorber une partie de leur propre rayonnement…
— Eshan. En langage normal.
Il réfléchit.
— Ton feu est devenu violet.
— Merci. Ça, j'avais vu, répond Kaelren en le fixant. Kelvar détourne légèrement la tête, et elle se tourne vers lui. Tu te moques de moi ?
— Non.
— Menteur.
Depuis le seuil, Vaelran observe le foyer, un sourire amusé aux lèvres.
— Ah. Le feu d'ombre.
Kaelren pivote vers lui.
— Tu savais que ça allait arriver ?
— Évidemment.
— Et tu n'as pas jugé utile de me prévenir ?
— Je t'avais demandé de ne pas mettre le feu à quoi que ce soit.
— Pour une fois que je fais quelque chose d'utile !
— Et tu as découvert une propriété élémentaire de la Forge. C'est une journée riche en enseignements.
Elle croise les bras.
— Vous avez vraiment construit une Académie entière pour contrarier les autres éléments ?
— Pas exclusivement, répond Vaelran avec un sourire d'une innocence parfaite.
Même Nerion laisse échapper un rire, Yhessa sourit depuis sa banquette, et Kaelis, occupée auprès de Lynara, secoue la tête.
— Vaelran, tu pourrais au moins lui expliquer.
Il désigne le foyer.
— Le feu d'ombre est une manifestation de l'accordage de la Forge. La chaleur demeure, mais la lumière est absorbée par les résonances environnantes. C'est parfaitement normal ici.
— Vous avez une définition très personnelle de la normalité, dit Kaelren en considérant les flammes violettes avec méfiance.
— C'est ce qui fait notre charme.
— Je ne suis pas certaine que ce soit le mot.
— Tu me brises le cœur.
— Il faudrait déjà que tu en aies un.
Kelvar toussote pour dissimuler un rire, et Vaelran se tourne vers lui.
— Toi aussi ?
— Je n'ai rien dit, Mentor.
— Décidément. Aucune loyauté.
La chaleur du foyer gagne progressivement les banquettes. Yhessa ferme les yeux, ses épaules se détendent enfin ; Nerion s'installe près de Lynara, Eshan reprend son inspection des runes avec une concentration renouvelée. Kaelis termine ses soins.
— Voilà, murmure-t-elle à Lynara. Ce sera plus confortable pendant quelque temps.
— Merci, dit Lynara en inclinant légèrement la tête.
— Ne force pas trop.
— Je vais essayer.
Leurs regards se croisent. Kaelis sait que cette réponse n'est pas une promesse, mais elle n'insiste pas.
Lynara observe les flammes violettes, dont le mouvement lent et presque silencieux semble retenir son attention.
— C'est étrange, murmure-t-elle en tendant les mains vers le foyer. Cette chaleur… On dirait qu'elle vient de partout à la fois.
— C'est probablement dû à la diffusion de l'Essence thermique dans les structures minérales environnantes, intervient Eshan. Les murs redistribuent…
— Eshan, je t'en supplie, gémit Kaelren. Laisse-nous juste profiter du feu.
Il referme la bouche. Lynara laisse échapper un souffle qui ressemble à un rire, et cette fois Kaelis sourit franchement.
Vaelran, toujours près de l'entrée, observe la scène. Pendant quelques instants, la salle d'armes retrouve quelque chose de familier : des disciples qui se chamaillent, un feu qui brûle dans l'âtre, des voix qui résonnent sous les voûtes, et au milieu d'eux Lynara qui recommence à participer, timidement, à ce qui l'entoure. Il le remarque, et détourne les yeux : sa colère contre elle n'a pas fondu avec la chaleur du foyer, et les questions qui l'attendent aux Archives ne lui laissent de toute façon guère le loisir de s'attendrir.
— Je vous laisse.
— Vaelran, dit Kaelis en relevant les yeux. Ne reste pas trop longtemps en bas.
— Je vais essayer.
— Ce n'est pas une promesse.
— Tu deviens difficile à satisfaire.
— J'ai de bonnes raisons.
Il lui adresse un sourire bref et tourne les talons. Lynara suit son départ du regard et garde les yeux sur l'entrée quelques secondes après qu'il a disparu, ce que Nerion remarque.
— Vous voulez quelque chose ?
— Pas pour le moment, répond-elle en secouant doucement la tête.
Il acquiesce et retourne auprès d'Eshan. Lynara demeure silencieuse, ses doigts se refermant lentement sur le bord de la banquette, puis elle relève les yeux vers Kaelis.
— Tu crois qu'il trouvera quelque chose ?
La Mentore d'Aegis considère la porte.
— Je l'espère.
— Moi aussi.
Lynara baisse les yeux vers ses mains, qui tremblent encore légèrement. Elle les observe sans chercher à dissimuler ce tremblement, puis les pose à plat sur ses genoux, et sa respiration se régularise. Au-delà de la salle d'armes, quelque part dans les profondeurs de la Forge, Vaelran descend vers les Archives.
La suite samedi entre 20h30 et 22h...