VIRELLIA - livre 3

Chapitre 6 : Les Archives Interdites

4144 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/10/2026 19:28

Au bas de l'escalier dérobé, le silence de l'Académie change de nature. Ce n'est plus la stagnation lourde de la salle d'armes mais une absence complète de vibration, comme si la pierre elle-même retenait son souffle. Vaelran avance seul, la main droite posée sur la sacoche où son Bréviaire blanc reste muet, tandis que ses yeux verts s'habituent à la pénombre des sous-sols.


Les Archives de la Forge des Ombres s'étendent devant lui, un labyrinthe de colonnes de basalte et d'alcôves creusées à même la roche. D'ordinaire, il s'arrête dans les premières sections, là où sont rangés les traités de manipulation des flux et les chroniques de l'école. Aujourd'hui, il s'enfonce plus loin, dépasse les rayons familiers et s'aventure dans des secteurs qu'il n'a jamais pris le temps d'explorer, où la poussière s'accumule sur de vieux parchemins que personne ne semble avoir touchés depuis des décennies.


Au détour d'un couloir particulièrement sombre, là où la roche brute reprend le dessus sur la pierre taillée, un détail attire son regard : les lignes de force du basalte se tordent autour d'une démarcation presque invisible. Une porte dérobée, parfaitement fondue dans la masse. Vaelran s'approche, un léger sourire cynique aux lèvres. Au centre du panneau, une minuscule alvéole géométrique attend sa clé. Il glisse les doigts sous sa tunique et en sort son médaillon de la Triade, lourd symbole de son statut. Dès que le métal touche l'alvéole, un déclic sourd résonne dans les parois, et la roche glisse dans un grondement feutré, libérant une odeur de renfermé, de vieux cuir et d'encre alchimique.


Ce lieu n'était pas destiné aux simples Mentors : c'était un sanctuaire réservé à la plus haute hiérarchie de l'Ombre, accessible seulement à ceux qui détenaient les clés de voûte de l'école. Vaelran y pénètre, et son regard tombe aussitôt sur la table de travail centrale, couverte d'instruments de mesure alchimique, de fioles au dépôt desséché et, surtout, de piles d'ouvrages reliés en peau sombre. Aziris a travaillé ici. Il a laissé ces documents, plus ou moins volontairement, comme les pièces d'un puzzle qu'il savait que son ancien disciple finirait par assembler.

Le cœur de Vaelran bat plus vite. Il tend la main vers le premier ouvrage de la pile, dont la couverture de cuir est gravée de symboles géométriques complexes, et n'a pas le temps d'en soulever la première page : des pas légers, traînants, retentissent derrière lui.


La porte dérobée est restée ouverte, et dans l'encadrement de pierre se découpe une petite silhouette. Lynara. La Mentore d'Ethea n'est plus la femme prostrée de la salle d'armes ; ses mouvements sont encore raides, mais ses yeux le fixent avec une lucidité soudaine, presque désespérée. Elle est descendue seule dans les profondeurs des archives, poussée par une urgence que le froid ne parvient plus à engourdir.


Vaelran retire lentement sa main de l'ouvrage et se redresse. Lynara fait un pas de plus dans la pièce, sa silhouette se détachant à peine sur la pierre noire. Le silence qui s'installe entre eux n'a rien à voir avec celui de l'Académie : il est chargé de sept années de non-dits, d'évitements et de rancœur durcie. Elle croise son regard, et ses lèvres tremblent un instant avant qu'elle ne retrouve sa voix.


— Il faut qu'on parle, Vaelran. On ne peut pas continuer à faire semblant au milieu de ce chaos.


Il ne bouge pas. Sa main, qui survolait les ouvrages d'Aziris, se glisse lentement dans sa poche, et à l'évocation de ce passé partagé son visage se fige. Le masque de clown détaché qu'il arbore pour agacer tout le monde ou esquiver les tensions s'effondre, mais ce n'est pas la tristesse qui apparaît derrière : c'est un mur de glace. Ses épaules se tendent, il se campe dans une posture de défense absolue.


— Ce n'est ni le lieu ni le moment, Lynara, répond-il d'une voix monocorde, plus basse et plus tranchante qu'à l'accoutumée. Nous avons une Triade à reconstruire, des disciples à sauver, un monstre et une apocalypse à arrêter, et des gens à garder en vie là-haut. Le reste n'a aucune importance.


— Ça en a pour moi ! lâche-t-elle, la voix brisée par l'effort pour ne pas crier. Sept ans qu'on se croise dans les couloirs du Temple comme des étrangers, sept ans que je te jette mon mépris au visage dès que j'en ai l'occasion. Mais aujourd'hui, après ce qui s'est passé à la capitale, après avoir vu ce dont Aziris est capable, je commence à comprendre.


Elle avance encore, les mains jointes contre sa poitrine comme pour contenir une douleur qui menace de la submerger de nouveau.


— Je t'ai accusé, Vaelran. Je t'ai rendu responsable de sa mort parce que c'était plus facile de te haïr que d'accepter qu'elle soit partie. C'était la douleur qui parlait, la colère de l'avoir perdue, de voir sa place vide, de te voir revenir vivant quand elle ne l'était pas. Mais je sais que tu l'aimais. Je sais que tu n'aurais jamais…


Elle s'interrompt, ses yeux bleus brillants, qui implorent une réaction, une fissure dans l'armure qu'il vient de revêtir. Vaelran détourne le regard vers un point invisible de la table d'Aziris, la mâchoire si serrée qu'un muscle tressaute le long de sa joue. Il refuse de céder à la brèche qu'elle ouvre : évoquer Adara, c'est remuer des cendres que même sa maîtrise de l'Ombre ne suffit pas à contenir.


— Tu te trompes d'ennemi, Lynara, et tu te trompes d'époque, murmure-t-il d'un ton glacial. Ce qui est fait est fait. Ta culpabilité ou tes excuses ne changeront rien à ce qui dort sous la terre.


— Ne me rejette pas comme ça ! lance-t-elle, la voix montant d'une octave et brisant l'immobilité de la pièce.


Des larmes de frustration et de fatigue brillent enfin au coin de ses yeux, traçant des sillons clairs sur son visage marqué par la suie. Elle n'a plus la force de tenir le décorum des Mentors ; elle est à vif.


— J'ai le droit de savoir ! C'était ma petite sœur ! Pendant sept ans, je me suis murée dans ma haine, persuadée que tu l'avais abandonnée, que tu avais fait un choix tactique lâche. Je n'ai jamais cherché à savoir ce qui s'était réellement passé pendant cette satanée mission, je n'ai jamais voulu entendre ta version. Mais aujourd'hui, je te le demande : qu'est-il arrivé à ma sœur dans ces ruines ? Regarde-moi en face et dis-le-moi !


À la mention directe de la mission, l'atmosphère de la pièce bascule. La glace de Vaelran ne fond pas, elle se fissure sous la pression d'une rage sourde. Il pivote d'un coup sec et la surplombe de toute sa taille, ses yeux d'ordinaire moqueurs brillant d'une lueur presque sauvage, les poings crispés jusqu'à en blanchir les articulations. Sa voix perd toute légèreté pour devenir un grondement chargé de reproches accumulés.


— Tu veux savoir ce qui s'est passé, Lynara ? siffle-t-il en faisant un pas menaçant vers elle. Toi ? La sainte Mentore, qui a préféré me condamner sans preuve plutôt que de regarder la réalité en face ? Tu as passé sept ans à me traiter comme un moins que rien parce que ça arrangeait ta petite conscience !


Il pointe un doigt rageur vers la table d'Aziris, le corps tendu comme un arc.


— Tu n'as jamais demandé, parce que la vérité est trop lourde pour tes épaules. Tu crois que c'était un choix tactique ? Tu crois que je l'ai laissée derrière moi pour sauver ma peau, c'est ça ?!


Il lâche un rire sardonique, un son sans la moindre joie qui résonne douloureusement contre le basalte, les traits déformés par une rancœur trop longtemps contenue. Les larmes de Lynara débordent pour de bon, mais son regard reste ancré dans le sien, refusant de reculer devant la fureur qui émane de lui. Ses reproches la frappent de plein fouet et, au lieu de la faire taire, ils confirment ce qu'elle redoutait le plus.


— Oui ! crie-t-elle, la voix brisée, en avançant elle aussi d'un pas. C'est exactement pour ça que je n'ai rien demandé ! Parce que ta putain de désinvolture me rendait folle, Vaelran !


Elle pointe un doigt tremblant vers son torse, là où bat ce cœur qu'il s'efforce de faire passer pour de la pierre.


— Tu te baladais dans les couloirs du Temple ou au Palais avec ton petit sourire arrogant, à faire le troll avec tout le monde, à traiter chaque drame comme une vaste plaisanterie ! J'étais persuadée qu'il n'y avait rien sous ton masque, que tu n'en avais strictement rien à faire d'elle, de sa mort, de notre vie ! Comment voulais-tu que je vienne te parler alors que tu agissais comme si son sacrifice n'était qu'un détail technique ?


Le souffle court, elle plonge ses yeux embués dans les siens, y cherchant l'homme qu'elle a connu avant le drame.


— Est-ce que toute cette insupportable légèreté, c'était juste pour cacher tes propres blessures ? Dis-le-moi, Vaelran. Est-ce que tu as joué la comédie pendant sept ans pour ne pas crever de douleur, toi aussi ?


La question tombe comme un couperet au milieu des Archives Interdites. La rage de Vaelran se fige net. Ses lèvres s'entrouvrent pour lancer une autre flèche, mais le reproche meurt dans sa gorge. Pour la première fois depuis qu'ils ont franchi les portes de l'Académie, il reste sans voix, acculé par la vérité brute que Lynara vient de jeter entre eux. Il baisse lentement sa main tendue, ses phalanges se desserrant une à une, tandis que les accusations de la Mentore résonnent contre les murs en désignant ce qu'il a passé sept ans à fuir.


— C'était donc ça, pour toi ? murmure Lynara, sa voix retombant dans un souffle chargé de reproches. Une simple comédie ?


Elle n'invente rien, et ils le savent tous les deux. Depuis ce jour maudit, Lynara avait toujours été la cible préférée de Vaelran. Dès qu'il la croisait dans les galeries du Temple ou à la table des Mentors, il ne ratait jamais l'occasion de la chercher, de la provoquer, de lancer une vanne bien sentie ou un sourire ironique pour la faire monter sur ses grands chevaux, et elle enrageait à chaque fois, persuadée qu'il agissait par pure cruauté ou par un détachement cynique. Vaelran ne cherche pas à le nier.


Il détourne les yeux vers la couverture de cuir du livre d'Aziris. Son visage se vide de fureur et laisse place à une lassitude immense, comme vieille de mille ans.


— Si je m'étais arrêté de rire, Lynara…, commence-t-il, sa voix perdant toute sa superbe, basse et enrouée.


Il s'interrompt, refusant d'achever, mais son regard vert, qui revient se poser sur elle, trahit tout ce qu'il essaie de taire : si le masque était tombé, il n'y aurait plus eu de Mentor de l'Ombre pour guider les disciples, seulement des ruines. Il recule d'un pas, ses jambes heurtent le bord d'une lourde chaise de bois, et la force semble le quitter d'un coup. Dans un soupir presque d'abandon, il se laisse tomber sur le siège, les coudes sur les genoux, les doigts croisés, la tête basse, ses cheveux argentés retombant presque devant ses yeux. Le silence des Archives l'enveloppe de nouveau, et il n'a plus l'énergie de le repousser.


— Si je m'étais arrêté de rire, Lynara… je serais devenu fou, lâche-t-il enfin dans un murmure enroué.


Il lève lentement vers elle des yeux dépouillés de tout cynisme.


— Elle me manque. Chaque jour... Plus que tu ne pourras jamais l'imaginer.


Le prénom d'Adara flotte enfin entre eux, brisant la malédiction de ces sept années de mutisme. Lynara se fige, le souffle court, ses larmes suspendues à ses cils devant cette vulnérabilité qu'elle n'avait jamais vue chez lui.


— On en avait marre, Lynara, continue Vaelran, le regard perdu sur les dalles sombres. On avait vingt-trois ans, et on en avait marre de ce monde, des mentors calculateurs, de la Triade, de ces missions suicides, de voir des gens mourir autour de nous pour des secrets politiques. On avait un projet, elle et moi, on s'était mis d'accord : juste après cette satanée mission, on devait s'enfuir. Tout plaquer, partir loin de Virellia, changer de continent, changer de nom, et reconstruire quelque chose de propre. Quelque chose qui nous appartienne.

Il lâche un rire amer en secouant la tête, ses doigts se crispant sur ses genoux.


— Le destin a un sens de l'humour particulièrement tordu. Elle est restée là-bas, et moi je me suis retrouvé coincé ici, à jouer le prof cynique auprès de gamins qu'on envoie au casse-pipe, en supportant ton regard plein de haine à chaque réunion de la Triade. Alors oui, je t'ai vannée, je t'ai cherchée. Parce que ton animosité, c'était le seul morceau d'Adara qu'il me restait à portée de main… et peut-être le seul semblant de famille.


Lynara reste immobile, terrassée. Ce qu'elle prenait pour de la cruauté n'était que le deuil d'un homme qui avait perdu son avenir en même temps que la femme qu'il aimait.

Vaelran plonge la main dans sa cape. Ses doigts se referment sur un objet glissé dans une doublure, là où même le Bréviaire ne pouvait pas le détecter, et lorsqu'il le sort, il tient une petite sphère de verre noirci, gravée de lignes géométriques si fines qu'elles semblent bouger sous la lumière. Sa Sphère des Souvenirs : un artefact interdit, une hérésie alchimique qu'il a construite de ses propres mains, une magie clandestine, subtile et dangereuse, que lui avait enseignée autrefois son ancien Mentor.


Lynara écarquille les yeux, reconnaissant aussitôt la nature de l'objet, et ses lèvres s'entrouvrent pour poser une question, formuler une mise en garde sur les risques d'une telle possession. D'un geste sec, Vaelran lui coupe la parole avant qu'elle ne la prononce.


— Garde tes questions pour plus tard, tranche-t-il d'une voix qui a retrouvé sa fermeté. C'est interdit, je le sais, tu le sais. Mais c'est le seul moyen. Cet artefact va te montrer ce qui s'est réellement passé durant cette mission. Tu vas voir la vérité brute.

Il pose la sphère sur la table de basalte, à côté des notes d'Aziris. La pierre s'illumine doucement, prête à libérer les fantômes d'il y a sept ans.

Le souvenir se projette.


L'air des ruines de la cathédrale d'Eben sent la pierre humide et la cendre froide. À l'avant, Vaelran laisse ses ombres s'étirer le long des piliers brisés pour sonder l'obscurité, et juste derrière lui, la main d'Adara trouve la sienne. Elle lui arrive à peine à l'épaule, fine jusque dans les poignets, et ses très longs cheveux roux, qu'elle a noués pour la mission, accrochent la moindre lueur comme des braises. Un mince filet de flammes danse entre ses doigts, assez chaud pour chasser un peu le froid de ce tombeau, et elle lève vers lui ses grands yeux verts, son visage doux, avec ce sourire de gamine qui ne l'a pas quittée depuis qu'ils ont pris leur décision : ils n'ont que vingt-trois ans, et l'avenir qu'ils se sont promis tient en une seule mission.


« Plus que cette mission, souffle-t-elle, et après on disparaît. Tu n'as pas oublié ta promesse ? »


Il serre ses doigts sans répondre. Il ne sait pas encore que c'est la dernière fois qu'elle sourit ainsi.


« Restez sur vos gardes, murmure Malachie, le vieil exorciste d'Aegis, en ajustant son chapelet de cristal. La corruption ici est ancienne. Mon flux purificateur a du mal à percer la chape qui pèse sur ce lieu. »


Soudain, le sol se met à vibrer, à la cadence lente d'un cœur. L'obscurité semble se détacher des murs, devenir solide, agressive. Avant que Vaelran n'ait pu ordonner le repli, une masse de vrilles d'encre noire jaillit des dalles sous les pieds de Malachie. Le vieil homme n'a pas le temps de prononcer la moindre incantation : les filaments l'enroulent, étouffent son cri, plient ses membres comme ceux d'un pantin et l'aspirent dans une faille qui se referme avec un claquement humide. Son chapelet d'argent roule sur les pierres, tinte une fois, deux fois, puis plus rien.


« Malachie ! » hurle Adara.


Une silhouette colossale, faite de haine et de vide, émerge des décombres du chœur.


« Vaelran, dégage le passage ! » crie-t-elle en projetant une immense vague de feu vers l'entité.


Vaelran lance ses propres ombres pour lier la créature et la paralyser. Au fond du chœur, l'air se creuse alors comme sous la pression de doigts invisibles, mais il ne le remarque pas, il n'en a pas le temps. Le fléau se nourrit de son assaut, absorbe son pouvoir pour grandir, et les ombres de Vaelran, qui l'ont toujours suivi comme des chiens fidèles, se retournent d'un seul mouvement, s'enroulent autour de ses poignets et de sa gorge, le plaquent au sol et brisent ses barrières psychiques. Paralysé par sa propre magie, il ne peut plus bouger un cil. Il ne peut que regarder.


« Vaelran ! »


Adara fait volte-face et se jette entre la créature et lui. Elle plonge les mains dans les liens d'ombre qui l'entravent et les consume à pleines paumes, sans reculer devant la brûlure que sa propre flamme lui rend, jusqu'à ce que ses doigts noircissent et que la peau cloque. Elle y parvient, mais ce geste lui coûte sa vigilance. Dans son dos, la créature projette un épieu de roche noire et de pure corruption, qui lui traverse la poitrine de part en part.

Adara baisse les yeux vers la pointe qui dépasse de sa poitrine, avec une surprise presque enfantine, celle d'une fille de vingt-trois ans qui n'a pas fini de commencer sa vie. Puis ses genoux cèdent.


Libéré mais vidé, Vaelran tente de se relever, retombe, rampe. Ses ombres ne lui répondent plus. Adara rampe aussi, laissant derrière elle une traînée sombre sur les dalles, un coude après l'autre, et le sang, d'un rouge trop vif dans cette pénombre, les éclabousse déjà quand leurs doigts se rejoignent enfin. Elle pose sa main brûlée sur sa joue, et la douceur de ce geste est plus insoutenable que tous les cris. Ses longs cheveux roux, dénoués dans la chute, traînent dans le sang, et ses grands yeux verts, restés si doux, le cherchent sans plus parvenir à le trouver.


« Pars… murmure-t-elle, un filet rouge au coin des lèvres. Vis. Dis à Lynara que… »


La flamme vacille entre ses doigts, puis s'éteint avec son souffle, ses grands yeux verts restant ouverts sur lui. La phrase reste en suspens, et elle ne sera jamais achevée.


Autour d'eux, la créature ne bouge plus. Elle n'a pas touché à Vaelran, ne l'a même pas regardé. Du corps d'Adara s'élève un mince fil de lumière pâle, comme un dernier souffle qui refuserait de s'éteindre, qui glisse sur les dalles et serpente jusqu'à la faille du chœur, où il disparaît, et les vrilles d'encre se retirent à sa suite, dociles, comme rappelées par une main. Vaelran, le visage contre la pierre, la main inerte d'Adara dans la sienne, ne voit rien.


---


Le Mentor attrape la sphère et coupe le souvenir, la main tremblante.

Le silence qui retombe sur les Archives Interdites est plus lourd que la vision, et l'odeur de cendre froide semble flotter encore dans la pénombre. Lynara est tombée à genoux, les mains plaquées contre sa bouche, mais le cri qu'elle a poussé résonne toujours contre les murs et ses épaules sont secouées de sanglots comme celles d'une enfant. Pendant sept ans, elle avait imaginé une trahison, un abandon lâche, une décision froide. La réalité est infiniment pire : Malachie balayé en une seconde, Vaelran paralysé, et Adara morte pour l'avoir choisi, lui, plutôt que de se défendre.


— Elle a dit mon nom, souffle-t-elle entre ses doigts. Elle voulait me dire quelque chose, et je…


Ses mots se brisent. Vaelran ne détourne pas les yeux.


— Je sais. Pendant sept ans, j'ai essayé de deviner la fin de cette phrase.


Il serre la sphère, ses phalanges blanchissant sous l'effort pour contenir le tremblement de ses mains.


— Elle n'a pas été abandonnée, murmure-t-il, la voix réduite à un fil brisé qu'il arrache à sa gorge. Elle est morte en me protégeant. Et je n'ai rien pu faire. Rien.


Lynara laisse retomber ses bras, les larmes coulant librement sur ses joues. Sa haine s'est évaporée, remplacée par un vertige immense : elle mesure enfin le poids de la comédie qu'il s'infligeait chaque jour, et la cruauté de ses propres reproches durant toutes ces années.


— Vaelran…, commence-t-elle d'une voix tremblante de détresse. Je ne savais pas.


Il ferme les yeux une seconde et inspire profondément pour reconquérir sa voix et sa posture.


— Maintenant, tu sais, dit-il simplement, sa voix retrouvant une part de sa froideur clinique.


Il se retourne vers la table de basalte pour y poser la sphère, à côté des notes d'Aziris, et l'odeur d'encre alchimique qui flotte dans la pièce lui serre soudain la gorge. Sa main s'arrête en l'air. Quelque chose, dans le souvenir, vient de lui revenir : il l'a revu mille fois, toujours depuis le sol, la face contre la pierre, et jamais avec les yeux de celui qui a depuis affronté Aziris sur une montagne.


— Attends, murmure-t-il.


— Quoi ? demande Lynara en levant la tête.


Il rouvre la sphère, fait défiler le souvenir à rebours et s'arrête sur l'instant précis où ses ombres se retournent. Au fond du chœur, l'air se creuse comme sous la pression de doigts invisibles.


— Regarde, dit-il d'une voix blanche. Là. Il enfonçait les doigts dans l'air comme dans de la chair, sur la montagne, quand il a pris mes doubles, et mes ombres lui obéissaient. « Elles viennent toutes de moi », m'a-t-il dit. Je croyais qu'il se vantait.


Il fait avancer l'image jusqu'aux vrilles qui se retirent, dociles, à la suite du fil de lumière.


— Et ça, c'est son encre. Le fléau d'Eben n'a même pas essayé de me tuer, Lynara. Ce n'était pas une créature, c'était un outil.


— Lui, souffle Lynara.


Vaelran garde les yeux sur la sphère, où le fil de lumière pâle glisse de nouveau vers la faille.


— Il était à Eben. Il regardait. Et Malachie… on n'a jamais retrouvé son corps.


Pendant sept ans, il s'est haï pour une défaillance de sa propre magie, pour des ombres qui l'avaient trahi. Elles n'avaient fait qu'obéir à une main plus ancienne que la sienne. Il n'y a aucun soulagement dans cette découverte, seulement une rage froide qui descend lentement dans ses doigts.


Lynara se relève, essuie ses joues d'un revers de manche, et sa douleur change de forme, elle aussi : c'est une haine enfin tournée vers quelqu'un qui la mérite. Elle cherche son regard, cherche sur son visage ce qui reste de l'homme qui vient de lui livrer sept ans de silence, mais Vaelran a déjà glissé la sphère dans sa cape. Quand il se retourne, ses traits sont redevenus lisses, sa mâchoire fermée, ses yeux verts d'une froideur de givre ; il ne lui accorde qu'un bref coup d'œil avant de revenir à la table, et ses doigts, qui ne tremblent plus, reprennent le premier ouvrage de la pile comme si la porte qu'il vient d'entrouvrir n'avait jamais existé.


Dans la pièce même où son ancien Mentor travaillait en cachette, entre les fioles et les livres reliés de peau sombre, les fantômes du passé viennent de trouver un nom. Lynara fixe longtemps le Mentor de l'Ombre. Lui n'a pas relevé les yeux.




La suite samedi entre 18h30 et 21h30...

Laisser un commentaire ?