VIRELLIA - livre 3
L'Envers — Temple inversé, archives
La traînée de fluide sombre et visqueux laissée par le gardien s'étire sur les dalles comme une veine ouverte, serpentant entre les alignements géométriques de cristal. À mesure que Seyla, Talyor et Ilharan s'y enfoncent, la lumière s'altère : le grésillement violet des plaques d'harmonie décline lentement, cédant la place à une pénombre lourde, presque étouffante, où l'air prend le goût âcre du papier brûlé et de la cendre froide.
Ici, les étagères de pierre inversées ne portent plus de stèles sonores. Elles soutiennent d'imposants codex reliés en cuir de chimère, des tablettes d'ardoise gravées et des rouleaux de parchemin faits d'une peau grise, sèche et cassante, qui semble prête à s'effriter au moindre souffle.
— On change de section…, murmure Talyor en remboîtant le pas à Seyla, ses yeux balayant nerveusement les ombres hautes. On dirait que le bibliothécaire sans yeux n'alignait pas uniquement des chansons.
— C'est la section des retranscriptions, intervient Ilharan d'une voix traînante.
Il marche les mains croisées derrière le dos, la tête penchée pour observer les tranches roussies des volumes.
— C'est poétique, d'une certaine façon. Quand une fréquence devient trop lourde ou trop sale pour rester dans un cristal, Aziris la force à s'incarner. L'écrit vient pétrifier le son, comme un cri qu'on couche dans la pierre. Je me demande si on tape fort dessus, est-ce que ça résonne encore ?
Talyor lui jette un regard las, se frottant la nuque.
— Par pitié, Ilharan, garde tes théories de pétrification pour plus tard…
Seyla s'arrête net devant une large table de lecture en schiste sombre qui trône au milieu de l'allée. Un grimoire colossal y repose, ouvert à mi-page, et les caractères tracés sur le parchemin ne ressemblent en rien à ce qu'on leur montre à la Forge : ce sont des lignes de runes oscillantes, taillées à angles nets, encadrées de schémas géométriques totalement absurdes pour son esprit.
— Je n'ai jamais vu cette écriture, souffle-t-elle en approchant son visage de la page, sans oser y poser les doigts. Les structures ressemblent un peu aux schémas de la Forge, mais la logique est complètement tordue. Ça n'a aucun sens.
— Regarde là, dit Talyor en se penchant au-dessus de son épaule, son souffle court trahissant sa tension. Il y a des annotations en marge. Cette écriture fine, serrée, presque frénétique… C'est la même qu'on trouvait sur les schémas d'Aziris sous le Temple.
Ilharan s'approche à son tour, glissant sa tête entre eux deux avec un sourire serein, totalement étranger à la menace.
— Il traduit, explique-t-il d'une voix détachée. Aziris essaie de comprendre ce que la dame dans le mur essaie de dire. Mais c'est dur de traduire quelqu'un qui ne chante pas dans la même tonalité. Oh, il gribouille beaucoup, commente-t-il gentiment, le nez presque collé à la page. Il met des petits traits rouges partout. C'est comme ça qu'on sait qu'un adulte est en colère. Il dessine des cages et il met des nombres à côté.
— Ce ne sont pas des gribouillages, Ilharan, s'agace Seyla, ses yeux vairons parcourant les colonnes de chiffres. Regarde les dates. C'est un suivi méthodique, année par année, siècle par siècle, depuis la chute de la Triade primitive. Il répertorie la dégradation de quelque chose depuis des siècles.
— Il ne cherche même pas à briser la cage de force, comprend soudain Talyor, la voix étranglée. Il étudie l'usure de la porte. Il attend juste le moment exact où le verrou va céder de lui-même pour être là avec son sceau à la main.
— Un calendrier de fin du monde avec des notes de bas de page, résume Ilharan en approuvant du chef, presque admiratif. C'est très propre. Très ordonné. Moi, quand j'essaie de compter le temps, les chiffres finissent toujours par changer de couleur et je dois recommencer.
Seyla ferme le grimoire d'un geste sec, faisant voler un nuage de poussière grise.
— Aziris n'a rien laissé au hasard. Si on veut comprendre ce qu'il prépare avec le sang des Fasir et le masque de Nilwen, c'est dans ces archives qu'il faut…
Un bruit incongru brise sa phrase. Ce n'est ni le grattage d'ongles du gardien aveugle, ni le sifflement de l'électricité statique, mais un frottement précipité d'étoffe contre la pierre, suivi d'un cliquetis métallique, le bruit très distinct d'un outil de mesure qui glisse et percute la dalle. Seyla pivote d'un bloc, sa main se verrouillant sur le manche de sa dague, déjà prête à frapper avant même d'avoir identifié la menace : chez elle, le réflexe précède toujours la question. Talyor se tend, une étincelle défensive traversant ses yeux bleus ternis. Seul Ilharan conserve sa posture détendue, penchant la tête vers l'origine du bruit comme un chat curieux qui vient d'entendre un jouet nouveau.
Au coin de l'allée des codex, à demi masquée derrière une pile d'épais traités d'alchimie, une silhouette s'est figée. Ce n'est pas une brute décharnée, ni le bibliothécaire mutilé, mais un Fléau d'une jeunesse frappante, qui semble avoir leur âge. Sa peau d'un gris cendré est lisse, dépourvue des balafres et des pustules qui défigurent ses congénères, et ses yeux d'or sans pupille brillent d'une intelligence vive, désordonnée, totalement exempte de la haine sanguinaire propre aux monstres de l'Envers. Chétif, plus petit qu'eux sans rien d'un enfant, il porte un surcot de scribe en toile brute, beaucoup trop grand pour sa carrure, dont les nombreuses poches débordent de stylets, de grattoirs en os, de fioles vides et de plumes de fer.
Pris sur le fait, il laisse échapper un hoquet de panique et, dans sa précipitation pour reculer, fait basculer un compas d'alchimiste en laiton qui tinte lourdement sur la pierre.
— Je… Je ne détruisais pas les rouleaux ! s'empresse-t-il de lancer d'une voix muée, légèrement éraillée par la nervosité. J'annotais juste la marge ! Les marges sont faites pour ça ! C'est de l'espace inutilisé !
Talyor reste pétrifié, le regard oscillant entre les outils de scribe et le visage du monstre.
— C'est… c'est quoi, ça ? murmure-t-il, déstabilisé par l'absence totale de menace. Parce que j'ai beau chercher, rien dans mon entraînement ne prévoyait de tomber sur un monstre qui s'excuse.
— On dirait un dictionnaire qui a poussé sur de la moisissure, observe Ilharan avec une douceur ravie, penchant la tête de l'autre côté. Regardez, il a de l'encre jusque sur les coudes. C'est charmant. Tu écris des histoires de fantômes ?
Le jeune Fléau baisse les yeux vers ses avant-bras, comme s'il découvrait seulement leur état.
— Non. Enfin… pas volontairement.
Talyor tourne lentement la tête vers Ilharan.
— Pourquoi est-ce que je savais qu'il allait te répondre sérieusement ?
— Parce qu'il est poli.
— Ilharan.
— Quoi ?
— Ne bouge pas, ordonne Seyla en faisant un pas en avant, sa dague à demi sortie de son fourreau. Qui es-tu ? Qu'est-ce que tu fabriques ici ?
Le Fléau recule d'un demi-pas, culbutant presque une pile instable de parchemins. À la vue de l'acier, ses mains griffues, tachées d'encre noire jusqu'aux poignets, se lèvent d'un coup en signe de reddition, les paumes ouvertes.
— Ne frappez pas ! Ne réaccordez rien ! souffle-t-il, les yeux écarquillés. Je n'obéis pas au Maître des clés ! Je ne suis pas une sentinelle ! Je voulais juste… je voulais juste comprendre ce que vous disiez sur les résonances de la Forge !
— Tu nous espionnais, traduit Seyla.
— J'écoutais.
— Caché derrière une étagère.
— C'est beaucoup plus facile pour écouter.
Seyla plisse les yeux.
— Ce n'était pas une question.
Le Fléau referme aussitôt la bouche, et Ilharan laisse échapper un petit bruit amusé.
— Je l'aime bien.
— Tu aimes tout ce qui risque de nous tuer tant que ça fait quelque chose d'intéressant avant, réplique Talyor.
— C'est faux. J'aime aussi certaines plantes.
Seyla leur adresse un regard assassin qui suffit à interrompre l'échange, puis reporte son attention sur le Fléau.
— Les résonances de la Forge, répète-t-elle lentement. Comment sais-tu qu'on en parlait ?
Il cligne des yeux, visiblement décontenancé d'avoir à répondre à une question aussi simple au milieu de sa terreur.
— Je… j'écoute, bredouille-t-il en resserrant ses bras maigres contre son torse. C'est mon travail. J'écoute et je note. Je ne suis pas censé parler aux… aux visiteurs. Mais vous n'êtes pas des visiteurs, n'est-ce pas ?
Seyla ne répond pas. Son regard descend vers le compas tombé sur les dalles, où court une graduation minuscule sur chacune des branches : pas des unités de longueur, mais des séries de signes qu'elle reconnaît pour en avoir aperçu des variantes sur les plaques d'harmonie.
— Tu mesures quoi avec ça ?
Le changement est immédiat : pendant une fraction de seconde, la peur disparaît du visage du jeune Fléau.
— Les écarts.
— Quels écarts ?
— Entre ce qui est écrit et ce qui devrait l'être.
Seyla fronce les sourcils. Il baisse prudemment une main, puis désigne le grimoire qu'elle vient de refermer.
— Les retranscriptions vieillissent mal. Pas le support. Le sens. Une fréquence retranscrite n'est jamais parfaitement stable. Certains signes se déplacent de quelques degrés au fil des cycles, d'autres changent de valeur quand la Reine chante trop fort. Alors il faut comparer les versions, mesurer les déformations et corriger les marges avant que quelqu'un lise une chose qui n'a jamais été dite.
Il s'interrompt brutalement, conscient d'avoir parlé beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu. Talyor fixe le compas.
— Tu fais ça tout seul ?
— Non. Enfin… si.
— C'est-à-dire ?
Le Fléau grimace.
— On est plusieurs à recopier. Mais ils recopient mal, ajoute-t-il en se penchant comme pour leur confier un secret. Ils ne vérifient même pas les variantes.
Talyor ouvre la bouche, la referme, puis se contente d'un sobre « D'accord ». Ilharan, lui, paraît sincèrement impressionné.
— C'est grave ?
— Évidemment que c'est grave ! Si un copiste confond une inflexion descendante avec une rupture de cycle, toute la phrase change ! Une fois, quelqu'un a retranscrit « maintenir la jointure » par « ouvrir la jointure ». Ce n'est pas du tout pareil !
Il a répondu avec une telle indignation qu'il en oublie momentanément la dague de Seyla.
— Effectivement, concède Talyor.
— J'ai dû corriger vingt-sept copies.
— Vingt-sept ?
— Vingt-neuf, rectifie aussitôt le Fléau. Deux étaient déjà rangées. Ça m'a pris six jours.
— Tu devais être très en colère, dit Ilharan.
— J'étais furieux.
Son expression reste pourtant si parfaitement sérieuse que Talyor doit détourner le regard pour masquer le mouvement de ses lèvres. Seyla, elle, ne sourit pas, parce qu'elle vient de comprendre autre chose.
— Alors tu sais lire ça.
Elle pose deux doigts sur la couverture du grimoire. Le Fléau regarde le livre, puis Seyla, puis de nouveau le livre, la gorge soudain contractée.
— Un peu.
— Tu viens de m'expliquer comment une inflexion change le sens d'une retranscription vieille de plusieurs siècles, et tu veux me faire croire que tu sais lire « un peu » ?
Il baisse les yeux.
— Je sais lire beaucoup.
Cette fois, même Talyor laisse échapper un souffle amusé. Seyla rengaine enfin sa dague, pas complètement, juste assez pour que la lame cesse de pointer directement vers lui.
— Montre-moi ce qu'on n'a pas compris.
Elle rouvre le grimoire et le fait pivoter dans sa direction. Le jeune être fixe les pages avec une avidité évidente, mais reste à distance.
— Je n'ai pas le droit de toucher celui-là.
— Tu écrivais dedans il y a trente secondes.
— Dans la marge.
— Et ça change quoi ?
Il semble sincèrement scandalisé.
— Tout.
— Elle manque parfois de respect aux règles importantes, approuve gravement Ilharan.
— Je vais finir par te laisser ici, prévient Seyla.
— Avec lui ? dit Ilharan en désignant le Fléau. Ça me va.
Talyor se masse les tempes, tandis que le scribe les regarde successivement comme s'il tentait de déterminer quelle étrange hiérarchie régit leur groupe. Puis son regard revient vers Seyla, et quelque chose dans ses yeux d'or se met à vibrer d'une excitation presque douloureuse, contenue à grand-peine.
— Vous êtes les prisonniers, murmure-t-il, sa voix tremblant sur chaque syllabe. Ceux de l'Endroit. C'est bien vous ?
Un silence glacé tombe sur l'allée. Talyor échange un regard rapide avec Seyla, sans comprendre.
— L'Endroit ? répète-t-il, méfiant. C'est quoi, ça encore ?
Le jeune Fléau paraît surpris.
— Chez vous. Virellia.
Il désigne vaguement le plafond, puis le sol, avant de froncer les sourcils devant l'inutilité manifeste de son geste.
— Enfin… pas au-dessus. De l'autre côté.
Ilharan observe le plafond à son tour.
— J'aime bien l'Endroit.
— Tu ne savais même pas que ça s'appelait comme ça il y a dix secondes, marmonne Talyor.
— Justement. Maintenant je sais.
Mais le scribe ne semble déjà plus les écouter. Il s'avance d'un pas, oubliant presque la lame encore visible au côté de Seyla, les mains jointes devant sa poitrine dans un geste qui tient à la fois de la prière et de l'avidité.
— On en parle depuis des années, souffle-t-il, précipitant ses mots comme s'il craignait qu'on le fasse taire avant d'avoir fini. Dans les marges. Dans les carnets qu'on n'a pas le droit de lire.
— Tu lis beaucoup de choses que tu n'as pas le droit de lire, remarque Talyor.
— Les interdire les rend généralement plus intéressantes, répond le Fléau après une hésitation.
Pour la première fois, Seyla sent presque un sourire tirer le coin de sa bouche. Presque.
— Continue.
— Virellia. C'est le pays du Maître, tout le monde le sait. Mais ce qu'on dit moins, c'est qu'il y est retourné. Souvent. Pendant des décennies, avant même de bâtir son Temple ici.
Le silence retombe, et cette fois, même Ilharan ne plaisante plus. Seyla se redresse lentement.
— Retourné ? Tu es sûr de ce mot ?
Le Fléau hoche vivement la tête.
— Les registres sont très clairs. Il disparaissait parfois pendant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, puis il revenait avec des objets de l'Endroit, des livres, des armes, des fragments de pierre. Une fois, il a ramené une branche encore verte.
Il semble trouver ce dernier détail particulièrement extraordinaire.
— Elle est restée verte pendant neuf ans.
Seyla et Talyor échangent un regard.
— Il faisait des allers-retours, répète Ilharan doucement, comme s'il goûtait l'idée. Pas un simple exil, alors. Un chemin qu'il empruntait volontiers.
— Oui ! s'exclame le jeune Fléau, presque soulagé qu'on le comprenne enfin. Il a appris à traverser le Voile comme personne avant lui. Il allait, il revenait, il repartait.
Seyla sent quelque chose se resserrer dans son ventre. Depuis leur arrivée dans l'Envers, elle s'était représenté Aziris comme un homme ayant franchi une frontière interdite pour disparaître de leur monde, un voyage, une chute, peut-être même un bannissement, pas comme quelqu'un ayant transformé cette frontière en porte.
— Pourquoi ? demande-t-elle.
Le scribe ouvre la bouche, la referme, ses yeux filant brièvement vers les hauteurs obscures de la bibliothèque.
— Je ne sais pas.
Le mensonge est mauvais, terriblement mauvais, et Seyla le voit immédiatement. Talyor aussi.
— Tu sais quelque chose, dit-il.
— Non.
— Tu viens littéralement de nous expliquer que tu lis des carnets interdits.
— Ce n'est pas la même chose.
— En quoi ?
Le jeune Fléau recule légèrement.
— Parce que certaines choses peuvent être lues, dit-il, le regard fixé sur eux. Mais pas dites.
Personne ne répond. Une vibration très basse traverse soudain les murs, un grondement si profond qu'il semble davantage passer par leurs os que par leurs oreilles, et le Fléau se fige. Ilharan lève lentement les yeux vers les rayonnages. Puis le grondement disparaît.
— Et la Reine ? demande Seyla.
Le scribe pâlit.
— Quoi, la Reine ?
— Elle le connaît.
Ce n'est pas une question. Seyla revoit cette silhouette immense, cette présence impossible, et surtout la manière dont elle avait semblé écouter Aziris, pas comme on tolère un intrus, mais comme on reconnaît quelqu'un.
— On l'a croisée, poursuit-elle. Elle semblait écouter Aziris comme on écoute un conseiller.
Le jeune Fléau hoche la tête, soulagé qu'on l'épargne de devoir trouver les mots lui-même.
— Elle l'a adopté, murmure-t-il, parce que lui, au moins, il comprend sa langue. Il parle sa fréquence, ou ce qu'il en reste. Les autres conseillers ne durent jamais longtemps, vous savez. Ils finissent par se déliter, sous sa voix. Mais le Maître, lui…
Il s'arrête net, la bouche encore entrouverte sur le mot suivant. Une fine veine noire se dessine sous sa mâchoire, puis une seconde, et son visage, jusque-là animé d'une ferveur presque enfantine, se vide de toute couleur, comme si quelque chose, quelque part, venait de lui refermer la gorge. Ses yeux d'or s'écarquillent, fixés sur un point vide au-dessus de l'épaule de Seyla, et ses mains tachées d'encre se mettent à trembler si fort que l'un de ses stylets glisse d'une poche et tinte sur la pierre sans qu'il esquisse le moindre geste pour le rattraper.
C'est la même terreur, reconnaît Seyla avec un frisson glacé, que celle du bibliothécaire aveugle, un instant avant qu'il ne cesse purement et simplement de répondre. Mais cette fois, elle l'a vue naître : une seconde auparavant, le jeune Fléau parlait, et quelque chose l'a arrêté net.
— Le Maître, lui, quoi ? insiste-t-elle sans relâcher sa garde, mais d'une voix radoucie, pressante. Finis ta phrase.
Il secoue la tête et recule d'un pas chancelant, ses talons heurtant la pile de parchemins qui manque de s'effondrer derrière lui.
— Je n'ai rien dit, chuchote-t-il, si bas que Talyor doit se pencher pour l'entendre. Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit, je n'ai rien dit…
— Personne ne t'a entendu à part nous, tente Talyor, une main levée en signe d'apaisement. On ne va pas le répéter.
Le scribe lève vers lui des yeux écarquillés, ses lèvres tremblant.
— Vous ne comprenez pas…, souffle-t-il dans un râle étouffé. Il n'a pas besoin d'être là pour savoir. Il réaccorde ceux qui parlent trop. Il arrache la fréquence de la gorge et il la coule dans du cristal sous nos yeux. C'est lui qui a fait ça au gardien ! C'est le Maître !
Talyor se fige, la main encore suspendue en l'air. Le jeune Fléau porte brusquement les siennes à sa bouche, étouffant un sanglot paniqué, et se colle contre la pierre derrière lui, s'agrippant à son propre surcot comme si l'alchimiste allait surgir de l'ombre d'un instant à l'autre pour lui trancher la voix. Son regard d'or, autrefois si vif, s'est éteint sous le poids d'une obéissance arrachée par la peur.
Ilharan ne sourit plus. Il s'est rapproché de Talyor, observant les tremblements de la créature avec une gravité soudaine.
— Il ne craignait pas le lieu, murmure-t-il. Il a juste très peur du fouet de son propriétaire.
Seyla baisse lentement sa dague, le regard noir. Elle ramasse le stylet tombé sur la dalle et le pose doucement sur le rebord de la table, juste devant les mains tremblantes du Fléau.
— Il allait nous dire comment Aziris tient la voix de Tatsuma, souffle-t-elle à ses deux compagnons. Et il n'a même pas eu besoin d'être là pour le faire taire.
La suite mercredi entre 18h30 et 21h...