La Danse Macabre

Chapitre 1 : Le bal des Arcanes

2278 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/10/2026 01:27

Chapitre 1 : Le bal des Arcanes


Ce soir, une majestueuse pleine lune illumine la vallée de son éclat fantomatique, comme annonciatrice de la magie qui s’apprête à se déverser sur le royaume de Dilune.

Les lueurs blafardes pénètrent par la fenêtre et blanchissent les murs de pierre du château, baignant ma chambre d’une atmosphère funèbre qui noue ma gorge.

Je prends une longue inspiration pour calmer mon appréhension, avant de reporter mon attention sur mon miroir, heureuse de retrouver un semblant de chaleur grâce aux flammes des bougies sur mon bureau en chêne, que j’ai peiné à enflammer de ma faible magie.

Ce soir, ces pitoyables étincelles occultes ne seront plus qu’un souvenir, lorsque mon Arcane m’invitera à danser et insufflera son pouvoir élémentaire en mon sein dès la fin de notre danse. Je ferai alors partie des sorcières de son Ordre et mes capacités s’en trouveront décuplées, car je serai liée à la puissance de mon Arcane.

De mes mains fébriles, j’embellis ma coiffure d’une vigne en argent dont les rubis imitent les fruits du houx et s’associent à merveille avec mes lèvres teintées de rouge sombre. J’ignore le reflet de mes yeux noisette saturés d’inquiétude, je me concentre simplement sur ma tâche, geste après geste, pour me rendre la plus jolie possible pour ce grand soir.

Le bal des Arcanes est l’évènement le plus attendu mais aussi le plus angoissant pour une sorcière qui a fêté son vingtième anniversaire dans l’année écoulée. La soirée où elle est le centre de toutes les attentions, où elle reçoit sa magie définitive et honore ses ancêtres.

 En tant que descendante de la lignée de Dilune, les fondateurs du royaume, et étant le jour même de mon vingtième anniversaire ; j’imagine qu’une pression de plus m’est imposée.

Je revêts ma robe de bal, qui sommeille sagement dans mon armoire depuis plusieurs mois, et je lisse presque compulsivement le tissu noir d’encre. J’ajuste ensuite avec soin les délicats pans de dentelles sur mes épaules, dont la noirceur accentue le ton diaphane de ma peau ; et me voilà prête à rejoindre le bal.

 Chacun de mes pas sur les marches du grand escalier de pierre résonne comme un glas et ajoute un peu plus de gravité au moment, qui n’en manquait pourtant pas. Mes jambes peinent à me supporter sous leur propre fébrilité, mon souffle est bas, mais erratique, incapable de s’apaiser.

-         Tu es magnifique Valina, tu seras la plus jolie des initiées ce soir, me dit tendrement ma mère depuis le bas des marches.

-         Je préfèrerais être choisie par un Arcane qui vous fera honneur plutôt qu’être la plus jolie…, m’inquiété-je.

-         Ce sera le cas, me rassure-t-elle en m’ouvrant un bras.

Je m’y glisse sans attendre, la chaleur d’une mère étant sans doute la seule douceur qui pourra apaiser ma nervosité. Elle caresse mon dos nu avec toute sa tendresse et nous prenons la direction de la salle du bal des Arcanes, dans l’une des dépendances du château où j’ai grandi.

Ma mère est si confiante, sa démarche est assurée et son sourire serein tandis qu’elle m’entraîne en avant. La reine de Dilune, sorcière de l’Arcane du temps, qui possédait une puissance remarquable avant même son bal… j’aurais sans doute son assurance si j’étais elle.

Nous descendons le grand escalier de pierre extérieur et la salle apparait, perchée au sommet d’un pic rocheux au bord de l’océan noir qui jouxte Dilune. Les lumières chaudes des milliers de bougies sont visibles entre les nombreuses colonnes, la musique mélodieuse de l’orchestre nous parvient, les rires et le murmure des conversations également.

Je serre les poings, à en enfoncer mes ongles pourpres dans mes paumes.

-         Et si aucun Arcane ne me choisissait ? Et si je restais aussi faible ? m’étranglé-je.

-         Ma chérie ! Ce n’est jamais arrivé !

Son joli rire s’échappe dans la nuit, il se mêle aux vagues jusqu’à que leur fracas éteigne le son réconfortant qui a bercé mon enfance. Je ne peux y voir qu’un mauvais présage et les battements de mon cœur accélèrent. 

Nous sommes devant les grandes portes de bois, ma mère arrange mes ondulations brunes pour que la cascade qu’ils créent soit la plus harmonieuse possible et je me raccroche à son sourire paisible. Elle ajuste ma vigne, lisse les volants de dentelle de ma robe, et se place finalement à côté de moi en prenant ma main.

-         Respire mon cœur, tout ira bien…, m’assure-t-elle une dernière fois.

Je hoche la tête en essayant de déglutir, je serre sa main dans la mienne et nous ouvrons les portes.

Le chaos des festivités me donne un second souffle. Les milliers de chandelles éblouissent mes yeux de féerie, les percussions de l’orchestre résonnent dans mon cœur et les centaines de robes somptueuses qui glissent sur le damier noir et blanc de la salle m’hypnotisent.

Les rires et les éclats de voix des cinq autres futures initiées me parviennent alors.

Je les aperçois au bord de la piste de danse, des sourires timides aux lèvres malgré leurs yeux brillants d’excitation. Ma mère me pousse gentiment en avant pour me faire les rejoindre, avant d’adresser un signe discret à mon père, qui ouvre la cérémonie maintenant que je suis arrivée.

Et bien trop tôt, nous y sommes.

La foule est silencieuse, répartie sur les pourtours de la salle de bal, l’impatience la plus féroce animant tous les regards. Voir les Arcanes se matérialiser en êtres humains le temps d’une danse est un spectacle extraordinaire, que j’observe chaque année avec les yeux brillants de milliers d’étoiles.

Nous sommes alignées toutes les six en ligne stricte et nos cages thoraciques frémissent au même rythme ; pourtant irrégulier. Je suis en bout, je serai donc la dernière et je choisis de m’en trouver réconfortée, puisque j’aurai le temps d’observer le rituel s’effectuer cinq fois avant mon tour.

Le silence traine en longueur, les respirations se coupent, la tension exaltée pèse sur la pièce.

Soudain, une forme apparaît au centre de la salle, une orbe d’énergie blanche aux multiples éclairs qui jaillissent ici et là dans une harmonie chaotique.

L’Arcane de la foudre.

L’énergie magique ne tarde pas à se modeler, elle prend peu à peu l’apparence d’un jeune homme séduisant, aux cheveux blancs comme la neige et aux yeux bleus comme le ciel. Il fait quelque pas jusqu’à la première initiée et se penche en une révérence élégante tandis qu’il lui tend une main pour l’inviter à danser.

La jalousie me pince le cœur tandis que je les observe survoler la piste.

L’Arcane de la foudre m’a toujours attirée et j’ai passé des heures à admirer ses sorciers faire jaillir des arcs électriques de leurs paumes ; mais il est très rare que deux élus soient choisis par le même Arcane lors d’une cérémonie.

A la fin de leur danse, les mains de l’élue s’illuminent de blanc électrique tandis que l’Arcane reprend sa forme originelle en s’insufflant en elle pour la remplir de sa nouvelle magie. La foule applaudit avec enthousiasme, les commentaires fusent de part et d’autre, puis la nouvelle sorcière accomplie les rejoint, les joues maculées de ses larmes de bonheur.

Le feu, le sable, l’illusion, la glace…les Arcanes défilent et les danses s’enchainent jusqu’à ce que mon tour arrive inévitablement.  

L’attente est insoutenable.

 La salle a les yeux rivés sur moi, ma mère et mon père se serrent l’un contre l’autre avec des visages aussi anxieux que pleins d’espoir et mon cœur cogne. Il cogne désormais si fort qu’il m’assourdit, il cogne si longtemps avec cette ardeur dans ma poitrine que je réalise peu à peu que le plus terrible de mes cauchemars est en train de se produire.

Aucun Arcane n’apparait pour moi.

*

La salle de bal s’est vidée après la cérémonie, pour que chacun soit libre de poursuivre les festivités au château du roi ou en famille.

Les chandelles sont éteintes mais encore chaudes et la plupart produisent des volutes de fumées qui accompagnent funestement mes pleurs. Quelques pétales rouges subsistent au sol, froissés par les piétinements de la foule qui célébrait leurs nouvelles sorcières ; aussi froissés que les lambeaux qu’il reste de mon cœur.

Mes parents sont partis. Ils me connaissent et savaient que j’aurais besoin d’un temps pour admettre mon malheur toute seule, un temps pour faire le deuil d’une magie que je ne posséderai jamais.

Mes pleurs redoublent, ils secouent mon corps malheureux et serrent ma gorge plus fort qu’elle ne l’a été de la journée, rendant ma respiration difficile entre deux sanglots étranglés. Mes mains posées sur mes yeux tremblent, mon ventre n’est plus qu’un trou noir qui m’engloutit peu à peu, tandis que je prie tous mes ancêtres pour qu’un Arcane apparaisse.

Des bruits de pas résonnent alors discrètement dans la salle et je lève la tête pour accueillir le nouveau venu.

Il apparaît au bout de la salle d’une démarche lente et féline, entre les volutes de fumées qui s’échappent toujours et m’empêchent de bien le distinguer, mais son apparence se révèle à mesure qu’il approche.

C’est un jeune homme de grande taille, aux cheveux sombres dans lesquels percent deux cornes qui partent vers l’arrière dans un léger mouvement de torsion ; des lignes sombres zèbrent la peau de son cou et disparaissent sous le col de sa chemise noire. Son visage est séduisant, son sourire insolent, et ses iris rouges flamboyants luisent faiblement dans l’obscurité.

Un démon comme décrit par mes enseignants et mes grimoires, un démon qui ne devrait pas être sur terre mais coincé dans les Enfers à errer sous les ordres d’Hadès lui-même.

Ma tristesse s’évapore au profit d’une alerte, mon cœur quitte sa complainte pour un rythme inquiet. Mon corps entier se crispe face au Mal qui approche comme si nous avions rendez-vous, mais je suis incapable de fuir.

Il s’incline devant moi en dévoilant un sourire plus insolent encore, avant de me tendre une main :

-         Une danse sécherait-elle vos larmes, petite sorcière ? demande-t-il de son timbre grave.

Les recommandations de mes parents sont très claires face à ces créatures diaboliques.    

-         Je… Je n’ai pas la permission d’approcher les démons, murmuré-je faiblement.

-         Ah oui ? Et d’où te vient la certitude que je ne suis pas ton Arcane… ? réplique-t-il.

Son regard flamboyant déborde d’assurance, je sens la chaleur irradiante qui s’échappe de son corps, je vois les reflets de la lune sur ses cornes tordues… mais il sème le doute en moi.

 Je n’ai jamais eu écho d’une telle situation, mais l’espoir réveille déjà mon cœur éteint, l’espoir d’être finalement une élue qui ne déshonorera pas ma lignée.

-         Vous n’êtes pas un Arcane… Vous ne pouvez pas… c’est impossible…, hésité-je.

-         Je ne suis que tentation… cela reste ton choix. Tu peux choisir de tourner les talons et de ne jamais savoir, ou choisir de poser ta main dans la mienne et de découvrir le sort unique que la vie te réservait, répond-il mystérieusement.

Mon cœur bat la chamade, il balaie les derniers doutes en mon sein pour ancrer une féroce détermination.

Que puis-je bien risquer avec une danse ?

Je pose ma main dans la sienne et il me relève avec galanterie de ma chaise pour m’attirer dans ses bras brûlants.

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