Aux actes condamnés par

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Continuation / Romance / Famille

20 Inquiétude croissante

Catégorie: T , 3709 mots
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Les appels anonymes se poursuivirent pendant trois jours, au cours desquels ils devinrent de plus en plus fréquents, en particulier la nuit, jusqu'à ce que Maureen, les nerfs à vif, finisse par arracher la prise du téléphone. De son côté, Harold engagea des démarches pour changer leur numéro et le faire inscrire sur liste rouge.

Son entreprise eut l'effet escompté, car les coups de fil cessèrent. Corina aurait dû s'en réjouir, pourtant elle n'y parvenait pas. Elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette petite victoire masquait un plus gros problème qu'ils étaient loin d'avoir résolu.

Elle s'attendait à ce que son père dépose une plainte auprès de la gendarmerie, comme il avait été si prompt à vouloir le faire après avoir été informé de sa relation avec Cédric, mais contre toute attente, il s'en était tenu à cette seule action. Il avait même tenu tête à Maureen lorsque celle-ci avait tenté de le convaincre de signaler l'affaire à la gendarmerie, or c'était bien la première fois que Corina voyait son père ne pas s'incliner devant sa mère.

Elle était de plus en plus persuadée qu'il y avait quelque chose de louche derrière tout cela, mais elle était la seule à se méfier. À présent que le calme était revenu, Clotilde n'était plus effrayée et ne cessait de répéter à sa sœur qu'elles s'étaient inquiétées pour rien, que cette histoire était derrière elles, désormais.

Si seulement Corina pouvait être de cet avis... Ses doutes ne la quittaient pas, cependant, et puisque Clotilde se satisfaisait de ce retour à la normal, elle ne pouvait plus compter sur son aînée pour la croire. Corina gardait donc ses soupçons pour elle et, puisqu'elle souffrait toujours d'insomnie, passait une grande partie de ses nuits à les retourner dans sa tête.

Elle aurait aimé pouvoir se changer les idées la journée, ou au moins se focaliser sur autre chose, mais elle s'ennuyait à mourir. En dépit de la créativité dont Clotilde et elle redoublaient pour tenter de s'occuper, elles ne parvenaient pas à tuer le temps.

— On en fait une autre ? proposa Corina, sans conviction.

Elles étaient descendues à la cave chercher une vieille console vidéo que leurs parents leur avaient offerte des années plus tôt et dont elles s'étaient vite lassées, à l'époque. Les jeux étaient simplistes, les designs souffraient de leur ancienneté, mais c'était tout ce qu'elles avaient trouvé pour innover leurs piètres divertissements.

— Ça ne sera jamais que la huitième partie, aujourd'hui, dénombra Clotilde.

— Et la quatorzième depuis hier. Au moins, il y a plus de suspens qu'aux échecs ; tu ne gagnes pas à chaque fois.

— Parce que c'est avec tes trois victoires que tu estimes être en droit de faire la maligne ? Il en faudra un peu plus que ça si tu veux que je te prenne au sérieux.

Un son mélodieux retentit lorsque Corina relança le jeu. Après avoir sélectionné leurs avatars, le duel débuta, duel qu'elle réussit à remporter de justesse. Cela aurait dû la rendre euphorique, pourtant elle ne réussit qu'à esquisser un sourire. Sa vie était devenue tellement monocorde qu'il aurait fallu une nouvelle guerre mondiale au minimum pour l'extirper à cette monotonie.

— Tu te rends compte que la semaine prochaine, ce sont les vacances ? geignit Clotilde. Celles de février étaient déjà interminables, mais là... En quinze jours, on va avoir le temps de se fossiliser sur le canapé.

— Je t'ai dit que tu n'étais pas obligée de t'infliger ça. Tu n'auras qu'à sortir avec tes amies.

— Vanessa part rendre visite à sa famille, en Provence. Les parents de Magalie ont décrété qu'il était temps qu'elle se concentre sur son bac et ont décidé de limiter ses sorties. Quant à Amy, elle me tape sur les nerfs depuis qu'elle sort avec cet abruti de Léo.

— Il te reste toujours le centre commercial.

— Toute seule ? Quel intérêt ?

Corina ne répondit pas. Elle ramena son attention sur l'écran et fit défiler une série de paramètres quand Clotilde posa brusquement sa manette sur la table basse du salon pour se mettre debout.

— Ça suffit comme ça, ça ne peut plus durer ! s'exclama-t-elle.

Avant que Corina ait pu lui demander ce qu'elle avait l'intention de faire, Clotilde avait sauté par-dessus ses jambes tendues et s'était précipitée vers l'ouverture qui reliait le salon à la salle à manger, où leur père lisait le journal tout en sirotant une tasse de café.

— Papa ? fit Clotilde de ce ton mielleux qu'elle maîtrisait à la perfection. Je sors, j'ai l'intention d'aller au cinéma.

— D'accord. Tu as de l'argent pour acheter un billet ? Et le pop corn ?

— Oui, oui. Ne t'en fais pas pour ça. Je voulais juste de signaler que j'emmène Corina.

En entendant son nom, l'intéressée manqua de lâcher sa manette et pressa un bouton par inadvertance, qui lança une nouvelle partie. Elle s'empressa de revenir en arrière, pendant que Harold répliquait :

— Tu sais très bien que ta sœur est punie et qu'elle n'a pas le droit de sortir.

— Ça fait plus de deux mois que vous la gardez enfermée ici ! Vous croyez que ça va mener quelque part ?

— Il en sera ainsi tant que Corina ne se montrera pas responsable.

— Parce que tu imagines que c'est en la confinant ici qu'elle le deviendra ? Vous la coupez du monde et...

— Nous lui avons fait confiance une fois, nous ne commettrons pas deux fois la même erreur, coupa Harold. En se laissant manipulé par ce sale type, Corina a prouvé qu'elle était influençable et incapable d'agir raisonnablement.

— Ce sale type, comme tu dis, il me semble que tu avais une grande sympathie pour lui, au début.

— Je me suis trompé sur son compte, tout comme je me suis trompé sur celui de Corina en pensant qu'elle était suffisamment mature pour prendre ses propres décisions.

— Comment est-ce que vous pouvez juger de son évolution, puisque c'est limite si vous ne la séquestrez pas ? Elle vient d'avoir seize ans, ce n'est plus une gamine ! Et puis, ce n'est pas comme si je te demandais de lever sa punition, je veux juste qu'elle m'accompagne au cinéma. Tiens, j'ai une idée. Tu n'as qu'à nous déposer devant et tu reviens nous chercher pile à la fin de la s...

— Clotilde, j'ai dit non, n'insiste pas ! tonna Harold.

— Alors quoi ? Vous allez la garder prisonnière ici jusqu'à ses dix-huit ans ? Et le jour où elle les aura, elle partira en claquant la porte pour sombrer dans la drogue, l'alcool et la débauche, afin de se venger de ces deux années de privation totale ?

Corina, qui ne perdait pas une miette de la conversation depuis le salon, ignorait si elle devait être admirative de l'éloquence de son aînée ou plutôt inquiète pour elle. Exaltée comme elle l'était dans son plaidoyer, l'adolescente redoutait qu'elle aille trop loin et que cela se retourne contre elle.

— Ma décision est irrévocable, fulmina Harold, et je te conseille à l'avenir de ne plus te mêler de ça si tu ne tiens pas à te retrouver dans la même situation que ta sœur.

— Papa, non ! s'écria Corina en bondissant sur ses pieds pour faire irruption dans la salle à manger. Clotilde... C'était mon idée, elle n'y est pour rien.

Son père, qui s'était sans doute mis debout sous l'effet de l'énervement, tourna aussitôt la tête vers elle et arracha si violemment les lunettes qu'il portait pour lire le journal qu'il tordit l'une des branches.

— Décidément, tu ne cesses de me décevoir, Corina. Je pensais que tu avais au moins assez de bon sens pour t'apercevoir que ta punition était légitime, au lieu de quoi tu cherches à la contourner.

— Elle..., commença Clotilde, mais sa cadette la fit taire en enfonçant ses ongles dans son poignet.

— Je voulais seulement aller au cinéma, souffla Corina. J'ai conscience que c'était présomptueux de ma part et ça ne se reproduira pas, je t'assure. N'en veux pas à Clo.

— Allez dans vos chambres, toutes les deux, ordonna Harold. Et j'ai bien dit vos chambres, pas la même, ça vous évitera d'avoir des idées saugrenues. Corina, si tu tenais à conserver tes privilèges, il fallait y réfléchir à deux fois avant de faire n'importe quoi.

— Oui, Papa.

Corina ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait. Tout d'abord, sa relation avec Cédric n'était pas « n'importe quoi », n'en déplaise à son père, et surtout, elle partageait bien plus l'avis de Clotilde. Si elle courbait l'échine, cependant, ce n'était non plus par timidité comme autrefois, mais parce qu'elle préférait éviter à sa sœur d'avoir des ennuis par sa faute.

— Merci d'avoir fait ça, murmura Corina à mi-voix, tandis qu'elles s'éclipsaient dans le couloir.

— Pas la peine de me remercier, puisque ça n'a servi à rien. Tu aurais dû me laisser insister, je...

— Pour que tu te retrouves dans la même situation que moi ? Tu perds déjà bien assez ton temps dans cet appartement juste pour ne pas me laisser toute seule sans avoir besoin que ça devienne un châtiment.

Clotilde posa la main sur la poignée de sa porte, mais ne l'actionna pas immédiatement. Elle accompagna Corina du regard jusqu'à la sienne, puis les deux sœurs disparurent à l'intérieur.

Quand Maureen revint de chez Clémence Boulion – ou plus probablement de l'endroit où elle était allée, quel qu'il soit –, son mari s'empressa de l'informer de la conversation qu'il avait eue avec leurs filles. En dépit des cloisons, Corina put l'entendre clamer le mécontentement qu'inspirait à sa mère son effronterie.

La jeune fille posa son stylo avec lequel elle était en train de rapporter la discorde qui avait opposé Clotilde à Harold dans son journal intime et s'étira les doigts. Entre l'écriture et le temps passé à jouer à la console, elle souffrait de quelques crampes.

Maureen semblait s'être apaisée lorsque Corina reprit sa rédaction, car le calme était revenu. Elle inscrivit quelques lignes supplémentaires et tourna la page de son carnet pour poursuivre au verso quand un bruit de verre brisé se fit entendre. Surprise, sa main effectua un geste nerveux à la surface du papier et traça un grand trait noir en travers.

Oubliant totalement les ordres de son père, Corina se rua dans le couloir. Elle aurait pu songer que Maureen avait jeté quelque chose sous le coup de la colère, mais le fracas qu'elle avait entendu était bien trop fort pour s'apparenter à de la vaisselle cassée.

Clotilde était visiblement de cet avis, car elle surgit hors de sa chambre au même instant que sa cadette. Sans avoir besoin de se concerter, elles se précipitèrent tous deux dans la salle à manger, d'où leur parvenaient les voix de leurs parents.

— Bon sang ! Mais qu'est-ce qui s'est passé, ici ?

Les deux sœurs contemplèrent la scène, abasourdie. Maureen et Harold se tenaient devant la porte vitrée du balcon, pulvérisée par une pierre de la taille d'un poing qui gisait à leurs pieds, au milieu des tessons de verre.

— Encore un satané garnement qui s'amuse dans la rue, tempêta Maureen. Si je l'aperçois, je vous assure qu'il va passer un sale...

— Non ! s'écria Harold quand elle voulut ouvrir le battant, bien qu'elle puisse aisément passer au travers, désormais. Tu... Mieux vaut reculer, on ne sait jamais. S'il y a d'autres cailloux et que tu en reçois un par la tête...

Harold paraissait troublé. Si Maureen était ostensiblement furieuse, son mari paraissait surtout en proie à un vif émoi. Il était blême et ses mains tremblaient, comme leurs filles purent le remarquer quand il la retint par le poignet.

— Tu as raison, reconnut Maureen. J'appelle la police. Ces petits malins pourraient blesser quelqu'un, avec leur jeu stupide.

Elle se dégagea de l'étreinte de Harold pour rejoindre le salon où se trouvait le téléphone, mais derechef, son époux s'interposa. Cela ne plut pas à Maureen, qui était à bout de patience.

— Qu'est-ce que tu as, à la fin ? s'emporta-t-elle. Ne me dis pas que tu as l'intention de rester là sans bouger ?

Harold ne réagit pas immédiatement. Corina l'observa avec attention, guettant sa réponse. Un million de questions se bousculaient dans son esprit, à commencer par celle-ci : cette pierre avait-elle un lien avec la personne qui s'était amusée à les harceler au téléphone ?

Au fond d'elle, Corina était intimement convaincue que c'était le cas, ce qui n'avait rien de rassurant. Clotilde, laissant de côté ses airs bravaches, était tout aussi angoissée qu'elle. Elle avait pris la main de sa cadette dans la sienne et la serrait à lui broyer les phalanges.

Alors que Maureen s'attendait toujours à ce que Harold fasse quelque chose, ce dernier se dirigea vers leurs filles en sortant son portefeuille de la poche arrière de son pantalon. Il leur tendit un billet à chacune, qu'elles saisirent par automatisme, car elles ne comprenaient rien à ce qui se passait, puis il déclara :

— Il n'y a que les sots qui ne changent pas d'avis. Allez au cinéma et achetez-vous des pop corn. Amusez-vous bien.

— Nous... amuser ? répéta Clotilde, complètement déconcertée.

Corina l'était tout autant, à l'instar de Maureen. Celle-ci secoua la tête pour recouvrer ses esprits, avant de protester :

— Il n'est pas question de lever la punition de Corina. À quoi est-ce que tu joues ?

— Partez, avant que je change d'avis, ordonna Harold. Et passez par derrière, c'est plus sûr. Allez !

Les deux sœurs échangèrent un regard, qui exprimait la même incompréhension, avant de s'exécuter. Maureen leur cria de ne pas bouger, mais Harold l'empêcha d'achever sa phrase. Corina et Clotilde prirent juste le temps de décrocher leur manteau, puis sortirent sur le palier. Les hurlements de leur mère leur parvinrent malgré la porte close, mais elles le ignorèrent.

— Tu crois que tout ça a un lien avec les coups de fil anonymes ? demanda Clotilde en boutonnant sa veste, tandis qu'elles descendaient les escaliers.

— Ça m'étonnerait que ce soit un hasard, acquiesça Corina. Et qu'est-ce que tu penses de l'attitude de Papa ?

— Vu la façon dont il nous a expédiées, je dirais qu'il veut nous cacher un truc. Tu crois qu'il sait ce qui se passe et qu'il ne tient pas à ce que nous l'apprenions ?

— C'est plus ou moins le sentiment que j'ai eu, surtout quand il a voulu empêcher Maman de prévenir la police. Il paraissait... effrayé.

— Il n'est pas le seul, confia Clotilde. J'aurais encore préféré qu'il s'agisse d'un amant rancunier de Maman ou d'une épouse bafouée. Au moins, on connaîtrait le mobile. Là... On est dans la plus totale incertitude.

Elles avaient atteint le bas des marches et la porte qui donnait sur le parking de l'immeuble. Clotilde, la main sur la poignée, ne l'actionna pas tout de suite. Corina la vit déglutir avec difficulté.

Elle devinait aisément ses craintes, car elle-même n'était pas très emballée à la perspective de mettre le nez dehors si un fou furieux se promenait dans le quartier. Clotilde fit pivoter le battant sur ses gonds et jeta un regard prudent à l'extérieur.

— Personne, annonça-t-elle. La voix est libre.

Elle enfonça la main dans son sac, où elle conservait toujours une bouteille de spray au poivre. Corina doutait néanmoins de son utilité si elles se faisaient caillasser à distance.

— Et maintenant ? s'enquit Clotilde. Où est-ce qu'on va ?

Sa cadette marqua une hésitation. Cette histoire de vitre brisée et de harceleur avait presque réussi à la détourner de ses propres préoccupations, ainsi que de Cédric. Elle n'avait même pas réalisé qu'elle était dehors, avec la bénédiction de son père, pour la première fois depuis des semaines.

C'était l'occasion rêvée de lui rendre visite. Corina ignorait où il habitait depuis son déménagement, mais elle était certaine qu'Isabelle pourrait la renseigner. Cette perspective aurait dû la réjouir, pourtant elle n'arrivait pas à se montrer enthousiaste. Son cœur échouait à se faire entendre par-dessus le chaos qui régnait dans sa tête.

— Je donnerais n'importe quoi pour revoir Cédric, murmura-t-elle, mais je ne peux pas. Pas comme ça.

— Papa et Maman n'en sauront rien. Ils vont être trop accaparés par leurs problèmes pour se soucier de nous durant l'heure à venir, voire davantage. Tu ne devrais pas passer à côté de cette chance.

— Ce n'est pas une chance, Clo !

Corina se mordit la lèvre, consciente qu'elle n'aurait pas dû crier, mais la peur lui faisait perdre ses moyens. Oui, elle aurait aimé se blottir dans les bras de Cédric, l'entendre prononcer des paroles réconfortantes pour la rassurer, mais sa raison l'en dissuadait.

Si les circonstances avaient été différentes, elle n'aurait pas hésité une seconde à enfreindre une punition qu'elle jugeait abusive et aurait foncé chez Cédric, cependant ce n'était pas le cas. Même si elle ne savait presque rien de la situation, elle avait conscience de sa gravité. Elle l'avait lue dans les prunelles de son père, lorsqu'il leur avait intimé de partir.

— Je n'ai aucune idée de ce qui se passe, reprit-elle un ton plus bas, mais quoi que ce soit, nous ne pouvons pas prendre ça à la légère. J'ai beau ne pas avoir cessé de penser à Cédric depuis que nous avons été séparés, je ne tiens pas à désobéir à Papa et Maman dans un tel contexte. Tout part suffisamment dans tous les sens comme ça et je ne leur en veux pas assez pour songer à jeter de l'huile sur le feu.

Corina s'attendait à voir Clotilde insister, au lieu de quoi elle se contenta de hocher la tête. Son exubérance naturelle avait laissé place à un sérieux identique à celui de sa cadette.

— Allons au cinéma, alors. Reste derrière moi.

Elle repoussa Corina dans son dos et ouvrit la voie. L'adolescente fut touchée par ce geste protecteur, même si elle n'en souffla mot. Orgueilleuse comme Clotilde l'était, elle n'aurait jamais admis qu'elle s'inquiétait pour elle et aurait plutôt argué qu'elle préférait passer devant par mesure de sécurité, sa sœur ayant autant de réflexes qu'un animal écrasé.

Elles sortirent du parking sans encombre et passèrent les premières centaines de mètres à se retourner sans cesse, à scruter les moindres recoins et à sursauter à chaque bruit qu'elles entendaient, sans que rien ne se produise. Elles ne commencèrent à se détendre qu'une fois qu'elles se furent éloignées de leur quartier.

Le trajet jusqu'au cinéma se fit en silence. Aucune d'elles n'avait le cœur à parler, préférant se perdre dans ses propres pensées. Corina eut beau tenter de considérer les siennes sous des angles différents, elle avait l'impression d'en avoir déjà fait le tour. Réfléchir davantage aux questions qu'elle se posait ne lui apporterait pas une réponse qu'elle n'avait pas.

Quand l'imposant bâtiment à la façade métallique, à laquelle était accrochée des cadres en verre renfermant les affiches des films actuellement projetés, entra dans leur champ de vision, Clotilde se résolut à lâcher son spray au poivre, que ses doigts avaient gardé serré pendant tout le chemin.

— La dernière fois que je suis venue ici, c'était il y a plus d'un an, avec l'un de mes ex. Il avait passé plus de temps à me peloter qu'à regarder l'écran et je l'ai largué trois jours plus tard.

La tentative de badinage de Clotilde sonnait faux et elle dut s'en rendre compte, car elle ne poursuivit pas. Elles étaient bien trop anxieuses pour songer à faire comme si de rien n'était.

— Je te laisse choisir le film, proposa Clotilde, mais s'il te plaît, n'en prends pas un trop long.

Corina savait pourquoi elle lui disait cela. L'après-midi était déjà bien entamée, et d'ici deux heures, la nuit commencerait à tomber, or la perspective de rentrer dans le noir ne les séduisait ni l'une ni l'autre.

— Les horaires sont affichés par la porte, indiqua Corina.

Elles consultèrent le document et constatèrent que leurs options étaient limitées. Une seule séance convenait à leur critère de temps, un dessin animé dont la projection débutait dans moins de dix minutes et durait une heure et demie. Ce n'était pas du tout le genre de Clotilde, mais elle n'émit aucune protestation.

Corina fut la première à pénétrer dans le cinéma. L'odeur familière du pop corn caramélisé réussit à lui arracher l'ébauche d'un sourire, sans pour autant parvenir à lui réchauffer le cœur. Elle avait pensé qu'elle serait heureuse de revenir ici, mais il en faudrait davantage pour surpasser son anxiété.

La seule chose qui lui apportait un tant soit peu de réconfort, c'était la présence de Clotilde. Avoir son aînée auprès d'elle la rassurait et l'aidait à surmonter les évènements.

— Tu viens ? fit cette dernière après avoir payé son billet.

Corina avança à sa suite. Qui aurait cru que cette sœur qui l'intimidait autrefois et dont le passe-temps consistait à lui gâcher l'existence lui procurerait un jour un sentiment de sécurité ? Comme quoi, c'était la preuve que tout pouvait arriver, le pire aussi bien que le meilleur.


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