Le Dernier Espoir
Le camion ralentit quelques dizaines de mètres avant le lieu de rendez-vous. Les mains sur le volant, Violet prit une grande inspiration. Leur futur à tous se jouerait peut-être sur cette rencontre. À défaut, ils risquaient tous d'y laisser la vie.
La jeune fille surveilla le rétroviseur qui donnait vers la trappe ouverte qui menait sur le reste du camion. Elle y croisa les yeux sombres de Springtrap, concentré. Le lapin hocha la tête, lui indiquant qu'il était prêt.
Violet ouvrit la portière, puis contourna d'un pas rapide l'avant du véhicule pour sortir le fauteuil roulant de son grand-père, puis l'aider à s'y installer. Michael pressa doucement son bras pour l'encourager, ce qu'elle apprécia. Elle s'empressa d'aller ouvrir les portes arrière pour laisser Springtrap et Freddy sortir. Golden Freddy flottait déjà dans les environs, à la recherche de robots embusqués.
Le lapin s'extirpa difficilement de la caisse de métal. Ses yeux vides balayèrent les lieux du regard, avant de s'arrêter sur l'immense panneau qui dépassait des arbres. Violet suivit son regard.
Le temps avait fait son œuvre. Le panneau qui indiquait l'entrée du Circus Baby's World était décoloré, et les personnages souriants sur sa surface avaient des allures de films d'horreur. Circus Baby, tout comme Ballora et Funtime Freddy et Foxy avaient les yeux uniformément blancs. Leurs couleurs s'effaçaient par endroits. Sous le dessin de type cartoon, l'enseigne avait perdu quelques lettres, probablement ramassées par les amateurs de lieux hantés qui venaient encore parfois visiter le lieu.
William fixa longuement l'image de Circus Baby. Il avait peut-être exagéré en disant que ce lieu était neutre. C'était dans ce vieil entrepôt qui tombait en ruines qu'il avait perdu sa fille, Elizabeth. Qu'il avait cédé au chantage de Henry. Qu'il s'était lancé à cœur perdu dans cette mission suicide pour la ramener d'entre les morts. Quel gâchis. Plus jamais.
— Tout va bien ? demanda Violet, en remarquant qu'il ne bougeait pas.
Il hocha la tête, puis lui emboîta le pas. Violet marcha à ses côtés. Elle ne devrait pas, mais elle se sentait rassurée par la présence du lapin. Le silence des lieux commençait à sérieusement l'angoisser.
— Cet endroit n'a jamais ouvert, pas vrai ?
— Non, répondit Springtrap. Henry m'a convaincu de tout annuler la veille de l'ouverture. On a prétendu qu'il y avait une fuite de gaz pour ne pas rendre de compte à personne.
— Et les robots ? Comment est-ce qu'ils ont atterri dans notre pizzéria ?
— C'est de mon fait, répondit Michael. J'y suis retourné, des années après. Henry m'a piégé dedans, il savait que les robots... Qu'ils n'avaient plus toute leur tête. Il s'est passé... Quelque chose. Qui les a libérés. J'y suis retourné ensuite pour ramasser les pièces d'origine. Les costumes sont d'époque, pas les robots à l'intérieur.
— Ils sont tous partis ? À part Elizabeth, je suppose.
— Je l'ignore, avoua-t-il. La petite fille qui hantait Funtime Foxy, elle était très en colère. J'espère qu'elle a trouvé la paix, mais... J'en doute. J'espère que Henry n'a pas trouvé un moyen de mettre la main dessus. Elle méritait mieux que ça. Elizabeth est un cas à part, comme Charlie et George. Aucun des trois n'est mort intentionnellement, contrairement à tous les autres. Ma théorie est que c'est la raison pour laquelle ils sont plus puissants. Comme lui, grogna-t-il, en pointant Springtrap.
Le lapin ne répondit pas, les yeux tournés vers l'entrée du restaurant. Ça ne lui ressemblait pas de ne pas rebondir sur les provocations. Lui aussi devait être inquiet de la tournure que prendraient bientôt les événements.
Golden Freddy ne tarda pas à réapparaître. Son aura dégageait quelque chose de contrarié.
— Il y a des empreintes de pas de robots, expliqua-t-il, mais je n'en ai vu aucun. Restez prudents, ils sont peut-être déjà à l'intérieur.
Violet hocha la tête. Elle prit le temps d'étudier la façade. La baie vitrée était éventrée, ce qui ouvrait un accès direct vers la salle principale du restaurant, un muret empêcherait son grand-père de passer. Michael allait être contraint de faire passer son fauteuil par l'entrée principale.
— Springtrap et moi, on va passer par la baie vitrée. Freddy, est-ce que tu peux accompagner Grand-Pa de l'autre côté ?
Freddy émit un grincement mécanique, clairement contre cette idée, mais devant la détermination de la jeune femme, finit par abdiquer. Violet lança un regard à George, qui se plaça en retrait derrière eux et couvrir leurs arrières.
— Finissons-en, gronda William.
Il s'engagea le premier vers les vitres brisées, la jeune fille sur les talons. Elle avait sous-estimé la taille du mur, mais le lapin la tira à l'intérieur sans trop d'efforts.
L'intérieur était... désolé. La végétation avait repris ses droits partout où elle l'avait pu, entre les planches du sol en bois. La scène s'était écroulée sur elle-même, ensevelie par une partie du toit qui lui avait cédé dessus. Les murs, autrefois blancs, étaient couverts de tags et dessins en tous genres, certains encore frais, signe que le lieu continuait d'être visité malgré son abandon complet. Il ne restait presque plus aucune indication que le lieu ait un jour appartenu à Fazbear Entertainment : la plupart des éléments de décoration avaient été arrachés ou volés.
Springtrap s'arrêta quelques secondes devant une peinture particulièrement réussie de Funtime Freddy, les dents ensanglantées. Le mot « Assassin » avait été tracé en lettres rouge sang au-dessus.
Des bruits de pas leur firent relever la tête. D'un couloir plongé dans l'obscurité, un homme inconnu avança sans crainte dans leur direction. Plushtrap marchait à ses côtés, visiblement mal à l'aise.
Il avait la cinquantaine, les cheveux poivre et sel. Son regard, cependant, paraissait bien plus âgé. Son visage avait quelque chose de familier. Violet comprit pourquoi lorsque Luc apparut derrière l'inconnu. Leurs traits de visage étaient similaires. Ils devaient provenir de la même famille, ça ne pouvait pas être une coïncidence.
— Bonsoir, vieil ami, s'adressa le nouveau venu à Springtrap. Je vois que le temps n'a pas été tendre avec toi, dit-il, un brin moqueur.
Elle entendit les tiges de métal du lapin se tendre dangereusement, comme s'il s'apprêtait à bondir. Violet posa une main sur son bras pour le calmer. Il l'observa quelques secondes, avant de se tourner vers l'inconnu.
— Je devrais te retourner ta remarque. Qu'est-ce que c'est que cette tronche, Henry ? Pour un centenaire, tu as l'air bien conservé.
— Tu trouves ? Ce corps n'est pas exactement adéquat. Les jeunes de nos jours ont tous des problèmes de genoux, de dos... Il n'a même pas cinquante ans, et les rotules sont foutues ! Mais bon... On ne peut pas trop en demander à cette génération, ils prennent la mouche si facilement...
Michael choisit ce moment pour pousser son fauteuil dans le dernier accès de la pièce. Freddy le suivait de près.
— Oh, vous êtes venu en famille, c'est mignon ! s'exclama Henry. Le vieux meurtrier coincé dans son costume moisi, l'ours-zombie qui l'a assassiné, le garçon idiot qui a survécu à une robotisation et la gamine traumatisée qui a survécu à une tuerie de masse. Quelle équipe de choc !
— Bonjour à toi aussi, Henry, répondit Michael. Le plaisir de te retrouver n'est pas partagé. Tu devrais être mort.
— La vie, la mort... Ne sont-ce pas que des détails ? Pour nos deux familles, en tout cas. La vôtre est un peu old fashioned, mais je suppose que tout créateur de génie finit par être dépassé par les progrès de la technologie. Je suppose que vous avez déjà rencontré mon arrière-arrière-petit-fils ?
Mal à l'aise, Luc se contenta de croiser les bras et détourner le regard.
— Je me contrefous de tes états d'âme, rugit Springtrap. Où est ma fille ?
— Pas ici, de toute évidence, se moqua Henry. Allons, William, tu ne t'attendais pas vraiment à ce que je vienne avec eux ? Si tu veux tout savoir, elle ne cesse de te réclamer.
Springtrap serra les poings. Violet posa une main sur son bras. Il rencontra ses yeux brièvement, puis relâcha sa poigne. Henry siffla.
— Qui l'aurait cru ? Le grand William Afton, l'homme qui se pensait au-delà de toute conséquence, domestiqué comme... Une peluche ? Un animal de cirque ? Où est ta combativité ? Où est l'homme qui m'a tenu tête pendant toutes ces années ?
— Il a changé, répondit Violet. Vous devriez songer à en faire de même. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais nous ne sommes plus en 1980. Bon, si on en a fini avec les mondanités, où sont les robots ?
— C'est qu'elle est pressée, la petite ! C'est drôle. Vous, les Afton, vous avez toujours eu cette manie. Celle de vouloir tout, tout de suite. Pas étonnant, cela dit. Tu ressembles beaucoup à William. Les traits du visage, peut-être. Ou les yeux. Pas encore de meurtre à ton actif ? Ne t'inquiète pas, ça viendra. Ils ont tous fini par péter un boulon, un jour ou l'autre. Regarde ce bon vieux Michael ! Prêt à tout pour aider les pauvres petits robots, quitte à en devenir un lui-même. Est-ce vraiment le destin que tu souhaites emprunter ? Est-ce que ça en valait la peine ?
Violet serra les dents. Du coin de l'œil, elle vit Golden Freddy s'enfoncer dans le mur et disparaître. Freddy, lui, se rapprocha d'elle. Le robot était resté silencieux jusque-là, visiblement nerveux.
— Qu'est-ce que vous voulez ? gronda Violet.
— Moi ? Rien du tout. Je ne suis venu que par politesse. Et pour une petite démonstration, bien sûr. Plushtrap, au pied !
Le petit lapin se redressa comme un soldat et courut se mettre au garde-à-vous à ses pieds.
— Tu aimes son design ? demanda Henry à William. Je sais que les lapins, c'est plus ton truc, mais que veux-tu, les gens aiment les lapins. Bien plus qu'un robot de reconnaissance, c'est une petite expérience que j'ai voulu tenter. On sait qu'une mort violente cause ce phénomène étrange de transfert d'âme. Elle s'accroche au métal, elle le rend vivant. Parfois, l'âme s'accroche, parfois, elle est trop faible pour vraiment s'en sortir. Mais ça, c'est la théorie sur les humains. Je me suis alors demandé s'il était possible de reproduire ce phénomène sur d'autres créatures. Ah, j'ai zigouillé un sacré paquet de bestioles pour en arriver là. Des rats, des cochons, même un lion dans un zoo. Jusqu'à ce chiot, que j'ai élevé à la main pendant des années, avant de le poignarder. Et là, Plushtrap a pris vie. Le modèle était dépassé depuis des années, mais je ne pouvais pas m'en débarrasser, pas vrai ? Pas après autant d'effort.
Violet lança un regard plein de pitié à Plushtrap, qui ne semblait pas pleinement réaliser ce qui se produisait devant lui.
— Et les autres alors ? demanda William. Ce n'était qu'un premier test. Ce qu'on a vu dans cette Chica...
— Ah, je te reconnais bien là. Tu l'as disséquée ? Magnifique, pas vrai ? Plus il y a d'âmes prisonnières du réceptacle, plus le robot devient puissant. Oh, ils se retournent encore parfois contre moi, mais j'ai fait en sorte de les briser avant de les tuer pour éradiquer tout espoir de rébellion. Des petits soldats faits de métal, que je peux envoyer à ma guise au casse-pipe sans bouger le petit doigt. N'était-ce pas là ce dont tu rêvais ? Freddy Fazbear's Pizza, là où la fantaisie prend vie. C'est le cas maintenant.
— Combien de personnes as-tu massacrées ? demanda Michael. Combien d'enfants vont encore avoir à subir pour des expériences qui ne mènent à rien ? Qu'est-ce que tu comptes seulement faire de ces créations ?
— Rien de spécial pour le moment. Ils sont une simple précaution. Mais... Plus tard, quand toute cette histoire sera oubliée pour de bon, imagine ! Une armée d'ours robots qui attaquent sur commande. Des chiens robots plus vrais que nature, à partir de chiens immortels ! Les gens vont s'arracher mon génie, tandis que le tien, William, tombera dans l'oubli à jamais. C'est mon héritage.
Springtrap éclata de rire, faisant sursauter Violet et Michael, qui se tournèrent dans sa direction. Le lapin secoua la tête, peinant à se remettre de son fou rire.
— T'es en train de me dire que tu as fait tout ça pour faire tomber mon nom dans l'oubli ? se moqua le lapin. C'est trop d'honneur, vraiment. Henry, sérieusement ? De quel héritage on parle, exactement ? Tu crois vraiment que si les gens apprennent ce que tu as fait, ils vont t'acclamer en héros ? Je ne sais pas dans quel monde tu vis, mais les meurtres d'enfants, ça finit jamais bien. Je crois que j'en sais quelque chose. Et tu devrais le savoir aussi, depuis le temps. Il est temps que ça s'arrête. C'est n'importe quoi.
— Oh ? Et comment est-ce que tu comptes m'arrêter ?
Henry claqua des doigts. La fenêtre vola en éclat sous le pied d'un robot gigantesque. Une autre version de Freddy, bien plus terrifiante que celle qui se trouvait derrière Violet, entra tranquillement. Il n'avait plus l'air du sympathique ours de son enfance. D'immenses dents, bien trop nombreuses, empêchaient la créature de fermer sa bouche. Il était plus imposant également, peint tout en noir, les yeux brillants de cette lumière surnaturelle.
Violet sentit l'incompréhension de George derrière elle. Il avait vérifié les environs. Si ce robot s'y cachait, il l'aurait vu, ou tout du moins senti. Il était évident que, comme les autres, celui-ci était hanté par d'autres victimes.
L'animatronique tourna la tête dans leur direction. Freddy posa une main sur l'épaule de la jeune femme, et se plaça légèrement en avant.
— C'est censé nous impressionner ? grogna Springtrap. On a défoncé ta version cauchemardesque de Chica, on défoncera celui-là aussi. Et sérieusement ? Encore un Freddy ? Pour un gars qui veut renouveler le génie de la robotique, on peut pas dire que t'étais très inspiré sur les designs.
— Que veux-tu, il m'arrive aussi parfois d'être nostalgique. Bien, cette courte pause aura été instructive, mais j'ai du travail à poursuivre. Je me doute que ce ne sera pas suffisant pour vous dissuader de continuer de me causer des ennuis, mais prenez ça comme un avertissement. J'en ai des dizaines comme ça à la maison. Vous n'avez aucune chance. Luc, Plushtrap, nous partons.
— Quoi ? Tu vas juste te barrer ? grogna le lapin.
— J'aimerais dire que ma proposition de te joindre à mes activités est toujours d'actualité, mais je crains de ne plus pouvoir te faire confiance, vieil ami. Nous savons tous les deux comment ça s'est fini la dernière fois. Elizabeth te passe le bonjour ! dit-il en s'éloignant dans le couloir.
— Va crever !
Springtrap s'élança à sa suite. Le Freddy des enfers bondit devant lui et le repoussa en arrière avec tant de force que le lapin s'écrasa cinq mètres derrière le reste du groupe dans un bruit effroyable de métal brisé.
L'Animatronique pivota lentement dans leur direction.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Violet.
— On n'a pas tellement le choix, répondit Freddy. On va devoir se battre, et trouver un moyen de libérer ces âmes. Espérons que ça suffise.