Battle Royale IRL

Chapitre 3 : La Zone se Referme

3202 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/03/2026 10:17

Le biome désertique avait laissé place à l’humidité oppressante d'une jungle qui ceignait autrefois Sunny Steps. Mais ce n'était plus la canopée luxuriante et vibrante de ses souvenirs de jeu. Ici, la nature semblait avoir été victime d'une corruption systémique, une erreur de rendu généralisée. Les arbres géants, dont les racines auraient dû s'ancrer fermement dans le sol, oscillaient comme des hologrammes mal réglés. Leurs troncs grésillaient, passant du bois massif à un gris transparent, laissant entrevoir le squelette filaire du monde. Les lianes ne pendaient plus au gré du vent. Elles flottaient, brisées en segments rigides de code binaire qui émettaient un bourdonnement électrique désagréable au passage des deux survivants. Maëve et Jax progressaient péniblement dans cet enfer végétal où chaque son était distordu, comme si la bande-son du monde était lue à l'envers. Pour Maëve, chaque pas demandait un effort de volonté. La résistance du sol sous ses bottes n'était plus garantie. Par moments, son pied s'enfonçait dans la terre comme si elle marchait sur de la fumée. Elle baissa les yeux sur sa main gauche. Un frisson de terreur, plus glacé que la Tempête, la traversa. Son gant tactique disparaissait par intermittence dans un nuage de flickering numérique. Sous le tissu qui s'évaporait, sa peau n'avait plus rien d'humain. C'était une texture de substitution, un balayage de lignes bleutées parcourues par des pixels morts et des fragments de scripts qui défilaient sous sa chair translucide.

« Jax... je perds ma consistance, » souffla-t-elle.

Sa voix n'était plus tout à fait la sienne. Elle était doublée d'un écho métallique, une distorsion audio qui trahissait sa déshumanisation.

« Le jeu... il est en train de réécrire mon ADN. Je sens les données couler dans mes veines, Jax. Ça brûle. »

« Tiens bon, Luvy ! Ne regarde pas tes mains, regarde l'objectif ! » répondit Jax.

Il lui tendit une main gantée, ferme et bien réelle, pour l'aider à enjamber le tronc d'un baobab couché qui clignotait entre le brun et le néant.

« On est presque au pied du volcan. Regarde là-haut, les évents volcaniques crachent encore de la vapeur. C'est notre ascenseur pour le sommet. »

Soudain, un cri strident déchira la canopée, un son semblable à une aiguille rayant un disque à pleine vitesse. Des buissons de fougères pixelisées surgirent des silhouettes que Maëve reconnut avec une horreur viscérale. Des versions corrompues des skins Peely. Mais les joyeuses bananes n'avaient plus rien de comique. Leurs corps jaunes étaient zébrés de failles écarlates béantes, comme des plaies ouvertes dans leur code. Leurs sourires étaient figés dans une expression de douleur numérique absolue, et leurs yeux n'étaient plus que des points d'exclamation rouges qui perçaient l'obscurité.

« Des bots de suppression ! » s'écria Jax en épaulant son fusil à pompe de chasse, le canon vibrant sous la tension statique.

Les créatures ne portaient pas d'armes classiques. Elles étaient la suppression. Elles projetaient de leurs mains des ondes de choc prismatiques qui effaçaient la texture même du sol à leur contact, laissant derrière elles des trous noirs dans la géométrie de la map. Maëve sentit l'adrénaline de la gameuse pro submerger sa paralysie. Elle ne pouvait pas laisser le glitch gagner. Elle tenta de lever son MK-Seven, mais le poids de l'arme semblait s'évaporer. Elle devait agir maintenant, avant que son corps ne soit plus qu'un nuage de données impuissant.

« Jax, à droite ! Couvre l'angle mort ! »

Dans un éclair de lucidité, elle exécuta une glissade latérale, un mouvement d'une fluidité parfaite qu'elle avait répété des milliers de fois. Elle utilisa l'élan pour se jeter sur un évent volcanique. La vapeur violette et brûlante la propulsa à dix mètres de haut avec une violence inouïe. Dans les airs, le monde sembla ralentir. Ses doigts, bien que translucides, s'activèrent sur son gant de construction avec une vitesse surnaturelle. D'un geste sec, elle édita une rampe en plein vol. C’était une technique de Pro-Builder qu'elle ne maîtrisait d'habitude qu'avec une manette. Ici, c'était sa propre volonté qui matérialisait le bois sous ses bottes. Elle retomba sur sa propre structure, surplombant la horde de Bananés corrompus qui s'agglutinaient en bas dans un amas de pixels enragés.

« C'est l'heure du nettoyage système, » grimaça-t-elle, sa propre voix devenant un murmure de basse fréquence.

Elle vida son chargeur. Chaque impact de balle provoquait une petite explosion de données. Les créatures se dissolvaient dans des bruits de fichiers supprimés, mais d'autres émergeaient sans cesse des failles qui déchiraient la jungle.

« Y'en a trop ! » cria Jax, acculé contre les marches d'un temple aztèque dont les pierres s'effondraient en cubes noirs. « Luvy, le volcan ! Faut qu'on entre dans le cratère ! C'est le cœur du processeur, le seul endroit où on pourra stabiliser nos formes ! »

Maëve balaya les environs du regard. À travers le chaos de la végétation holographique, elle repéra un vieux canon de pirate en bronze, vestige d'une saison oubliée. Un plan fou, digne d'une fin de partie désespérée, germa dans son esprit de compétitrice.

« Jax ! Dans le canon ! Maintenant ! »

Ils se précipitèrent vers l'engin séculaire. Jax grimpa à l'intérieur, rabattant sa visière, tandis que Maëve ajustait l'angle de tir vers la gueule béante du volcan qui crachait des cendres violettes vers un ciel en pleine décomposition. Elle alluma la mèche courte d'un geste rageur, puis se glissa dans le tube métallique juste avant la détonation. Un BOUM assourdissant, qui fit vibrer la réalité jusque dans sa structure moléculaire, les propulsa dans l'azur. Ils n'étaient plus des joueurs, ils étaient des projectiles humains fendant un ciel strié de bugs graphiques. Sous eux, la jungle de Sunny Steps disparaissait déjà sous le mur de la Tempête, une vague de particules hurlantes qui ne laissait derrière elle qu'un vide infini, un écran noir où plus rien n'existait.



L’ascension en boulet de canon fut un cauchemar de forces G et de sifflements d'air déchirants. Maëve et Jax furent expulsés du tube de bronze avec une violence inouïe, fendant les volutes de fumées sulfureuses qui s'échappaient des naseaux du Volcan. Pendant quelques secondes qui parurent des siècles, le monde ne fut qu'un tourbillon de gris cendré et d'orange incandescent. La pression atmosphérique s'écrasait contre la cage thoracique de Maëve, lui coupant le souffle, tandis que le vent hurlait contre sa visière, emportant ses cris dans le vide. Puis, le choc. Ils atterrirent brutalement dans un amas de cendres chaudes et de scories, juste sur le rebord intérieur du cratère. Maëve se redressa en toussant, ses poumons brûlés par l'air saturé de soufre et de micro-particules métalliques. Elle regarda ses mains, et le cœur lui manqua. Le phénomène de dématérialisation s'aggravait à une vitesse alarmante. Ses doigts étaient désormais entourés d'un nuage de petits cubes de données flottants, oscillant frénétiquement comme des insectes de lumière. Elle ressemblait à une image de basse résolution en plein rendu, une entité luttant pour ne pas être effacée du décor.

« Jax ! Ça va ? Réponds-moi ! » cria-t-elle.

Sa voix était hachée par une friture numérique, chaque syllabe doublée d'un écho de glitch. Jax se releva avec difficulté, une main pressée contre son flanc où l'armure avait cédé. Son casque de pilote était à moitié brisé, laissant entrevoir un regard hagard, injecté de sang, mais d'une détermination farouche.

« On y est... Regarde en bas, Luvy. C'est... c'est le centre névralgique du monde. »

Sous eux, là où devrait bouillonner une lave naturelle, s'étendait une structure métallique colossale, suspendue au-dessus du magma par d'énormes chaînes de carbone qui vibraient sous la tension. C’était la base de recherche secrète de l’IO. Mais le gris stérile des laboratoires avait disparu. La station pulsait d'une lumière rouge sang, la même couleur que les veines de glitch qui dévoraient l'île. Au centre de la plateforme principale, protégé par un cylindre de verre renforcé qui semblait filtrer la réalité elle-même, flottait le quatrième et dernier fragment de code. Il brillait d'une intensité telle qu'il projetait des ombres géantes sur les parois du cratère.

« On descend, » trancha Maëve.

Sa voix oscillait désormais entre le timbre humain et une fréquence radio parasitée. Ils déployèrent leurs planeurs pour une descente contrôlée. Le silence dans le cratère était total, un silence de mort seulement rompu par le grondement sourd de la terre en gestation. Lorsqu'ils posèrent le pied sur le métal froid de la base, une voix familière, mais ralentie comme un vieux disque vinyle, résonna dans les haut-parleurs de la station :

« Utilisateur Luvy... Votre session arrive à expiration. Veuillez procéder à la déconnexion... définitive. »

Soudain, une silhouette se détacha de l'ombre d'un terminal de contrôle. Maëve se figea, le sang glacé dans ses veines translucides. Jax leva son fusil, mais ses mains tremblaient de façon incontrôlable. L'intruse portait exactement la même tenue que Maëve. La combinaison violette, les gants tactiques, les lunettes de protection. Mais là où Maëve luttait pour garder sa consistance physique, cette créature était une perfection de données pures, une version haute définition sans aucune faille. Ses yeux n'étaient que deux fentes horizontales de lumière rouge fixe. Elle tenait un fusil à pompe de combat, dont le canon crépitait d'une énergie instable et obscure. C'était le Double Oméga. Une itération de Maëve créée par le système, purgée de toute humanité, conçue uniquement pour la remplacer.

« C'est quoi ce... c'est moi ? » murmura Maëve, horrifiée par ce miroir sans âme.

Le Double ne répondit pas. Elle s'élança avec une vitesse de calcul que même Maëve n'avait jamais vue. D'un geste fluide, elle bâtit une tour de métal sombre en moins de deux secondes, surplombant Maëve et Jax.

« Cache-toi ! » hurla Maëve à Jax en frappant le sol de son gant.

Elle déploya son propre mur de bois, mais le contraste était tragique. Le bois semblait dérisoire face au métal glitché. Le Double tira. L'impact ne se contenta pas de trouer la paroi. Il effaça littéralement la structure, la transformant en un vide polygonal. Maëve comprit l'enjeu. Son Double utilisait des munitions de « suppression ». Si elle était touchée, elle ne mourrait pas... elle serait formatée.

« Tu veux jouer à la Pro ? » cria Maëve, sentant une colère froide submerger sa peur. « On va voir qui a le meilleur timing ! »

Ce qui suivit fut un build-fight désespéré. Les doigts de Maëve bougeaient avec une frénésie née de milliers d'heures de pratique. Elle enchaînait les rampes, les sols, les édits, essayant de reprendre le « high ground ». Le vacarme des constructions remplissait le cratère. Le clic-clac organique du bois de Maëve se brisant contre le son métallique et strident des structures du Double. Jax tentait d'appuyer Maëve depuis le sol, mais le Double était une machine, éditant des fenêtres dans ses murs pour lâcher une cartouche avant de les refermer au millième de seconde près. C'était le combat ultime. Maëve contre son propre potentiel, amplifié par une intelligence artificielle impitoyable.

« Je ne suis pas juste un skin ! » hurla Maëve en lançant une grenade fumigène.

Elle se glissa derrière le Double, son fusil d'assaut en joue. Elle allait presser la détente quand le sol trembla violemment. Le volcan entrait en éruption. Des jets de lave corrompue commençaient à percer la plateforme métallique. La voix du système revint, saturée :

« Surcharge détectée. Élimination de tous les actifs non essentiels en cours. Nettoyage du cache... »

Le Double Oméga s'arrêta brusquement. Elle baissa son arme. Elle regarda Maëve, et pour la première fois, une expression sembla traverser son visage de lumière. Une sorte de reconnaissance tragique, l'ombre d'un regret binaire. Elle pointa le dernier fragment du doigt, puis le cœur du volcan qui s'effondrait. Elle savait que le temps manquait pour elles deux.



La terre poussa un rugissement si profond que Maëve sentit ses dents vibrer dans ses gencives. Ce n'était plus le grondement sourd d'un volcan, mais le râle d'un processeur en train de fondre, le bruit d'un moteur système rayant ses cylindres de métal. Sous la plateforme de l'IO, le magma ne se contentait plus de bouillonner. Il montait par saccades, comme une barre de progression inversée et meurtrière, dévorant les piliers de soutien dans un nuage de vapeur toxique et de pixels calcinés qui crépitaient en s'éteignant.

« Maëve ! La plateforme se barre en vrille ! » hurla Jax.

Sa voix était presque couverte par le hurlement du métal qui se tordait. Agrippé à une rambarde brûlante, il luttait pour ne pas glisser vers le néant alors que la structure de recherche penchait dangereusement à quarante-cinq degrés. Des moniteurs de contrôle s'arrachaient de leurs socles, explosant dans la lave en contrebas dans des gerbes d'étincelles bleutées qui rappelaient des feux d'artifice mal codés. Le Double Oméga, figé face à Maëve, commença à scintiller violemment. Son programme de combat, conçu pour une arène stable, ne parvenait plus à gérer la destruction simultanée de la géométrie du monde et la présence des intrus. Elle restait là, prisonnière d'une boucle d'animation saccadée, son fusil à la main, tandis que des pans entiers de son corps de données, son épaule, une partie de son masque de prédatrice, se détachaient en fragments géométriques parfaits pour être aspirés par le vide ascendant. Maëve, elle, ne regardait qu'une chose. Le cylindre de verre au centre de la tempête de feu. Le quatrième fragment. Sa seule clé pour ne pas finir en octets orphelins.

« Jax, lance-moi ta dernière grenade à impulsion ! »

« Quoi ? T'es trop loin, le sol s'effondre, tu vas tomber dans la lave avant de l'atteindre ! »

« FAIS-LE ! MAINTENANT ! »

Jax s'exécuta dans un geste de pur désespoir. La petite sphère bleue fila dans l'air saturé de cendres grises et d'étincelles. Maëve la rattrapa au vol d'une seule main, un réflexe de gardienne de but que des années de FIFA avaient gravé dans ses connexions nerveuses. Elle jeta un œil à son poignet. Son gant de build était mort, l'interface de construction totalement grisée par les interférences électromagnétiques du volcan. Elle ne pouvait plus compter sur le bois, la pierre ou le métal. Elle ne pouvait compter que sur sa propre physique... et son sens du rythme. Elle s'élança sur la plateforme inclinée, ses bottes glissant sur le métal chauffé à blanc. Elle évita de justesse un jet de vapeur pressurisée qui lui aurait arraché la peau. Arrivée au bord du gouffre, là où le métal s'arrêtait net sur le vide orangé, elle activa la grenade à ses pieds. BOUM. L'onde de choc la propulsa comme un boulet de canon vers le centre du réacteur. En plein vol, le temps sembla se dilater, chaque particule de cendre restant suspendue dans l'air. Elle vit le Double Oméga lever les yeux vers elle. Pour un bref instant, le glitch rouge qui défigurait le visage du clone s'effaça, laissant place au regard effrayé et pourtant reconnaissant de la vraie Maëve. Le Double ne tira pas. Dans un dernier sursaut de conscience partagée, elle utilisa ses ultimes ressources système pour construire une rampe éphémère, un pont de lumière instable, juste sous les pieds de la vraie pour corriger sa trajectoire. Maëve percuta le cylindre de verre de tout son poids, l'épaule la première. Sous l'impact, le cristal renforcé vola en éclats diamants. Elle tendit le bras et ses doigts se refermèrent sur le fragment, une gemme de code d'un blanc si pur qu'elle semblait trouer l'obscurité du volcan. À l'instant où ses doigts se refermèrent sur la pierre, la réalité bascula. Les trois autres cubes sortirent de son inventaire, s'élevant dans les airs pour graviter autour d'elle dans une danse magnétique frénétique. Une colonne de lumière bleue, colossale et aveuglante, jaillit du cœur du volcan, perçant le plafond de cendres pour monter jusqu'aux étoiles fixes du ciel nocturne.

« Jax ! Viens ici ! »

Jax se projeta vers elle dans un saut de l'ange désespéré alors que la plateforme sombrait définitivement dans le magma. Il attrapa la main de Maëve, ou plutôt, ce qu'il en restait. Elle n'était plus qu'une silhouette de lumière blanche, une erreur de lecture magnifique et aveuglante. L'éruption finale se produisit dans un déchirement sonore qui sembla briser les tympans du monde. Une onde de choc massive balaya tout l'intérieur du cratère. Mais au lieu de la chaleur dévastatrice de la lave, Maëve ne ressentit qu'un froid intense, absolu, presque spatial. Autour d'elle, le décor se décomposait en longues traînées de code vertical, une pluie numérique tombant vers le haut. Elle vit Sunny Steps s'évaporer, puis la jungle se dissoudre en lignes de texte, puis l'île tout entière s'effacer comme une page que l'on tourne pour passer à un autre chapitre.

[SÉQUENCE DE RESTAURATION TERMINÉE]

[CHARGEMENT DU POINT DE SORTIE...]

« On a réussi ? » demanda la voix de Jax.

Elle semblait venir de l'autre bout d'un tunnel, n'étant plus qu'un murmure perdu dans un vent de données. Maëve ne put pas répondre. Ses sens s'éteignaient les uns après les autres, comme des moniteurs que l'on coupe en fin de soirée. La dernière image qui imprima ses rétines fut celle du Point Zéro, immense, vibrant d'une beauté mathématique, s'ouvrant comme une fleur de lumière pour les engloutir dans son cœur de nacre. Le volcan explosa dans un fracas de fin des temps, mais Maëve et Jax n'étaient déjà plus là. Ils n'étaient plus que des bits d'information voyageant à la vitesse de la lumière vers la surface, vers le réel.


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