Tome 1 : La Louve des Braises

Chapitre 13 : Quand Tombe la Main du roi

5905 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/03/2026 07:54

Les marteaux résonnaient dans les profondeurs du camp Lannister, un rythme métallique qui semblait battre en cadence avec les tambours de guerre à venir. Des étincelles jaillissaient des forges, projetant des éclats d’or sur les tentures cramoisies frappées du lion. L’air sentait le cuir brûlé, le fer chauffé à blanc… et le sang. Au centre du camp, sous un pavillon lourd comme une sentence, Tywin Lannister travaillait en silence. L’homme paraissait taillé dans le roc. Grand, large d’épaules malgré l’âge, son visage sévère était éclairé par la lueur des braises. Une mâchoire dure, des yeux d’un vert pâle qui voyaient tout, jugeaient tout, condamnaient tout. Ses cheveux, devenus argent, ne lui enlevaient rien de son autorité ; au contraire, ils semblaient souligner la froideur d’un prédateur trop longtemps patient. Sur une table, un cerf éventré reposait. Symbole vivant d’un royaume qu’il méprisait ouvertement. Tywin tranchait la chair avec une précision chirurgicale, chaque geste méthodique, implacable. Le sang ruisselait le long de ses gants de cuir comme si ce n’était qu’un détail, une simple conséquence d’une tâche nécessaire. Derrière lui, Jaime observait. Son armure dorée réfléchissait la lumière rougeoyante du feu. Un chevalier glorieux aux yeux du monde… et pourtant, face à son père, il avait l’allure d’un garçon pris en faute. Il ne disait rien. Tywin n’avait jamais eu besoin d’élever la voix : son silence valait tous les cris du monde.

« Tu arrives tard. »

La phrase tomba comme une pierre dans un lac gelé. Ni reproche. Ni colère. Juste un constat… mais un constat qui tranchait plus sûrement que n’importe quelle lame. Sous ses doigts gantés, Tywin Lannister continuait à découper le cerf. Le sang coulait en filets luisants sur la table de bois, s’accumulant dans les rainures. L’odeur métallique emplissait la tente, mêlée à celle du cuir chauffé et des braises. Jaime inspira profondément et fit un pas en avant.

« Père… il faut arrêter Cersei. »

Sa voix vibrait, fissurée par une colère qu’il peinait à contenir.

« Elle a franchi une limite. Elle a fait enlever Sansa Stark. Elle ment au roi. Elle manipule tout. Elle... »

Clac. Le couteau de Tywin s’enfonça dans la table. Le bruit claqua comme un coup de tonnerre. Même les gardes à l’extérieur cessèrent un instant leurs mouvements. Tywin ne leva toujours pas les yeux.

« Ta sœur protège notre maison. »

Un murmure presque paternel… mais venimeux, glacé. Il prit un linge blanc, essuya lentement ses mains encore rouge sombre. Le tissu se teinta comme si on y avait plongé un cœur battant. Jaime secoua la tête, les traits tendus.

« Ce n’est pas protéger. C’est provoquer ! »

Sa voix monta d’un cran.

« Les Stark ont le sang chaud, Père ! On leur a déjà pris un enfant… maintenant Sansa… et Ned est blessé ! Ils riposteront. Ils... »

Tywin fit glisser les entrailles du cerf dans un baquet, sans un frémissement.

« Les Stark sont déjà en guerre. »

Son ton était calme. Trop calme. Une tempête contenue dans un soupir.

« Ils ont capturé ton frère. »

Jaime se figea, comme frappé. Le seul nom qui pouvait lui briser le souffle.

« Tyrion… » souffla-t-il.

Enfin, Tywin tourna la tête vers lui. Ses yeux étaient deux éclats d’acier. Aucune compassion, aucune hésitation, aucune humanité superflue.

« Il n’avait pas à voyager seul dans le Conflans. Il n’avait pas à se laisser capturer. »

Chaque mot frappait comme un marteau.

« Mais il l’a fait. Et il nous offre une excuse parfaite. »

Jaime fronça les sourcils, la voix plus basse, plus tranchante :

« Une excuse… ? »

Tywin sourit. Un sourire fin, presque invisible. Un sourire de prédateur.

« Pour frapper les premiers. »

Jaime sentit quelque chose se déchirer en lui, un fil qu’il croyait incassable.

« Vous… »

Sa gorge se serra.

« Vous ne pouvez pas envoyer une armée pour… ! Tyrion pourrait mourir ! »

Le silence s’abattit, lourd, étouffant. Même les braises semblèrent s’éteindre un instant. Puis Tywin parla. Doucement, trop doucement.

« Si la mort de Tyrion sert notre cause… alors oui. »

Un souffle de Jaime se brisa. Presque un gémissement étouffé.

« Père… c’est votre fils. »

« Et toi, tu es mon héritier. »

Tywin fit un pas, lentement. Chaque pas semblait peser une tonne.

« Les pions peuvent être sacrifiés. Les lions, non. »

Jaime recula, d’un demi-pas seulement, mais assez pour que Tywin le remarque. Le vieux lion n’avança pas davantage. Il n’en avait pas besoin. Sa présence écrasait déjà tout l’espace. Il remit ses gants, ajustant chaque doigt avec une précision glaciale. Un geste de bourreau, pas de père.

« Tu vas marcher sur Vivesaigues. »

Sa voix ne tremblait jamais.

« Assiéger les Tully. Contraindre Catelyn Stark à plier. Forcer les loups à montrer leurs crocs. La guerre est là, Jaime.

Il posa une main lourde, sanglante encore, sur l’épaule de son fils. Un contact froid comme un verdict.

« Et tu vas la mener. »

Puis il sourit. Un sourire sans chaleur, sans joie, sans âme.

« C’est ainsi que naissent les dynasties. »


***


La chasse était revenue au château. Mais sans rires, sans fanfares, sans les braillements ivres qui précédaient d’ordinaire l’arrivée du roi. Cette fois, on ne rapportait pas un sanglier. On rapportait un mourant. Les couloirs sentaient encore la boue froide, le cuir mouillé et le sang métallique. Les serviteurs parlaient à voix basse, comme si le moindre murmure pouvait renverser le royaume. Dans la chambre royale, Robert Baratheon gisait sur son lit. Le colosse qui avait écrasé Rhaegar sous son marteau n’était plus qu’une ombre épuisée. Son ventre avait été éventré par les défenses d’un sanglier. Et même recousu, on devinait la profondeur de la plaie sous les bandages rouges. Ned entra, le pas hésitant, le cœur lourd, brisé. Robert tourna la tête vers lui, esquissant un faible sourire. Un sourire qui, autrefois, illuminait les salles entières et faisait trembler les tables sous les poings joviaux du roi.

« Ah… mon vieil ami… » souffla-t-il, la voix râpeuse. « N’oublie jamais… que c’est le vin qui m’a eu. Pas le sanglier. »

Son rire mourut en une grimace de douleur. Ned s’agenouilla, posant une main sur la couverture imprégnée d’odeurs d’herbes médicinales et de chair affaiblie. Robert inspira difficilement, un râle humide se coinçant dans sa gorge. Du sang perlait à la commissure de ses lèvres.

« J’ai été un mauvais roi, Ned… » dit-il d’une voix presque enfantine. « Un mauvais mari… un mauvais père… »

Il ferma les yeux, comme accablé par ses propres aveux.

« Mais je veux faire une chose bien. Une dernière. Avant… la fin. »

Ses doigts tremblants désignèrent un parchemin vierge sur la table.

« Écris. »

Ned prit la plume, la trempa dans l’encre. Ses mains étaient stables, mais son âme tremblait. Robert dicta, la respiration de plus en plus courte :

« Moi, Robert… de la maison Baratheon… roi des Andals, des Rhoynars et des Premiers Hommes… »

Il dut s’arrêter pour reprendre son souffle, un souffle râpeux, brisé.

« …nomme Eddard Stark… Protecteur du Royaume… régent du trône… jusqu’à la majorité de… »

Une hésitation. Une lourde, immense hésitation. Robert voulut dire mon fils. Il voulut dire Joffrey. Mais Ned sentit la vérité peser comme une enclume sur ses épaules. Alors il écrivit, la plume tranchant la page plus sûrement qu’un couteau :

« …jusqu’à la majorité de l’héritier légitime du roi. »

Robert hocha faiblement la tête, croyant que Ned avait simplement formulé sa volonté avec sagesse. On lui glissa la feuille sous la main. Le roi signa. A moitié conscient, la main lourde, la signature hésitante. Puis il retomba contre les oreillers, les yeux mi-clos, presque éteints. Ned lui prit la main. Une main autrefois capable d’écraser des casques. Maintenant froide. Tremblante.

« Reposez-vous, mon ami. » murmura Ned. « Je protégerai le royaume. Sur mon honneur. »

Robert ne répondit pas. Sa respiration devint irrégulière, sifflante. Un souffle faible entrecoupé de silences terrifiants. Ned se releva lentement. Et dans les ombres du couloir, il sentit… un frémissement. Comme un serpent qui se glisse. Comme une vague de murmures. Varys. Littlefinger. Pycelle. Et Cersei, la lionne silencieuse. La partie venait de commencer. Et Ned Stark ne jouait pas à ce jeu.


***


Au Mur, Jon Snow se tenait au garde-à-vous parmi les autres recrues, les bottes enfoncées dans la neige gelée. Le vent du Nord cinglait leurs visages comme un fouet, mordant la peau jusqu’à l’os. Les torches fixées le long de la cour claquaient sous les rafales, projetant des ombres déformées sur les pierres glacées du Château Noir. Le corbeau du Lord Commandant croassait depuis l’épaule de Mormont, son cri rauque résonnant dans l’air figé comme un mauvais présage. Les noms tombaient un à un, annoncés par le Mestre, chaque affectation scellant le destin d’un homme.

« Rôdeurs ! »

Des murmures, des exclamations étouffées.

« Bâtisseurs ! »

Les massifs, les patients.

« Intendants ! »

Les silencieux, les discrets. Jon se redressa, tendu comme un arc. Le Mestre leva les yeux, chercha son nom dans la liste.

« Snow. Jon. »

Un bref silence.

« Intendance du Commandant. »

Un choc parcourut les recrues comme une vague glacée. Des regards se tournèrent. Certains moqueurs. D’autres simplement surpris. Jon sentit la chaleur, ou ce qu’il en restait, affluer brutalement à ses joues.

« Intendance ? »

Sa voix tremblait. Pas de peur. De colère. De déception. De cette sensation d’être traité comme un enfant, encore.

« Je viens de passer des semaines à m’entraîner comme un guerrier ! »

Il avançait d’un pas, prêt à défier l’annonce elle-même.

« Ser Thorne se moque de moi ! C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? »

Un rire étouffé s’éleva parmi quelques recrues. Samwell Tarly, lui, s’approcha en hâte et posa une main timide. Mais ferme sur son bras.

« Jon… » dit-il doucement. « Ce n’est pas une punition. C’est une faveur. Une rare faveur. Lord Mormont te veut près de lui. Il… il veut te former. Pour diriger. Pour… mener. »

Jon inspira, hésitant. Un souffle blanc s’échappa de sa bouche. La colère se mêla au doute. Un chef ? Un futur officier ? Ou une mise à l’écart déguisée ? Il n’en savait rien. Les recrues furent dispersées, chacune rejoignant sa nouvelle place. Jon, lui, s’éloigna dans les ténèbres du Mur, les pas lourds, le cœur encore plus. C’est alors que Ghost surgit devant lui. Silencieux comme un esprit, le loup aux yeux rouges apparut entre deux torches, la neige craquant sous ses pattes. Il tenait quelque chose dans sa gueule, quelque chose qui pendait, raide, presque noir. Jon sentit son souffle se bloquer. Fantôme déposa son fardeau dans la neige. Une… main. Une main humaine. Gelée. Noircissante. Comme mordue par un froid pas naturel. Sam blêmit aussitôt.

« Par les Sept… »

Jon s’accroupit lentement, ses doigts suspendus à quelques centimètres de la peau gelée, sans oser toucher. La main était raide, noircie, comme mordu par un froid ancien qui ne venait pas seulement de la nuit. Il ne savait pas à qui elle appartenait. Personne ne le savait. Et pourtant… quelque chose se nouait dans son ventre. Un pressentiment. Une image fugace, venue de nulle part : un cavalier disparu entre les troncs, le souffle d’un cheval affolé, des traces effacées par la neige. Le visage de Benjen traversa son esprit comme une brûlure. Pas une certitude. Juste une peur. Une peur qui ressemblait trop à la vérité.

« Mon oncle… » murmura-t-il, sans même s’en rendre compte.

Des mots plus légers que la neige… et plus lourds que la mort. Sam ouvrit la bouche, prêt à lui dire que rien ne prouvait cela, mais aucun son n’en sortit. Un silence épais s’abattit sur eux. Même le vent se tut, comme si le Mur avait soudain retenu son souffle. Fantôme grogna, un grondement profond, bas, qui vibra jusque dans les pierres glacées sous leurs pieds. Jon leva lentement les yeux vers la lisière de la forêt. Les arbres y étaient trop immobiles. Les ombres, trop immenses. Le froid… trop vivant. Quelque chose rôdait là-bas. Quelque chose qui n’avait plus rien d’humain. Et Jon comprit, sans comprendre comment, que cette main n’était pas un avertissement. C’était un premier pas. Une ouverture. Un murmure dans la nuit blanche. Et que le reste suivrait.


***


À Winterfell, la grande salle était plongée dans une semi-obscurité. Le feu crachait par moments, projetant des lueurs rouges qui dansaient sur les murs de pierre. Osha était assise au centre, menottée, les poignets rougis par le fer. Elle ne tremblait pas. Elle avait l’air trop habituée au froid… et à l’horreur. Mestre Luwin, debout face à elle, penchait la tête comme un homme cherchant encore une explication rationnelle au cauchemar.

« Pourquoi avoir quitté le nord du Mur ? » demanda-t-il, d’une voix qui se voulait calme.

Osha leva ses yeux sombres. Hantés. Fatigués. Sa voix roula comme un souffle venu d’un monde trop ancien.

« Parce que le froid n’est plus seulement de la neige. Les morts marchent. Leurs yeux… bleus comme la glace éternelle. »

Luwin se raidit, décontenancé.

« Les Marcheurs Blancs appartiennent aux contes, Osha. Aux légendes... »

« Alors vos contes vont vous tuer. »

Ses mots tombèrent dans l’air comme des pierres dans un lac gelé. Une ombre glissa derrière eux. Elya entra dans la salle, silencieuse, presque absorbée dans ses propres pensées. La chaleur du foyer ne chassa pas le frisson qui lui remonta la colonne vertébrale. Elle sentit, avant même de comprendre pourquoi, que quelque chose n’allait pas. Une peur sourde. Un souffle glacé. Osha tourna brusquement la tête. Leurs regards se croisèrent. Longtemps. Trop longtemps.

« Toi… » murmura la femme sauvageonne. Ses yeux s’écarquillèrent légèrement, comme si elle reconnaissait quelque chose en Elya. Quelque chose qu’elle avait déjà aperçu, là-haut, dans la nuit sans fin.

« …tu le sais aussi. Tu l’as senti. »

Elya s’immobilisa. Le feu derrière elle crépita, mais elle n’entendait déjà plus rien. Une image la traversa : Jon. Son manteau noir. Le Mur derrière lui. Et… un souffle glacé à ses côtés. Sa gorge se serra violemment.

« Oui », souffla-t-elle, presque malgré elle.

Mestre Luwin détourna les yeux de l’une à l’autre, désemparé.

« Les Marcheurs Blancs ne sont pas qu’un mythe, mestre », reprit Osha en appuyant chaque mot. « Ils reviennent. Et quand ils arriveront jusqu’ici… les murs, vos armées, même vos loups… rien ne vous sauvera. »

Elya ferma lentement les yeux. Dans ses veines, quelque chose vibra. Un écho ancien, douloureux, brûlant. Comme si quelqu’un, très loin au nord, était enveloppé par le froid. Comme si le monde essayait de la prévenir. Comme si Jon était en danger. Un souffle lui échappa, tremblant. La peur, la vraie, la profonde, venait de naître dans son ventre. Et elle ne la quitterait plus.


***


À Vaes Dothrak, la chaleur du jour s’éteignait enfin, glissant des toiles colorées comme un voile de braise mourante. Les ruelles restaient pourtant animées : odeurs d’épices lourdes, hennissements de chevaux sacrés, cris des marchands vantant leurs étoffes, leurs lames, leurs fruits gorgés de soleil. Daenerys avançait entre les étals, le menton légèrement relevé, ses épaules droites. Elle n’était plus l’enfant apeurée des semaines passées. Elle marchait avec la grâce tranquille d’une reine. Les Dothrakis s’inclinaient sur son passage, certains posant le poing sur le cœur, d’autres murmurant : Khaleesi. Jorah et les suivantes la suivaient de près, attentifs, presque protecteurs. Un marchand de vin, drapé de tissus violets, s’avança soudain avec une révérence si basse que son front toucha presque la poussière.

« Khaleesi… acceptez l’honneur du meilleur de mes tonnelets. Un vin digne… des rois. »

Daenerys s’arrêta. Un mince sourire naquit sur ses lèvres : l’homme tremblait légèrement.

Mais derrière elle, Jorah se figait. Il venait de lire le parchemin scellé qu’un cavalier avait discrètement glissé dans sa main : le sceau royal de Port-Réal, la signature lourde de Robert Baratheon… et l’ordre clair : la mort de Daenerys Targaryen en échange d’or. Un goût amer envahit la bouche de Jorah. Il fit un pas en avant, le regard dur.

« Laissez-moi goûter. »

Le marchand tressaillit. L’imperceptible recul de son pied ne trompa pas Jorah.

« Ouvre », ordonna-t-il, la voix tendue comme la corde d’un arc.

Le marchand obéit, mais ses mains tremblaient. Il déboucha le tonnelet ; le parfum riche et sucré du vin s’en échappa. Jorah lui tendit la coupe.

« Bois. »

« Ce vin… est pour la Khaleesi, messire… »

Jorah se pencha, son ombre avalant presque celle de l’homme.

« Bois. »

Le marchand recula. Encore. Encore. Puis se retourna d’un coup, tentant de fuir. Il n’alla pas loin. Rakharo, jeune guerrier Dothraki au regard fauve, l’un des cavaliers de sang en de Drogo, connu pour sa rapidité implacable. Il fondit sur lui comme un prédateur. Ses tresses fouettèrent l’air tandis qu’il se jetait en avant, vif comme une lame. Un second Dothraki le plaqua au sol, et un troisième lui brisa le nez d’un coup de poing sec. Le vin se renversa, sombre et épais comme du sang. Quelques instants plus tard, on traînait le prisonnier ligoté jusqu’à la grande tente du khal.



La tente de Drogo, éclairée par des dizaines de torches, semblait respirer comme une créature vivante. Les ombres dansaient, hautes et déformées, projetant des silhouettes de géants sur les murs de cuir. Daenerys entra la première. Son souffle était encore court ; son cœur battait trop vite. Jorah la suivait, le visage durci par la colère et la honte. On jeta le marchand devant elle. Le sable s’envola sous l’impact. L’homme pleurait, tremblait, sanglotait comme une bête prise au piège. Drogo se leva. Lentement. Très lentement. Comme un volcan s’éveillant. Un silence écrasa la tente. Même les flammes semblèrent s’immobiliser.

« Il a voulu t’empoisonner ? » demanda-t-il, d’une voix profonde, presque inhumaine.

Daenerys déglutit.

« Oui. Le vin… était pour me tuer. »

Drogo avança. Chaque pas vibrait comme un coup de tonnerre. Ses ombres s’allongèrent derrière lui, menaçantes comme des lames prêtes à trancher.

« Ils veulent la mort de ma Khaleesi ? »

Ses yeux d’obsidienne brûlaient. Deux braises dans un visage de pierre. Le marchand hurla, se traîna à genoux, frappant le sol du front, suppliant, jurant qu’il était innocent. Drogo ne l’écoutait déjà plus. Il n’entendait qu’une seule chose : la menace contre son épouse. Contre la mère de son futur fils. Contre le sang de khal à naître.

« Alors je leur donnerai la guerre. »

Il leva son arakh et le pointa vers l’ouest, là où l’horizon s’étirait en terres inconnues, là où se trouvait Westeros. Le royaume qu’on avait promis à son fils.

« Je leur donnerai mon fils… monté sur le trône du monde entier. »

Un rugissement traversa la tente. Les Dothrakis frappèrent le sol de leurs lances. Un tonnerre brut, sauvage, vibrant. Le sol trembla, la tente vibra jusqu’aux cordes, les montagnes renvoyèrent l’écho comme une promesse. Daenerys sentit quelque chose éclater en elle. Pas de peur. Non. De la force. Une certitude brûlante. Un souffle ancien, venu du feu et du sang. Elle était née pour régner. Et désormais, tout Essos le savait. La route vers Westeros venait de s’ouvrir. Et elle serait, à n’en pas douter, pavée de sang et de flammes. Mais aussi de destinée.


***


À Port-Réal, la nuit était tombée, lourde et étouffante comme un secret mal gardé. Dans la tour de la Main, Ned Stark finit de sceller la lettre adressée à Stannis Baratheon, l’empreinte du loup encore chaude sur la cire rouge. Il tendit le parchemin à un messager en armes.

« Partez avant l’aube. Ne parlez à personne. Ne vous arrêtez pour rien. Pas même pour le roi. »

Le soldat hocha la tête, déjà blême. Ned savait que s’il échouait… ils seraient tous perdus. Lorsque la porte se referma, une autre s’ouvrit aussitôt, sans fracas, sans annonce. Littlefinger entra comme une ombre polie.

« Vous agissez tard, Lord Stark… et vite. Toujours un mélange dangereux ici. »

Ned resta debout, le dos droit.

« Je fais ce que le roi voulait que je fasse. Je protège le royaume. »

Un rire discret glissa entre les lèvres de Baelish.

« Ah… voilà votre erreur. À Port-Réal, protéger le royaume n’a jamais été la priorité de personne. »

Il s’approcha, mains jointes derrière le dos, l’air presque amusé. Comme un chat devant un oiseau blessé. Ned souleva un sac de pièces et le posa sur la table avec un bruit sourd.

« Vous m’avez dit que l’or achète des épées. Servez-vous-en. Gagnez la fidélité du guet. Ser Barristan confirmera la volonté du roi. Nous arrêterons Cersei avant qu’elle ne... »

Littlefinger leva une main, l’interrompant.

« Vous croyez encore que les lois vous sauveront ? Que le Seigneur Commandant du Guet tiendra sa parole pour quelques dragons d’or ? »

Il tourna lentement autour de Ned, un sourire effilé aux lèvres.

« Vous n’êtes pas un joueur, Lord Stark. Vous êtes une pièce sur l’échiquier. Une belle pièce, certes… mais une pièce tout de même. »

Ned serra les poings.

« Vous m’avez promis votre soutien. »

Littlefinger s’arrêta enfin devant lui. Son regard devint opaque, insondable.

« Oh, mais je tiens toujours mes promesses. » Il inclina la tête. « Vous aurez exactement ce que vous méritez. »

Un frisson glacé parcourut la pièce. Et quelque part dans les profondeurs de Port-Réal, Ned Stark comprit, trop tard, qu’il venait peut-être de confier sa vie à l’homme le plus dangereux du royaume.



Le lendemain, à l’aube, les cloches sonnèrent. Robert Baratheon était mort. Le son s’étira au-dessus de Port-Réal comme un cri funèbre, un avertissement… ou un présage. Dans la salle du trône, l’air était lourd, presque immobile. Les torches vacillaient sans bruit, comme si elles redoutaient elles aussi ce qui allait se jouer. Ned Stark avançait d’un pas mesuré, le visage grave, escorté d’une vingtaine d’hommes du guet qu’il avait payé de son or. Ou qu’il croyait avoir achetés. Littlefinger marchait à ses côtés, le regard aussi lisse qu’un miroir. Sur le trône de fer, déjà, Joffrey Baratheon trônait. Une couronne trop grande pour son front, un sourire trop cruel pour son âge. Cersei Lannister se tenait juste devant lui, drapée d’or et de venin, ses yeux verts fixés sur Ned avec la froideur d’un serpent qui attend le bon moment pour frapper. Ned se racla la gorge, et sa voix résonna dans toute la salle.

« Par ordre de Sa Majesté le roi Robert Baratheon, de la Maison Baratheon, je suis nommé Protecteur du royaume jusqu’à la majorité de son héritier légitime. »

Un silence tomba. Lourd. Coupant. Ned leva le parchemin comme une arme.

« Jusqu’à la majorité de l’héritier légitime. Joffrey n’a aucun... »

Cersei avança. Souriante. Implacable. Elle lui arracha le parchemin des mains… et le déchira en deux d’un geste sec, net, presque élégant. Les morceaux tombèrent au sol comme des ailes brûlées.

« Celui qui règne, Lord Stark », dit-elle doucement, « est celui qui est assez fort pour s’asseoir ici. »

Elle effleura du bout des doigts l’accoudoir du trône. Joffrey bomba la poitrine, ivre de pouvoir. Ned sentit l’air changer derrière lui. Les hallebardes du guet se levèrent… mais pas vers Cersei. Pas vers Joffrey. Vers lui. Un murmure paniqué parcourut les conseillers. Ned recula d’un pas, cherchant un visage fidèle, un regard allié. Littlefinger posa une main légère dans son dos. Presque rassurante. Puis la dague glissa sous sa gorge.

« Lord Stark… » murmura-t-il d’une voix douce, presque tendre. « Je vous avais prévenu. »

Il se pencha à son oreille.

« Je vous avais dit… de ne pas me faire confiance. »

Le sang de Ned se glaça. Tout son monde se fissurait en un souffle. Il vit le guet se détourner de lui. Il vit Cersei sourire. Il vit Joffrey savourer la scène. Et il comprit. Sa chute venait de commencer. Et avec elle, celle du royaume tout entier.



Le choc de la trahison vibrait encore dans l’air lourd de la salle du trône, comme si les pierres elles-mêmes refusaient d’accepter ce qui venait de se produire. On aurait pu entendre une plume tomber. Ned Stark, désarmé, déséquilibré par la douleur de sa jambe et par l’injustice brûlante, fut agrippé par deux hommes du guet. Leurs doigts serrés autour de ses bras étaient froids, indifférents, comme s’ils n’avaient jamais juré fidélité à son or la veille encore. Joffrey remua sur le trône, essayant de paraître imposant. Ses jambes ne touchaient même pas le sol. Ses mains crispées sur les accoudoirs semblaient prêtes à blesser pour s’assurer que ce siège lui appartenait réellement. Il ne comprenait rien. Il savourait tout. Cersei, elle, ne clignait même plus des yeux. Son regard fixé sur Ned était d’une fixité glacée, presque inhumaine. Celui d’un prédateur certain de sa victoire. Aucun remords. Aucune hésitation. Juste la satisfaction froide d’un serpent qui resserre enfin son étreinte.

« Emmenez-le », ordonna-t-elle simplement.

La salle se vida d’un souffle. Littlefinger recula d’un pas, mains levées, comme si tout cela était une pièce de théâtre où il n’était qu’un simple spectateur. Son sourire n’avait pas tout à fait disparu ; il glissait encore sur ses lèvres comme une ombre satisfaite.

« Rien de personnel, Lord Stark », murmura-t-il dans un souffle à peine audible, avant de disparaître parmi les courtisans terrifiés.

Ned fut tiré vers l’extérieur. Les portes du trône claquèrent derrière lui comme la gueule d’une bête. Dans les couloirs du Donjon Rouge, ses pas heurtés résonnaient entre les murs de pierre. Sa jambe blessée pulsait de douleur, chaque mouvement arrachant un éclair brûlant à travers son genou. Les torches accrochées aux murs jetaient des ombres mouvantes qui se tordaient, s’allongeaient, se refermaient sur lui comme autant de doigts griffus. Il ne pensa pas à son honneur. Ni à la défaite. Ni même à la honte. Il pensa à ses filles. À Sansa, douce, naïve, offerte en pâture à un lion qui avait déjà goûté au sang. À Arya, sauvage, intrépide, quelque part sur la route entre Port-Réal et Winterfell. Son cœur se brisa un peu plus. Puis son esprit s’envola vers le Nord. Vers les murailles froides et rassurantes de Winterfell. Vers Robb, droit, loyal, qui ne comprenait pas encore l’ampleur du piège qui se refermait sur leur maison. Vers Catelyn, qui ignorait encore que la guerre avait déjà commencé. Un loup blessé… et une meute en danger. Ned inspira lentement, malgré la douleur, malgré la peur.

« Tenez bon… » pensa-t-il.

Les griffes des ombres rétrécissaient autour de lui. Mais jamais le Nord ne s’agenouillait facilement.


***


À Winterfell, la salle de guerre était plongée dans une demi-pénombre, seulement éclairée par les torches et la grande carte de verre poli que Robb Stark fixait depuis des heures. Les rivières du Conflans y serpentaient comme des veines bleues, les collines y coulaient sous sa paume, mais tout semblait soudain étranger. Trop vaste. Trop fragile. Robb avait les épaules voûtées, les traits tirés. Un garçon de dix-sept ans forcé de devenir un homme avant l’heure. Le vent heurtait les fenêtres, un souffle glacé qui vibrait comme un présage. La porte s’ouvrit. Maester Luwin entra, tenant une lettre déjà ouverte. Ses doigts tremblaient. Un détail infime, mais qui figea l’air.

« C’est… un message de Port-Réal », dit-il d’une voix inhabituellement grave.

Robb releva les yeux. Un regard tendu, inquiet, presque implorant.

« Et ? »

Luwin avala sa salive, comme si les mots eux-mêmes le blessaient.

« Votre père… a été arrêté. Trahi par le Conseil. Accusé de haute trahison. »

Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quelle épée. Robb devint livide. Sa main se crispa sur la carte, froissant le parchemin comme s’il pouvait en arracher la réalité. Dans l’ombre, Elya se redressa d’un mouvement brusque. Un frisson fulgurant remonta le long de sa colonne. Un frisson venu du Sud, de la trahison, du sang renversé… comme un lien invisible qui venait d’être brutalement sectionné. Robb inspira, puis hurla :

« Ils n’avaient pas le droit ! »

Il frappa la table d’un coup de poing si fort que les pièces de bois représentant les armées du Nord tombèrent en claquant au sol.

« Pas après Jory ! Pas après… ce que les Lannister ont fait... »

Il s’interrompit. La colère se fissura. Ses mains se mirent à trembler. Elya s’avança, lente, mesurée, un calme presque surnaturel dans le regard. Elle posa sa main sur son bras.

« Robb. Respire. »

Il releva vers elle un regard dévasté.

« Comment veux-tu que je respire ?! Ils ont mon père ! Ils vont le tuer, Elya ! Ils… »

Sa voix se brisa. Il recula, s’effondra sur un banc, la tête entre les mains. On aurait dit un garçon perdu dans un château trop grand pour lui. Mais l’ombre d’un homme commençait déjà à émerger. Luwin prit une longue inspiration.

« Nous devons appeler nos bannières. Lord Stark n’a plus sa place à Port-Réal. Le royaume se divise. Il n’y a pas… d’autre choix. »

Robb releva lentement la tête. Et quelque chose avait changé dans ses yeux. La peur s’effaçait. La douleur se durcissait. La décision, froide comme l’acier du Nord, prenait sa place.

« Faites passer le mot », dit-il d’une voix grave, nouvelle, qui semblait résonner depuis les profondeurs de Winterfell lui-même. « Dites aux Mormont, aux Glover, aux Karstark, aux Tallhart, aux Omble… à tous… »

Il se redressa.

« Le Nord appelle ses bannerets. »

Un souffle sembla traverser la pièce. Comme si les murs de pierre reconnaissaient cette phrase. Elya posa alors sa main sur son épaule. Un geste doux, ferme, loyal.

« Le Nord se bat pour les siens », murmura-t-elle. « Et pour la première fois, Robb Stark… tu n’es plus un garçon. »

Robb inspira lentement. Un souffle lourd, chargé d’une tempête qui n’allait plus s’arrêter. Puis il hocha la tête.

« Alors… nous irons sauver mon père. »

Et dans ses yeux, une flamme venait de naître. Celle d’un loup prêt à mordre.



Bran dormait profondément, enveloppé sous les fourrures, lorsque le rêve recommença. Il ne sentit pas le passage. Il fut simplement… ailleurs. Au sommet de la tour. Le vent hurlait autour de lui, plus fort que dans ses souvenirs, comme une bête affamée cherchant à mordre la pierre. Le monde en bas n’était plus un paysage, mais une mer de brume sombre, mouvante, presque vivante. Bran se tenait debout. Debout comme avant sa chute. Debout comme dans la vie qu’il n’aurait plus. La corneille apparut sans bruit. Pas un battement d’aile. Pas un souffle. Elle était simplement là, perchée sur la pierre fissurée, ses trois yeux ouverts. Trois points brûlants de lumière dans l’obscurité du rêve.

« Il tombe », souffla-t-elle, sa voix résonnant dans l’air et dans l’esprit du garçon.

Un frisson glacé parcourut la colonne de Bran.

« Il tombe dans les ombres. Celui qui se tient droit. Celui qui croit pouvoir encore sauver les vivants. Il tombe. »

Le vent se mit à tourner en spirale autour de Bran, comme s’il cherchait à l’aspirer. Il sentit son souffle s’étrangler.

« Qui tombe ?! » cria-t-il.

Sa voix se perdit dans la tempête.

« Père ?! C’est Père ?! »

La corneille inclina la tête. Ses plumes noires semblaient absorber la lumière.

« Le Nord doit se lever… ou être dévoré. »

Le sol vibra sous ses pieds. La pierre se fissura, se craquela comme de la glace trop fine. Bran fit un pas en arrière. Puis un autre. Mais la tour s’effritait sous lui, comme si elle refusait de le porter davantage. Il tomba. Encore. Le monde bascula, la brume se déchira autour de lui en vagues sombres. La chute était toujours la même… sauf qu’aujourd’hui, quelque chose changea. La corneille plongea avec lui, ses ailes battant l’air.

« Ouvre les yeux », murmura-t-elle, sa voix partout, dans le vent, dans la pierre, dans le cœur de Bran. « Regarde. Regarde au-delà de ce que tu vois. »

La brume se déforma. Pour un instant, Bran cru distinguer un mur de glace. Des silhouettes dans la neige. Des yeux bleus, glacés, inhumains.

« Regarde… »

Bran ouvrit les yeux. Il se réveilla en sursaut, tremblant, haletant. La chambre était plongée dans l’obscurité, seulement éclairée par la lueur pâle du feu qui mourait dans l’âtre. Eté dormait au pied du lit, roulé en boule. Mais au cri silencieux de Bran, le loup se redressa aussitôt, poils hérissés, un grondement sourd vibrants dans sa gorge. Comme si quelque chose… quelqu’un… se tenait dans la pièce, invisible. Bran serra la couverture contre lui.

« Quelque chose arrive… » murmura-t-il, la voix tremblante.

Le loup grogna vers la fenêtre ouverte, ses yeux fixant la nuit gelée. Dans le silence de Winterfell, le vent se leva. Et il semblait porter un avertissement. Un avertissement venu du Nord.


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