Tome 1 : La Louve des Braises

Chapitre 15 : Avant que la Guerre ne Dévore Tout

5194 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/03/2026 12:59

De l’autre côté du désert, sous un ciel brûlé par le soleil, Daenerys Targaryen avançait entre les colonnes de fumée. L’air vibrait d’une chaleur étouffante, portant l’odeur mêlée de sang, de cendres et de terre brûlée. Autour d’elle, les Dothrakis déferlaient sur un village comme un orage brutal : des cris, des pleurs, des corps qui tombaient, des femmes tirées par les cheveux, des hommes abattus sans un regard. Elle sentit son cœur se révolter. Pas un simple malaise. Un feu, ancien, dangereux, qui grondait dans ses veines. Elle tira brusquement sur les rênes. Son cheval s’immobilisa. Daenerys descendit, ses pieds touchant le sol poussiéreux avec une détermination farouche.

« Arrêtez ! »

Le mot claqua comme un fouet. Les guerriers proches se figèrent. Les autres ralentirent. Et peu à peu… un silence tendu s’abattit. Des dizaines de regards se tournèrent vers elle. Certains surpris. D’autres outrés. D’autres encore moqueurs. Elle s’avança entre eux, frêle silhouette au milieu de géants aux torses nus, mais son regard brûlait plus fort que les flammes derrière elle.

« Ces femmes ne seront pas violées. Pas tant que je suis Khaleesi. »

Un murmure secoua le campement comme un souffle de tempête. Certains Dothrakis échangèrent des regards insistants, leurs mains crispées sur leurs armes. Drogo finit par apparaître, s’extirpant de la foule, son ombre tombant sur elle. Ses yeux noirs la sondèrent longuement. Etonnement, colère, puis quelque chose de plus doux. La fierté.

« Tu es brave, ma lune d’argent. Et tu commandes à mon cœur. »

Mais avant qu’elle ne puisse répondre, un de ses lieutenants, Mago, large, cicatrisé, les dents serrées de rage, cracha au sol.

« Elle nous fait honte ! Elle défie nos lois ! Elle n’est pas Khaleesi… si elle oublie ce que nous sommes ! »

Il tira sa lame d’un geste sec, la brandissant vers Drogo dans un rictus déformé par la colère.

« Khal Drogo ! Je te défie ! »

Les Dothrakis reculèrent en cercle, excités, murmurant des paroles gutturales. Daenerys voulut parler. Drogo l’arrêta d’un seul regard. Le combat fut brutal. Féroce. Les lames s’entrechoquèrent, les corps roulèrent dans la poussière. Drogo se battait comme une tempête déchaînée, mais son adversaire était jeune, rapide, et surtout… sans honneur. Un éclat de métal, un faux pas, une provocation trop prononcée et Mago réussit à entailler Drogo profondément, juste sous le pectoral. Un cri de surprise parcourut le cercle. Le sang coula, sombre, abondant. Mais Drogo, rugissant, arracha sa propre lame du sol… et trancha la gorge de son adversaire d’un seul geste. Mago s’effondra, le regard encore figé dans l’incrédulité. Daenerys hurla.

« Drogo ! »

Elle bondit vers lui, tombant à genoux dans la poussière, les mains tremblantes sur la plaie béante. Le sang chaud imprégna ses doigts comme de l’huile brûlante.

« Non… non, non, Drogo… reste avec moi… »

Les Dothrakis se rapprochèrent, les uns murmurant des prières, les autres tournant déjà la tête comme s’ils contemplaient un homme mort. Pour un Khal blessé… l’agonie était plus rapide que le poison. Daenerys sentit sa gorge se serrer. Elle refusa. Refusa la fatalité. Refusa les lois Dothrakis. Refusa la mort.

« Je te sauverai. » dit-elle d’une voix qui n’était plus celle d’une jeune fille. « Je te le jure. »

Elle se tourna, les yeux fiévreux.

« Toi ! » cria-t-elle en désignant une femme courbée, recouverte de poussière.

Une esclave. Une soigneuse. Une rescapée. La femme leva la tête. Son visage était marqué par les coups, mais ses yeux… étaient d’une clarté presque inquiétante.

« Tu es guérisseuse ? » demanda Daenerys.

« Je suis beaucoup de choses. » répondit la femme, sa voix glacée comme une lame fine. « Bien plus que tu ne peux l’imaginer. »

Un frisson parcourut les guerriers. Mirri Maz Duur. Un nom que certains murmuraient déjà avec répulsion.

« Sorcière… » cracha l’un.

« Impure… » lança un autre.

« Elle apportera le malheur ! » hurla un troisième.

Les Dothrakis grondèrent, effrayés par la magie, par la femme, par ce que cela signifiait. Daenerys se redressa, le visage durci par une force nouvelle.

« Je suis la Khaleesi. »

Sa voix déchira la peur.

« Ce que je dis… se fait. »

Plus un mot. Plus un souffle. Le destin, ce jour-là, changea de route. Et le désert retint son souffle.


***

À Port-Réal, l’air était lourd, chargé d’un parfum de peur et de mensonge. Les couloirs du Donjon Rouge semblaient plus sombres qu’à l’accoutumée, comme s’ils savaient que quelque chose d’infamant s’y préparait. Ser Barristan Selmy marcha sans ralentir, cuirasse étincelante, regard clair, posture droite comme une lame tirée pour rendre justice. Il avait été convoqué au Conseil Restreint. Chose rare, inattendue, inquiétante. Quand il pénétra dans la salle, tous les regards se tournèrent vers lui. Littlefinger souriait trop. Varys baissait les yeux. Pycelle jouait avec sa barbe tremblante. Et Cersei, assise au centre, brillait d’un pouvoir nouveau. Jaime était absent. Joffrey, lui, observait Selmy comme un enfant observe un jouet qu’il s’apprête à casser.

« Ser Barristan Selmy », déclara Cersei d’une voix suave mais tranchante, presque mielleuse. « Votre présence honore ce Conseil. »

Le vieil homme inclina la tête, mais ses yeux d’acier ne cédèrent rien.

« Vous m’avez fait mander, Majesté ? »

Cersei croisa ses doigts fins, un sourire un rien esquissé.

« Vous êtes relevé de vos fonctions. »

Un silence mortel tomba. Même les flammes des torches semblèrent reculer.

« Relevé ? » répéta Selmy, la voix aussi dure que le son d’une épée tirée de son fourreau.

« Oui. »

Joffrey prit la parole, gonflé d’une fierté puérile.

« Vous êtes vieux. Lent. Nous préférons des hommes forts. »

Pycelle hocha vigoureusement la tête comme un chien servile. Littlefinger esquissa un sourire carnassier. Selmy, lui, ne bougea pas. Pas d’un pouce. Et c’est précisément cela qui fit trembler la salle.

« Depuis soixante ans, je sers la Couronne. »

Chaque mot vibrait d’autorité, de loyauté, de vérité.

« J’ai protégé trois rois. J’ai porté vos étendards, vos serments, vos vies. Et vous me jetez comme un cheval trop vieux ? »

Joffrey haussa un sourcil, amusé.

« Vous avez entendu votre reine. Partez. »

Mais Selmy n’en avait pas terminé. Dans un geste lent, solennel, il dégaina son épée. La lame chanta dans l’air. Les gardes mirent la main à leurs armes, nerveux. Il tenait entre ses mains un symbole. Une vie entière. Un honneur forgé dans le sang et l’or.

« Avez-vous la moindre idée… » dit Selmy, sa voix grondante emplissant la salle comme une tempête qui couve, « …du nombre d’hommes que j’ai tués pour la Couronne ? »

Il avança d’un pas. Personne n’osa respirer.

« Vos pères… vos grands-pères… ne seraient pas rois sans moi. J’ai vu mourir de vrais hommes. J’ai vu naître des rois qui valaient mieux que vous. Et jamais je n’ai tiré le fil de la trahison pour m’élever. Je suis un chevalier. Je suis la Garde Royale. Et vous me chassez… pour garder des chiens ? »

Il jeta son épée au sol. Le métal résonna contre la pierre, un son si pur, si violent, que même Joffrey sursauta. Selmy retira son plastron, sa cape blanche, son insigne. Il les déposa un à un, lentement, comme on retire un linceul.

« Je n’ai plus de roi. Je n’ai plus de serment envers vous. Mais souvenez-vous de ceci : un jour, vous regretterez de m’avoir laissé partir vivant. »

Il se détourna. Sans un regard. Sans une hésitation. Les portes se fermèrent derrière lui comme une sentence. Dans la salle, personne ne parlait. Personne n’osait. Car tous savaient que quelque chose venait de se briser. Les Lions avaient rendu la justice du pouvoir. Et aucun homme loyal n’en ressortait indemne.



Ce soir-là, alors que le soleil déclinait derrière les toits de Port-Réal et que l’ombre des remparts s’étirait comme des doigts de fer, Sansa fut amenée devant Joffrey Baratheon. La salle du trône était presque vide. Seulement quelques gardes, un silence pesant, et le son sec de ses propres pas sur la pierre. Le Trône de Fer, massif, acéré, semblait la fixer comme une bête affamée. Joffrey l’attendait, confortablement assis, une jambe négligemment posée sur l’autre. Il jouait avec la pointe d’un couteau de chasse, le faisant tourner entre ses doigts comme un enfant avec un jouet nouveau.

« Si ton père confesse ses crimes », annonça-t-il d’une voix trop douce pour être honnête, « je lui ferai grâce. »

Il laissa planer un silence cruel. Ses yeux, bleus comme une lame froide, brillaient d’un plaisir malsain.

« S’il ne le fait pas… »

Il fit tourner le couteau, lentement.

« Il mourra. »

Sansa tomba à genoux. Ses mains se posèrent sur le sol glacé, ses doigts tremblants s’y crispant comme si elle pouvait s’y accrocher pour ne pas s’effondrer plus encore.

« Je… je vous en supplie, mon roi… »

Sa voix se brisa.

« Ayez pitié… je vous en conjure… »

Ses larmes coulèrent lentement, silencieusement, traçant des sillons brillants sur ses joues. Elle ne pensait plus à sa dignité, ni à son nom, ni à Winterfell. Il n’y avait plus que son père. Et la peur. Joffrey sourit. Pas de compassion. Pas d’hésitation. Juste ce sourire tordu qui déformait son visage de jeune garçon en masque de tyran.

« Je vous aime quand vous suppliez. »

Il descendit du Trône de Fer avec une lenteur théâtrale, savourant chaque pas vers elle. Puis il s’accroupit, posa deux doigts sur sa joue, effleurant sa peau comme on caresse un animal docile. Sansa trembla. Tout son corps se contracta sous ce contact, glacé et brûlant à la fois. Elle se força à ne pas reculer. Elle savait ce que cela lui coûterait. Joffrey approcha son visage du sien, trop près.

« Pleure encore. » murmura-t-il. « Les larmes te vont bien. »

Elle ferma les yeux, incapable de répondre. Et tandis que la salle se replongeait dans le silence, un silence qui ressemblait à un gouffre, Westeros sombrait un peu plus dans l’obscurité. Un roi jouait à être dieu. Et une jeune fille devenait son premier sacrifice.


***


La grande salle de Winterfell bourdonnait du vacarme des préparatifs : le cuir qu’on lace, l’acier qu’on aiguise, les bottes qu’on frappe pour chasser la neige, les cartes qu’on déroule avec fracas. Depuis l’aube, les bannerets affluaient par vagues, secouant leurs manteaux trempés, le visage rougi par le froid, les regards durs comme la pierre du Nord. Robb Stark se tenait au centre de la pièce, droit, les poings crispés derrière le dos. Il n’avait pas son père à ses côtés. L’absence de Ned Stark pesait sur ses épaules comme un manteau trop lourd, trop froid. Il aurait donné n’importe quoi pour sentir son regard, pour entendre sa voix, pour recevoir un seul conseil de lui. Mais Eddard n’était pas là pour guider sa main. Et ce vide, plus que la perte d’une arme ou d’un symbole, lui lacérait le cœur comme un fantôme qui refusait de quitter son ombre. Mais malgré cela… il avait grandi. D’un seul coup. Trop vite. À quelques pas de lui, Elya observait tout avec un regard de fauve : chaque bannière, chaque homme, chaque murmure de doute. Le Nord tout entier respirait la guerre, et elle sentait cette respiration jusque dans ses os. Rickard Karstark, immense et sombre, frappa du poing sur la table.

« Quand partons-nous, Robb ? »

« Au lever du jour », répondit-il sans hésitation.

Lord Umber, massif, hocha la tête.

« Nous serons dix-huit mille au gué des Rubis. »

Il cracha au sol.

« Et Tywin en aura au moins vingt mille, peut-être plus. »

Un frisson parcourut certains jeunes hommes. Robb, lui, ne cligna même pas des yeux.

« Alors nous devrons être meilleurs qu’eux », dit-il froidement. « Et plus rapides. »

Il parlait comme son père. Il se tenait comme son père. Et pourtant… quelque chose en lui était différent : un feu nouveau, plus jeune, plus sauvage. Elya croisa son regard. Il y avait dans ses yeux un mélange de peur et de fierté, mais il ne laissa rien paraître. Elle, silencieuse, hocha la tête. Le louveteau devenait un loup. Quand les bannerets furent dispersés pour préparer leurs troupes, un calme tendu envahit la salle. Robb resta immobile un instant, respirant profondément, comme pour s’imprégner de la force des murs de Winterfell. Des murs qu’il allait quitter. Elya s’approcha. Ses pas ne faisaient aucun bruit, comme toujours. Elle s’arrêta à ses côtés, ses yeux bleu lagon fixés sur lui.

« Je serai ton arme dans ce combat », dit-elle doucement. « Tu n’as rien à craindre. »

Robb tourna la tête vers elle. Il n’était plus qu’un garçon dans son regard. Juste Robb.

« Si », murmura-t-il. « Que tu ne reviennes pas. »

Ses mots s’accrochèrent à l’air, lourds, sincères, tremblants. Elya ouvrit la bouche… puis la referma. Elle avait promis à sa mère de veiller sur lui. Promis à Jon de revenir vivante. Mais au fond d’elle, un doute s’immisça comme un serpent de neige. Elle ne savait pas si elle reviendrait. Pas cette fois. Pas dans cette guerre. Alors elle choisit le silence. Elle posa simplement une main sur l’avant-bras de Robb, un geste bref, puissant, chargé de tout ce qu’elle n’osait pas dire. Puis elle se détourna, s’enfonçant dans les ombres de la salle, prête à se battre. Robb la suivit du regard. Et il comprit, en la regardant partir, que le Nord n’était plus en marche vers la guerre. Le Nord était déjà en train de la mener.



La grande salle de Winterfell était encore animée des allées et venues des bannerets, quand les lourdes portes s’ouvrirent dans un grincement solennel. Un silence glissa peu à peu parmi les hommes, attirés par ce qu’ils voyaient : Jaime Lannister, le Régicide, avançait dans l’allée centrale en poussant légèrement une épaule de la main, il amenait un garçon aux cheveux blonds, à peine plus vieux que Bran. L’adolescent trébucha sur les dalles froides et fut amené jusqu’au centre de la salle. Jaime le força à s’agenouiller d’une pression ferme. Mais pas brutale. Robb Stark s’avança, tenant sa posture de jeune seigneur avec une maîtrise qui n’appartenait déjà plus à un enfant.

« Qui est-ce ? » demanda-t-il.

Jaime répondit simplement :

« Un éclaireur Lannister. Pris près de la Bouche-de-la-Fourche. Il n’a pas tenté de fuir. »

Robb se tourna vers le garçon. Le jeune Lannister tremblait de tous ses membres. Il avait les joues rouges de froid, les yeux écarquillés d’effroi. Il n’était qu’un enfant perdu dans une guerre trop grande pour lui.

« Ton nom », dit Robb.

« M-Martyn… Martyn Rivers, messire. »

Robb s’approcha, son ombre se projetant sur le jeune prisonnier.

« Tu sais qui je suis ? »

« O-oui… Robb Stark, messire. »

« Alors tu sais ce qui arrive aux espions. »

Le garçon pâlit au point d’en devenir livide. Un murmure parcourut les bannerets. Certains attendaient le sang, d’autres observaient, prudents. Elya, à quelques pas derrière Robb, plissa les yeux. La scène la dérangeait. Elle voyait dans ce garçon la fragilité d’un Bran, la peur d’un enfant perdu. Elle espérait que Robb… resterait Robb. Jaime, lui, observait en silence. Son visage était impassible, mais son regard brûlait de curiosité. Robb leva son épée. Un frisson traversa la salle. Les conversations cessèrent. Les hommes retinrent leur souffle. Elya se raidit. Lame levée. Silence total. Le monde semblait s’être figé. Puis Robb abaissa son épée. Non pas sur le garçon, mais sur les liens qui retenaient ses poignets. La corde se rompit dans un claquement sec. Le silence, cette fois, fut écrasant. Martyn sursauta, les yeux écarquillés. Robb rengaina lentement sa lame avant de s’accroupir à hauteur du garçon.

« Tu vas retourner vers ton camp. »

Sa voix était calme, grave, ancrée dans une certitude nouvelle.

« Tu diras à ton maître et à ses hommes que le Nord vient. Que nous ne nous cacherons pas. Que nous ne négocierons pas. Et que nous ne devons pas être sous-estimés. »

Le garçon hésita, comme s’il doutait encore de sa liberté. Puis ses yeux se remplirent d’un mélange de gratitude et de terreur. Il hocha la tête vivement. Jaime posa une main sur son épaule pour l’aider à se relever, puis le guida vers la sortie, sans un mot. Quand les portes se refermèrent derrière eux, Elya s’approcha de Robb.

« C’était audacieux », murmura-t-elle, assez bas pour que seuls lui et Robb l’entendent. « Et juste. »

Robb inspira profondément, comme si le poids d’un royaume reposait soudain sur sa poitrine.

« Je ne veux pas… devenir comme eux », dit-il d’une voix basse, tendue. « Je veux gagner cette guerre… sans perdre ce que je suis. »

Elya posa alors sa main sur son avant-bras. Un geste discret, mais chargé d’une force immense. Une promesse silencieuse. Qu’elle veillerait sur lui. Qu’elle protégerait ce qu’il était. Et qu’elle se battrait pour qu’il reste digne… là où tant d’autres s’égaraient.



Dans la grande tour de Winterfell, la lumière grise du jour filtrait à travers les hautes fenêtres, éclairant les bannières Stark qui pendaient silencieusement comme des ombres figées. Des voix murmuraient au rez-de-chaussée, des bannermen discutaient, se disputaient, juraient fidélité… et au-dessus de tout cela, dans la galerie circulaire, régnait un calme étrange. Bran Stark, désormais proclamé « Seigneur de Winterfell » en l’absence de son frère et de sa mère, observait la salle depuis son fauteuil de bois. Hodor, massif et doux, poussait la chaise roulante avec une attention presque tendre.

« Hodor… » murmurait-il de temps en temps, comme un souffle rassurant dans l’air froid.

À quelques mètres de là, Osha frottait le sol avec un balai, chaque mouvement vif, nerveux, presque hostile. Les gardes la surveillaient à distance, méfiants, même si elle semblait concentrée sur sa tâche. Bran la fixa longuement.

« Tu n’as pas peur ? » demanda-t-il enfin, la voix faible mais sincère.

Osha renifla, sans lever la tête.

« J’ai peur de ce qui vient du nord », grogna-t-elle.

Elle tapa le balai contre les dalles.

« Pas de ce qui vient du sud. »

Bran cligna des yeux.

« Qu’est-ce qui vient du nord ? »

Cette fois, elle s’arrêta. Elle posa lentement les mains sur le manche du balai, puis se pencha vers lui. Sa voix changea, se fit plus grave, presque un murmure venu des bois sombres.

« Le froid marche à nouveau. »

Elle fixa la fenêtre où la neige tombait en spirale.

« Les morts se lèvent. Et le Mur… ne les arrêtera pas longtemps. »

Un frisson parcourut Bran de la tête aux pieds. Ce n’était pas la froideur du vent. C’était quelque chose d’autre. Quelque chose de plus ancien.

« Tu dis la vérité ? » souffla-t-il, presque tremblant.

Osha releva la tête et planta ses yeux dans les siens. Ce regard… brut, perçant, chargé de savoirs qu’elle ne devrait pas posséder.

« Tu rêves d’un corbeau à trois yeux, n’est-ce pas ? »

Bran sursauta, son cœur frappant contre ses côtes.

« Comment… comment tu sais ça ? »

Osha s’approcha un peu plus, laissant son balai contre le mur.

« Parce que les anciens dieux te parlent, garçon. »

Sa voix vibrait d’une vérité glaciale.

« Et ils ne parlent que quand le monde change. »

Elle posa sa main terreuse sur l’accoudoir du fauteuil.

« Ils te montrent le chemin. Pas celui des batailles… celui des prophètes. »

Bran sentit quelque chose remonter le long de sa colonne, comme si une ombre froide lui effleurait la nuque. Osha se redressa.

« Ton frère va à la guerre », dit-elle. « Mais toi… »

Elle le désigna du menton.

« Toi, tu dois regarder plus loin. Plus haut. Plus profond. »

Puis elle reprit son balai, comme si de rien n’était. Bran resta immobile, silencieux, longtemps après qu’elle eut recommencé à frotter le sol. Et dans son cœur, le corbeau à trois yeux battit une fois des ailes.


***

À des centaines de lieues de Winterfell, sous la tente principale du camp Lannister, Tywin Lannister travaillait encore, penché sur une carte de Westeros. Des pions de bois marquaient les positions des armées, soigneusement alignés comme les pièces d’un jeu auquel il ne perdait jamais. Un soldat entra, tremblant.

« M’lord… un message… très urgent. »

Tywin leva les yeux, lentement.

« Parle. »

Le soldat déglutit.

« C’est… c’est Ser Jaime, m’lord. Il… il a rejoint… les Stark. »

Un silence meurtrier s’abattit. Même les flammes du brasero semblèrent se recroqueviller sous la tension. Tywin ne cligna pas. Pas une fois. Ses doigts restèrent posés sur le pion représentant l’armée du Nord, mais sa mâchoire se crispa imperceptiblement.

« Répète. »

Chaque syllabe était un fil de fer.

« Jaime Lannister a… prêté allégeance au jeune Robb Stark. En personne. À Winterfell. »

Un souffle glacé passa dans les yeux du Lion de Castral Roc. Puis soudain, dans un éclat de rage rare, incontrôlé, il attrapa la table entière, la renversa d’un mouvement brutal. Les cartes volèrent. Les pions éclatèrent contre le sol. Le soldat recula précipitamment, terrifié. Tywin resta debout, les poings serrés, le souffle court. Jamais il n’avait été trahi par l’un des siens. Jamais l’honneur Lannister n’avait été si publiquement piétiné.

« Mon fils… » murmura-t-il, mais il n’y avait ni douleur ni tendresse dans ce mot.

Seulement une rage froide, méthodique.

« Mon héritier… à genoux devant un Stark. »

Il frappa du poing la table renversée.

« C’est une humiliation. Une insulte. Un acte de guerre. »

Ses yeux flamboyaient de la fureur silencieuse d’un prédateur qu’on a osé défier.


***

Pendant ce temps, à Winterfell, Tyrion Lannister, assis près du grand foyer de la salle commune, sentit un frisson dans l’air. Pas de froid, mais d’intuition. Bronn s’était assis en face de lui, les bottes posées sur la pierre tiède.

« Tu fais une tête d’homme qui entend les fantômes », lança Bronn.

Tyrion prit une gorgée de vin, le regard perdu dans les flammes.

« Mon père vient d’apprendre que Jaime a rejoint les Stark. »

Bronn écarquilla légèrement les yeux.

« Et ? »

Tyrion soupira.

« Et… pour la première fois peut-être, le vieux Lion ne rira pas. Il rugira. Et ce rugissement fera trembler tout Westeros. »

Il regarda les armures qui scintillaient dans la salle, les bannerets du Nord qui riaient avant la guerre, Elya qui parlait à Robb, la grande famille Stark qui se préparait à mourir les uns pour les autres.

« Si Robb Stark gagne… » murmura-t-il, pensif. « … plus personne ne pourra arrêter la guerre. Pas même un Lannister. Pas même mon père. »

Et les flammes s’agitèrent, comme si elles savaient déjà ce qui approchait : le choc inévitable du Lion contre le Loup.


***

À Port-Réal, la nuit était lourde, presque suffocante. Un vent tiède soufflait entre les ruelles étroites, charriant avec lui l’odeur du sang séché, de la sueur et de la peur. Les torches du Donjon Rouge projetaient des ombres immenses sur les murs, déformant les silhouettes des gardes qui patrouillaient avec une nervosité inhabituelle. Quelque chose dans la ville était brisé. Tout le monde le sentait. Dans les profondeurs froides des cellules, Ned Stark, enchaîné, assis contre la pierre humide, écoutait ces bruits qui ne cessaient jamais vraiment. Des chaînes qui claquent. Des pleurs étouffés. Des ordres aboyés sèchement. Des pas lourds qui résonnent. Chaque son était un rappel cruel de la situation dans laquelle il se trouvait… et de la ville qui déchirait lentement sa famille. Il ne sut combien de temps passa avant d’entendre un froissement léger, presque irréel. Puis une silhouette glissa à travers les barreaux comme un spectre. Varys. La tête rasée, les mains jointes dans ses larges manches, le visage aussi impassible que la lune.

« Lord Stark », murmura-t-il avec cette douceur trompeuse qui lui appartenait.

Ned releva péniblement la tête. Sa barbe grise était emmêlée, son visage marqué par les coups et le manque de sommeil. Mais dans ses yeux, brûlait encore la lueur d’un homme qui refuse de plier.

« Mes filles… ? » Sa voix était rauque, éraillée. « Arya… Sansa… que leur est-il arrivé ? »

Varys pencha légèrement la tête.

« Arya a disparu. Personne ne l’a revue depuis les événements de la salle du trône. »

Ned sentit quelque chose se déchirer en lui. Une douleur si vive qu’il dut fermer les yeux un instant. Il revit Arya courir dans la cour de Winterfell, son épée en bois à la main. Sa petite louve sauvage.

« Et Sansa ? » parvint-il à articuler.

« Sansa est… en sécurité. »

Varys marqua une pause, puis ajouta d’une voix plus basse :

« Autant que Port-Réal permet à une jeune fille d’être en sécurité. »

Ce n’était pas un réconfort. Pas vraiment. Mais Ned s’y accrocha comme à un fil ténu.

« Le roi… ? » demanda-t-il ensuite.

Varys baissa les yeux.

« Joffrey. »

Aucun autre mot n’était nécessaire.

« Il est roi désormais. Et Cersei gouverne en son nom. »

Ned ferma les yeux, cette fois plus longuement. Le monde entier semblait s’incliner sous le poids de cette vérité. Robert était mort. L’homme qu’il avait servi. L’ami qu’il avait protégé n’était plus. Et à sa place, un enfant cruel régnait, guidé par une mère encore pire. Varys s’accroupit pour être à hauteur de Ned, ses mains parfaitement immobiles.

« Lord Stark », dit-il d’une voix douce mais terriblement lucide, « ils vous accorderont la vie… si vous pliez le genou. »

Ned releva les yeux, un éclair d’indignation y passant encore.

« Je ne trahirai pas Robert. »

Un silence s’étira, long et pesant. Varys soupira. Un souffle presque triste.

« Alors vous mourrez. »

Ses mots étaient aussi tranchants qu’une lame.

« Et vos filles mourront avec vous. Peut-être pas tout de suite… mais elles mourront. »

La cellule sembla se resserrer autour de Ned. Chaque pierre, chaque chaîne, chaque ombre devint un poids sur sa poitrine. Il baissa la tête. Son esprit allait vers Sansa, terrorisée… vers Arya, seule dans une ville hostile… vers Robb, qui levait le Nord… vers un royaume qui s’effondrait.

« Réfléchissez-y, Lord Stark », dit Varys en se redressant, son ombre glissant comme un voile sur les murs. « Pas pour vous. Pour elles. »

Puis il disparut dans l’obscurité aussi silencieusement qu’il était venu. Et Ned Stark resta seul avec son honneur… et le choix le plus douloureux de sa vie.


***


Dans les profondeurs brûlantes du désert, la nuit semblait avaler toute lumière. Une chaleur suffocante stagnait sous la grande tente du khal, mélangée à l’odeur âcre des herbes brûlées, du sang séché et de la sueur. Les chevaux, nerveux, piaffaient à l’extérieur comme s’ils pressentaient le mal. Daenerys Targaryen, le front perlé de sueur malgré le vent nocturne, observait Mirri Maz Duur écraser des racines sombres dans un mortier de pierre. Les mouvements de la femme étaient précis, lents, presque rituels, et chaque craquement d’herbe libérait un parfum amer qui donnait la nausée.

Non loin d’elles, Drogo délirait sur sa couche.Sa blessure, autrefois simple coup, était devenue une plaie noircie et boursouflée. Sa respiration était lourde, irrégulière, râpeuse. Le grand khal, invaincu, indestructible… mourait à petit feu. Daenerys sentit son cœur se déchirer.

« Tu as dit que tu le guérirais ! » lança-t-elle, la voix brisée par la peur.

Mirri Maz Duur leva les yeux. Ses pupilles sombres brillaient d’une étrange lucidité qui mettait mal à l’aise.

« Je t’ai dit que je le garderais en vie », rectifia-t-elle d’un ton calme.

Elle se pencha vers le khal, observa la chair infectée.

« Vivant… n’est pas toujours ce que tu crois. »

Un frisson glacé remonta le long de la colonne de Daenerys. Ce n’était pas seulement la peur. C’était l’impression d’avoir déjà dépassé un point de non-retour.

« Fais-le », murmura-t-elle.

« Sauve-le. »

Mirri eut un sourire. Un sourire trop large, trop lent, trop assuré. Quelque chose entre une promesse et une menace.

« Alors tu dois me laisser faire… »

Elle se redressa, essuya ses mains sur son vêtement.

« La magie du sang. »

À l’extérieur, un souffle parcourut le camp. Puis des murmures. Puis des cris. Les Dothrakis hurlaient son nom. Ils exigeaient l’arrêt, la mort de la sorcière, la fin du sacrilège. Certains tentaient déjà d’approcher la tente, repoussés par Jorah Mormont, l’épée levée.

« Khaleesi ! » cria Jorah dehors. « Ils vont entrer ! »

Daenerys ne détourna pas les yeux de Mirri.

« Fais ce que tu dois », dit-elle d’une voix qui tremblait mais ne cédait pas.

Mirri acquiesça lentement, comme si elle savourait chaque seconde.

« Que la nuit témoigne », murmura-t-elle.

Elle prit un couteau. Les ombres se mirent à danser contre la toile de la tente. Le vent s’arrêta soudain, étouffé. Et au loin, les chevaux hurlèrent. Daenerys sentit son ventre se nouer. Son monde, déjà fragile, venait de basculer une deuxième fois. Quand Mirri Maz Duur traça le premier cercle de sang, la nuit se referma sur la tente du khal et rien, jamais, ne serait plus comme avant.


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