Tome 1 : La Louve des Braises
Chapitre 16 : Le Mur murmure, le Sud saigne
5950 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 23/03/2026 09:42
De l’autre côté du monde, là où les vents du Nord hurlaient contre les remparts de Châteaunoir, Jon Snow se tenait devant les restes fumants du cadavre qu’il venait de brûler. Autour de lui, la neige fondait par plaques sous la chaleur encore rougeoyante des cendres. L’odeur âcre de chair brûlée planait dans l’air, étouffante, presque irréelle. Ghost, les crocs encore découverts, fixait l’endroit où le mort-vivant s’était écroulé. Ses poils n’étaient toujours pas totalement retombés. Même lui sentait que ce qui venait de se produire n’avait rien de naturel. Lord Mormont approcha lentement, son manteau noir battant contre ses jambes. Son regard d’acier ne quittait pas les cendres.
« Snow… » dit-il, la voix basse et grave, comme si chaque mot pesait une tonne. « Ceci n’est que le début. »
Jon hocha la tête sans quitter les restes du regard. Ses doigts se resserrèrent sur la garde de sa lame.
« Ils reviennent », murmura-t-il. « Les Marcheurs. Les morts… tout ce dont on parlait comme de légendes. »
Mormont inspira profondément.
« Alors nous devons nous tenir prêts. Tous. Et vous serez avec nous. Vous nous serez utile, Jon Snow. »
Jon sentit un frisson parcourir son dos. Pas de peur, mais de lucidité. Une résolution froide, inébranlable, comme si le feu du brasero dans la salle du Commandant s’était allumé au fond de lui.
« Je protégerai le royaume », dit-il d’une voix ferme, sans hésitation. « Même si le royaume ne protège pas mon père. Même si le Sud se désintéresse de nous. Je me battrai. »
Mormont posa alors une main large et lourde sur son épaule. Un geste simple, mais chargé d’un respect silencieux.
« C’est cela », répondit-il avec une gravité presque paternelle. « Être de la Garde de Nuit. Se dresser quand personne d’autre ne le fera. Tenir quand le monde s’effondre. Préserver les vivants… même si les vivants vous abandonnent. »
Jon releva les yeux, et pour la première fois, il vit dans les ténèbres du Nord quelque chose de plus grand que la guerre du Sud, plus grand que l’honneur des Stark ou des rois. Une menace ancienne. Une guerre qui ne disait pas son nom. Et la certitude glaciale que tout ce qu’il croyait connaître allait être balayé. Il serra la mâchoire. Il était un Snow. Un bâtard. Un frère de la Garde. Un gardien contre la longue nuit. Et cette nuit-là, devant les cendres encore fumantes d’un mort revenu à la vie, Jon Snow comprit enfin ce que cela signifiait.
***
La neige tombait doucement sur le bois sacré, étouffant tous les bruits de Winterfell. Elya avança entre les arbres comme une ombre noire, guidée par quelque chose qu’elle ne comprenait pas vraiment. Le barral se dressait devant elle, silhouette immobile dont les yeux rouges semblaient briller dans le souffle glacé du vent. Elle inspira profondément. La terre, l’air, le froid, tout autour d’elle vibrait d’une étrange tension. Comme si Winterfell lui-même retenait un murmure ancien. Elle s’approcha, lentement, presque avec respect. Ses doigts effleurèrent le tronc blanc, glacial sous sa peau. Puis elle posa sa paume entière contre l’écorce striée de rouge. Un souffle. Un froid brutal, soudain. Comme si le monde, en un instant, se figeait autour d’elle. Et alors, ce n’était pas une vision. Pas des images. Juste une sensation. Une présence. Jon. Un simple contact, fugace, intangible… mais réel. Aussi réel que s’il venait de saisir sa main dans la sienne. Une chaleur s’insinua dans sa poitrine. Pas une image. Pas une pensée. Une certitude. Jon. Vivant. Loin. Seul. En danger. Son souffle se bloqua. Elle recula d’un pas, presque tremblante.
« Jon… » murmura-t-elle, comme si le barral pouvait le lui renvoyer.
La connexion s’éteignit aussi vite qu’elle était venue. Le silence retomba, plus lourd encore. Une larme chaude coula sur sa joue, brusquement, comme arrachée à son cœur. Elle porta une main contre sa poitrine, sentant son cœur battre trop vite, trop fort. Elle ne comprenait pas ce lien. Elle ne savait pas d’où il venait. Mais elle savait une chose. Quelque chose se jouait entre eux. Quelque chose que même les anciens dieux semblaient écouter. La neige du Nord se mit à tomber plus fort, tourbillonnant autour d’elle comme un manteau blanc. Elya ferma les yeux, paume toujours pressée contre le barral. Et dans le silence glacé du bois sacré, elle pria.
La pluie tombait dru, martelant les étendards du loup géant jusqu’à en effacer presque les couleurs. Les chevaux renâclaient, les hommes frissonnaient sous leurs capes détrempées, et l’armée du Nord avançait comme une bête fatiguée mais déterminée. Devant eux, enfin, se dressaient les Jumeaux. Deux tours massives, sombres comme des dents de pierre plantées de part et d’autre de la rivière Verte. Les murs ruisselaient sous la pluie, les meurtrières paraissaient des yeux noirs guettant l’ennemi, et le pont qui reliait les deux forteresses semblait un serpent immobile, menaçant. Les bannières des Frey, bleu pâle et gris, pendaient mollement, collées contre la pierre sous l’humidité lourde du soir. Robb Stark, le Jeune Loup, tenait son cheval d’une main ferme. Il n’avait dormi que par fragments depuis trois jours, mais son regard demeurait clair, pénétrant, presque fiévreux d’intensité. À ses côtés, Elya observait les tours avec une méfiance profonde. Un frisson remonta sa colonne, sans qu’elle parvienne à en comprendre la source. Quelque chose dormait dans ces murs. Quelque chose de mauvais. Un malaise ancien, viscéral, presque animal.
« Walder Frey ne nous ouvrira pas les portes sans obtenir quelque chose », murmura-t-elle, les yeux plissés.
Robb serra la mâchoire, sans la quitter du regard.
« Alors il l’obtiendra. Mais nous passerons. »
La porte s’ouvrit enfin dans un grincement douloureux, comme une blessure vieille de plusieurs décennies qui refusait de cicatriser. Des torches apparurent, révélant un homme voûté, maigre, fripé comme un parchemin oublié au soleil. Walder Frey. Ses yeux jaunes évaluaient, calculaient, jugeaient.
« Lady Catelyn », siffla-t-il. « Je pensais que vous aviez oublié votre vieux vassal. »
Catelyn Stark s’avança, droite, digne, bien que trempée jusqu’aux os.
« Lord Frey. Nous sollicitons le passage de mon fils et de ses hommes. »
Walder Frey plissa ses paupières humides.
« Sollicitez… »
Il laissa le mot traîner comme un fil glissant.
« Ou exigez ? »
La tension fit vibrer l’air tout entier. On leur permit l’entrée dans la salle du banquet. L’odeur d’humidité rance, de vin aigre, de vieille viande et de fourrures mouillées s’accrocha instantanément aux narines d’Elya. Elle ne put s’empêcher de remarquer les toiles d’araignées dans les coins, les torchères qui fumaient, la pierre froide comme un tombeau. Les filles Frey étaient alignées le long du mur, une douzaine, deux douzaines peut-être. Toutes pâles. Toutes tremblantes. Toutes semblables à des chandelles fragiles prêtes à s’éteindre. Walder Frey, installé sur son siège bancal, tapa des doigts sur la table, chaque coup sec comme une mise en garde.
« Voici l’affaire », déclara-t-il d’une voix grasse.
« Vous passerez… si vous acceptez mes conditions. »
Robb se redressa, tendu. Catelyn ne bougeait plus. Walder leva un doigt noueux.
« Premièrement : Arya Stark épousera l’un de mes fils… quand elle sera en âge. »
Catelyn eut un sursaut de mère. Un tressaillement que seule Elya remarqua. Robb, lui, devint pâle comme la neige du Nord. Un deuxième doigt se leva.
« Deuxièmement : le Jeune Loup devra prendre pour épouse l’une de mes filles. »
Il sourit, un rictus qui n’avait rien d’humain.
« Quand la guerre sera gagnée, bien sûr. »
Le silence tomba, brutal, suffocant. Elya sentit sa gorge se serrer. Elle ne disait rien, mais elle savait. Elle le savait dans ses os, dans sa peau, dans le souffle glacé du bois sacré : Ce choix serait un piège. Un fil du destin. Un fil qui un jour se resserrerait comme un nœud coulant. Robb regarda sa mère. Puis Lord Frey. Puis les filles alignées, spectrales. Il inspira.
« J’accepte », dit-il d’une voix ferme, mais empreinte d’une résignation douloureuse.
Catelyn ferma les yeux un instant. Elya, elle, baissa la tête. Elle sentit quelque chose s’effriter en Robb, une part de liberté remplacée par une chaîne invisible. La guerre coûtait toujours du sang. Mais parfois, elle coûtait des âmes.
***
Au sommet du monde, le vent du Nord frappait la pierre du Mur avec la violence de mille lames gelées. Chaque rafale semblait vouloir arracher la peau, la volonté, jusqu’à l’âme. Jon Snow avançait dans la cour enneigée, Sam juste derrière lui, le souffle court. Chaque pas écrasait la neige fraîche dans un crissement sinistre. Depuis la nuit où il avait affronté, et brûlé, un mort revenu à la vie, le froid lui paraissait plus profond, plus réel, presque vivant. Ghost trottait à ses côtés, oreilles dressées, toujours aux aguets.
« Tu crois qu’il va te gronder ? » souffla Sam, inquiet.
Jon ne répondit pas. Son esprit était encore hanté par le visage figé du cadavre, ses yeux bleus qui ne reflétaient rien de vivant, sa force impossible. Ils atteignirent la porte des quartiers du Lord Commandant. Deux torches vacillaient de part et d’autre, dessinant des ombres longues et instables. Jon inspira profondément et frappa.
« Entrez », gronda la voix de Mormont.
La pièce était sombre, chaude. Presque trop chaude. Comme un refuge interdit au cœur de cet hiver infini. Le feu crépitait dans l’âtre, projetant des éclats rouges sur les murs de pierre et sur la silhouette massive du Vieil Ours. Lord Mormont se tenait debout derrière une grande table de bois noir. Devant lui, une longue boîte d’acier.
« Approchez, Snow », dit-il, le regard sérieux, presque… solennel.
Jon s’avança, le cœur battant plus vite. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait, mais le poids de la pièce elle-même lui semblait lourd, chargé d’attente. Mormont posa les mains sur la boîte.
« Ouvrez-la. »
Jon obéit. Le couvercle grinça, révélant une épée enveloppée dans un velours sombre. Lorsqu’il retira la protection, la lame apparut, scintillant d’un éclat presque irréel, comme une flamme figée dans la glace. Acier valyrien. Unique. Ancien. Précieux. Les motifs ondulés du métal semblaient danser sous la lumière du feu. Jon demeura sans voix.
« Elle s’appelait Grand-Griffe », déclara Mormont, la voix grave. « Une lame qui a une longue histoire. Et un lourd fardeau. »
Jon n’osait pas la toucher. Il avait l’impression que l’arme respirait, qu’elle évaluait celui qui la regardait.
« Pourquoi… me la donner ? » murmura-t-il.
Mormont planta son regard d’acier dans le sien.
« Parce que vous m’avez sauvé la vie, Jon Snow. Et parce que je crois que vous sauverez beaucoup plus encore. »
Il marqua une pause.
« Grand-Griffe doit être maniée par quelqu’un qui a le courage de défendre les vivants… face à ce qui vient pour nous. »
Jon déglutit, incapable de croire ce qu’il entendait. Le poids de ces mots l’écrasait presque plus que le froid du Mur.
« Je… Je ne peux pas accepter. Je ne suis qu’un bât... »
« Non. »
La voix de Mormont claqua comme un ordre.
« Vous êtes un homme de la Garde de Nuit. Et vous avez prouvé votre valeur. Vous devez accepter. »
Jon posa enfin ses doigts sur la garde sombre. Un frisson le traversa, non de froid, mais de reconnaissance. Comme si la lame elle-même l’accueillait. Il leva les yeux, le souffle court. Ce n’était pas juste une épée. C’était un héritage. Un serment. Un destin qui venait de se refermer autour de lui comme un gant de fer. Et dans le silence lourd des quartiers de Mormont, Jon Snow comprit que son rôle dans la guerre à venir venait de changer à jamais.
Le sommet du Mur était plongé dans une nuit glaciale. Le vent y hurlait comme un animal blessé, fouettant la neige contre les pierres bleutées. Au-dessus du gouffre infini, Jon Snow se tenait immobile, les mains posées sur la rambarde gelée, les yeux perdus dans le vide blanc. Sous lui, le monde semblait disparaître. Se dissoudre dans un brouillard de froid et de silence. Il ne ressentait presque plus le vent. Seulement le vide. Des pas hésitants crissèrent derrière lui.
« Jon ? »
Sam arriva en trottinant, sa cape battant maladroitement autour de lui. Il s’arrêta à ses côtés, reprenant son souffle. Il suivit le regard de Jon, plongé au-delà du Mur. Un silence s’installa. Puis Sam souffla, doucement :
« Tu penses à elle. »
Jon ne répondit pas tout de suite. Ses doigts serrèrent un peu plus la pierre glacée.
« Toujours. »
Sa voix était rauque, comme arrachée à sa poitrine.
« Et encore plus ce soir… »
Un souffle.
« … où elle est partie en guerre avec mon frère. »
Sam cligna des yeux, touché par la douleur qui transperçait ces mots.
« Elya est forte », murmura-t-il, comme pour l’apaiser. « Elle reviendra. Je le crois. »
Jon secoua la tête, le visage tourné vers l’horizon.
« Tu ne comprends pas, Sam. Le Sud… la guerre… les Lannister… »
Sa gorge se serra.
« Robb marche vers une tempête. Et elle est avec lui. Elle s’exposera. Elle se battra. Elle tuera si elle doit. Et moi… »
Il laissa échapper un rire sans joie.
« Je suis ici. À regarder la neige tomber. »
Sam posa une main hésitante sur son bras.
« Tu es ici pour une raison, Jon. Pour quelque chose de plus grand que nous. Mestre Aemon dit que… »
Jon le coupa, la voix plus dure que d’habitude.
« Mon père est prisonnier. Mes sœurs sont seules. Mon frère marche vers Port-Réal. Et moi, je ne peux rien faire. Rien. Je me sens… inutile. »
Le vent hurlait, glacé, comme pour engloutir ses mots. Sam baissa la tête. Puis il releva les yeux, soudain déterminé.
« Mestre Aemon veut te voir », dit-il doucement. « Maintenant. Il dit que… c’est important. »
Jon resta immobile quelques secondes encore, le regard perdu vers le Sud qu’il ne pouvait pas atteindre. Puis il souffla, presque brisé :
« Rien… ne m’a jamais paru aussi loin qu’elle. »
Il se détourna finalement du vide, du vent, de la solitude. Sans un mot de plus, il suivit Sam dans l’obscurité glaciale du Mur. Mais son cœur, lui, restait sur les routes du Sud, quelque part entre le loup et la louve.
La pièce du mestre était chaude, saturée de l’odeur des herbes séchées et de la cire fondue. Des dizaines de chandelles formaient un halo doré autour d’Aemon Targaryen, assis dans son fauteuil, frêle et immobile comme un fil de givre sur le point de se briser. Sa peau était fine, traversée de veines bleutées, et pourtant, quand il parla… Sa voix fut celle d’un roc. Solide. Ancrée dans le temps.
« Je sais pourquoi tu es venu. »
Jon s’arrêta net, comme frappé. Aemon, malgré sa cécité, tournait légèrement la tête vers lui. Comme s’il pouvait voir bien au-delà des yeux.
« Je… »
Jon hésita, puis la vérité sortie d’un souffle fébrile :
« Je veux rejoindre Robb. Je veux… être là pour lui. Je suis un Stark. »
Il y avait tant de douleur dans ces mots que Sam, derrière lui, baissa discrètement les yeux. Aemon sourit, un sourire doux, presque triste.
« Je comprends. »
Un temps.
« Plus que tu ne l’imagines. Je sais ce que c’est que d’aimer une famille, même quand tu as juré de la laisser derrière toi. »
Jon fronça les sourcils, surpris.
« Mestre… comment pourriez-vous savoir ce que c’est ? »
Aemon inspira lentement. Chaque souffle semblait un rituel, une prière.
« Parce que je suis Aemon Targaryen. »
La révélation tomba comme une lame.
« Fils du roi Maekar. Oncle du roi Aerys. Arrière-grand-oncle de Daenerys. »
Jon chancela, comme si l’air venait de se retirer de la pièce.
« Vous… vous étiez… »
Il n’arriva pas à finir. Aemon inclina la tête.
« Oui. J’étais l’héritier légitime du Trône de Fer. Le royaume tout entier m’appartenait… avant que je ne choisisse la Garde de Nuit. »
Un silence lourd, respectueux, suivit. Jon regardait cet homme fragile, et soudain, il n’y voyait plus un mestre… mais une montagne de sacrifices. Aemon poursuivit, sa voix vibrante d’une vérité que seul un homme ayant tout perdu pouvait transmettre :
« Toi aussi, Jon Snow, tu as un choix. Pas celui d’être libre. Ce choix-là n’existe pas pour des hommes comme nous. »
Il pencha légèrement la tête.
« Mais celui de décider quel homme tu veux être. »
Jon sentit sa gorge se serrer. Aemon poursuivit, implacable et tendre à la fois :
« Un homme fidèle… ou un homme brisé par ses passions. »
La phrase frappa Jon en plein cœur. Il pensa à Robb. À ses sœurs. À Elya. À ce lien inexplicable qu’il avait senti sous le barral. Aemon posa alors sa main ridée sur celles de Jon. Une main fragile, mais ferme, ancrée dans un siècle de devoir.
« L’amour est la mort du devoir. »
Sa voix se fit presque un murmure.
« Mais parfois… Parfois, Jon… le devoir est la mort de l’amour. »
Jon trembla. Ses yeux se remplirent d’une brume qu’il ne laissa pas tomber. Il ne répondit pas. Parce qu’il n’avait pas encore la force de choisir. Et dans le silence chaud de la pièce éclairée à la chandelle, le poids du monde se posa sur ses épaules.
***
Dans les plaines Dothrakis, la nuit brûlait autour de la tente du Khal comme un feu dévorant. Le camp entier vibrait d’un chaos incontrôlable : des cris de douleur, de colère, de peur, des hennissements hystériques, des torches qu’on agitait comme des armes, et la poussière soulevée par des dizaines de pieds en furie. La tente de Khal Drogo se découpait dans le noir comme une bête prête à avaler tout ce qui s’approchait. Les guerriers reculaient d’un demi-pas en voyant la sorcière, hésitant entre la loyauté envers leur Khal et la peur de la magie. Mais le sang-coureur le plus proche, fou de colère, n’avait plus de retenue. Il leva son arakh au-dessus de sa tête dans un geste menaçant.
« Sorcière ! Je la tue ! Et toi avec elle ! »
Il bondit. Daenerys eut à peine le temps d’écarter les mains. Jorah Mormont était déjà là. Dans un mouvement brusque, sec, implacable, il intercepta l’attaque. Acier contre acier. Un choc fulgurant. Puis un coup fatal. L’arakh tomba dans la poussière. Le Dothraki s’effondra dans un bruit sourd, ses yeux figés dans une dernière expression de haine incrédule. Le silence, bref et choqué, se brisa soudain. Daenerys poussa un cri déchirant. Pas de peur. Pas d’effroi. De douleur. Elle porta la main à son ventre.
« Ah... ! »
Elle chancela, les jambes tremblantes, le visage blême.
« Jorah… Jorah… mon enfant… ! »
Son souffle se coupait, son corps se pliait sous une douleur fulgurante qui montait comme une vague brûlante. Jorah la rattrapa avant qu’elle ne s’effondre au sol, la serrant contre lui, le visage bouleversé.
« Khaleesi ! Tenez bon ! »
Mirri Maz Duur s’avança, ses yeux noirs brillant d’un éclat indéchiffrable.
« Laissez-moi », dit-elle d’une voix étrangement calme, presque apaisante. « Laissez-moi sauver les deux vies… ou aucune. »
Les Dothrakis reculèrent, partagés entre la terreur et l’urgence. Jorah, tremblant, regarda Daenerys pliée de douleur, sa respiration étranglée. Il savait qu’il n’avait plus le choix. Que personne d’autre ne pouvait la sauver. Avec précaution, désespoir, et détermination, il se redressa avec elle dans ses bras. Il traversa le cercle de guerriers qui s’écartaient en murmurant, certain que quelque chose de sacrilège se préparait. Il entra dans la tente du Khal. L’air y était lourd, étouffant, saturé d’herbes brûlées et d’humidité. Drogo délirait sur sa couche, la peau brillante de fièvre. Mirri Maz Duur les suivit, tira la toile derrière elle, et sa voix se fit rauque, presque inhumaine :
« Commencez le cercle. La magie du sang ne souffre pas d’interruption. »
Jorah recula, tenant Daenerys contre lui, impuissant et terrifié. La sorcière commença à chanter. Un chant guttural, ancien, tordu, qui ne ressemblait à aucune langue connue. Et dehors, même le vent sembla cesser de souffler. La nuit entière, comme un animal tapi dans l’obscurité,
retint son souffle.
***
La pluie fine tombait sur le campement, crépitant doucement contre la toile de la tente que les Stark avaient attribuée à Tyrion et Jaime. À l’intérieur, la chaleur d’un brasero diffusait une lumière orange sur deux silhouettes assises sur des coussins grossiers. Tyrion, déjà un peu ivre, leva un gobelet rempli d’un vin nordien beaucoup trop fort pour être honnête.
« Tu sais, Jaime… » dit-il, en clignant des yeux pour retrouver son équilibre visuel. « Je n’aurais jamais imaginé terminer ma soirée dans un camp Stark. Ni partager une tente avec Toi, le Chevalier Immaculé devenu renégat. »
Jaime, en train de nettoyer son épée d’un geste lent, haussa un sourcil amusé.
« Renégat, vraiment ? »
Il essuya une goutte de pluie tombée sur sa joue.
« Pour une fois, petit frère, j’ai simplement fait ce qui était juste. »
Tyrion éclata d’un rire un peu trop fort.
« Juste ? Juste ? Tu as prêté allégeance au fils de l’homme qui voulait te couper la tête il y a deux lunes à peine. C’est au-delà du “juste”, Jaime. C’est… spectaculaire. Poétique. Et complètement stupide. »
Jaime sourit, mais son regard devint plus sombre.
« Je ne pouvais pas laisser l’erreur commise à Port-Réal se répéter. Ned Stark ne mérite pas ce qui lui arrive. Alors oui… j’ai choisi mon camp. »
Tyrion le fixa longuement, l'air soudain un peu moins ivre.
« Tu sais ce que Père dira quand il apprendra ? »
Jaime se figea une seconde, puis rangea calmement son épée dans son fourreau.
« Oui. Il dira que je suis mort pour lui. »
Tyrion déglutit. Le silence pesa quelques longues secondes entre eux, seulement brisé par la pluie. Puis Tyrion se versa encore du vin.
« Eh bien, dans ce cas… »
Il leva son gobelet.
« À ta mort héroïque, frère aîné. Qu’elle soit rapide, propre, et qu’elle rende Père absolument fou de rage. »
Jaime éclata de rire. Un vrai rire, rare, sincère. Il attrapa son propre gobelet et le cogna contre celui de son frère.
« Et à la tienne, Tyrion. »
Son sourire se fit tendre.
« Pour une fois, je suis heureux que tu sois ici. Même si ta présence signifie que je vais devoir t’empêcher de te faire tuer à chaque bataille. »
Tyrion prit une gorgée et s'étouffa presque.
« Les Stark me protègent. Enfin… certains. Les autres me regardent comme un loup regarde un gigot. »
Jaime prit place à côté de lui, laissant tomber un manteau sur les épaules de son frère. Un geste rare, presque fraternel.
« Demain sera dur », murmura Jaime. « Pour eux. Pour nous. Pour tout le monde. »
Tyrion hocha la tête, posant sa tête contre le dossier rugueux.
« Demain… » Il soupira. « Demain, on se bat. Ou on meurt. Mais ce soir… je préfère boire. »
Jaime sourit doucement.
« Bois, alors. Je veillerai. »
Tyrion leva son gobelet une dernière fois.
« À nous. Les deux Lannister qui ont réussi à survivre à tout… sauf à leur famille. »
Jaime répondit par un sourire triste. Et la pluie continua de tomber, douce, presque apaisante, sur les deux frères qui savaient que l’aube apporterait avec elle le sang, les choix et le poids de leurs noms.
L’aube se levait rouge sang, teintant les tentes du camp Stark d’une lueur funèbre. Le vent apportait déjà l’odeur du fer, de la boue et des chevaux nerveux. Tyrion dormait profondément, roulé dans une couverture râpeuse, la bouche entrouverte. Ce fut un coup de botte sec dans les côtes qui l’en tira.
« Debout », grogna Bronn. « L’armée est en route. »
Tyrion sursauta, les cheveux en bataille.
« Par les dieux… Bronn, t’as un talent pour ruiner mes rêves. »
Bronn haussa une épaule.
« Jaime est parti avant l’aube. Avec les hommes de Robb. »
Tyrion cligna des yeux, la tête encore brumeuse.
« Parti ? Sans moi ? Il m’avait dit... »
« Oui. Il t’a dit mille choses. Et ensuite il m’a dit : “Garde-le en arrière, ou il va encore finir écrasé par un cheval.” » Bronn soupira. « Et je pense qu’il a raison. »
Tyrion ouvrit la bouche pour répliquer. Il n’en eut pas le temps. La bataille éclata. Sans avertissement. Un rugissement de cornes, un tonnerre de sabots, un choc d’acier. Les cris des hommes déchirèrent le matin. Même en retrait, le chaos les atteignit. Des cavaliers Stark filèrent à toute vitesse près d’eux, l’un d’eux fauchant Tyrion dans un élan maladroit. Le nain vola littéralement.
« Par les Douze Dieux ! »
Il heurta le sol, roula dans la boue, et tout se mit à tourner autour de lui. La dernière chose qu’il vit fut le sabot d’un cheval passer à quelques centimètres de sa tête. Puis le noir. Quand il ouvrit enfin les yeux, il se sentit soulevé. Secoué même. Une douleur fulgurante lui traversa le crâne.
« Arrête de gigoter », grommela Bronn. « Tu fais ça depuis dix minutes. »
Tyrion battit des paupières, encore groggy.
« Pourquoi… tu me portes comme un sac de pommes ? »
« Parce que tu t’es évanoui comme une damoiselle », répondit Bronn en le déposant sur une pierre plate. « Et que Robb Stark a autre chose à faire que ramasser ses alliés au sol. »
Tyrion essuya la boue sur sa joue.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? On a… perdu ? »
Bronn secoua la tête, presque amusé.
« Non. On a gagné. »
Tyrion cligna des yeux.
« Comment ça, on a gagné ? Je n’ai même pas levé une épée ! »
« Justement. »
Bronn s’accroupit, l’air plus sérieux.
« C’était une diversion. Il n’y avait que deux mille hommes en face. »
Tyrion pâlit.
« Une diversion… ? »
« Mh. »
« Où est Robb Stark ? »
Bronn fixa l’horizon, un sourire sec au coin des lèvres.
« Pas ici. Et ton frère non plus. Ils sont déjà loin. »
Tyrion se laissa retomber contre la pierre en grognant.
« Fantastique… Le Jeune Loup a joué toute la Lannisterie comme des enfants. Et Jaime m’a abandonné derrière. Encore. »
Bronn haussa les épaules.
« T’es vivant. Pour lui, c’était ça le but. »
Tyrion souffla. Pour une fois… son frère savait être intelligent. Et profondément agaçant.
La rivière de Vivesaigues empestait la boue, les algues arrachées et le sang frais. Le sol tremblait sous le galop des chevaux, sous les cris d’hommes qui s’entrechoquaient, sous le fracas des lames et des boucliers. Des flèches sifflaient dans l’air gris du matin, se plantant dans la chair, les troncs, les armures. L’armée de Robb Stark déferla comme une tempête hivernale. Une vague glacée et implacable. Le carnage fut rapide. Précis. Foudroyant. Au cœur du chaos, Elya se frayait un chemin comme une comète meurtrière. Ses deux lames dessinaient des arcs argentés dans l’air saturé de pluie et de sang. Chaque mouvement était fluide, instinctif, terrifiant de maîtrise. Elle esquivait, tournoyait, et tranchait des tendons, frappait des gorges, se glissait entre deux ennemis pour éclater leurs genoux d’un coup violent. Elle était un vent. Une tempête. Une louve enragée. Et Jaime Lannister la suivait, parfait contrepoids, parfait partenaire. À sa droite, son épée d’or attrapait la lumière du matin. Il bloquait les coups qu’elle n’esquivait pas, parait les lances qui tentaient de la percer, fendait les poings et les armures d’un geste sûr.
« Derrière toi ! » cria-t-il.
Elya pivota sans réfléchir ; Jaime parvint à parer la hache qui s’abattait. Elle se glissa sous le bras du guerrier, l’entailla d’une lame, le termina de l’autre.
« On dirait que j’ai du mal à te suivre ! » lança Jaime, essoufflé mais amusé.
« C’est normal, tu n’es pas encore mort », répliqua-t-elle, un demi-sourire sauvage aux lèvres.
Ils combattaient comme s’ils s’étaient toujours connus. Comme deux armes forgées pour danser ensemble. Jaime repoussa un cavalier qui tentait de renverser Elya. Elle sauta sur l’étrier, planta sa lame dans la clavicule du soldat, et atterrit dans la boue avec la grâce d’un félin. Le champ de bataille se vidait déjà. Les Lannister reculaient, puis fuyaient. Quand le dernier cri mourut, un silence lourd retomba. Des cadavres jonchaient les rives, les chevaux hennissaient faiblement, et le vent agitait les bannières Stark tachées de sang. Robb Stark, couvert de boue, sa fourrure déchirée, traversa le champ à grands pas, haletant mais debout.
« C’est fait », souffla-t-il. « Nous avons gagné. »
Elya s’approcha, ses épées gouttant encore. Son visage était strié de sang. Pas le sien. Elle respirait vite, ses yeux d’un bleu glacé encore animés de la fièvre du combat. À ses côtés, Jaime essuya son épée et rengaina. Elya planta son regard bleu dans celui de Robb.
« La victoire est nôtre », dit-elle d’une voix grave. « Le Nord vient d’obtenir sa première vraie victoire. »
Robb hocha la tête. La Louve Sauvage ajouta, les mâchoires serrées :
« Maintenant… tout commence. »
Jaime, debout derrière elle, observa Robb Stark et son armée. Et il sut, au fond de lui, que la guerre venait de changer de visage.
***
À Port-Réal, la lumière grise du matin se levait sur la Baie de l’Eau-Noire, étirant ses reflets pâles sur la ville encore engourdie. Une brume fine recouvrait les toits, comme un linceul hésitant. L’air avait un goût de fer. Un goût de pluie, de sang, et d’attente. La foule se pressait déjà sur la place du Grand Septuaire de Baelor, compacte, agitée, vibrante d’une curiosité malsaine mêlée à un reste de crainte. Les murmures rampèrent comme des serpents entre les gens :
« Le Nordien… Eddard Stark… le traître… »
Yoren avançait à grandes enjambées, traînant Arya derrière lui, la capuche rabattue si bas qu’on ne distinguait presque plus son visage. La petite résistait parfois, tirée malgré elle par la force du mestre-improvisé.
« Ne regarde pas », murmura-t-il d’une voix qui tremblait légèrement.
De colère ou d’impuissance, Arya ne sut pas le dire.
« Quoi qu’il arrive… ne regarde pas. »
Mais le monde, autour d’elle, respirait trop fort, hurlait trop fort, exigeait d’être vu. Arya leva les yeux une fraction de seconde. Un instant infinitésimal, un battement de cœur, un souffle trop vite arraché. Et elle vit. Le bois épais de l’estrade, dressée comme une potence de fortune sous un ciel trop pâle. La foule qui ondulait, compacte comme une mer prête à déferler. Et surtout… son père. Eddard Stark. Le Loup du Nord. À genoux, enchaîné, le visage marqué par la douleur et la fièvre, mais encore digne, encore droit malgré la chute. À quelques pas, Joffrey Baratheon trônait sur son estrade, robe pourpre, cheveux d’or scintillant sous la lumière grise, sourire cruel accroché aux lèvres. Le regard d’un enfant qui joue au roi. Celui d’un prédateur trop jeune pour comprendre la valeur d’une vie, mais assez vieux pour aimer la voir disparaître. Sansa était là aussi, fragile silhouette éplorée, les mains tordues, la voix brisée. Elle implorait encore, genoux à terre, oubliant toute fierté, toute retenue.
« Je vous en supplie, mon roi… ! »
Sa voix se perdit dans les chuchotements, dans le vent, dans le rire discret de certains nobles. Ned inspira. Un souffle douloureux, râpeux, comme si l’air lui brûlait la gorge. Il chercha Arya dans la foule, instinctivement, son regard brouillé glissant entre les silhouettes. Mais Yoren la tenait trop bien dissimulée. Il ne la vit pas.
« Je confesse mes crimes », dit-il enfin.
Sa voix trembla, mais pas de peur. De honte. Pas pour lui, mais pour ce qu’il devait dire.
« Et je reconnais Joffrey… comme mon roi légitime. »
Un rugissement de satisfaction monta de la foule. Un triomphe grotesque. Un soulagement chez certains, un dégoût chez d’autres. Cersei inclina lentement la tête, son visage figé en un masque de calculs. Tout devait s’arrêter là. L’exil au Mur, l’humiliation suffisante, la clémence politiquement avantageuse. Mais Joffrey se leva. Et le monde retint son souffle.
« Mon père était un traître », lança-t-il d’une voix claire et tranchante comme du verre. « Il ne mérite pas la miséricorde. »
Un murmure de stupeur parcourut l’assemblée. Même Cersei, un bref instant, perdit son masque. Joffrey sourit. Un sourire satisfait, enfantin, monstrueux.
« Ser Ilyn Payne… apportez-moi sa tête. »
Le monde éclata. Le hurlement de Sansa fendit l’air, déchirant, brut, presque inhumain.
« Non ! »
Des pleurs, des cris, des protestations. Certains poussaient pour mieux voir, d’autres reculaient, horrifiés.
« Ferme les yeux ! » hurla Yoren en rabattant la tête d’Arya contre lui, ses doigts tremblant d’une rage qu’il contenait à grand-peine.
La masse humaine bougea comme un animal affolé : elle poussa, elle se débattit, elle hurla. Arya sentit des coudes, des épaules, des souffles paniqués. Elle sentit le sol vibrer sous ses pieds. Elle n’entendit pas la lame. Pas le sifflement, pas l’impact, pas le cri. Seulement… le son lourd. Un son qui n’appartient qu’à la mort. Un corps qui tombe sur du bois. Un dernier souffle arraché. Et, dans cet instant suspendu, le monde perdit un père. Et Westeros perdit son dernier honorable.