Le Trône des Paumés Tome 1 : Chaises Musicales à Port-Réal
À Winterfell, le dicton « L'Hiver vient » n'avait plus rien d'une sombre prophétie sur le retour des Marcheurs Blancs. C’était devenu une plainte budgétaire lancinante, un refrain qui rythmait chaque réunion de syndic de la forteresse. Les murs de granit noir, autrefois symboles d'une puissance impénétrable, n'étaient plus que de gigantesques éponges thermiques. Ils suintaient une humidité si tenace et si froide qu'elle aurait suffi à faire déprimer un banc de poissons rouges. La pierre pleurait un salpêtre grisâtre, et la forteresse tout entière semblait avoir contracté un rhume de cerveau permanent, ponctuée par le bruit des gouttes tombant dans des seaux en fer-blanc. Le Grand Salon, autrefois lieu de banquets épiques, s’était transformé en une sorte de grotte sédimentaire. Une pénombre poussiéreuse y régnait, traversée par de rares rayons de soleil anémiques qui mettaient en lumière la danse frénétique des particules de suie. L’air y était épais, saturé d’un mélange complexe. Un fond de vieux cuir craquelé, une pointe de cire froide, et l’odeur dominante, presque agressive, de chaussettes en laine mouillées séchant péniblement sur le bord d’un âtre qui crachotait plus de fumée que de chaleur. Eddard « Ned » Stark, Seigneur du Nord et champion toutes catégories de la sieste post-déjeuner, n'était plus qu'une excroissance informe au milieu de ce chaos. Il était engagé dans une lutte à mort contre son propre mobilier. Son canapé en chêne massif, un héritage familial dont les ressorts gémissaient en langage binaire à chaque mouvement, semblait vouloir l'engloutir tout entier. Catelyn Stark franchit le seuil, marquant une pause pour laisser ses yeux s'adapter à l'obscurité. Elle était l'image même de la patience martyre. Drapée dans une robe de laine bleue impeccablement brossée, probablement la seule chose propre dans un rayon de dix lieues, elle soupira en observant le spectacle.
« Ned, mon amour, tu ne peux pas rester là indéfiniment », commença-t-elle d'une voix qui oscillait entre la tendresse et l'envie de commettre un homicide.
Elle dut entamer un véritable parcours du combattant pour l'atteindre. Elle contourna avec précaution un tas de bottes boueuses dont la boue avait séché en croûtes géologiques, enjamba une pile de parchemins administratifs surtaxés, et évita un bol de gruau abandonné qui commençait à développer son propre écosystème. Devant elle, le sofa n'était plus qu'un amoncellement chaotique de fourrures de lapins pelées et de plaids en synthétique bon marché. Seule une barbe poivre et sel, aussi emmêlée qu'un buisson ardent après une tempête, dépassait de l’édifice. Un grognement caverneux s'en échappa.
« Le Nord se souvient, Cat. »
« Se souvient de quoi ? » demanda-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine, imperturbable.
Ned émergea partiellement. Son visage apparut, l'œil vitreux, le cheveu en bataille et une trace d'oreiller imprimée sur la joue. Il ressemblait à un ours qu'on aurait réveillé en plein mois de janvier pour lui demander de remplir sa déclaration d'impôts.
« Que j'ai posé un RTT il y a trois ans, lors de la fête du Nom de Robb, et que je ne l'ai jamais pris. Je suis en récupération de sommeil, Cat. C'est une dette de l'État. Le Mur peut bien s'écrouler, s'il n'y a pas de Wi-Fi haut débit de l'autre côté pour streamer les tournois de Port-Réal, ça ne me concerne plus. »
Catelyn leva les yeux vers les chevrons du plafond, invoquant silencieusement les dieux anciens, les nouveaux, et même quelques divinités exotiques de passage. Sans un mot, elle s'approcha avec la détermination d'une mère rangeant la chambre d'un adolescent récalcitrant. Elle saisit une peau de loup élimée qui servait de rempart ultime et tira d'un coup sec. L'action révéla enfin le Gouverneur du Nord dans toute sa majesté. Ned ne portait ni cuir bouilli ni cotte de mailles, mais un pyjama de flanelle à motifs de petits loups gris qui faisaient Aouhhh dans des bulles de bande dessinée.
« On a un problème, Ned. Un vrai. Un déserteur de la Garde de Nuit a été arrêté près des collines par les hommes de Cassel. Il est livide, il tremble comme une feuille et il prétend avoir vu quelque chose de terrible dans la forêt, au-delà du Mur. »
Ned ne cilla pas. Sa main droite, animée d'un réflexe de survie, commença à tâtonner nerveusement sur le tapis de joncs tressés. Il cherchait aveuglément sa « télécommande médiévale », un long bâton de frêne poli de deux mètres. Cet instrument technologique lui permettait de taper sur les serviteurs à distance pour qu'ils remontent le feu, lui apportent une miche de pain ou changent le canal de la discussion sans qu'il ait à articuler une syllabe.
« S'il a vu ma dernière taxe foncière, je le comprends, je voulais déserter aussi », marmonna-t-il en agrippant enfin son bâton. « Dis-lui qu'on l'exécutera demain, entre le café et la deuxième sieste. Là, il y a un reportage en direct sur la taille des haies à Castral Roc que je refuse absolument de rater. »
*****
À quelques lieues au Nord du Mur, la forêt n'était pas seulement sombre. Elle était hostile. Les arbres sentaient la sève gelée et le désespoir ancien. Dans ce décor de cauchemar monochrome, Waymar Royce faisait figure d'erreur de casting. Le jeune patrouilleur, issu de la haute aristocratie du Val, arborait une armure de plates si méticuleusement polie qu'elle semblait dotée de sa propre conscience lumineuse. À chaque mouvement, elle renvoyait la lueur des étoiles en éclats aveuglants, transformant Royce en une sorte de phare pour mouettes égarées perdu au milieu d'un océan de pins noirs. Il avançait avec la subtilité d'une fanfare dans une bibliothèque, le bruit de ses bottes dans la neige profonde, un prouch-shhh rythmique et agaçant, étant le seul son à rompre le silence de mort du sous-bois. Derrière lui, Gared et Will, des vétérans qui connaissaient la valeur du camouflage, échangeaient des regards qui signifiaient clairement : « Si on se fait bouffer, c’est lui qu'on sacrifie en premier. » Soudain, le monde bascula dans le congélateur. La température chuta de vingt degrés en une fraction de seconde, figeant la vapeur d'eau autour des narines de Waymar en de minuscules stalactites. C’était le genre de froid qui vous rappelle que vous avez oublié de payer votre assurance vie. La neige crissa. Ce n'était pas le craquement lourd d'un prédateur, mais un son cristallin, presque musical, comme si la structure même de la réalité protestait contre une présence indésirable. Une silhouette élancée émergea de l'ombre portée d'un arbre mort. Elle était immense, fluide, et d'une beauté terrifiante. Sa peau avait la couleur d'une glace de glacier millénaire, un bleu translucide qui laissait deviner des veines d'un blanc électrique. Ses yeux, deux saphirs défectueux et luisants, fixèrent Waymar avec une intensité qui aurait pu glacer du métal. Royce, le cœur battant la chamade contre son plastron étincelant, dégaina son épée. Le métal chanta, mais le son sembla s'étouffer immédiatement dans l'air gelé.
« Arrière, monstre ! Au nom de… de la Garde de Nuit ! » hurla-t-il, sa voix muant légèrement sous l'effet de la terreur pure.
Le Marcheur Blanc ne l’attaqua pas. Il ne grimaça pas. Il pencha simplement la tête sur le côté avec curiosité. D’un geste d’une élégance glaciale, il sortit de sous les plis de son manteau, qui semblait tissé de givre et de regrets, une mallette rigide faite de glace compressée à haute pression. Il l'ouvrit avec un clic sinistre, sec et net comme une fracture ouverte.
« Bonjour monsieur, auriez-vous un instant pour parler de votre prévoyance obsèques ? » demanda la créature.
La voix était un cauchemar acoustique. Un son de glaçons broyés dans un mixeur industriel, harmonisé par une politesse commerciale qui aurait fait passer un vendeur d'encyclopédies pour un amateur.
« Quoi ? » bafouilla Waymar, son épée tremblant si fort qu'elle projetait des faisceaux lumineux erratiques sur les troncs d'arbres, créant une ambiance de discothèque médiévale paniquée.
« Je suis l'Agent 402 des Assurances "L'Autre Côté", division Vie Éternelle (ou presque) », poursuivit la créature en sortant un stylo de signature taillé dans un fémur de lapin poli. « Statistiquement, cher client potentiel, en tant que membre de la Garde de Nuit, vous avez 98% de chances de mourir d'un coup d'épée, d'une chute de Mur, ou plus simplement d'un ennui mortel avant la fin du mois. »
Le Marcheur Blanc s'approcha, faisant glisser un prospectus en parchemin givré sur le dessus de sa mallette.
« Notre contrat "Zombification Premium", le best-seller du secteur, vous permet de continuer à marcher, à gémir et à… disons, interagir avec vos anciens collègues après votre décès. C'est le comble de l'écologie. Nous pratiquons le recyclage corporel intégral ! Pas de frais d'inhumation onéreux, pas de crémation polluante. Rejoignez l'Armée des Morts, c'est bon pour la planète. »
Waymar regarda le stylo en os, regarda le sourire figé de l'Agent 402, et prit la seule décision rationnelle pour un noble de son rang. Il prit ses jambes à son cou. Il s'enfuit à travers les ronces dans un vacarme de ferraille et de cris aigus, laissant derrière lui ses deux compagnons. Gared et Will, restés sur place, ne semblaient plus si effrayés. Ils étaient déjà en train de se pencher sur la mallette, fascinés par la clause "Yeux bleus phosphorescents" offerte pour toute signature avant minuit, et par l'option "Résistance au gel" qui leur permettrait enfin de dormir sans avoir les orteils qui tombent. C’est ce déserteur-là, ce survivant d'un démarchage agressif en zone interdite, que Ned allait devoir juger le lendemain, entre deux tasses de verveine et une réflexion métaphysique sur le prix du bois de chauffage.
*****
L’extraction de Ned de son canapé fut une opération de génie civil. Il fallut mobiliser trois serviteurs robustes, dont un spécialiste des leviers, et agiter sous les narines du Seigneur du Nord la promesse olfactive d'un ragoût de cerf mijoté au vin rouge de la Treille, avec des oignons caramélisés dont l'odeur remontait jusqu'aux remparts. Ned apparut enfin dans la cour d'honneur, un rectangle de boue gelée où le vent s'engouffrait avec la subtilité agressive d'un client mécontent exigeant un remboursement. Le ciel, au-dessus des créneaux, avait la couleur d'une eau de lessive usée. L'humidité était telle que chaque pièce d'armure émettait un petit couinement de protestation, menaçant de fusionner définitivement avec la peau de son porteur dans une étreinte de rouille et de sueur. Autour de lui, ses fils tentaient de composer un tableau de dignité héroïque pour l'éducation du jeune Bran. Robb, l’héritier, s’efforçait de contracter les muscles de sa mâchoire pour paraître « Seigneurial », projetant son menton avec une noblesse acquise par des années de pratique devant son miroir. Hélas, l'illusion était cruellement sabotée par une tache de confiture de mûres, vestige visqueux d'un petit-déjeuner englouti entre deux rêves, qui trônait pile au centre de son plastron d'acier poli. À quelques pas, Jon Snow cultivait son boudage avec une application de professionnel. Relégué dans un angle mort de la cour, là où le vent soufflait le plus fort, il jetait des regards assassins à la cape de Robb. Celle de son demi-frère était une pièce de maître, une fourrure de loup si soyeuse qu'elle semblait provenir d'un animal de concours ayant passé sa vie dans un spa. La sienne, en revanche, ressemblait étrangement à un vieux tapis de bain ayant survécu à une inondation et à une attaque de mites. Ned, lui, se tenait au centre de ce cirque familial, s’appuyant de tout son poids sur Glace. L'épée de cérémonie en métal valyrien était une monstruosité de la taille d'une planche de surf. C’était une lame légendaire, capable de fendre un homme en deux, mais qui, en ces temps de paix relative, servait surtout de couteau de service géant pour découper les pièces montées lors des mariages ou les gros gâteaux d'anniversaire des enfants Stark. À ses pieds, le déserteur n'était plus qu'une loque humaine grelottante. Ses vêtements noirs de la Garde de Nuit, raidis par le gel et la peur, émettaient un bruit de plastique froissé à chaque spasme. Ses yeux étaient exorbités, injectés de sang et d'une incompréhension totale.
« Homme du Nord, tu as fui ton poste sur le Mur », déclara Ned.
Il essaya de donner à sa voix les harmoniques d'un tonnerre lointain, mais le résultat oscillait plutôt entre la fatigue d'un lundi matin et l'envie pressante de retourner vérifier si le ragoût était prêt.
« C'est un crime passible de la résiliation immédiate et définitive de ton contrat de vie. »
« Seigneur Stark ! Ils arrivent ! Ils sont partout, et ils ont des brochures plastifiées ! » hurla le condamné en se jetant sur les bottes de cuir de Ned. « Ils ne veulent pas nos terres ! Ils ne veulent pas nos femmes ! Ils veulent nous vendre des mutuelles dentaires pour les morts-vivants avec option "repositionnement de mâchoire sans franchise" ! »
Ned soupira longuement. Il leva les yeux vers le balcon supérieur où Catelyn observait la scène, drapée dans son châle. Ils échangèrent un regard d'une lassitude infinie.
« Encore un coup des Lannister pour privatiser la santé publique et taxer le passage de l'autre côté », murmura-t-il pour lui-même.
Puis, plus fort :
« Bran, mon fils, regarde ailleurs. C’est le moment où la politique budgétaire rencontre la réalité du terrain. »
Ned empoigna la garde de Glace à deux mains. Il écarta les jambes pour assurer son équilibre dans la boue glissante, cherchant en lui la force ancestrale des rois de l'Hiver. Il commença à lever l'épée avec une lenteur dramatique, l'acier valyrien captant les derniers reflets gris du jour. Il la leva... et s'arrêta brusquement à mi-chemin. Ses bras tremblaient, ses épaules se nouèrent. Un bruit de succion étrange se fit entendre.
« Quelqu'un a mis de l'antirouille de bas étage sur la lame ? » grogna-t-il entre ses dents serrées, son visage devenant brusquement rouge. « Ça colle aux poils de ma fourrure. C'est une horreur adhésive ! »
Il dut s'y reprendre à trois reprises. Il effectua de petits mouvements de balancier grotesques pour décoller l'acier de son propre manteau, manquant de trébucher dans la vase à chaque oscillation. Finalement, après une ultime tentative laborieuse qui lui valut une crampe fulgurante dans le deltoïde et un craquement de vertèbres audible jusqu'aux écuries, Ned parvint à libérer la lame et à rendre la justice d'un coup sec, bien que techniquement désordonné. La tête roula dans la neige, s'arrêtant pile sur une flaque de glace. Le silence retomba, pesant, seulement troublé par le cri moqueur d'un corbeau haut perché. Ned s'essuya le front du revers de sa main gantée, rangea Glace dans son fourreau, lequel émit un dernier scritch adhésif peu glorieux, et se tourna vers son plus jeune fils, qui était livide.
« Voilà, Bran. Retiens bien cette leçon. Celui qui rend la sentence doit porter l'épée. C'est le fondement de notre honneur. Mais sache aussi que celui qui tient l'épée finit invariablement par avoir besoin d'une séance d'ostéopathie d'urgence et d'un bon tube de baume chauffant à l'arnica. »
Il se détourna de la dépouille, ses narines palpitant soudainement. L'odeur du cerf venait de traverser la cour.
« Maintenant, où est ce ragoût ? Et que quelqu'un me trouve la télécommande médiévale. Le reportage sur Castral Roc va commencer. »
Catelyn attendait Ned sur le perron de pierre, le regard fixe et les narines palpitantes. Elle torturait nerveusement un morceau de dentelle fine entre ses doigts, ses jointures blanches trahissant une angoisse que même l'invasion d'une armée de Sauvageons n'aurait pu provoquer. Son visage, d'ordinaire le parangon du calme tullyen, était littéralement décomposé par la gestion de crise. Derrière elle, dans les profondeurs des couloirs sombres, l'ambiance était à la débandade. On entendit soudain le bruit sinistre, cristallin et définitif d'un serviteur qui venait de briser une soupière de famille datant du Premier Homme. Le cri de désespoir qui suivit confirma que c'était la seule qui restait.
« Ned, c’est une catastrophe de catégorie cinq ! » s'écria-t-elle dès qu'il fut à portée de voix.
Il grimaça, sentant ses lombaires protester.
« Le Roi Robert Baratheon arrive, Ned ! » reprit-elle, sa voix montant d'une octave. « Il est à moins de deux lieues, escorté par toute la cour de Port-Réal. Trois cents chevaux, des dizaines de chariots, et probablement assez de courtisans affamés pour vider nos greniers et nos celliers en une seule après-midi ! »
Elle pointa un doigt accusateur vers le centre de la cour intérieure, où une flaque de boue particulièrement huileuse semblait narguer les efforts de nettoyage.
« On n'a plus de papier toilette triple épaisseur au parfum "Forêt des Dieux", on est tombés sur le stock de secours en écorce de bouleau ! Et regarde le grand dragon de pierre près du puits. Il a une fissure monumentale sur le museau depuis le gel de la semaine dernière. On dirait qu'il nous juge avec une grimace de dégoût ! »
Ned ne répondit pas tout de suite. Il se laissa tomber sur le premier banc de pierre venu, lequel émit un craquement de protestation si sec qu'on aurait pu croire à une rupture de banquise. Il frotta ses tempes avec une lassitude qui semblait peser aussi lourd que son épée de cérémonie.
« Robert ? Ici ? Dans mon havre de paix et d'ennui ? » gémit-il en fermant les yeux. « Il va vider ma cave à vin de ses meilleurs crus, hurler des chansons paillardes à trois heures du matin pour réveiller les morts, et, pire que tout, il va essayer de me convaincre de faire du sport. De la chasse à courre, Cat ! Courir après des bêtes avec une gueule de bois ! Je sens que l'hiver va être très, très long. Prépare les dolipranes, et cache les clés de la réserve de whisky. »
Quelques heures plus tard, l'horizon fut envahi par une caravane de carrosses dorés, aussi discrets et subtils qu'un incendie de forêt dans une écurie. La file indienne de véhicules étincelants s'engouffra dans la cour de Winterfell avec un fracas de chaînes et de sabots. La poussière dorée soulevée par les roues se déposa lentement sur la boue noire du Nord dans un contraste saisissant de mauvais goût et de luxe ostentatoire. Le plus grand des carrosses, une sorte de forteresse roulante renforcée par des essieux en acier trempé capables de supporter un pont-levis, s'arrêta enfin. Il poussa un long soupir de suspension hydraulique médiévale, comme s'il rendait l'âme après une mission suicide. La portière s'ouvrit sur un silence de plomb. Robert n'en descendit pas vraiment. Disons qu'il entama un processus de transfert de masse. Il roula hors de l'habitacle comme un tonneau de bière bien mûr qui aurait soudainement acquis une volonté propre. Vêtu d'un velours noir si tendu sur son abdomen qu'on craignait pour la survie des boutons, lesquels étaient prêts à devenir des projectiles mortels à la moindre respiration profonde, le Roi des Sept Couronnes tituba vers son vieil ami. Il serra Ned dans ses bras avec une force brutale, capable de briser des côtes de bœuf de première catégorie. L'odeur qui s'échappait de sa barbe broussailleuse était un mélange complexe de vin de palme tourné, de sueur de voyage macérée et d'un reste de poulet rôti oublié dans un repli de son manteau.
« Ned ! Sale vieux loup ! » rugit-il en lui assénant une tape dans le dos qui fit vibrer les dents du Seigneur du Nord jusqu'à la racine. « Tu as grossi, mon vieux ! C'est le manque d'exercice, je te le dis ! »
Ned, reprenant péniblement son souffle tout en essayant de réaligner sa colonne vertébrale, inspecta la silhouette désormais parfaitement sphérique de son souverain.
« C'est l'épaisseur de la fourrure, Robert. Une question de volume thermique. Et toi... je vois que tu as considérablement agrandi ton royaume vers l'avant. C'est une extension de territoire pour le moins substantielle. »
Robert éclata d'un rire gras, puissant et sonore, un rire qui fit trembler les murs de granit de la forteresse et décrocha un morceau de crépi qui finit sa course dans la boue.
« Sacré Ned ! Toujours le mot pour rire ! Viens, emmène-moi dans ta crypte. Je veux aller pleurer cinq minutes devant la tombe de ta sœur Lyanna. Il faut que tout le monde voie à quel point je suis un romantique torturé et brisé par le destin, ça fait partie du protocole. Après, on ira tester la résistance des lits et la vertu des filles de joie locales, si toutefois elles n'ont pas gelé sur place. »
Pendant que les deux vieux compères s'éloignaient en boitant vers les profondeurs sombres et humides du château, Cersei Lannister descendait de son palanquin avec la grâce glaciale d'une panthère qui viendrait de marcher dans une crotte de loup particulièrement fraîche. Elle ajusta son col d'hermine avec un geste de dégoût que l'on ne peut acquérir qu'après des années de vie à la cour. Son regard émeraude, acéré comme un scalpel, balaya la cour de Winterfell. Elle n'y vit pas une forteresse historique chargée de gloire. Elle ne vit qu'une décharge à ciel ouvert. Elle nota avec précision chaque pierre fendue, chaque serviteur dont la chemise n'était pas de première fraîcheur et chaque flaque d'eau croupie. Pour elle, c'était un enfer géographique où le Wi-Fi ne captait probablement pas au-dessus de la 2G et où l'on servait sûrement du vin tiède et acide dans des gobelets en corne de vache mal récurés.
« Jaime », murmura-t-elle à son frère qui se tenait près d'elle, la main sur le pommeau de son épée avec une élégance nonchalante, « si je meurs ici d'ennui, de froid, ou d'une intoxication alimentaire foudroyante à base de gruau non identifié, assure-toi de brûler cet endroit jusqu'aux fondations. Et de disperser du sel. Beaucoup de sel. »
L'escalier de la crypte ne se contentait pas de descendre. Il s'enfonçait dans les entrailles de la terre. Les marches de pierre inégales, polies par des siècles de semelles seigneuriales, suintaient d’une humidité qui semblait être le sang même du Nord. L'air ne se contentait pas de mordre la peau, mais s'insinuait avec une patience de glace dans la moelle épinière. C’était un endroit où le temps n'avait plus cours, un sanctuaire qui sentait la pierre ayant abandonné tout espoir de revoir un jour un rayon de soleil. Robert s'arrêta brusquement devant la statue de Lyanna Stark. Il prit aussitôt une pose dramatique, digne d'un acteur de théâtre de foire en fin de carrière. Une main gantée se posa lourdement sur son coeur. De l'autre main, il essuya avec une lenteur calculée une larme solitaire qui perlait au coin de son œil. À y regarder de plus près dans la lueur vacillante des torches, l'éclat de ladite larme ressemblait étrangement à une goutte de sueur grasse, vestige de l'effort herculéen fourni pour descendre les vingt premières marches sans faire un arrêt cardiaque.
« Elle était si belle, Ned. Une rose sauvage dans un champ de ronces... », commença Robert d'une voix chevrotante, cherchant ses graves pour faire vibrer l'acoustique des voûtes. « Je l'aimais d'un amour si pur, si absolu, que j'ai été contraint d'épouser Cersei et de partager la couche de la moitié des courtisanes de Port-Réal juste pour anesthésier ma douleur. C'est un sacrifice quotidien, une abnégation de chaque instant que je m'impose pour ne pas sombrer... »
Le souverain renifla bruyamment, avant de ponctuer sa tirade par un rot discret mais profond, exhalant un bouquet complexe de sanglier matinal, de vin de treille et d'un reste de hareng saur. Ned soupira, un son qui se perdit dans les recoins sombres de la galerie. Ses bottes de cuir épais produisirent un bruit de succion spongieux dans la fine pellicule de boue qui recouvrait le sol. Il déplaça péniblement le poids de son corps, sentant ses genoux craquer avec une sonorité inquiétante qui lui rappela, avec une nostalgie déchirante, les ressorts de son canapé lointain.
« Robert, cela fait dix-sept ans », rappela-t-il avec la patience inébranlable d'un glacier. « À ce stade de la chronologie, ce n'est plus du deuil, c'est de l'archivage de données. Tu as transformé un souvenir en monument historique subventionné par ton propre foie. »
« Tu ne comprends rien à l'âme des poètes, Ned ! Le destin me l'a arrachée, on m'a volé ma vie ! » explosa Robert.
Ses yeux devinrent subitement injectés de sang sous l'effet de la colère ou de l'hypertension.
« Et maintenant, le sort continue de s'acharner. Jon Arryn est mort. La Main du Roi. Le seul type dans tout Westeros capable de lire un tableur Excel sans faire de crise d'épilepsie ou de raturer frénétiquement les colonnes "Dépenses Somptuaires et Divertissements". Je suis cerné, Ned. Cerné par des vautours qui sentent ma fin et des imbéciles qui ne savent pas compter leurs propres doigts. »
Le Roi fit un pas lourd en avant, faisant vaciller les ombres projetées par les torches sur les visages de pierre des Stark défunts. Sa main s'abattit lourdement sur l'épaule de Ned, qui manqua de basculer.
« Cersei me regarde comme un meuble de famille encombrant, Ned. Un de ces trucs qu'on déteste, qu'on n'ose pas jeter, et qui finit par prendre toute la place dans la pièce. Et mon fils Joffrey... ce gamin me glace le sang. Il passe ses journées à arracher les ailes des mouches avec un petit ricanement de démon de foire. Je ne peux pas gérer ça seul. »
Il pressa l'épaule de Ned plus fort.
« Je veux que tu sois ma Main. Je veux que tu viennes au Sud, dans cette ville de Port-Réal qui pue le poisson pourri et l'intrigue politique, pour remplir la paperasse administrative à ma place. Toi, tu t'occupes des décrets et des impôts, et moi, je chasse tout ce qui court assez vite pour mériter un coup d'épieu. »
Ned ferma les yeux une seconde. Dans l'obscurité protectrice de ses paupières, il vit son salon, son plaid en synthétique, et entendit le silence béni de la sieste de 14h00 que personne ne viendrait interrompre. Il sentit son mobilier l'appeler désespérément à travers les couches de granit.
« Robert... Je suis un homme du Nord », murmura-t-il, la voix empreinte d'une tristesse profonde. « Je suis conçu biologiquement pour le froid, le silence et les phrases de trois mots maximum. Ici, mon seul travail consiste à vérifier si la neige est toujours blanche et si les Sauvageons n'ont pas encore volé le même mouton. Au Sud, il y a... des gens. Qui parlent. Qui font des métaphores compliquées. Beaucoup trop de métaphores, Robert. »
« C'est un ordre royal, par les sept enfers ! » tonna Robert, son enthousiasme reprenant le dessus sur sa mélancolie de façade. « Et j'ai la solution parfaite pour bétonner notre alliance. On mariera nos enfants. Ta petite Sansa et mon Joffrey. Un loup et un cerf. C'est parfait, c'est poétique, c'est marketing ! On va unifier le royaume avec un faire-part ! »
Ned imagina la scène un instant. Il vit le visage de sa fille, puis celui du prince héritier, et un frisson qui n'avait rien à voir avec la température de la crypte lui parcourut l'échine.
« Robert, soyons réalistes deux minutes », dit-il d'un ton monocorde. « Ma fille croit sincèrement, dur comme fer, que la vie est une chanson de Disney où les petits oiseaux l'aident à enfiler ses chaussures le matin. Ton fils, lui, ressemble à un méchant de film d'horreur psychologique qui aurait fusionné avec un mannequin de vitrine particulièrement hautain. En les mettant ensemble dans la même pièce, on ne crée pas une alliance, Robert. On organise un désastre diplomatique à l'échelle continentale et un futur traumatisme pour toute une génération. »
Mais Robert ne l'écoutait déjà plus. Il avait déjà entamé la remontée des marches avec une énergie nouvelle, sans doute motivé par l'idée qu'un autre baril de vin l'attendait à la surface.
« On part dans deux jours ! Prépare tes valises, tes parchemins et ton pyjama à motifs de loups, Ned ! Le Sud t'attend, et mon administration aussi ! »
Le banquet de Winterfell ne ressemblait en rien aux réceptions feutrées de Port-Réal, où les murmures cachent des dagues. Ici, c’était une collision bruyante et malodorante, entre la rudesse boréale et le narcissisme méridional. La Grande Salle, vaste nef de pierre grise dont les courants d'air faisaient vaciller les torches comme des bougies d'anniversaire au bout du rouleau, résonnait d'un vacarme de forge. Le tumulte des conversations, les aboiements des chiens se battant pour des os sous les tables et le fracas des chopes en étain créaient une symphonie chaotique. L’odeur ambiante était un mélange entêtant. Fumée de tourbe grasse, laine de chien mouillée et venaison rôtie à la limite du carbonisé, le tout survolé par les effluves d'un vin de treille qui coulait avec la régularité d'une rupture de canalisation. Catelyn, assise sur son siège de chêne sculpté, tentait désespérément de maintenir un semblant de dignité seigneuriale. Son dos était si droit qu'il semblait soutenu par une armature en fer forgé, mais ses yeux, trahissant une horreur silencieuse, ne cessaient de scanner la salle. Elle observait, impuissante, les chevaliers du Sud qui, entre deux éclats de rire gras et trois plaisanteries douteuses, utilisaient les rideaux de tapisserie ancestraux, brodés par des générations de Stark, comme de vulgaires serviettes en papier pour essuyer la graisse de sanglier qui luisait sur leurs moustaches. Au milieu de ce naufrage des bonnes manières, Tyrion Lannister, le « Lutin », s'était aménagé un perchoir de fortune. Pour atteindre son assiette de potage sans avoir l'air d'un enfant à la table des grands, il s'était assis sur un empilement instable de dictionnaires de vieux valyrien et de registres de comptes poussiéreux. Malgré l'inconfort manifeste de son trône de papier, il maniait sa carafe avec une précision de neurochirurgien, versant le liquide sombre dans son calice comme s'il s'agissait d'une expérience d'alchimie dont dépendait sa survie immédiate. À ses côtés, son frère Jaime n'avait pas besoin de torche pour exister. Son armure dorée, polie avec une ferveur que certains réservent à la prière, captait la moindre lueur vacillante pour la renvoyer avec une intensité agressive. Il servait littéralement de source d'éclairage d'appoint pour toute la moitié gauche de la table d'honneur, éblouissant quiconque avait le malheur de le regarder de face.
« Dis-moi, mon frère », lança Tyrion en observant une goutte de sauce brune s'écraser lentement sur le sol de joncs tressés, « penses-tu que les Stark ont conscience que leur château ressemble à une cave à vin géante qui aurait mal tourné ? L'ambiance est très "sinistre chic", ne trouves-tu pas ? On s'attend à voir des chauves-souris sortir du gigot. »
Jaime ne prit même pas la peine de tourner la tête. Il était trop occupé à se recoiffer avec une concentration maniaque, utilisant le reflet déformant de sa cuillère en argent comme miroir de secours.
« Peu importe l'architecture brutale, Tyrion. Je me demande juste combien de temps je vais devoir tenir ici sans un miroir de plain-pied digne de ce nom. C'est de la barbarie pure. Je commence à oublier la courbure exacte de mon propre sourcil gauche. C'est une torture psychologique que même les cellules de la Main ne pourraient égaler. »
À l'autre bout de la salle, là où les courants d'air sont les plus mordants et les portions de viande les plus petites, Jon boudait avec une intensité si glaciale qu'elle aurait pu transformer son bouillon tiède en un sorbet à l'oignon. Relégué aux tables périphériques à cause de son statut de « Bâtard Officiel », il se sentait comme une faute de frappe particulièrement visible dans un poème épique.
« C'est d'une injustice flagrante, Fantôme », murmura-t-il à l'oreille de son loup.
L'animal, aussi blanc que la neige et aussi silencieux qu'un reproche non formulé, ne lui accordait aucune attention. Il était bien trop occupé à essayer de mâchonner une bougie en cire d'abeille avec une détermination qui frisait l'obsession.
« Regarde-les », continua Jon en triturant sa fourchette. « Je suis probablement le seul individu dans cette forteresse capable de faire un nœud de cravate correct du premier coup ou de ranger ses chaussettes par dégradé de gris, et on me place entre un palefrenier qui sent le vieux crottin et un cuisinier qui s'essuie le nez dans son tablier toutes les trente secondes. »
Soudain, un cri strident, mélange de surprise indignée et de fureur fraternelle, déchira le brouhaha du banquet. C’était Arya. Elle venait de projeter, avec une précision balistique digne d'un ingénieur de siège, une tartelette au citron particulièrement crémeuse sur la poitrine de sa sœur. Sansa, qui était en pleine tirade lyrique pour expliquer au prince Joffrey que son ambition ultime était de devenir une icône de mode médiévale et de lancer la tendance mondiale du « Gris-Loup-Hivernal », resta pétrifiée. La crème jaune, épaisse et gluante, coulait avec une lenteur sadiquement calculée le long de sa poitrine, ruinant des heures de préparation.
« Maman ! Elle a sali ma robe en soie de pissenlit importée de Tyrosh par convoi spécial ! » hurla-t-elle, les larmes aux yeux, avec le ton d'une personne assistant à la destruction d'une relique sacrée.
Joffrey, assis à ses côtés, ne bougea pas d'un millimètre pour l'aider. Il regarda la tache avec un mépris si pur, si concentré, qu'on aurait pu l'utiliser comme solution acide pour décaper les vieux murs de Winterfell. Il ajusta son collet de velours avec une moue de dégoût souverain qui semblait englober la pièce entière, le Nord et peut-être même l'existence du sucre.
« Si j'étais Roi », déclara-t-il d'une voix traînante qui suintait l'arrogance, « j'interdirais les tartelettes. Et les sœurs. Et d'une manière générale, tous les gens qui ne portent pas de velours de première qualité ou qui ont l'audace de naître avec moins de trois quartiers de noblesse par parent. »
Le banquet reprit son cours chaotique, tandis que Catelyn cherchait désespérément Ned du regard, espérant qu'il n'avait pas profité de la confusion pour s'éclipser et aller retrouver son canapé sacré.
La nuit s'était refermée sur Winterfell comme une chape de plomb glacée, un velours noir impénétrable piqué d'étoiles si fixes qu'elles semblaient être les yeux de dieux anciens jugeant l'ivrognerie démesurée des mortels. Le château sombrait lentement dans une torpeur alcoolisée, une léthargie pesante où les ronflements des chevaliers du Sud s'échappaient des fenêtres des casernes comme des râles de bêtes blessées. Dans la cour, l'odeur du vin de treille renversé et suri luttait contre le parfum entêtant des feux de tourbe qui s'étouffaient sous la cendre. Au milieu de ce silence de mort, une petite silhouette s'agitait avec une discrétion de spectre contre les parois de granit brut. Bran, dix ans, possédait à ce moment précis l'agilité surnaturelle d'un singe ayant accidentellement consommé tout le stock de caféine de la Citadelle. Pour lui, les murs de Winterfell n'étaient pas des remparts, mais une aire de jeux verticale infinie, un labyrinthe de prises invisibles, de corniches effritées et de gargouilles grimaçantes dont il connaissait chaque aspérité par cœur. Il grimpait avec une aisance qui aurait donné le vertige à un aigle. Ses petits doigts, rougis par le froid, s'agrippaient avec précision aux jointures du mortier gelé. Il aimait cet air pur, cette sensation de dominer le monde. C'était le seul endroit où la politique ennuyeuse des adultes ne ressemblait plus qu'à une fourmilière inoffensive. C’était surtout la seule altitude connue où ses leçons de mathématiques, de géographie et de rhétorique médiévale ne pouvaient plus l'atteindre. Arrivé au niveau de la Vieille Tour, là où la pierre était si friable sous l'assaut des siècles qu'elle semblait avoir la consistance de biscuits secs oubliés sous la pluie, Bran atteignit une fenêtre haute, à moitié étranglée par les bras squelettiques d'un lierre desséché. Un bruit étrange brisa soudain le silence nocturne. C’était un concert de souffles courts, de murmures saccadés et de gémissements étouffés qui n’avaient rien d’une prière ni d’une dispute. Poussé par la curiosité, Bran se hissa à la force du poignet et risqua un coup d'œil prudent par-dessus le rebord de calcaire. À l'intérieur de la chambre poussiéreuse, la scène était... pédagogique, d'une certaine manière. La Reine Cersei, dont la chevelure d'or s'étalait sur la pierre grise comme une marée de métal précieux, et son frère Jaime, dont l'armure de parade dorée gisait en pièces détachées comme les restes d'un scarabée géant, étaient engagés dans une révision d'anatomie extrêmement rapprochée.
« Les gens vont finir par nous voir, Jaime... », souffla Cersei, sa voix oscillant dangereusement entre l'extase et la paranoïa d'un haut fonctionnaire craignant un audit. « Si Robert l'apprend, il fera de nos têtes les plus belles décorations du Donjon Rouge. »
Jaime, dont le profil de statue ne semblait nullement altéré par l'effort physique, laissa échapper un rire étouffé contre l'épaule de sa sœur.
« On s'en fiche, ma douce. Robert est actuellement trop occupé à essayer de localiser ses propres pieds sous l'équateur de son ventre pour s'inquiéter de ce que nous faisons dans une tour en ruine. »
Bran, dont les doigts commençaient à s'engourdir sérieusement sous l'effet du givre, écarquilla des yeux ronds comme des soucoupes. Son innocence remonta à la surface sous la forme d'une question d'une candeur désarmante.
« Oh... vous faites de la lutte ? C'est une nouvelle technique de combat que vous avez ramenée du Sud ? »
Le silence qui s'ensuivit fut plus tranchant qu'une lame d'acier valyrien et plus froid que le cœur du Mur. Jaime se figea, les muscles de son dos se tendant brusquement. Il se tourna lentement vers la fenêtre, son visage passant de la surprise à une neutralité terrifiante. En découvrant le visage ébahi du gamin, ses yeux verts ne trahirent aucune haine, aucune fureur, juste une lassitude infinie, celle d'un homme qui réalise que sa soirée vient d'être ruinée par un témoin oculaire de moins d'un mètre quarante. Il soupira, passa une main nonchalante dans ses cheveux blonds et s'approcha du rebord avec la grâce prédatrice d'un lion des rochers. Il attrapa Bran par le collet de sa tunique en laine épaisse, le soulevant comme une poupée de chiffon.
« Quel âge as-tu, petit singe ? » demanda-t-il d'une voix presque douce.
« Dix ans, messire... » bafouilla Bran, sentant soudain que le vide derrière ses talons devenait une présence dévorante.
Jaime jeta un bref regard en arrière vers Cersei, qui ne semblait absolument pas d'humeur à négocier un accord de confidentialité à l'amiable ou à proposer une bourse d'études au gamin.
« Les choses que je fais par amour... », murmura Jaime d'un ton monocorde, presque mélancolique, « ...et surtout pour ne pas avoir à expliquer tout ce bazar devant un tribunal de grande instance avec des avocats Lannister facturés à l'heure. »
D'un geste nonchalant, comme s'il se débarrassait d'un reste de poulet froid, il lâcha Bran dans le vide sidéral.
« I believe I can fly ! » s'extasia Bran pendant la première demi-seconde, grisé par la sensation de liberté absolue et le sifflement du vent dans ses oreilles.
Mais l'euphorie fut de courte durée. Il réalisa très vite que, contrairement aux corbeaux de la Citadelle, il n'avait ni plumes, ni envergure, mais juste un rendez-vous imminent et très définitif avec une meule de foin qui, vue d'ici, avait toute l'élasticité d'un bloc de granit massif.
« Bon... on en était où ? »
Le lendemain, Winterfell émergea péniblement d'un coma éthylique généralisé. L'aube pointait, livide et grise comme un lendemain de défaite électorale, et l'air de la cour intérieure était saturé d'une brume poisseuse. C'était une mélasse atmosphérique qui semblait transporter les effluves rances de la veille. Un mélange de bière éventée, de sueur de chevalier et de graillon froid. Le silence n'était rompu que par des bruits sporadiques et brutaux. Le splash d'un seau d'eau glacée jeté sur un écuyer assoupi dans l'abreuvoir, et le croassement sardonique des corbeaux qui, perchés sur les créneaux, semblaient se moquer ouvertement de la migraine collective des mortels. Chaque coup de marteau d'un forgeron matinal résonnait dans les crânes des Stark comme une déclaration de guerre. C'est dans ce décor de fin de fête sordide qu'on retrouva Bran. Le garçon gisait au pied de la Vieille Tour, une petite silhouette brisée, mais miraculeusement animée d'un souffle ténu. Le foin, récolté tardivement et stocké là par la paresse bénie d'un valet de ferme qui n'avait pas eu le courage de le monter au grenier, s'était avéré d'une qualité exceptionnelle. C'était une texture moelleuse, élastique et dense qui avait amorti le choc final, transformant ce qui aurait dû être une crêpe médiévale définitive en un simple coma prolongé. Ned se tenait au chevet de son fils, dans une chambre qui sentait les herbes médicinales brûlées, la cire chaude et le désespoir parental. Il luttait contre deux forces opposées et également destructrices. Une tristesse infinie pour son fils et une digestion laborieuse impliquant trois litres de bière brune artisanale et les promesses tonitruantes de Robert. Sa barbe semblait peser dix kilos de plus que la veille, et ses yeux, injectés de sang et de fatigue, cherchaient un point de fuite sur le mur de pierre, évitant de croiser le regard de sa femme.
« Il est tombé ? » demanda soudain une voix de stentor qui fit vibrer les vitres de la chambre et les tympans déjà fragiles de Ned.
Robert venait d'entrer, ou plutôt d'occuper tout l'espace vital disponible dans la pièce. Il dégageait une odeur de vin chaud, de cuir non tanné et de graisse de canard. Il ponctua son arrivée d'un rot magistral, un bruit caverneux et profond qui sembla remonter des tréfonds de son ascendance royale et des fondations mêmes du château.
« Les gamins du Nord sont fragiles, Ned ! C'est le manque de soleil ! » s'exclama le Roi en s'essuyant la bouche d'un revers de manche déjà saturé de taches. « Mes bâtards à Port-Réal, je te le dis, ils tombent de bien plus haut que ça, des balcons, des remparts, des fenêtres de bordel, et ils rebondissent comme des ballons de cuir bien gonflés ! Ils se relèvent, ils s'époussettent et ils retournent voler des pommes ! »
Ned regarda son ami, dont la jovialité brutale et les éclats de voix résonnaient comme une insulte personnelle au silence de la chambre. Il tourna ensuite les yeux vers Catelyn, qui serrait la main de Bran en versant des larmes silencieuses, puis vers la fenêtre. Là-bas, par-delà les murs, son canapé sacré, ce havre de paix, de plaids en fourrure et de siestes non censurées, semblait s'éloigner, devenir une petite île perdue dans un océan de responsabilités administratives. Il inspira profondément, le poids du monde s'écrasant sur ses épaules comme un manteau de fonte.
« Je pars avec toi, Robert », finit-il par déclarer d'un souffle lointain. « Pas pour l'honneur, pas pour la justice, ni même pour la gloire du royaume. Mais parce qu'entre mon fils qui s'essaye à la voltige sans filet et ma femme qui me regarde comme si j'étais personnellement responsable de l'invention de la gravité, l'ambiance commence vraiment à devenir pesante ici. Je préfère encore les serpents du Sud aux soupirs de Winterfell. »
C'est ainsi que la gigantesque caravane royale commença ses préparatifs de départ. On chargeait les chariots dans un fracas de chaînes, de jurons et de ferraille, tandis que les chevaux piaffaient dans la boue gelée, impatients de quitter cette glacière. À l'autre bout du monde, sous un soleil de plomb qui ignorait tout du concept de chauffage central ou même d'ombre, Daenerys Targaryen vivait son propre calvaire. Elle était en train de se marier au milieu d'une plaine de poussière et de crottin séché avec un colosse nommé Drogo. C'était un chef de guerre dont le vocabulaire se limitait à une gamme variée de grognements gutturaux et dont la seule idée d'un dîner romantique consistait à manger un cœur de cheval cru. Mais à Winterfell, le vrai drame, la tragédie qui faisait frémir les murs de granit, était d'une tout autre nature. Pour la première fois de sa vie d'adulte, Ned allait devoir quitter son pyjama de flanelle à motifs de loups et porter un costume de gala rigide. Tous les jours. Un col amidonné qui gratte, des boutons de manchette en argent compliqués et une cape qui pèse le poids d'un âne mort. Le Nord s'en souviendrait peut-être, mais Ned, lui, ne pensait qu'au rendez-vous chez l'ostéopathe qu'il devrait prendre dès son arrivée à Port-Réal, pourvu qu'il survive au voyage sans Wi-Fi.