La cour des grands par

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Side Story / Drame / Action

79 Épilogue Mitor

Catégorie: M , 4998 mots
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Épilogue:

Mitor



Chaque pas lui faisait mal, comme si son corps avait doublé sa masse et s'abattait sur ses jambes tel un grand marteau. Parfois, il tombait et se relevait assez difficilement. Il n'avait pas encore réfléchi à ce qu'il était devenu désormais. Maintenant que tout était terminé, la question qu'il devait se poser était: Et maintenant? Hélas, plus rien ne parcourrait son esprit. Il marchait dans les couloirs devenus silencieux du QG des Partisans. Il était fatigué et lorsqu'il entra dans sa chambre, il s'affala sur son lit, espérant y voir plus clair à son réveil. Encore tâché du sang de ses ennemis et de ses proches, il s'enveloppa dans ses draps et sentit une larme couler sur sa joue avant que le sommeil ne l'atteigne. Pourtant, sa sieste n'avait même pas été de tout repos. Pourtant mi-conscient, il sentit son esprit malade dans ses pensées. Rêvait-il qu'il pleurait? Lorsqu'il rouvrit les yeux, sans savoir le temps qui s'était déroulé, il avait récupéré son énergie. Mais quelque chose d'autre l'empêchait d'avoir la force de se lever. Une pensée, une question qui avait germé à son réveil: Pourquoi devrais-je me lever, moi qui n'ai plus rien hormis mon sentiment d'échec? Le visage de Rika apparut succinctement devant lui, comme un mirage. C'était celui qu'elle avait encore aujourd'hui, couché dans la salle des Torturés, morte. Un visage pâle, des cheveux rouges plus foncés que de son vivant, des yeux mi-clos et un sourire tendre. Mitor observa alors Rika se transformer peu à peu en un visage plus rosé, des cheveux blonds et raides, des yeux sans émotion et une expression figée. Drusila se tenait face à lui, le regardant s'éveiller. Mitor, d'une voix calme, demanda:


-Tu as donc terminé?


-Oui. Répondit-elle sans détour. Du moins, pour le QG et ses alentours. Je suis allée à celui des Chasseurs et je me suis occupée des derniers.


-Et pour ceux venus d'Astapor, sur leurs navires?


-Des pirates s'en sont occupés à ma place. Ils ont pris le peu de richesse qu'il y avait à bord.


-Alors, c'est donc terminé? Pour de bon?


-Oui. Il n'y a plus un seul Partisan ou Chasseur en vie. La guerre n'est plus.


Dans d'autres circonstances, cette dernière phrase aurait redonné une très grande vitalité à Mitor. La fin de la guerre, voilà ce qu'il avait souhaité plus que tout au monde. Il regarda plus distinctement le regard presque vide de Drusila et clama:


-Tu sais, hier encore, je me disais que tu étais encore humaine. J'avais même, je crois, de l'attirance pour toi, tu me plaisais bien. Mais j'ai jamais su en réalité ce que tu es devenue. Une fanatique aveuglée? Une assassin aliénée? Ressens-tu seulement quelque chose lorsque tu portes le visage de cette fille qui s'appelait Drusila?


Drusila ne répondit pas et ne bougea pas un cil. Pourtant, au fond de lui, Mitor était persuadé que ses paroles avaient atteint un point sensible dans ce qu'il restait de son âme. Il s'extirpa de ses draps, tâché de sang séché, et se leva à côté de Drusila. Peut-être était-ce juste par un besoin primitif de réconfort ou juste un geste de compassion mais il enroula ses bras autour d'elle et l'étreignit. Drusila restait immobile et changea enfin son regard en air interrogateur. Sa tête posée sur son épaule, elle l'entendit confesser:


-Désolé de n'avoir pas pu te sauver, toi aussi.


Drusila plissa soudain ses yeux et se mordit les lèvres. Quelque chose dont elle avait oublié l'existence venait de lacérer sa poitrine avant de disparaître. Elle se demanda un instant quelle était cette sensation puis, s'extirpa de l'étreinte de Mitor.


-La nuit est tombée. Signala-t-elle. Rejoins-moi à l'aube sur le balcon de l'Œil de la Liberté. Ne sois pas en retard.


-Pourquoi? Demanda Mitor qui voyait déjà Drusila traverser la porte.


-Tu verras bien.


-Pourquoi ne pas y aller maintenant?


-Cette guerre n'a eu que très peu d'influence sur le monde, voire aucune. Donc, ta vie non plus. Peut-être est-il temps de laisser une trace, ne crois-tu pas?


-Comment cela?


Mais Drusila était déjà partie. Mitor ne comprenait pas ce qu'elle attendait de lui. Attendait-elle au moins quelque chose ou était-ce juste un signe d'encouragement à avancer? Mitor s'aperçut alors que sa chambre avait été éclairé. Il tourna la tête vers sa table de chevet et vit son chandelier allumé. Les bougies était presque éteintes et la cire n'allait pas tarder à couler sur la table. Mais le chandelier n'était pas posé sur la table de chevet mais plutôt sur un livre que Mitor connaissait bien: «Les cités esclavagistes: Le dernier des anciens fléaux de l'histoire» par le mestre Raynal. Mitor retira le livre de sous le chandelier, s'assit sur son lit et le feuilleta de nouveau. Alors, Mitor aperçu dans les dernières pages un mot de l'auteur qu'il n'avait pas lu jusqu'alors, lui qui était persuadé d'avoir consulter tout l'ouvrage au mot près. Il lut donc:


«Au cours de mes pérégrinations, j'ai observé comment se comportait les Hommes. Dans toutes les sociétés, aussi différentes soit-elle (Westerosii, Braavosien, Dothrakis, Meereenien, etc.), ils expriment leur mécontentement par la violence et le bain de sang. Ce qui unit les Hommes, c'est le sang. Du moins, c'est ce que dirait la plupart des historiens et des seigneurs, voir même certains de mes congénères de la Citadelle. Mais je ne suis pas de cet avis. Certes, la violence est omniprésente mais il faut toujours retourner à la source des problèmes. C'est pourquoi j'ai conclus que la violence naissait toujours d'un besoin de pouvoir, que ce soit sur quelque chose, sur quelqu'un, sur une communauté, un peuple, un continent tout entier. Les esclavagistes ont usé de violences pour devenir les êtres abjects qu'ils sont aujourd'hui. Mais qu'en est-il des esclaves? Eux aussi, parfois, se battent pour retrouver leur liberté et donc, retrouver du pouvoir, au moins sur eux-mêmes. Si nous sommes pessimistes sur la nature humaine, il est clair que nous verrons les esclaves affranchis se battre pour punir ceux qui les ont soumis, et donc, accaparer plus de pouvoir encore. Ce serait légitime, me direz-vous, les maîtres l'ont bien cherché. Mais nous entrons alors dans un cercle de haine infini. Un homme tue un autre. Les proches de ce dernier se venge sur le meurtrier. Les proches du meurtrier se venge à leur tour sur les proches de la première victime et ainsi de suite. Cette notion de meurtre est aussi valable pour celle du pouvoir.


Alors, j'ai compris. Je devais trouver autre chose sur ce qui unit les Hommes, autre que la violence car celle-ci ne montre jamais le chemin vers la paix. L'argent? Non, le troc le remplace parfois. Les ressources? Bien qu'elles permettent de survivre aux hivers, tous les peuples ne bénéficient pas des mêmes. Les histoires? Oui mais bien que certaines peuvent porter un message fort, d'autres peuvent apporter discorde et confusion. Peut-être s'agit-il alors des sentiments? Je ne parle pas là des sentiments individuels car cela inclurait donc la haine. Je parle plutôt de ce sentiment qui nous réchauffe le cœur lorsque nous nous trouvons en face d'un être aimé, d'un ami, d'un proche. D'aucun dirait que cette réponse est niaise et naïve. Oui mais même les tyrans ont des amis. Et s'ils n'en ont pas, c'est pourquoi justement ils se rabattent sur leur sentiment individuel et donc la haine et la tentation du pouvoir. J'espère voir un jour une société retrouver l'équilibre et la paix grâce à ce sentiment collectif que chaque humain porte en lui. Nous, les mestres, nous sommes la mémoire du monde. Avec nous, le monde peut consulter les erreurs qu'il a fait par le passé et ne pas les reproduire. Peut-être un jour quelqu'un tirera la même conclusion que moi et aura la force et le courage nécessaire pour transmettre cet idéal au monde entier. En tant que mestre, je n'ai pas la force de le faire mais j'espère avoir eu la sagesse nécessaire, avec ce livre, d'avoir fait germé cette idéal à au moins une personne. Ce serait le début d'une grande victoire».


La nuit couvrant le ciel de Lys, les gardes de la ville faisaient leur ronde dans les rues. Ils étaient plus nombreux autour de la taverne du QG des Partisans, en train de se débarrasser des corps de ces «brigands» avant qu'ils n'empestent la mort. Ils n'avaient pas découverts l'entrée secrète qui menait au QG mais ils ne tarderaient pas à sentir une odeur pestilentielle dans les prochains jours provenant d'une tapisserie couvrant un des murs de la taverne. L'ombre de Mitor se faufila à travers les gardes, focalisés sur les cadavres, et gagna les rues étroites de la ville. Le quartier étant assez agité à cause des gardes, Mitor estima plus prudent de passer par les toits. De plus, sa destination se trouvait à l'autre bout de la cité et il aimerait y arriver le plus tôt possible. Il sortit de sa besace qu'il portait sur son dos sa dague, en cas de mauvaises rencontres, et se mit en route, bondissant de toit en toit, sous les étoiles spectatrices d'un prochain revirement historique.


Arrivé à destination, il souffla un peu et descendit enfin dans les rues. S'il y avait bien un quartier où les gardes n'allaient pas, c'était bien celui-là. De leur point de vue, s'il y avait du grabuge en ce lieu, ce serait une opportunité pour eux d'avoir moins de brigands et de vauriens. Ce quartier dédié aux pauvres possédait des rues crasseuses et puantes de tous les rejets humains possibles. Mitor était déjà venu une fois dans ces rues. C'est Izzir qui l'avait amené pour que «tu puisses comprendre la chance que nous avons et le malheur qui nous est dû» lui avait-il dit. En effet, ils avaient de la chance que leur maître respectif, même Rasar, autorisait leur esclave à s'abriter chez eux, même s'il s'agissait pour Mitor d'un pitoyable local assez grand à peine pour son lit de paille. L'ancien esclave de Rasar ne put s'empêcher de ressentir un peu de nostalgie en arpentant ces rues désertes mais pourtant bruyantes à cause de l'écho qui partait des fenêtres. Il y avait des cris de bébés, des gens qui braillaient et d'autres qui souffraient de douleur, dû souvent à la maladie. Mitor avait presque peur de toquer aux portes. Pourtant, lorsqu'il vit une fenêtre éclairée au rez-de-chaussée d'un petit bâtiment délabré, il n'hésita pas à jeter un œil, espérant être arrivé au bon endroit.


Là, il observa un petit spectacle qui décrocha un sourire à Mitor. Autour d'un feu construit maladroitement, plusieurs enfants étaient agenouillés, captivés par un vieil homme en face d'eux. D'apparence bien miteuse et sale, ces enfants étaient rangés en ligne et des adultes, plus poussé dans l'ombre, étaient tout autant absorbé par les dires du vieil homme. Celui-ci semblait tenir un livre en piteux état mais pas assez pour qu'il ne soit plus lisible. Mitor comprit bien vite que ce vieil homme savait lire et qu'il contait une histoire à toute cette assemblée. Avec cette barbe hirsute, ses yeux mi-clos, il avait l'air d'un sage et Mitor se trouva soulagé. C'était l'homme qu'il lui fallait. Il écouta un bout du récit par la fenêtre qui paraissait raconter une histoire ancienne, du temps des Premiers Hommes, avant de trouver le bon moment pour aller toquer à la porte.


Alors que le sage venait de terminer son chapitre, il entendit quelqu'un toquer à la porte. Il ferma le livre et le posa à ses pieds. Il fit signe aux adultes de s'attendre à une visite des gardes car personne ne venait leur rendre visite normalement, surtout à cette heure tardive. Les adultes firent donc signe à leur tour aux enfants de se mettre derrière eux tandis que le sage avança prudemment vers la porte. Il abaissa la poignée, prêt à avoir une lance de garde sous le nez dans les prochaines secondes. Mais lorsque son regard se posa sur l'extérieur, aucune arme ne se pointa sur lui. À la place, il y avait un adolescent, bien habillé mais il lui sembla que ce jeune homme en avait vu bien assez pour son jeune âge lorsqu'il plongea son regard dans le sien. Avec une petite seconde d'hésitation, le sage demanda:


-Qui es-tu?


-Celui qui pourra peut-être vous sauver.


Le sage ne comprit pas et resta immobile un instant, jugeant si ce jeune homme n'avait pas goûté à se première goutte d'alcool. Mitor, réalisant que parler en énigme n'était peut-être pas une bonne idée, répondit de nouveau:


-Je m'appelle Mitor. J'étais un esclave autrefois. J'étais aussi l'ami d'Izzir, je sais qu'il arpentait parfois ces rues.


-Oui, nous nous souvenons de lui. Se remémora le vieil homme, soulagé de ne pas avoir affaire à un adolescent un peu fou. Mais que venez-vous faire ici? Que s'est-il passé depuis la mort d'Izzir pour que votre chemin vous mène à nous?


-Beaucoup de choses, en réalité. Je suis venu vous parler, à vous.


-À moi? Pourquoi donc? S'étonna-t-il, flatté mais inquiet.


-Il n'y a pas beaucoup d'esclave qui savent lire. Vous et moi faisons partis d'une catégorie très restreinte. Vous enseignez aux enfants de votre maître et aussi à ceux qui sont dans la même position que vous. Cela me laisse penser que vous voulez donner le meilleur aux futures générations. N'ai-je pas raison?


-Et bien, j'essaye de faire tout mon possible mais je ne fais que leur raconter des histoires. Je ne sais pas si l'on peut me qualifier d'érudit comme vous semblez le prétendre.


-Certaines histoires peuvent porter un message fort qui peuvent faire mûrir les esprits. Et puis, vous avez sans conteste une qualité d'orateur vu avec quel intérêt les personnes derrière vous écoutent vos dires.


Un des adultes qui observait cette discussion s'avança de quelques pas avant de s'adresser à Mitor.


-Que fais-tu là, toi qui te prétends nous comprendre? Tu as des beaux habits pour un esclave. Pardon mais quelque soit tes intentions, nous ne pouvons pas te faire confiance.


-Arrête, Naokim. Pria le sage. Cet enfant ne cherche en aucun cas à nous faire du tort, j'en suis persuadé. Et puis, tu l'as entendu? C'est un ancien esclave, il n'en est plus un.


-Kubrir, prenez garde à ce garçon, il nous a trahit!


-Naokim! Cria Kubrir, se retournant vers lui. C'est à cause de ce genre de comportement que jamais nous ne pourrons nous entendre. Cesse donc de brailler et écoute ce que ce garçon a à nous dire.


Apparemment, le vieil homme nommé Kubrir n'avait pas l'habitude de lever la voix et la plupart des adultes et des enfants présents n'en revenaient pas. Kubrir se tourna de nouveau vers Mitor et celui-ci commença à sortir un livre de son sac.


-Qu'est-ce que c'est? Demanda Kubrir.


-Une première porte vers un avenir plus radieux, je l'espère. Répondit Mitor en tendant «Les cités esclavagistes: Le dernier des anciens fléaux de l'humanité» du Mestre Raynal.


Kubrir prit le livre et lut le titre. Il se tourna de nouveau vers Mitor et avoua:


-Je ne comprends pas. Que voulez-vous que je fasse de ça?


-Lisez-le, racontez-le, diffusez-le. Même aux enfants. Ils sont l'avenir du monde après tout. Je suis peut-être trop ambitieux mais j'espère que Lys sera de nouveau libre grâce à vous et que sa liberté traverse la Mer d'été pour toucher le monde entier. Vous êtes plus aptes que moi pour ce genre de chose, je pense.


Kubrir s'épancha de nouveau sur le livre qu'il tenait entre ses mains et feuilleta les premières pages.


-Je...Je ne sais pas quoi dire. Dit-il, un peu confus. Vous êtes vraiment….


Mais il s'arrêta. Lorsqu'il avait levé le regard, Mitor avait disparu. Il chercha d'un bout à l'autre de la rue mais il n'y avait personne, pas une seule ombre. Il ferma le livre et, doucement, ferma la porte, prêt à faire ce qu'il pensait être le bon choix.


L'aube se leva doucement sur l'île de Lys. Comme à son habitude, la ville se réveilla surtout du côté du port où les premières chaloupes s'attachaient et se détachaient des ponts. Le sujet de conversation dont tout le monde parlait était bien évidemment cette bagarre sanglante de brigands qui avait eu lieu dans une taverne, à l'ouest de la ville. Apparemment, tous les corps avaient été jetés à l'eau mais le bâtiment sentait encore la chair putréfié et le gérant de la taverne pensait à faire faillite. Là-bas, en effet, une odeur pestilentielle persistait et se répandait un peu dans la rue. Personne n'avait donc découvert un passage secret derrière une tapisserie. Et pourtant, c'était celle-ci qui continuait de dégager la pire odeur du monde. Les couloirs du QG des Partisans étaient devenu bien trop puant d'ailleurs et Mitor avait décidé de dormir dans la salle d'entraînement, où c'était l'humidité qui remplissait les narines. Bien évidemment, Mitor s'était bien éloigné du cadavre de Karak, encore ensanglanté, pour dormir. Lorsqu'il se leva, il n'osa pas tourner son regard vers le corps de son ancien ami et partit dans la Salle des Torturés, là où Drusila lui avait donné rendez-vous.


Bizarrement, bien que le lieu comptait bien plus de cadavres que tous les lieux de la bataille réunis, l'odeur n'était pas si infect qu'autre part. Cela était dû certainement à la présence de l'Œil de la Liberté, faisant échapper toute l'odeur au-dehors du QG. Le problème étant que Drusila l'attendait là où toute l'odeur sortait et il ne savait pas s'il pouvait y résister. Pourtant, il voyait au loin la silhouette de Drusila, regardant l'aube se lever à travers ce trou dans la falaise, et elle ne bronchait pas. Alors, en se bouchant le nez, Mitor traversa les cadavres qui commençait à peine à pourrir et commença à monter les escaliers. Il fit attention aussi à ne pas tourner le regard vers le cadavre de Rika, de peur qu'il s'écroule de tristesse une fois encore. Arrivé sur le balcon de l'Œil, il se déboucha le nez et sentit alors l'horrible odeur comme jamais il ne l'avait sentit auparavant. Il accouru au bord du balcon du côté de la mer pour s'éloigner le plus possible de cet arôme cadavérique.


-Tu en as mis du temps pour venir. Estima Drusila qui s'approcha de lui.


-Il faut dire que je n'ai pas un nez à toute épreuve, moi. Répondit Mitor d'un ton ironique.


Drusila posa une main sur l'épaule de Mitor. Ce dernier pensa à un signe de réconfort ou de consolation mais il comprit que c'était un reflex avant de dire quelque chose d'important. Il se retourna donc et l'écouta.


-Tu m'as demandé avant la bataille qui avait prié le Dieu Multiface pour mettre fin à cette guerre, n'est-ce-pas? Interrogea-t-elle.


-C'est exact. Acquiesça Mitor.


-Pour une telle prière, il faut être plusieurs à le prier pour que notre Dieu l'entende. Pendant des siècles, quelques Partisans et Chasseurs sont allés à Braavos, dans la Demeure du Noir et du Blanc, notre temple, pour prier cela. D'autres priaient le Dieu Noyé, d'autre le Dieu de la Lumière, les Sept ou même les Anciens Dieux. Mais le Dieu Multiface englobe tous ces dieux et il les entendait tous. Apa, alors qu'il venait de rejoindre les Partisans, était allé justement à Braavos faire cette prière. Il a même voulu, sur place, devenir un soldat de notre Dieu. Il n'y a pas besoin de se rendre à Braavos pour prier les Sans-Visages de mettre fin à cette guerre. Aussi, les prières étaient bien nombreuses. Vezel dar Jiro avait prié la fin de cette guerre. Puis, dans une cellule, la veille de sa mort, c'est ton ami Izzir qui a prié tous les Dieux possibles pour mettre fin à la guerre qui avait tué son maître bien-aimé.


-Izzir?! S'exclama Mitor, heureux d'entendre de nouveau parler de son défunt ami.


-J'ai donc commencé ma mission sans qu'Apa ou Rika ne le sache. Et tu connais la suite.


-C'est donc grâce à Izzir que tout cela a pris fin?


-C'est grâce à tous ceux qui ont prier, y compris ton ami, que tout cela a pris fin.


Mitor laissa échapper un sourire. Il ne connaissait rien des prières mais s'il avait bien compris, Izzir, même dans la mort, a permis un peu à la fin de cette guerre. Cela lui faisait plaisir. Son ami lui manquait mais il était toujours là, quelque part, à veiller sur lui.


-Pourquoi m'as-tu fait venir ici? Demanda-t-il soudain.


-Que comptes-tu faire désormais? Questionna Drusila à son tour.


-Je ne sais pas. Répondit Mitor après un temps d'hésitation. Avant la bataille, je me disais que je pourrais voyager à travers le monde, découvrir le Mur, la cité de Quarth, toutes ces choses que l'on ne connaît qu'à travers des récits et des rumeurs. Mais, maintenant, je me dis que jamais je ne pourrais me détacher de toute cette histoire, même si cette guerre est terminée. J'ai échoué de bien des façons et ces échecs me poursuivront toute ma vie, je le sais. Cette nuit, j'ai tenté de sauver des gens à ma manière mais, je n'ai plus désormais d'impact sur ce monde. Je suis complètement perdu.


Mitor s'assit par terre, désabusé. Il venait de sortir de sa bouche toute sa pensée dont il n'avait pas lui-même conscience depuis la bataille. En effet, qu'allait-il faire? L'image de Rika tombant du balcon hantait son esprit comme une tumeur qui n'arrêtait pas de grossir dans son cerveau. Il cherchait un but, un objectif à atteindre, mais rien ne lui vînt. Il en avait marre d'avoir une pensée aussi instable. Il n'arrivait jamais à se comprendre ni quelle était sa place en ce monde. Allait-il un jour pouvoir devenir quelqu'un de normal, vivant sa vie au jour le jour et attendant que l'aventure vienne à lui? Il se demandait si tout le monde avait aussi des pensées aussi instable et qu'ils ne se comprenaient pas eux-mêmes. Non. Impossible. Si tout le monde était comme lui, le monde serait encore plus désordonné que maintenant. Il soupira un grand coup et fixa Drusila qui le regardait du haut de son regard sans émotion.


-Les gens comme nous ne sont que des instruments d'un destin plus grand. Affirma Drusila. Peut-être sommes-nous juste un paragraphe dans l'histoire d'un autre. Mais qu'est-ce que ça change, au final? On ne peut pas tous être des héros légendaires, n'est-ce-pas? Cette guerre à laquelle nous avons participé n'apparaîtra même pas dans un seul livre alors nous, encore moins. Moi, je sers le Dieu Multiface. Je réponds à sa volonté et je fais donc partie de son histoire. Mais toi, dans quel récit peux-tu apparaître?


-Dans mon propre récit. Mais tant pis s'il n'est lu par personne.


La réponse décrocha un petit sourire à Drusila. Mitor pensa que c'était une nouvelle fierté de sa part d'avoir réussit un tel exploit. Mais Drusila perdit de nouveau son sourire et clama:


-Mitor, il est temps d'écrire les mots d'auteurs de ton récit, tu ne crois pas?


Mitor mit longtemps à comprendre ce qu'elle venait de dire. Lorsqu'il le devina, il laissa échapper un air surpris.


-Seule la mort peut acheter la vie, Mitor. Celle d'Izzir ou de Vezel nous a été enlevé. Nous avons eu celle d'Apa mais il nous manque encore une vie. Tu l'as donné en te joignant à ma mission, Mitor. Tu ne peux revenir en arrière.


Mitor se releva, fixa intensément le regard de Drusila et demanda:


-Sommes-nous vraiment obligé d'en arriver là?


-Oui. Sinon, l'équilibre du monde sera en danger. Je n'ai pas envie de te poser des énigmes mais le monde est ainsi fait. Une vie contre une autre. Et des vies, il y en a eut beaucoup de perdu hier.


Drusila sortit alors de sous sa tunique un petit flacon contenant un liquide transparent, en tout point semblable à de l'eau pure. Mitor prit la fiole sans résistance mais ne l'ouvrit pas. Il la regarda plusieurs secondes avant d'entendre Drusila lui dire:


-J'attends.


Mitor soupira et commença:


-Je me demande juste ce que tout cela veut dire. J'ai bien compris qu'il n'y avait plus d'espoir pour toi, Drusila. Mais pourquoi n'essayes-tu pas de retrouver ta liberté? La liberté te manque-t-elle une seule seconde?


-Je suis libre, Mitor. Quand Drusila a choisit de suivre le Dieu Multiface, elle était libre. Et moi, je suis libre de le servir et de répondre à ses préceptes.


-Ce que tu dis est si contradictoire, tu ne t'en rends même pas compte.


-Et toi, Mitor? Tu étais libre de trahir Rasar, d'entrer chez les Partisans, de trahir Apa, de me suivre et de te jeter à corps perdu dans la bataille, non? Tu savais que je me servais de toi, tu as répondu à mes préceptes lorsque je t'ai expliqué mes motivations et tu m'as suivi lorsque je t'ai dévoilé mon plan d'extermination des deux camps. La liberté est ce que l'on en fait. Il n'y a pas de façon objective de représenter la liberté. Je choisis d'obéir à mon Dieu. Et choisir, c'est être libre pour moi, non? Si tu remets tout ça en cause, c'est que tu t'es tout le temps demandé si tu étais libre de tes choix. Mais tu l'étais, Mitor. Tu t'es juste convaincu que tu n'étais que l'objet des dieux, que tu ne pouvais pas fuir la guerre, que tu devais rester auprès de Rika. Qui est le plus libre d'entre-nous d'après toi?


Mitor resta immobile, plongé dans ses réflexions. Drusila avait raison, il devait l'admettre. Cependant, quelque chose l'intrigua.


-Alors pourquoi me donnes-tu cette fiole? Je suis vraiment un objet des dieux si Multiface veut que je boive son contenu. Si je ne la bois pas, que se passera-t-il? L'équilibre sera rompu? Qu'est-ce que cela veut dire? Que ce sera la fin du monde? C'est absurde, bon sang!


-Tu pourrais ne pas la boire. Je te l'ai donné alors que j'aurais pu te la faire avaler de force. La plupart des pèlerins qui viennent dans notre temple boivent le contenu de cette fiole pour que leur prière soit exaucée. Ils choisissent de la boire. Ils savent ce qu'il se passe après.


-Mais je n'ai pas fais de prière. C'est Izzir qui a prié. Je dois donc boire ça alors que je n'ai aucun souhait à exaucer, moi.


-Parce que tu l'as déjà fait, Mitor. Combien de fois m'as-tu dit souhaiter la fin de cette guerre? C'était ton souhait le plus cher. Et il a été exaucé. La preuve en est qu'aujourd'hui, tu ne sais plus quoi faire. Tu n'as plus un seul objectif.


Mitor s'écroula à genoux. Devant la fatalité devant laquelle il faisait face, il n'avait plus aucune solution. Au fond de lui, il aurait dû le voir venir. Il aurait dû comprendre comment tout ça allait finir. Toutes ces tragédies l'avaient tellement affaiblis qu'il n'avait plus la force de partir découvrir le monde. Et il n'avait pas non plus la force de rester encore un seul jour à Lys. Cette ville était devenu pour lui aussi nauséabonde que l'odeur des cadavres qui parcourait la salle des Torturés. Lentement, il enleva le bouchon de la fiole et la porta délicatement vers ses lèvres. Mais avant que le verre ne les atteigne, Mitor entendit:


-Et le mot d'auteur de ton récit? Interrogea Drusila. Qu'en fais-tu?


-J'ai déjà dévoilé mon mot d'auteur à des esclaves, hier soir. Eux seuls seront capable de les dévoiler au grand jour. Quant à notre discussion, et bien, on ne peut être totalement libre, je crois. Peu importe notre vision de la liberté, Valar Morghulis.


Alors, Mitor bu la fiole d'un trait. Il la laissa se briser au sol et se releva lentement. Il posa une main sur l'épaule de Drusila qui continuait à le fixer comme si elle savait que ce qu'elle avait devant elle allait la marquer à vie. Il commençait à tituber lentement vers l'autre bord du balcon. Il ne sentait plus aucune odeur et celle des cadavres ne lui arrivait donc pas aux narines. Tout au bord, il regarda dans la vide, face à la Salle des Torturés, et se laissa tomber. Plongeant peu à peu dans l'inconscience, il sentit à peine son corps atterrir. Tout ce qu'il ressentait désormais, c'était le sourire de Rika face à lui, veillant sur lui durant toute l'éternité. Côte à côte, leurs corps immobiles laissèrent échapper leur âme avant que celle-ci ne monte au ciel, ensemble, pour toujours. Drusila regarda d'en-haut ce spectacle rempli d'émotion qui décrocha un sourire qui se dessinait une nouvelle fois sur son visage. L'âme de Mitor se vanta de cette fierté avant de s'en aller à jamais. Drusila s'obligea alors à répondre à Mitor:


-Valar Dohaeris.

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