TRANSITION
— Voilà beaucoup d’informations à digérer en cinq minutes, remarqua Tam, les yeux rivés sur le plafond incurvé de la tanière.
Les minuscules pièces de leur demeure naine, rassemblées comme des bulles au cœur de la terre, semblaient étonnamment douillettes. Peut-être était-ce grâce à la lueur subtile des paillettes de luménite saupoudrée à travers les murs ou aux motifs complexes peints à la main sur les meubles en pierre ? Même avec M. Forkle et sa présence encombrante, Raven n’avait pas envie de partir.
Ou alors, c’était sans doute parce qu’elle savait que ses amis restés à Alluveterre préparaient l’expédition avec Calla. Une fois Tam et Linh recrutés — s’ils acceptaient —, le groupe partira pour Ravagog le soir même.
— Donc... si j’ai bien compris, reprit Tam, vous voulez emprunter un tunnel secret vers Ravagog pour voler le remède au roi ?
— Exactement, répondit Raven
— Il n’est peut-être pas sous la surveillance directe de Sa Majesté Dimitar, précisa M. Forkle. Nous ne sommes certains ni de sa localisation exacte, ni de son conditionnement.
— Excellent, ironisa Tam. Moi qui croyais que la mission s’annonçait impossible.
— Rien n’est impossible avec la bonne équipe, répliqua le vieil elfe. C’est pourquoi nous avons besoin de votre aide. Vos ombres permettront de dissimuler tout le groupe.
— Je n’en suis pas si sûr. Je n’ai jamais couvert plus de deux personnes à la fois.
— Mais je pourrais ajouter de la brume pour épaissir les ombres, lui rappela Linh. De près, l’illusion ne sera peut-être pas totale, mais à distance ce devrait être suffisant pour nous cacher.
— J’peux aider Tam et Linh, je contrôle l’eau et la sombrume, c’est parfait, proposa Raven
Tam chassa sa frange de ses yeux et se mit à faire les cent pas, ou plutôt les dix que lui permettait la taille restreinte de la pièce.
— Une chose m’échappe, pourtant. D’après vous, les gnomes connaissent déjà l’efficacité du remède, non ? Pourquoi les ogres leur laisseraient-ils une semaine de réflexion, alors ?
— Je me suis posé la même question, répondit M. Forkle. Le délai a, je pense, une valeur stratégique. Le roi Dimitar espère peut-être voir le Conseil envoyer ses troupes gobelines et ainsi déclencher la guerre qu’il appelle de ses vœux. Même s’il me semble plus probable que les Invisibles comptent sur notre intervention.
— Ils nous auraient tendu un piège ? demanda Raven
— En un mot comme en mille... oui.
— Dans ce cas, pourquoi nous envoyer au casse-pipe ? demanda Tam.
— Ce n’est pas notre intention, rectifia M. Forkle. Nous ne faisons que tirer parti de leur distraction. Ils seront tellement focalisés sur ce qu’ils pensent que nous allons faire qu’ils se trouveront démunis quand nous déjouerons leurs pronostics. D’où l’importance de votre présence, à tous les deux, au sein de l’équipe. Vos talents, aussi uniques qu’inattendus, nous donneront un avantage stratégique non négligeable.
— D’accord, mais...
— En ce qui me concerne, j’en suis, dit Linh. Les gnomes de Bois-Sauvage ont pris soin de nous pendant des années. Je serais honorée de pouvoir les aider.
— Dans ce cas, moi aussi, dit Tam, les yeux rivés sur Raven. Ne me fais pas regretter cette décision.
— Tu ne le regretteras pas, Tamou, le rassura Raven avec un sourire espiègle.
— Oh, génial, Mister Frangette a décidé de nous rejoindre, maugréa Keefe lorsque Raven regagna la cabane des filles en compagnie des jumeaux, Tam particulièrement proche d’elle.
Tam ne releva pas l’insulte, trop distrait par les feuilles qui volaient partout alors que Dex testait un de ses coups fourrés contre les fauteuils-arbustes.
Sophie, de con côté, repéra un visage familier.
— Alvar ! s’exclama-t-elle avant de courir l’embrasser.
Elle se rendit compte à mi-chemin que son amitié avec l’aîné des Vacker n’avait pas encore atteint le stade tactile. Trop tard pour reculer.
Fort heureusement, le jeune homme posa le rouleau qu’il lisait dans un éclat de rire pour lui rendre son affectueux salut.
— Toujours ravi de voir la célèbre Sophie Foster ! dit-il.
De sa famille, Alvar possédait l’accent et la beauté invraisemblable, même s’il semblait plus soucieux de son apparence que ses proches. Sa chevelure noire était coiffée à la perfection, et jamais ses vêtements n’affichaient la moindre peluche ou le moindre pli. Il avait par ailleurs hérité des yeux cobalt de sa mère.
— Merci d’être venu nous aider, lui dit Sophie.
— Comment aurais-je pu refuser ? Toute ma famille aide déjà le Cygne Noir, à ce que je vois.
— Tu te rappelles quand tu refusais tout net de croire à leur existence ? lui demanda Biana. Tu n’arrêtais pas de te disputer avec papa à ce sujet.
A présent que l’Éclipseuse le mentionnait, Sophie se rappelait les désaccords entre Alden et son fils aîné.
— Un instant... Fitz m’a dit que tu m’avais cherchée, toi aussi. Pourquoi avoir accepté de le faire si tu ne croyais pas à l’existence du Cygne Noir ?
Alvar s’esclaffa.
— Je me demandais quand vous alliez me le reprocher. Pour être franc, si j’ai participé à la Mission Sophie, c’était juste pour faire plaisir à papa... et par goût des escapades dans les Cités interdites, bien sûr. Mais Fitz a pris le relais, et c’est tant mieux. Mais à priori ont à coup sûr affecté mes recherches. Chaque fois que je rendais visite à une fillette, je m’attendais à ne pas trouver d’elfe. Au moindre détail qui confirmait un tant soit peu ma théorie, je déguerpissais aussitôt. Jamais je n’aurais pu passer outre la couleur de tes yeux.
— J’ai failli commettre la même erreur, admit Fitz. Dès que j’ai vu ses iris, j’ai décidé de partir. Mais... elle avait un petit côté spécial. Cette façon de se tenir à l’écart des autres. Son intelligence tellement supérieure à celle de son professeur. Et, ses yeux mis à part, elle avait tout à fait un physique d’elfe.
Sous-entendait-il qu’elle était jolie ? Sophie dut se détourner pour cacher son sourire.
— Alors vous avez vraiment vécu parmi les humains ? lui demanda Tam.
— Oui, lui répondit Raven
— Pas le temps de la raconter, ajouta M. Forkle.
— Je ne crois pas vous connaître, dit Alvar à l’adresse de Tam et Linh. Nouvelles recrues ?
— Assistants temporaires, plutôt, précisa M. Forkle. Tout comme vous, monsieur Vacker. Jamais nous ne vous demanderions de prêter allégeance alors que vous en savez aussi peu sur notre organisation.
— Mais nous connaissons à présent votre planque, le taquina Alvar. Comment comptez-vous vous débarrasser de nous ?
Le vieil elfe ne lui rendit pas son sourire.
— Je vous mets au défi de la retrouver.
— Et si on veut vous rejoindre ? demanda Linh, qui ignora les coups de coude de son frère.
— Nous serions prêts à en discuter, dit M. Forkle. Après cette mission. Pour l’heure, nous devons nous concentrer. Où en sommes-nous ?
— Les coups fourrés sont presque prêts, annonça Dex. Après quoi, je m’attellerai à ces petites merveilles.
Il brandit l’un des cubes utilisés à Exil.
— Les robes sont prêtes aussi, dit Calla, avec un geste vers une pile de vêtements. Je suis en train de coudre le reste des costumes.
— On va se déguiser ? s’étonna Linh.
— Précaution supplémentaire, confirma M. Forkle. En cas de difficulté de votre côté à dissimuler tout le monde, mieux vaut vous fondre dans la masse.
— Ils vont nous couvrir ? demanda Alvar. Avec quels pouvoirs ?
— Je suis Hydrokinésiste, expliqua Linh. Mon frère est un Ténébreux. Quant à Raven, elle possède ces deux pouvoirs aussi.
Alvar se gratta l’arrière du crâne.
— Hmm... Voilà qui change la donne.
— Pourquoi ? demanda Keefe. Qu’est-ce qui nous dit que ses petits tours fumeux vont marcher ? Et si les ogres étaient capables de les percer à jour, comme Calla peut détecter les Eclipseurs ?
— Ce n’est pas le cas, répondit Alvar. Je passais mon temps à me glisser incognito dans la cité... Minute ! Les gnomes peuvent nous voir ? (Il s’éclipsa et tenta le jeu du « combien de doigts ? ») Eh bien... J’en perds mon latin.
— Je sais contourner le problème, déclara Biana d’un ton satisfait.
— Quel est le secret ? lui demanda son frère lorsqu’elle s’éclipsa pour étayer son propos.
— Comme si j’allais te le révéler ! (Elle poussa Alvar et reparut.) Non, je suis sérieuse, tu dois le découvrir par toi-même. J’ai essayé d’expliquer comment faire à maman, mais elle n’y arrive pas.
— Est-ce que tu vois Tam ? demanda Sophie à Calla.
Le Ténébreux rassembla les ombres pour disparaître. Sa silhouette était encore visible, à condition de bien chercher.
— Mes yeux n’en voient pas plus que les vôtres, déclara Calla. Les particules de vie ignorent sa présence.
— Avec votre aide, oui, intervint M. Forkle. (Il dévisagea les deux garçons tour à tour.) Quels que soient vos différends, réglez-les tout de suite. Vous faites équipe, à présent. Il serait temps de vous comporter en conséquence.
— Ce serait beaucoup plus facile s’il acceptait d’être lu, remarqua Tam avant de désigner Alvar. Lui aussi, j’aimerais l’examiner.
Keefe leva les yeux au ciel.
— Tu peux toujours courir.
— C’est ton second refus. As-tu tant de secrets à cacher ? insista Tam.
— Eh, moi aussi je refuse, et je n’ai rien à cacher, intervint Alvar. Si tu as des questions, pose-les.
Tam le fusilla du regard.
— Très bien. Pourquoi devrais-je te faire confiance ?
— Parce que je suis le seul ici à connaître les entrailles de la cité. Enfin, ce serait plus facile si je savais exactement où on allait. Les endroits susceptibles de renfermer le remède ne manquent pas.
— Choisissez celui qui vous semble le plus évident, dit M. Forkle.
— Il croit à un piège, expliqua Sophie.
Elle fit de son mieux pour les convaincre qu’il s’agissait là pour le vieil elfe d’un avantage. Elle ne pouvait reprocher à ses camarades de s’inquiéter.
— Voilà qui... complique la mission, dit Alvar, avant de retourner au parchemin qu’il avait mis de côté et qui s’avéra être la carte de Ravagog trouvée dans les affaires de Lady Gisela. Quelqu’un sait-il de quel côté de la ville ce tunnel secret est censé nous mener ?
— Comment ça ? demanda Linh.
— Ravagog est traversée par la Vespérale, expliqua Fitz. Une moitié de la ville se trouve sous terre, l’autre est creusée dans la montagne.
— Oh, n’est-ce pas mignon, cette manie qu’il a de répéter ce que je lui ai appris comme si c’était lui l’expert ? ironisa Alvar.
La plaisanterie lui valut aussitôt l’appréciation de Dex. Même Keefe esquissa un sourire.
Tam semblait toujours méfiant. Raven vit son ombre s’étirer jusqu’à l’aîné des Vacker. La jeune fille se rapprocha de Tam et lui chuchota à l’oreille :
— J’ai pas confiance en lui aussi, Tamou
— Je me demandais si j’étais le seul aussi.
Alvar écarta aussitôt sa chaise.
— Je suis sérieux, mon garçon, respecte l’intimité des autres. Les Télépathes ne passent pas leur temps à rentrer dans la tête de leur prochain, si ?
— On peut lire vos pensées aussi, et ce n’est pas interdit, objecta Raven.
— Ben voyons ! lâcha Keefe. On peut y aller ? On perd du temps.
— On part ce soir ? demanda Tam. Ne s’attendent-ils pas précisément à un raid nocturne ?
— C’est tout de même plus sûr que de le faire en plein jour, contra Keefe.
— Pas pour nous, non. Nous sommes capables de contrôler les ombres à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Le moins dangereux, c’est de s’y rendre quand ils ne sont pas en état d’alerte.
— Je partage l’avis de Tam, dit M. Forkle après une minute de réflexion. Profitez-en pour vous reposer. La journée s’annonce longue.
Tam jeta un regard à la dérobée à Raven, elle le rendit.
EYE CONTACTTTT
Le garçon se rapprocha plus d’elle et elle lui dit :
— Tamou ?
— Oui ?
— …
M. Forkle se racla la gorge.
— Je vous conseille à tous d’aller dormir. Des volontaires pour partager leurs chambres ?
— Vas-y, dit Raven, qui ajoute : Avec Linh, bien entendu.
— Je prends Alvar avec moi, dit Fitz.
— À vrai dire, je préfère loger avec Keefe, dit son frère avant de murmurer au reste du groupe : Fitz est du genre collant.
— Tu peux prendre ma chambre, proposa Dex à Tam. Je vais continuer d’arranger les câbles sur ces cubes...
— Non, jeune homme, vous allez vous reposer, l’interrompit M. Forkle. Comme tout le monde.