Comment prouver à Baba Yaga que l’on mérite de marier sa petite-fille ?
Chapitre 1 : Comment prouver à Baba Yaga que l’on mérite de marier sa petite-fille ?
3884 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 17/03/2026 12:38
Contribution au Jeu d’écriture Les dés sont jetés
Tirage, Caractéristique 20 (Naïf), Lieu 14 (Beau), Objectif 7 (Amour), Objet 15 (Bleu), Rencontre 16 (Secret) et Obstacle 1 (Monstre)
Comment prouver à Baba Yaga que l’on mérite de marier sa petite-fille ?
John Arbuckle respirait l’air frais automnal à plein poumon. Il souriait aux feuilles rouges et oranges qui dansèrent un tango au rythme du vent. Ce vent qui mordit ses joues comme une étreinte glaciale. Il marchait d’un pas léger sur le trottoir, déterminé et certain de sa destination. Il ignorait les maisons familières en briques ou en pierres qu’il connaissait par cœur, un seul visage délicat occupait ses pensées : celui de sa bien-aimée Liz. Les mains dans les poches de son manteau bleu marine, il tripotait une petite boîte bleu ciel du bout des doigts. Le trentenaire soupira en s’arrêtant devant le chemin dallé qui menait à la porte de la clinique vétérinaire de la ville. Il déglutit et scruta l’immense bâtiment en pierres grises et aux fenêtres qui semblaient l’observer et se moquer de lui.
« John, tu es capable ! Ne rate pas ta chance ! » pensa-t-il en répétant en boucle ces paroles comme un mantra.
Il traversa l’espace qui le séparait de la porte et entra. Il longea le couloir au mur blanc pour arriver dans la salle d’attente. Il s’assit sur une chaise ornée d’un coussin. Il attendit ce qui lui semblait être une éternité. John ne remarquait rien autour de lui tellement il était absorbé par ses pensées. Soudain, la voix familière de la vétérinaire Liz le sortit de ses réflexions.
— John, que fais-tu ici ? Ni Garfield, ni Odie ne sont avec toi ? Ne les as-tu pas oubliés ou courent-ils dans la clinique ?
Elle promena son regard dans la grande pièce dans l’espoir de reconnaître le chat orange et le chien jaune, mais en vain. L’interpellé lui sourit et répondit :
— Non, je voudrais te parler…
Elle l’invita d’un geste de la main à entrer dans son cabinet.
Dès qu’elle referma la porte, elle observa le jeune homme. Les yeux sombres de sa compagne semblaient le transpercer, laissant John nerveux. Il s’agita sur le siège.
Un silence plana entre eux pendant quelques minutes. Silence lourd et chargé de l’odeur des médicaments. John se leva et s’agenouilla devant Liz, sans vouloir affronter son regard. Il extirpa de sa poche la boîte à bijoux et lui présenta la bague de fiançailles ornée d’un saphir magnifique.
— Veux-tu, Liz Wilson, devenir mon épouse ? bredouilla-t-il, la main tremblante.
Émue, l’interpellée ouvrit la bouche pour lui répondre, mais aucun son n’en sortit. Un courant d’air froid se manifesta dans la petite pièce.
— John Arbuckle ! Ne pensez pas que vous obtiendrez la main de ma petite-fille si aisément ! hurla une voix criarde derrière le dos du jeune homme.
— Maman, tu viens de faire peur à mon futur gendre ! s’alarma une autre voix féminine.
John demeura tétanisé pendant quelques minutes avant de se relever. Il se retourna lentement, la respiration saccadée. Devant lui était deux femmes, mère et fille au regard de leurs ressemblances, qui portaient une ample robe blanche avec des motifs traditionnels slaves rouges et bleus. Un fin voile cachait à peine leurs cheveux blonds. Deux paires d'yeux bleus-gris se braquèrent sur lui. Liz afficha un sourire gêné à John et se balança d’une jambe à l’autre.
« Comment lui dire ? » songea la vétérinaire nerveusement.
— Désolée, John… Je ne t’ai pas dit que ma mère, Maria Petrovna…
Elle montra d’un geste de la main la plus jeune des femmes.
— Est Russe… Avec des connaissances en magie insoupçonnées… Et ma grand-mère maternelle…
Liz désigna la plus vieille femme.
— …Également Russe, est la très redoutable et crainte Baba Yaga. La sorcière cannibale qui vit dans une maison sur des pattes de poulet…
— Merci de juger ainsi sa grand-mère, marmonna la mentionnée.
— Qui est très ronchonneuse, mais qui a un grand cœur pour aider sa famille, N’est-ce pas Yaga ?
— C’est tout un secret ! déglutit John en détaillant mieux les deux Russes devant la porte, près d’une affiche d’une maladie intestinale des félins.
— Liza(1), mon enfant chéri, s’approcha Maria de sa fille en lévitant. Je viens donc de rencontrer mon gendre.
— Oui, on peut le dire ainsi !
— Enchanté ! s’exclama John en voulant serrer la main de belle-mère.
— Mais il doit prouver sa valeur ! s’offusqua Baba Yaga. Mes gendres ont bien démontré leur héroïsme, n’est-ce pas ? Ma petite-fille n’échappera pas à la tradition familiale !
La sorcière slave vola jusqu’à John. Ses yeux glaciaux donnaient l’impression à l’Américain que ses moindres intentions lui étaient connues. Il frissonna, malgré lui.
— Liz, c’est très étonnant cette découverte, bredouilla le trentenaire… Mais je m’arrangerais pour me plier à la tradition familiale. Je n’ai pas le choix ! Et je t’aime tellement !
Sa fiancée blêmit et secoua sa tête, faisant agiter en tous sens ses cheveux noirs et soyeux. Elle supplia sa grand-mère :
— Aie pitié de lui, son plus grand combat est contre le grille-pain chaque matin et l’installation des décorations de Noël chaque année !
— C’est vrai qu’il est frêle et naïf ! commenta la redoutable vieille femme en le toisant. Mais il doit se montrer digne de toi ! Il est loin de nos illustres héros, mais avec un allié, il parviendra !
— Garfield ? suggéra la vétérinaire. Il est sympathique et intelligent.
— Un chat ? s’étonna John.
— Oui, ton chat ! insista Liz. J’ai cette capacité de connaître le langage des animaux de compagnie… C’est ce qui m’a amené à exercer ma profession…
Devant les yeux agrandis de son fiancé, elle s’empressa d’ajouter.
— Je sais que c’est étrange, mais c’est vrai.
John haussa les épaules.
— Très bien, alors j’amène Garfield avec moi… Pour affronter l’épreuve de ta grand-mère et te marier !
— L’épreuve, lui précisa Baba Yaga, est de retrouver le Saphir de l’amour pur, gardé par un dragon, Zmeï Gorynytch.
— C’est un dragon à trois têtes, murmura Liz à John.
— Vous êtes prêt pour l’aventure ? l’interrogea Maria.
— Oui ! approuva-t-il en un souffle.
La fille de Baba Yaga se métamorphosa en oiselle et quitta l'endroit pour revenir quelques minutes plus tard avec le chat orange.
La sorcière folklorique sourit à John, un sourire qui avertissait le mortel qu’il aurait des ennuis s’il échouait. Yaga leva les mains dans les airs, pointa son doigt décharné vers lui et chanta une formule magique en slavon. John et son chat se trouvèrent encerclés par des rayons bleus qui jaillissaient de la main de la Slave. Ils disparurent dans une lumière dorée et orangée.
— Maintenant, ma fille, commenta Maria, suis toutes les aventures de ton bien-aimé depuis nos artefacts de voyance ! Et Garfield deviendra pour John la pelote magique que j’ai donné à mon mari… Celle qui indique la voie pour arriver à destination !
La mère de Liz déposa une pomme d’or et une assiette d’argent sur la table et s’évapora dans une lueur rouge, bleue et blanche, suivie par sa mère. Liz pensa :
« L’inconvénient d’appartenir à une lignée si redoutable, je mets John en danger ! J’ai tellement peur qu’il échoue, insouciant qu’il est du monde terrible et impitoyable des contes… »
***
Quelques heures plus tard, au milieu d’une forêt.
John marchait sur une sente en pierres précieuses et observait les arbres gigantesques et millénaires qui l’entouraient avec curiosité. Les fleurs les plus rares et odorantes formèrent un parterre tout aussi gracieux, semblable à des perles, des saphirs et des rubis entre l’émeraude de l’herbe. Les oiseaux voletaient de branches en branches et chantaient des hymnes au soleil, agitant leur plumage scintillant de mille feux.
— Garfield, s’exclama John, c’est merveilleux ! Je n’ai jamais vu une beauté si époustouflante ! Et encore moins un sentier si richement… Wow ! Aucun parc que j’ai visité n’a été si fantastique ! Je me demande bien où nous sommes ?
« Oh ! Ne te réjouis pas si tôt, John ! C’est la voie vers le dragon tricéphale ! La forêt magique… John, c’est un suicide ! » pensa Garfield en tremblant sur ses pattes arrière. « Sauf si le dragon est plus stupide que toi… À ne pas exclure… Et à espérer ! La chance peut te sourire ! Sinon, j’ai toujours mon plan B : parler avec l’ennemi en s'armant d’un drapeau bleu nuit. Je n’aurai qu’à me rappeler les cours de chants de mon cousin Kot Baïoun, ce Chat savant, animal de compagnie de Baba Yaga, pour convaincre le dragon. »
Le duo marcha encore longtemps dans la forêt, mais plus il avança, moins la lumière solaire ne filtrait les frondaisons. La seule source de luminosité provenait du sentier dont les pierres brillaient d’un éclat particulier.
***
Quelques heures plus tard.
John s’arrêta au pied d’un arbre à l’écorce brun foncé rugueuse, suant à grosses gouttes.
— Sommes-nous arrivés, Garfield ? bredouilla–t-il.
Le félin approuva imperceptiblement.
« Le grand héros… Non le grand nigaud John, accompagné de l’être le plus intelligent de tout l’univers, va bientôt affronter le dragon tricéphale ! » songea Garfield en claquant des pattes pour faire apparaître un drapeau bleu nuit dans lequel il s’enveloppa.
— Tu fais quoi ? l’interrogea John. Laisse-moi être le premier !
L’homme se releva et marcha quelques pas pour s’arrêter net. Devant nos deux héros, une immense cavité naturelle apparut. À son seuil, un géant… Non, un monstre de trois mètres recouverts d’écailles vertes avec trois têtes. Les trois paires d'yeux jaunes fendus guettaient les deux visiteurs. Une odeur mêlant la moisissure, le fromage pourri et la viande fumée parvint aux compagnons de quête. Le sol tremblait à chaque pas de la créature. La tête de droite du dragon, d’une voix caverneuse, demanda :
— Étrangers, que cherchez-vous ?
John répondit immédiatement, ne laissant même pas le temps à Garfield de réagir :
— Je viens à la demande de la future grand-mère de ma fiancée, Baba Yaga, récupérer un saphir… Le Saphir de l’amour pur…
« Non mais l’idiot ! » s’offusqua Garfield en fronçant des sourcils. « Le dragon va se fâcher ! » Le félin leva le drap bleu nuit. Se dressant sur ses pattes arrière, il l’agita frénétiquement dans les airs.
Un silence lourd s’installa, même le chant des oiseaux se tut. Zmeï étira le cou de sa tête centrale et rugit :
— Jamais ! Mon Saphir, vous ne l’aurez pas !
Garfield leva ses pattes avant dans les airs, attirant l’attention des yeux du dragon.
— Le chat, commenta la dernière tête, que veux-tu ?
Les pattes avant sur les hanches, laissant retomber le drapeau, Garfield répondit au monstre :
— Des intentions pacifiques !
Il désigna le drapeau sur sa tête.
— John, officiellement mon propriétaire, n’est pas un héros… Ni épée, ni arc, ni bouclier, ni armure ! Son plus grand combat est de découper les morceaux de viande de son assiette !
Le dragon vomit un feu vers eux, la flamme orange passa à quelques centimètres au-dessus de la tête de John. Le trentenaire recula, tomba par-dessus une racine qui lui fit un croc-en-jambe. Ses mains tenaient solidement la racine, les jambes frappant le vide, au bord du gouffre qui s’était créé au saut du dragon.
« Non ! John, ne meurt pas ainsi ! » songea le félin en donnant la patte pour aider John. Une fois l’homme en sécurité, le chat se tourna vers Zmeï Gorynytch.
— Et mes griffes, précisa Garfield, ne sont pas des armes… Ce sont mes ongles !
Le dragon éclata de rire, un rire tonitruant qui envahissait la grotte, se répétant par effet d’écho de partout.
— Quel héros ! Juste pour cette blague, je dois t’écouter, mon petit ! affirmèrent les têtes à l’unisson.
John, la bouche ouverte et les yeux aussi grands que ceux de la chouette, ne disait rien.
« Liz a raison, mon chat est doué de parole ! », songea l’homme, les jambes flageolantes. « Je ne peux y croire ! Je n’ai pas le choix que de le laisser… Parce que je ne sais pas quoi faire ! »
John observa son environnement, la grotte était gigantesque avec des stalactites imposantes et très certainement meurtrières si elles venaient à tomber.
Le dragon invita les deux nouveaux venus à partager son repas. Une immense table taillée à la pierre même avec deux sièges rudimentaires sans le moindre coussin pour le confort du dos. La nappe blanche contrastait avec les couverts argentés. John, qui fixait obstinément les stalactites du plafond, glissa maladroitement sur le tapis de peau de serpent qui entourait les chaises.
« Je me demande comment on va se sortir de là… » pensa Garfield.
Le chat parcourut du regard les plats et commenta mentalement : « Il n’y a pas de lasagnes au menu ! »
Chacun assis à sa place, Zmeï leur donna du pain et du sel, puis du thé et diverses spécialités russes et internationales, mais pas la nourriture préférée du chat.
***
Une fois le repas consommé, la tête centrale du dragon interrogea le félin :
— Alors, petit chaton, tu fais de la diplomatie ?
— Disons-le ainsi… répondit l'intéressé avec prudence.
— Quoi ? demanda la tête de gauche, dardant son regard sur lui. De ses naseaux un feu s’échappa.
— Wow ! s’exclama John en se levant. Ses mains tremblèrent. Un vrai tour de magie ! D’ailleurs, j’ai du talent pour la musique… Je joue à l'accordéon !
« Non, pitié ! » songea Garfield, les poils de la tête hérissés. « En plus dans un déguisement de marguerite ! Je préfère mourir que de l'entendre à nouveau ! »
Le chat déposa le drapeau bleu sur la table.
— D’ailleurs, pourquoi devrais-je vous donner mon saphir ? l’interrogea le dragon.
John ravala sa salive et bredouilla :
— Parce que… Je… Euh… Je…
Le dragon rugit :
— Puisque vous venez à la demande de Baba Yaga, répondez à ma question. Quel est le premier mari de Maria la Très Sage, fille de Baba Yaga ?
Un silence accueillit la question. Silence chargé de sous-entendu meurtrier.
— Si vous répondez n'importe quoi, vous serez mon repas, mortel, commenta la tête de gauche. J’ai faim !
« Génial ! » pensa Garfield. « Finir sa vie dans le ventre d’un monstre ! Ce n’est vraiment pas héroïque… Et John ne ressemble pas à Hercule… pour agir comme dans le dessin animé ! »
John demeura coi, puis murmura :
— Michael Wilson ?
Garfield lui donna un coup de coude pour le faire taire et miaula :
— Andreï Vladimirovitch, dit André le chasseur.
— Exact, admit à contrecœur le dragon. Je vous propose alors une épreuve où votre chat ne peut participer !
Les doigts de John se crispèrent autour du verre en cristal.
— Vous, l’homme, écoutez mes gousli auto-joueurs et vous devez danser et jouer.
« Que faire ? John va tout gâcher… Sauf si ? » affirma en son for intérieur l’animal de compagnie.
Un rictus amer se dessina sur le visage de Garfield. Il croisa ses pattes avant sur la poitrine et observa l’interaction du dragon et de son propriétaire. Un doux son semblable à la harpe résonna dans toute la pièce.
— Dragon, parvint à articuler John en se levant. Je sais jouer de l'accordéon… Et je sais chanter !
« Je vais le laisser jouer… Et je le mangerai cet homme ! » pensa le dragon en se léchant les babines. « Il est tellement insouciant qu’il chantera et jouera sans même se rendre compte que je le mets sur mon barbecue ! »
— Je suis bien curieux de vous entendre, conclut le monstre à écailles d’un ton doux.
John, gonflant sa poitrine de fierté, demanda :
— Mais il me faut un accordéon et mon costume de marguerite… Comment l’avoir ?
Le dragon agita sa queue en tous sens. Ce qui était demandé fut à ses pieds. Les gousli s’éteignirent. John revêtit le costume, engendrant un rire homérique à Zmeï. Rire qui résonna contre la paroi et fit tomber des stalactites dans la grotte. John remarqua une arme de glace se détacher du plafond au-dessus de son chat. Le trentenaire sauta prestement sur son animal de compagnie, le prenant entre ses bras. Ce geste sauva le chat orange de la mort. Le morceau de glace se détacha et s’écrasa lourdement sur le sol, le fendant. Le félin, dont les pattes arrière flageolaient en se libérant de John, fixait le stalactite assassin.
« John ? Sérieux ? » pensa le félin, ému. « Je ne m’attendais pas à ça ! »
Le fiancé de Liz récupéra l’accordéon, joua un mauvais air et chanta à tue-tête une chanson de Noël. À chaque mauvais son, un stalactite tombait. John les évitait de justesse, tout en continuant son spectacle. Le dos en sueur, John commençait à s'essouffler à avoir les yeux rivés au plafond. Le dragon tourna en rond dans sa caverne, essayant de bloquer le son, ne sachant plus comment disposer ses pattes. Garfield accompagna son propriétaire avec un miaulement magique appris de son cousin.
Zmeï Gorynytch cracha un feu puissant, qui, tel un projectile, vola jusqu’au fond de sa demeure où un incendie se déclara. Le dragon sortit de sa caverne, frappant solidement le plafond. Un éboulement des pierres s’avança vers John. Pris entre le feu et les pierres, John suait à grosses gouttes et demeura paralysé de frayeur. Garfield sauta sur lui, le forçant à lâcher son instrument qui devint une ferraille inutile sous les pierres. Le félin amena l’homme dans un coin tranquille de la caverne, partiellement debout. John, le cœur battant la chamade, murmura :
— Merci Garfield ! Je suis vivant grâce à toi !
— Maintenant, récupère ce saphir et on se barre avant que le proprio revienne ! lui ordonna le félin qui entendit le rire discret du dragon au loin.
— Bonne chance pour récupérer le plus précieux et convoité des saphirs de ce monde, résonna la voix rauque du monstre.
L’homme déglutit et approuva. Évitant les pierres instables et volantes et les petits feux qui parsemaient le sol, les deux compagnons fouillèrent dans les débris pour repérer dans un coin sombre un objet brillant. John s’approcha et le déterra partiellement, secondé par Garfield.
— J’ai trouvé un coffre ! s’exclama l’homme dans un souffle.
Le félin extirpa le coffre de sous les débris et miaula une incantation ancienne en slavon. Une lueur bleue scintilla puissamment autour de l’objet qui se brisa. Le saphir était sous leurs yeux. John le ramassa prestement et courut se cacher en suivant son animal de compagnie pour éviter une pluie de pierres qui l’aurait happé. Devant sa demeure fumante, le dragon ne bougea pas, étonné de l’exploit. Garfield murmura une incantation en slavon avec un fort accent anglais. Tous les deux disparurent dans une lumière jaune qui les avala.
***
À la clinique vétérinaire de Liz.
La fiancée qui suivait tout depuis les objets de voyance sourit malgré elle et commenta :
— Tu constates bien, babouschka, que John est un homme digne de moi.
— Ouais, concéda à contrecœur la sorcière en vidant sa tasse de thé. Digne est un grand mot… Chanceux ?
— Maman, intervint Maria, il faut reconnaître que parfois les héros viennent sous une forme inattendue ! Et parfois, des petits gestes sont suffisants. La chance aussi est importante, n’est-ce pas ?
Baba Yaga grogna avant de se verser une autre tasse de thé.
Et John et Garfield apparurent devant elles. Le fiancé chancela, étourdi, brandit à bout de bras le saphir et hurla :
— J’ai trouvé la pierre précieuse ! Le saphir !
Il s’évanouit aux pieds de Liz dont la mine s’assombrit.
« Moi, il me manque ma lasagne ! Allons manger ! John, tu es pathétique ! » pensa le félin en secouant son pelage.
— Sois sans crainte, mon enfant, lui chuchota Maria. Ton fiancé n’est pas habitué au voyage entre les mondes. Il s’en remettra assez rapidement. Ce n’est qu’une syncope.
John ouvrit les yeux. Sa vision se précisa graduellement. Baba Yaga le scrutait, comme si elle évaluait son âme.
— Bon, il n’est pas le plus brave ton fiancé, ni le plus intelligent, mais il a réussi l’épreuve !
John recula et, large sourire au visage, cria :
— Oui ! Nous nous marierons, Liz ! Descendante de sorcière…
— Heum, nous ne sommes pas des sorcières, mais des fières Russes aux connaissances ancestrales, le corrigea la vieille femme.
— …Ou pas, je t’aime ! Veux-tu… ?
La vétérinaire sourit à John et l’enlaça. Elle versa quelques larmes devant la maladresse de son compagnon. Il lui glissa la bague de fiançailles à l’annulaire et le couple demeura ainsi l’un contre l’autre pendant quelques minutes.
Baba Yaga toussa pour attirer l’attention du couple et murmura :
— Vous avez ma bénédiction ! Liza, je t’offre ce grimoire en cadeau. Et à vous, John Arbuckle, je vous conseille de lire les contes slaves !
La Slave remit à sa petite-fille un ouvrage à la couverture dorée et aux lettres bleues et Les Contes populaires russes d’Alexandre Nikolaïevitch Afanassiev. Puis, elle sortit de la clinique avant de s’envoler pour regagner sa demeure. John, le cœur battant la chamade, chuchota à Liz :
— On vivra ensemble, mon amour ! Ce moment tant rêvé devenu réalité !
Il l’embrassa et se sentit heureux. Garfield, qui demeurait sur le seuil, secoua la tête et pensa :
« John amoureux… J’espère qu’il n’oubliera pas ma portion de lasagne ! »
Le félin sortit de la clinique pour attendre son maître à la maison.
___
(1) Liza est l’un des diminutifs russes du prénom Elizaveta.