Le 3 novembre 2006, The Antique Shop of Grandview, 10 h 15.
Mon mari a ses cours à l’Université. Il a alors amené nos fils à la garderie. Il m’a seulement rappelé de les chercher à 17 h 00. Moi, je suis dans l’arrière-boutique, en train de faire l’inventaire, comme à chaque début de mois.
J’entends tout à coup un bruit étouffé en direction de la porte d’entrée. Sans doute un client qui vient d’entrer, pense-je. Je me rends immédiatement au comptoir pour remarquer que Delia est là, dans la boutique. Elle est vêtue d’un tailleur bleu marine et d’une chemise blanche. Sans doute pour son travail d’agente immobilière. Elle a un grand sac à main bleu marine à la main droite. Nous nous saluons puis je lui demande la raison de sa venue, car elle ne travaille pas aujourd’hui à la boutique.
Mon associée répond d’un ton sérieux, en agitant ses mains devant elle :
— Je le sais ! Mais j’ai vendu hier une maison à un père et à sa fille…
Je pense : « En espérant qu’elle ne soit pas hantée par un esprit ! »
Elle continue :
— Cependant, comment dire… un détail est vraiment…
Elle fait une moue :
— Bizarre…
Je murmure d’un air étonné :
— Lequel ?
— Le nouveau propriétaire s’est signé d’après le nom de l’ancien propriétaire de la maison… J’ai vérifié dans l’historique de vente…
Je pense par automatisme : « Sans doute que l’ancien propriétaire est un esprit errant… »
Je toussote pour me ressaisir et demande d’un ton sérieux :
— Pouvez-vous me dire qui est le nouveau propriétaire et qui était l’ancien ?
Moue sceptique au visage, les sourcils levés, Delia balbutie :
— Oui… Mais à quoi vous servira cette information ?
Avec mon plus beau sourire, je réponds :
— Peut-être parce que l’ancien propriétaire est un esprit errant qui agit sur le vivant…
— Ah, bon ! La prochaine fois, vous voulez le rencontrer pour vous en assurer par vous-mêmes de votre hypothèse ? Mais cela n’a pas de sens à mon avis…
Je pense : « Il est vrai que je me demande bien qu’est-ce que je ferais là-bas… Sans oublier que le nouveau propriétaire ne verra pas d’un bon œil ma venue… »
Un peu froissée, je réplique :
— Merci, Delia Flaherty, je suis d’accord avec ce que vous dites… Sauf que je ne vous ai pas demandé votre avis…
Je détourne les yeux de mon interlocutrice, car son scepticisme commence déjà à m’énerver. J’inspire et j’expire profondément pour me calmer. Un silence s'installe ensuite. J’en profite pour chercher rapidement mon carnet et mon stylo, que j’ai laissé dans l’arrière-boutique et je reviens derrière le comptoir.
Je reprends d’une voix modulée :
— Comme je vous ai déjà dit que je vois les esprits errants et que je sais qu’ils peuvent influencer les vivants à leur insu… Je pense que c'est le cas avec le propriétaire que vous venez de mentionner… Pouvez-vous comprendre au moins ceci ?
Moue mi-renfrognée mi-ironique, elle réplique :
— Mouais… Et alors ?
Je pense en levant les yeux au plafond : « Seigneur, aide-moi à mieux comprendre ce qui se passe ! »
Je fixe mon associée, qui me regarde, comme si elle attendait que je dise quelque chose. Je joue avec mon stylo pour tromper mon impatience.
Je dis d’un ton calme, avec mon plus beau sourire forcé pour cacher ma nervosité :
— Je répète ma question… Comment s’appelle le nouveau propriétaire à qui vous avez vendu la maison ?
Delia répond d’un ton neutre, sans hésiter :
— Steve Sinclair…
Je confirme ma compréhension d’un mouvement de tête puis je continue :
— Qui était l’ancien propriétaire ?
— Matthew Sembrook…
Après avoir noté les noms sur une feuille vierge de mon carnet, je dis :
— Que savez-vous au sujet du décès de Monsieur Matthew Sembrook ?
Mine pensive, mon interlocutrice demeure silencieuse pendant un certain temps avant de répondre en haussant les épaules :
— Je ne le sais pas vraiment… Si je ne me trompe pas… Il est mort, dans la maison même, en raison d’une fuite de gaz… C’est pourquoi elle a connu une rénovation avant d’être vendue… Mais je n’en suis pas certaine…
Je murmure :
— Bon, c’est déjà un début…
Je m’éclaircis la gorge puis je demande :
— Quelle est l’adresse du domicile ?
— 1111, rue Dean, à Grandview… Le plus bizarre, c’est que cette maison a été vendue quatre fois en dix ans… Hier, ça a été la cinquième fois… Demandez à mes autres collègues, c’est du jamais vu pour ce quartier…
D’un air faussement intéressé, je demande :
— Pourquoi ?
— Parce que, habituellement, une maison dans ce quartier se vend une fois aux dix ou quinze ans…
Je griffonne quelques mots-clés sous les noms mentionnés puis je remercie d’un geste de tête mon associée.
Cette dernière dit d’une voix traînante :
— Avez-vous d’autres questions, Madame Gordon ?
— Pas pour l’instant…
Delia se tape le paume de la main droite sur son front et s’exclame :
— Ah, oui ! J’ai laissé dans ma voiture quelques objets que Monsieur Steve Sinclair ne veut plus garder !
Je réplique d’une voix douce :
— Allez les chercher… Est-ce que je dois vous aider pour les amener à la boutique ?
— Merci, c’est gentil, mais je vais y arriver ! Ils ne sont pas si lourds ! Je vous les apporte à l’instant !
Elle sort de la boutique, pour y revenir avec une boîte de carton entre les bras. J'accours pour lui tenir la porte.
Je dis d’une voix neutre :
— Vous pouvez la déposer sur le comptoir… Comme ça, je pourrais même les entrer dans mon inventaire… Merci de les avoir apportés ! Sur ce, passez une bonne journée !
Delia réplique :
— Pareillement pour vous, Madame Gordon !
Elle sort de la boutique. J’entends un crissement de pneus. Sans doute qu’elle fait démarrer sa voiture. Je continue mon inventaire, jusqu’à l’heure du midi. Je ferme la boutique en laissant un panneau sur lequel il est écrit : « Pause midi. De retour dans une heure. »
Vers 13 h 00, je reviens dans ma boutique.
J’ouvre avec précaution la boîte que Delia m’a apportée. J’y trouve une boîte d'allumettes, une petite figurine en porcelaine et un vieux couteau. Bien sûr, ce dernier a un protège-lame. Je sors la boîte d’allumettes et je la dépose sur le comptoir.
Tout à coup, je ne vois plus mon comptoir, ni la boîte d’allumettes, ni la boîte en carton. Hors de doute, une vision…
Je vois de mes yeux d’esprit un salon richement décoré. Je suis assise sur un fauteuil. Je tiens la boîte d’allumettes dans ma main droite. J’en sors une en la tenant entre le pouce, l’index et le majeur de ma main gauche. Puis je l’observe minutieusement en la retournant de tous les côtés. Je la remets dans la boîte et me lève du fauteuil, traversant un corridor pour me rendre dans la cuisine. Là-bas, je range le tout dans l’un des tiroirs du comptoir.
Je reviens de la vision, perplexe. Par automatisme je me signe puis je regarde autour de moi. Ouf, je vois ma boutique !
Rassurée, je pense : « Voilà longtemps que je n’ai pas vécu une vision… Seigneur, aide-moi à comprendre cette histoire ! »
Je remarque qu’un esprit est là, devant moi, de l’autre côté du comptoir. Je l’observe attentivement : un jeune homme vêtu d’un complet noir et d’une chemise blanche. Ses yeux noisettes brillent d’une lueur qui me fait penser à ceux d’un rapace.
Je toussote pour me ressaisir et je l’aborde de mon air le plus chaleureux :
— Je suis Melinda Gordon-Clancy, et vous ?
Il lève les sourcils, étonné et murmure :
— Matthew Sembrook.
Je pense : « L’ancien propriétaire de la maison que Delia a vendu hier… »
Je cligne des yeux pour ne pas divaguer dans mes pensées et je demande sur un ton aimable :
— Cette boîte d’allumettes vous appartenait ?
Je pense : « De votre vivant, bien sûr… »
— Oui…
— Je ne comprends pas très bien où vous avez voulu en venir avec cette boîte d’allumettes… À part d’en faire usage… Je ne comprends pas ce que vous pouvez faire d’autre…
Étonné, Matthew dit sèchement :
— Madame Gordon, Mêlez-vous de vos affaires !
— J’essaie seulement de comprendre ce qui vous retient encore dans le monde des vivants…
— Rien ! Pourquoi devrais-je le quitter ?
Tendant ses bras théâtralement devant lui, Matthew Sembrook s’exclame, lueur étrange dans son regard :
— C’est tellement beau ici ! Être où je veux sans que personne ne me remarque…
Je réplique de ma voix la plus douce :
— Au cas où vous l’ignorez, mais sans vouloir vous vexer, les esprits ne doivent pas, selon l’ordre naturel des choses…
Il ramène ses bras à la hauteur de sa poitrine en disant d’une voix un peu traînante :
— Quel est cet ordre « naturel » dont vous parlez ?
Je soupire en pensant : « Quel mécréant ! »
Je m’éclaircis la gorge puis je réponds :
— Merci pour la gestuelle des guillemets… Mais cet ordre dont je vous parle, c’est celui de Dieu, Notre Créateur…
L’esprit, sourire ironique au coin des lèvres, s’exclame d’un ton prétentieux :
— Ainsi, Madame est une théologienne !
Un peu froissée, je réplique d’un ton bourru :
— Pas du tout ! C’est simplement un fait, un constat… D’après ce que j’ai entendu de ma mère et de ma grand-mère maternelle… Nous sommes passeuses d’âmes de génération en génération… Pouvez-vous comprendre cela ?
— Mouais, et qu’est-ce que cela explique ?
— Le fait que je veux vous aider…
Il m’interrompt brusquement :
— J’en ai pas de besoin !
Matthew me tourne les talons et marche vers la porte d’entrée. Il disparaît de ma vue en passant au travers d’elle.
Je pense : « Celui-là s’annonce un cas difficile… » Je soupire, exaspérée. Je fais le signe de croix puis je lève les yeux au plafond. « Seigneur, aide-moi à connaître la vérité ! »
Je ramène ensuite mon attention sur les deux autres objets qui sont dans la boîte de carton. Je les regarde craintivement en pensant : « En espérant que je ne verrai pas une scène bizarre ! Mais que puis-je m’attendre d’un tel objet ? Même avec son protège-lame, le couteau est terrifiant ! Et à quoi s’attendre avec cette figurine ? Quel objet vais-je sortir de la boîte maintenant ? Le couteau ou la figurine en porcelaine ? »
Je soupire et j’avance lentement ma main droite vers le couteau. Je suspends mon geste, effrayée par la longueur de la lame en imaginant qu’il avait peut-être servi à un meurtre. Je me signe puis, d’une main tremblante, je saisis la poignée du couteau. Me voilà à nouveau plongée dans une vision.
À ce moment précis, de mes yeux d’esprit, je vois un comptoir à cuisine en marbre. Je sors de l’un de ses tiroirs un grand couteau bien aiguisé. Je le tiens par la poignée de ma main droite. Je le cache derrière mon dos et je m’avance à pas de loup dans la pièce pour arriver ainsi jusqu’au cadre de la porte de la cuisine. Je m’appuie contre le cadre de porte, comme si j’attendais quelqu’un. J’entends la porte d’entrée se refermer. Je regarde vers celle-ci. Un homme en complet beige se dirige vers moi. il m’apostrophe : « Vivian ! Je dois te dire quelque chose… » Étonnée, je demande : « Par rapport à quoi ? » Avant qu’il ne réponde quoi que ce soit, d’un geste rapide et sûr, je plante le couteau dans sa poitrine que je retire aussitôt. Son expression faciale passe du sérieux à l’étonnement, les yeux exorbités. Il balbutie : « Pourquoi ? » Je réplique froidement : « Tu le sais très bien ! » Du sang coule par la blessure. Il s’écroule lourdement sur le plancher, entouré d’une flaque de sang qui sort de sa poitrine. Je le regarde calmement se vider de son liquide vital qui salit le plancher. Il gémit, il râle, il agonise. Je reviens dans la cuisine pour désinfecter la lame du couteau, je le remets à sa place dans l’un des tiroirs du comptoir puis je me penche au-dessus de son corps pour s’assurer qu’il ne respire plus. Je touche son poignet droit : aucun signe de vie. Je me relève et je me dirige vers une autre pièce.
Je reviens de la vision en tremblant de tous mes membres.
Je pense, en levant les yeux au plafond : « Sans doute une femme qui tue son époux ! Ah, Seigneur ! Qu’ai-je fait pour que des gens si sordides arrivent ainsi à moi ? »
Je soupire et je fixe le vide d’un air absent devant moi. Je note alors la présence d’un esprit près de la porte de ma boutique. C’est une femme d’âge mûr aux cheveux roux qui tombent en cascade sur son dos. Elle est simplement vêtue d’une robe noire sans manches, qui lui arrive jusqu’aux cuisses. À ses pieds, des talons hauts noirs.
Elle dit d’un air sérieux :
— Madame…
J’interviens d’une voix tremblante, encore secouée par la vision :
— Melinda Gordon-Clancy. Et vous ?
— Vivian Sembrook…
Elle avance de quelques pas, en se dirigeant vers le comptoir puis elle demande d’une voix étonnée :
— Vous me voyez ?
— Oui…
— Pourquoi ?
— En raison d’un don… que j’ai depuis mon enfance…
Elle se rapproche du comptoir pour être plus près de moi. Elle dit :
— Votre explication est intéressante…
Je toussote pour me ressaisir de l’effet de la vision et je réplique en fixant mon interlocutrice :
— C’est la vérité, comme vous pouvez le constater par vous-même…
— À quoi ça vous sert de voir les esprits ? Pour passer le temps avec eux ? Pour se faire des amis ?
En tournant énergétique ma main droite en un signe négatif, je réponds :
— Non, non, mais pas du tout !
— Alors ? Je n’en vois pas l’utilité…
Mon plus beau sourire, je dis :
— Pour vous aider à réaliser votre dernière volonté, afin que vous puissiez quitter définitivement le monde des vivants…
Vivian m’interrompt :
— Mais pourquoi ?
— C’est ce que j’allais vous expliquer… Pour aller dans la Lumière…
— Quelle lumière ? Je ne vois que celles des lampadaires et des ampoules le soir… Je ne trouve pas ça très attirant…
Avec mon plus beau sourire, je réplique :
— Bien sûr que ce n’est pas une lumière qui existe dans le monde… Sinon, ce serait trop simple ! Mais, blague à part… La Lumière, c’est un autre nom pour l’Au-delà, ou l’Autre Monde… Vous comprenez ?
Moue sceptique au visage, mon interlocutrice murmure :
— Mouais… C’est la première fois de ma vie que j’entends une explication aussi… comment dire, théologique…
J’ajoute, en faisant un geste de ma main droite vers l’esprit :
— Normal, puisque j’ai une bonne formation en matière religieuse…
Je pense : « Heureusement que mes parents sont très pieux ! Et que mon grand-père et arrière-grand-père paternels étaient des diacres… Que Dieu ait leurs âmes ! »
Je termine ma phrase :
— Mais ceci ne semble pas être votre cas… Sans vouloir vous froisser, bien sûr…
Vivian porte ses mains à sa poitrine et s’exclame :
— Ne vous inquiétez pas, je n’en suis nullement froissée… Je trouve votre explication simplement curieuse… Mais c’est vrai que la religion ne m’a jamais intéressée, malgré que mes parents et mes grands-parents étaient des pratiquants…
J’ajoute d’une voix douce :
— Et pour terminer ma réponse concernant l’utilité de mon don… Je dirai que c’est pour me permettre d’aider du mieux que je peux les esprits, afin de résoudre leurs dernières volontés… Et pour cela, je dois comprendre leur histoire afin qu’ils cessent de hanter des personnes ou des objets…
Vivian s’exclame d’un air ironique :
— Votre altruisme est vraiment touchant, Madame Gordon !
Vexée par son cynisme, je n’ajoute rien. Je commence même presque à pleurer.
Un silence plane dans la boutique pendant quelques secondes. Je réfléchis à ma prochaine question.
« Vivian semble attachée au couteau… Couteau avec lequel elle a sans doute tué son mari… Mais pourquoi ? »
L’esprit, comme s’il a lu mes pensées, s’exclame d’un ton acerbe :
— Madame, vos questions sont vraiment indiscrètes ! Un conseil : Ne fourrez pas trop votre nez dans les vies des autres !
Elle ajoute d’un ton menaçant en se penchant vers mon visage :
— Si vous ne voulez pas le regretter !
Puis Vivian s’évapore soudainement, disparaissant totalement de mon champ de vision.
Je soupire en pensant tristement : « Ah, Mon Dieu ! Pourquoi autant de mystère ? Pourquoi autant de menaces ? »
Je commence presque à pleurer.
« Et quoi si l’avertissement de Vivian Sembrooke… était rattaché aux deux signes… la mort d’un proche et la perte de son âme ? Je ne connais pas mes ennemis… »
J’éclate en sanglots. Je prends plusieurs minutes pour me reprendre, en récitant plusieurs fois de suite à mi-voix différentes prières à la Vierge. Je termine de sécher mes larmes avec le mouchoir en tissu que je remets dans la poche de mon pantalon.
Je regarde avec crainte la figurine en porcelaine qui est dans la boîte, en pensant : « J’espère tellement que cette figurine ne me réservera pas de mauvaises surprises ! » C’est une petite figurine qui représente une femme vêtue d’une robe et d’un chapeau de paille. J’avance ma main droite pour saisir l’objet. Je suspends mon geste, le cœur battant la chamade, en imaginant Dieu-sait-quoi d’horrible. Je me dis à moi-même à mi-voix : « Je dois rester forte ! Je suis capable ! Ça ne peut pas être pire que la vision du couteau… » Je saisis enfin la figurine en porcelaine et me voilà à nouveau dans une vision.
Cette fois, je suis dans un corridor, devant une porte. J’entends plusieurs voix dans la pièce, de l’autre côté. Je l’ouvre lentement. Je regarde ce qui se passe de l’autre côté. Je vois un homme qui me semble familier, aux cheveux châtains nu est agenouillé devant un autre homme, à la hauteur de son organe génital. Aucun doute qu’il a son organe sexuel dans sa bouche, tandis qu’une femme lui caresse le dos puis saute sur son phallus en érection. Autour d’eux, d’autres hommes et femmes sont là ; par là, deux hommes dans le feu de l’action l’un derrière l’autre, sous le regard amusé d’un troisième, ou encore deux femmes qui s’embrassent dans un autre coin de la chambre. Il me semble avoir furtivement aperçu un homme en train de s’amuser avec une femme dans un autre coin. Étant donné leurs rires et leurs comportements, ils sont sans doute ivres. Je remarque sur les chevets de nuit deux ou trois verres d’alcool. Je referme la porte.
Dieu soit Loué ! Je vois à nouveau mon comptoir. Même revenue de ma vision, j’ai envie de vomir.
« Pourquoi les hommes commettent-ils autant de péchés ? » pense-je, encore dégoûtée et secouée par ce que je viens de voir. Cette vision me rappelle celle que j’avais eu il y a quelques années, ou quelques mois, je ne sais plus exactement, lorsque j’avais vu Kirk Jensen dominé par Carl Neely… Mais là, c’est encore pire, avec plusieurs hommes et femmes… Des orgies.
Je soupire et je regarde autour de moi, pour m'assurer que je suis bel et bien revenu dans le présent. Je parcours du regard les différentes étagères. Une apparition à mi-chemin entre le comptoir et la porte d’entrée de la boutique attire mon attention. Hors de doute, c’est un esprit errant. Je l’observe avec attention : une femme un peu plus vieille que moi, vêtue d’un chandail à capuche bleu marine, sous lequel se voit un chandail blanc, tous les deux barbouillés de sang. De même pour son pantalon de jogging de la même couleur. Lorsque mon regard se pose sur elle, elle apparaît en un clin d’œil près du comptoir. Dans ses yeux bruns, une lueur de tristesse et d’étonnement.
La femme murmure :
— Pouvez-vous m’aider ?
Avec mon sourire le plus aimable, je réponds :
— Oui… Mais avant, je me présente : Melinda Gordon-Clancy.
L’esprit me sourit faiblement puis se présente :
— Liz Sinclair…
Perplexe, je pense : « Avez-vous un rapport de famille avec Monsieur Steve Sinclair, le nouveau propriétaire de la maison vendue hier par mon associée Delia Flaherty ? »
Liz répond d’un geste affirmatif puis ajoute d’un air résigné :
— Malheureusement, oui… Je suis son épouse… Ou plutôt, devrais-je dire, j’ai été son épouse…
D’une voix tremblante malgré moi, encore sous l’effet de la vision, je demande :
— La scène… d’orgies… plusieurs hommes et femmes en pleins ébats, en toutes sortes de positions… Vous l’avez vu ?
— Oui…
— Pourtant, je ne reconnais personne… C’était où ?
D’un ton courroucé, elle répond :
— C’était dans l’une des chambres d’invité… Dans notre maison… C’était dans une telle orgie que j’avais surpris mon mari…
— Attendez, deux secondes ! Si je comprends bien ce que vous me dites, vous avez surpris votre époux, Monsieur Steve Sinclair, dans une orgie ?
— Exactement, confirme l’esprit. Et je veux simplement que ma fille sache quelle ordure est son père…
Liz soupire en levant les bras d’un air désespéré. Elle continue d’un air triste :
— Ma pauvre Marlo se sent coupable de ma mort… Pourtant, elle n’en est aucunement responsable… Je ne sais plus comment lui faire comprendre…
Avec mon plus beau sourire, je réplique :
— Désolée, je peux vous conseiller…
Je pense : « Voyons… Comment un esprit peut communiquer avec un vivant ? D’après mon expérience, par des visions, des rêves ou des possessions… »
Liz s’exclame d’un air enjoué, les yeux brillant :
— C’est noté ! J’essaierai l’un des moyens que vous avez mentionné.
— De plus, je peux vous aider à quitter le monde ici-bas…
Les sourcils levés, Liz balbutie :
— Comment ?
— En réalisant votre dernière volonté…
Elle s’écrie :
— Je n’imagine pas que vous irez voir ma fille et lui dire « Bonjour, j’ai quelque chose à te dire de la part de ta… »
Sa voix se brise.
Je pense, attristée : « Bien sûr que non… J’ai plus de tact que ça… Comme ça doit être triste pour une fillette… »
Comme si Liz a lu ma pensée, elle réplique d’une petite voix, presque dans un murmure :
— Ma fille… a seize ans aujourd’hui…
Je pense : « Mais enfin, vous avez compris… »
Je soupire puis je toussote pour me reprendre. Je dis d’une voix qui se veut douce, malgré qu’elle est peut-être un peu chevrotante :
— Madame Liz Sinclair, je peux vous aider à faire savoir à votre fille ce que vous voulez, seulement je dois mieux comprendre ce qui s’est passé…
— C’est logique, au fond, puisque vous ne me connaissez pas… Bon d’accord, alors je vais vous dire ce qui est pertinent…
Je pense, rassurée : « Enfin quelqu’un de compréhensif ! »
Elle m’adresse un faible sourire puis dit :
— Je suis mariée à Steve Sinclair depuis… le 3 avril 1988… Marlo, notre fille unique, est née le 1er novembre 1990…
Liz soupire puis reprend :
— Je pensais bien que mon mari m’aimait et m’était fidèle, jusqu’au jour où je l’ai attrapé en train de participer à une orgie entre un homme et une femme… Et il n’était pas le seul, il y en avait d’autres, peut-être dix, je ne le sais pas exactement…
Je murmure :
— Comme dans la vision que j’ai vu en déposant la figurine en porcelaine sur mon comptoir…
D’une voix douce, le visage plissé d’inquiétude, elle demande :
— C’est cela qui vous a mis dans cet état de frayeur ?
Je confirme d’un geste puis j’ajoute :
— J’ai vu un homme, aux cheveux châtains nu… agenouillé devant un autre homme, à la hauteur de son sexe. Aucun doute sur ce qu’il a fait, tandis qu’une femme lui caresse le dos puis s’accouple avec lui... Autour d’eux, d’autres hommes et femmes sont présents ; par là, deux hommes dans le feu de l’action sous le regard amusé d’un troisième, ou encore deux femmes qui s’embrassent dans un autre coin de la chambre… Ah ! Un homme et une femme dans un autre coin…
Je m’exclame, indignée :
— C’est vraiment dégoûtant !
L’esprit approuve silencieusement mes propos.
Je reprends d’une voix tremblante, en raison des souvenirs de la vision :
— Étant donné leurs rires et leurs comportements, ils sont sans doute ivres…
Liz me sourit faiblement puis murmure :
— Vous avez vu ce que j’ai vu lorsque j’avais surpris mon mari… C’était en avril 2004…
Elle fait une courte pause, les sourcils froncés. Elle me fixe et demande :
— Madame Gordon-Clancy, vous êtes vraiment particulière… Pour voir ainsi des choses de ma vie…
Je précise :
— C’est une manière pour moi de voir certaines choses, par le contact des objets qui ont appartenus à des esprits et auxquels ces derniers sont encore attachés…
— Si ma question n’est pas trop indiscrète, est-ce que ces visions vous arrivent souvent ?
— Heureusement que non ! C’est assez déconcertant, croyez-moi ! Bien qu’il y a d’autres moyens par lesquels je peux connaître certains épisodes de la vie des esprits qui cherchent mon aide, à savoir les rêves et les enquêtes… Ainsi que des discussions avec eux et leurs proches…
— Votre explication est intéressante…
— Il n’y a pas de quoi…
Nous demeurons silencieuses pendant quelques minutes.
Je toussote puis je murmure d’une voix douce :
— Madame Liz Sinclair, quel rapport y a-t-il entre cette figurine en porcelaine et le fait d’avoir surpris votre mari dans une orgie ?
Elle demeure pensive pendant un certain temps avant de répondre d’une voix quelque peu larmoyante :
— Cette figurine de porcelaine… était un cadeau de… mon beau-père le jour de notre mariage…
— Merci du détail… Mais que je revienne à ce que je voulais dire… Que voulez-vous que je fasse avec cette figurine ? Voulez-vous que je la donne à votre fille ?
— Non ! Vous pouvez la vendre sans problème !
Je murmure :
— Merci…
Liz Sinclair s’évapore dans les airs jusqu’à disparaître complètement de ma vue. Je soupire en regardant les trois objets sur le comptoir.
Je pense : « Eh bien ! sur ses trois objets, un sera inclu dans l’inventaire… Pour les deux autres, je ne le sais pas encore… Je ne sais pas ce que je peux faire d’eux… Surtout quand je sais que le couteau a été utilisé par Vivian Sembrooke pour tuer son mari… Je n’aurai qu’à chercher davantage… Est-ce que ce meurtre a été l’objet d’une enquête ? »
Je prends mon calepin et mon stylo.
« Et c’est parti pour une recherche ! En espérant trouver plus de résultats que pour la tante de Jim ! », pense-je amèrement.
Je me dirige tranquillement vers l’arrière-boutique. Un esprit apparaît devant le cadre de porte que je reconnais immédiatement : L’Observateur français, Jean Bude de Guébriant.
Perplexe, je sursaute et j'arrête de marcher en pensant : « Que voulez-vous me dire ? »
Il me sourit brièvement puis dit d’un ton sérieux :
— Je veux vous dire tout ce qui est pertinent pour que vous compreniez l’histoire des Sembrooke et des Sinclair…
Je pense : « Merci de m’éviter des heures de recherche sur l’ordinateur… »
Rassurée, je murmure timidement :
— Merci beaucoup, Monsieur...
L’Observateur reprend :
— Matthew Sembrooke est le fils d’Erwin Sembrooke, de son premier mariage avec Shelley Sembrooke, qui meurt en 1999… Il s’était alors remarié à Vivian, qui l’a tué après deux ans de mariage… Elle est depuis en relation avec Matthew…
Dégoûtée, je pense : « Comment pouvait-elle être amoureuse de son beau-fils ? »
Comme si mon interlocuteur a lu ma pensée, il répondit :
— Parce qu’ils avaient participé aux orgies des Anderson depuis décembre 1999… C’est à ce moment-là qu’ils ont fait la connaissance de Monsieur Steve Sinclair et de Carl Neely…
Exaspérée, je me tords les mains, en pensant : « Ah, Mon Dieu ! Pourquoi un si large réseau de pécheurs ! »
L’Observateur poursuit, comme s’il ignorait ma pensée :
— D’ailleurs, je dois vous préciser que la relation de Vivian Sembrooke avec son beau-fils a été surprise par Erwin. C’est pourquoi ce dernier voulait en discuter avec elle, sauf qu’elle l’a tué avec le couteau…
Je murmure :
— Comme dans la vision que j’ai eu…
— Exactement… Par ailleurs, elle voulait hériter de la totalité de la maison et de son compte bancaire… Une fois Monsieur Erwin Sembrooke éliminé de la partie, Vivian et Matthew en profitèrent pour inviter leurs amis des orgies dans leur maison… C’est ainsi que Monsieur Steve Sinclair a déjà vu la maison qu’il a achetée hier…
Je pense : « Est-ce que cette ‘‘amitié’’ pourrait expliquer pourquoi Steve Sinclair s’est signé avec le nom de Matthew Sembrooke ? »
Le Français répond :
— Oui… D’ailleurs, c’est pourquoi Matthew Sembrooke le possède de temps en temps…
Il fait une courte pause puis reprend, aussi sérieux :
— Un dernier détail concernant la mort de Vivian et Matthew Sembrooke : ils sont morts en raison d’une fuite de gaz…
Je réplique :
— Delia me l’a dit !
— Mais elle ne vous a pas précisé qui est le véritable responsable ?
— En effet, je l’ignore… Ce pourrait être simplement par accident ?
Je pense : « Je vois mal comment ce pourrait être intentionnel… »
L’Observateur sourit furtivement puis continue d’un air aussi sérieux :
— Cette fuite de gaz a été causée par le Bohémien lui-même…
Je cligne des yeux, sincèrement surprise : « Pourquoi Carl Neely ? »
Il dit :
— Parce qu’il avait espéré hériter du compte bancaire des Sembrooke, pour tous les bons services qui leur avaient rendu…
Je demande d’une petite voix gênée :
— Excusez-moi, Monsieur l’Observateur, mais si ma question n’est pas trop indiscrète, de quels « services » étaient-ils questions ?
— Il était question de services d’ordre sexuel au cours de leurs orgies, car le Bohémien est très inventif…
Dégoûtée à la vision de la scène de l’orgie, je pense : « Comme la scène d’orgie dans la vision ? »
Mon interlocuteur répond :
— Celle-là est encore un jeu d’enfant pour lui…
En faisant un geste négatif, je réplique :
— Alors, je ne veux même pas le savoir ! Épargnez-moi l’image !
— D’accord, mais vous avez compris ce que je voulais dire…
— Oui…
— Mais il n’y avait pas que les services sexuels… Il y avait aussi des services de liaisons avec ses supérieurs et son ami l’avocat, Maître Shane Carson, afin de couvrir la mort de Monsieur Erwin Sembrooke en un suicide…
Je murmure :
— Ça fait tout un réseau…
— Exactement, Madame Gordon-Clancy… De sorte que le Bohémien avait laissé échapper le gaz de la cuisinière le 4 mai 2002… Ensuite, il s’était arrangé avec son avocat pour falsifier le testaments des Sembrooke afin d’hériter la totalité du compte bancaire des défunts…
Je pense : « La femme de Carl Neely n’a douté de rien ? »
L’Observateur répond d’une voix claire :
— Elle le sait et elle ferme les yeux… Car elle participe avec lui aux orgies depuis quelques années…
« Comme si qu’eux deux n’étaient pas suffisants ? Je ne comprends pas qu’est-ce qu’ils trouvent de plus excitants d’avoir plusieurs partenaires… Pour moi, ça coupe tout appétit sexuel… », pense-je, encore plus dégoûtée, si cela est possible.
Il fait une courte pause puis reprend :
— C’est tout ce que je voulais vous dire concernant les Sembrooke… Maintenant, passons aux Sinclair…
Je soupire en pensant : « En espérant qu’on a fini avec les histoires sordides ! »
Comme si l’Observateur ignore ma pensée, il enchaîne sans sourciller :
— Madame Liz Sinclair vous a dit la vérité. Elle a surpris son mari en avril 2004 en pleine scène d’orgie…
À ce moment, l’esprit errant qu’est devenu Madame Sinclair apparaît à ma droite, un peu devant le Français. Elle le regarde en silence, comme si elle l’écoute attentivement.
Il s’exclame :
— Et en parlant de Madame, la voici… Gente dame, soyez la bienvenue ! Jean Bude de Guébriant, pour vous servir !
Liz murmure :
— Enchantée…
Le Français reprend d’un air sérieux :
— Depuis, Madame Liz Sinclair a cherché à divorcer de lui, sauf qu’elle n’y est pas parvenue, puisqu’elle meurt le 5 juillet dernier au cours d’une promenade avec son mari et leur fille. Officiellement, la cause de décès a été une chute dans le parc-forêt au Nord-Est de Grandview. En réalité, c’est son mari qui l’a poussé. La pauvre, morte à l’âge de trente-six ans. Monsieur Steve Sinclair a été interrogé, mais il a été libéré et déclaré non-coupable, car le policier qui a mené l’interrogatoire n’était nul autre que le Bohémien lui-même. Cependant, le plus déplorable dans toute cette histoire, c’est la culpabilité de la pauvre Marlo, qui pense qu’elle est responsable de la mort de sa mère. De plus, elle ignore que son père est bisexuel et qu’il participe aux orgies de Monsieur Peter Anderson et de Madame Ariana Smith-Anderson…
Liz demande timidement :
— Excusez-moi, Monsieur…
L’esprit du Moyen Âge précise :
— Je sais que vous vous demandez bien comment je peux tout savoir. Eh bien, parce que je ne suis qu’un Observateur qui fait son travail, c’est-à-dire observer ce qui se passe parmi les vivants et les esprits.
— Vous semblez tout connaître…
— C’est exact, Madame Liz Sinclair. Et je peux vous aider quant aux moyens de communication avec votre fille. Seulement que je termine ce que je voulais dire à Madame Gordon.
— Ça serait vraiment gentil, merci…
Il se retourne vers moi et dit :
— Excusez-nous, Madame Gordon-Clancy, de cette parenthèse.
Je murmure d’une voix douce, avec mon plus beau sourire :
— Ce n’est pas grave…
— Que je revienne à Monsieur Sinclair. Il participe aux orgies des Anderson. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Carl Neely, de Marlène Lavigne-Neely, de Jeffrey Colson et d’autres participants…
J’éternue puis je demande d’une petite voix :
— Si vous permettez, puis-je vous poser une question ? …
— Oui…
— Est-ce que Dylan Whitman est aussi un complice de Carl Neely ?
— Madame, c’est une question hors-sujet, à laquelle, par ailleurs, je ne réponds pas.
Je soupire. Jean Bude de Guébriant s’éclaircit la gorge puis continue comme si ce n’est rien, en regardant alternativement Liz Sinclair et moi :
— Je vais vous épargner l’énumération complète des noms des participants aux orgies.
Il fait une courte pause avant de reprendre :
— Je pense que vous avez compris que c’était une manière de se faire des amis. Et c’est tout ce que je voulais vous dire !
Liz et moi approuvons ses propos.
Je pense : « C’est une manière vraiment bizarre de se faire des amis ! »
Notre interlocuteur se tourne vers le fantôme féminin et ajoute d’une voix chaleureuse, en faisant un geste de sa main droite vers elle :
— Madame Sinclair, si vous le voulez, je vous invite à me suivre. Je vais vous expliquer comment vous pourriez communiquer à votre fille ce que vous voulez qu’elle sache au sujet de votre mari et de votre mort.
— Oui, je vous suis…
Et les deux esprits disparaissent de ma vue en passant au travers le mur le plus près d’eux. Je reviens derrière le comptoir, complètement dépassée par ce que j’ai entendu : « Ça veut dire que Matthew Sembrooke, Vivian Sembrooke, Steve Sinclair, Carl Neely et sa femme se connaissent ? Beurk ! Alors, je pense que je ne me pose même pas la question sur ses objets : je ne les vends pas ! J’ai trop de conscience morale, maintenant que j’ai compris leur histoire… Je préfère me débarrasser de ces objets plutôt qu’un habitant de Grandview soit hanté par l’esprit qui y est encore attaché… Le risque d’avoir des cauchemars est trop élevé… »
Contente de mon idée, je remets les trois objets dans la boîte de carton.
« Pour les allumettes, je n’aurai qu’à demander à Jim de faire une grillade… Pour le couteau et la figurine, je n’aurai qu’à les jeter dans la poubelle… Comme ça, je n’aurai rien à ajouter dans l’inventaire… »
Je sors de mes pensées par l’irruption d’un client dans la boutique. Je le salue puis il regarde sur des étagères les objets, pour finalement acheter une petite tabatière puis sort aussitôt.
Vers 17 h 00, je ferme la boutique, pour aller chercher Christopher et Jack à la garderie, étant donné que Jim a un cours de soir. Ils me permettent de changer mes idées, surtout après tout ce que j’ai vu et entendu.
Lorsque Jim revient de son cours, vers 21 h 15, j’envoie nos fils dormir dans leur chambre, puis je lui explique ma rencontre avec les esprits dans ma boutique, sans lui omettre mes moyens de se débarrasser des trois objets. Il m’écoute sans m’interrompre. Il commente simplement en russe :
— C’est vraiment une bonne idée de se débarrasser d’objets hantés par des esprits aussi immoraux… Et j’accepte alors de faire la grillade demain… Les as-tu apporté ?
Je réponds dans la même langue :
— Non… Je les ai laissés dans ma boutique…
— Ce n’est pas grave… Tu n’oublieras pas demain ?
— Non…
— Bon… Mais pour la grillade, est-ce qu’on a de la viande, des courgettes et des champignons ?
— Oui, oui…
— La seule chose qui est dommage dans tout ça, c’est le fait que toutes ces visions t’ont coupé toute envie… Même pas un câlin, Mel ?
D’une voix hésitante, je réponds :
— Non…
D’un air chaleureux, en approchant ses bras de moi, Jim murmure :
— Juste un câlin de ton super Jimmy… S’il te plaît…
Il commence même à me faire les yeux doux. Le malin, il sait que je ne peux pas lui résister quand il se fait si mignon.
Je murmure d’une voix douce :
— D’accord, juste un câlin…
Je pense : « C’est seulement parce que tu es mon Jim… »
Il m’enlace et nous endormons ainsi.
Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, l’Observateur français apparaît devant moi, alors que je suis au salon en train de tricoter. Il sourit, ce qui est plutôt rare depuis ces derniers temps, et dit d’un air enjoué :
— Pour vous dire, Madame Melinda Gordon-Clancy, que Madame Liz Sinclair est partie dans la Lumière… Elle est parvenue enfin à informer sa fille dans un rêve…
Je pense, en lâchant presque mon tricot : « En espérant que le contenu du rêve n’a pas été aussi explicite que ma vision d’hier… »
Comme s’il a lu ma pensée, il réplique :
— Ne vous en inquiétez pas. Ce n’était pas du tout explicite.
Rassurée, je pense, en déposant mon tricot sur la table basse devant moi : « Ouf, j’ai eu tellement peur ! »
Il ajoute :
— J’ai quand même expliqué à Madame Sinclair comment communiquer avec sa fille, de la manière à rendre son propos plus approprié à l’âge de Marlo. Et vous n’oublierez pas de vous débarrasser des trois objets que votre associée vous a apportés hier ?
Je réponds d’un air agacé :
— Je n’ai pas oublié ! J’y vais tout de suite !
Comme Jim, assis à ma droite pour réviser en vue d’un examen prévu la semaine prochaine, lève la tête de ses notes pour me demander :
— Mel, qu’est-ce qui se passe ?
Je soupire puis je réponds :
— C’est l’Observateur français qui me rappelle d’apporter les objets… Bon j’y vais !
Jean Bude de Guébriant confirme silencieusement mes propos puis il disparaît de ma vue en passant au travers le meuble de télévision.
J’embrasse mon époux sur les lèvres et je commente :
— J’y vais maintenant !
Je file rapidement dans ma boutique, pour ramener la boîte et je reviens rapidement chez moi.
Là, je jette dans la poubelle le couteau, avec son protège-lame, et la figurine. Puis lors de la grillade pour le midi, je lui apporte la boîte d’allumettes, qui termine tout simplement dans le feu.
Et lorsque Jim nous annonce que tout est cuit, nous nous attablons.