Mythologie au rendez-vous, Version 2
Chapitre 4 : Entre la Terre et le Ciel — la Guerre !
4791 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 08/02/2026 15:04
Entre la Terre et le Ciel — la Guerre !*
Au sommet du mont Olympe, en soirée.
Héphaïstos, Athéna, Arès, Poséidon, Apollon, Héra et Zeus sont assis sur leurs sièges royaux autour d’une carte du pays au centre de l’immense table d’or. Arès, avec un bâton de lecture doré décoré des insignes de la famille, se lève et pointe à un endroit de la carte, près de la côte. Il affirme de sa voix de Stentor :
— Selon nos éclaireurs, une activité importante a lieu depuis un certain temps près de cette grotte, communément nommée la Bouche de l’Enfer, passage direct vers le Tartare. Nous pensons que les Titans laissent échapper des créatures nouvelles encore inexistantes de notre répertoire habituel. N’est-ce pas Athéna ?
L’interpellée approuve d’un mouvement de la tête.
— Des dragons polycéphales, des gargouilles horribles et autres monstres qui semblent tout droit sortis d’un laboratoire scientifique. Il faut préparer un plan d’attaque. Et réfléchir à un plan de repliement, voire d’évacuation de la ville de Trikala. Les habitants ne doivent pas payer pour des guerres qui ne les concernent pas. Nous savons tous quels mortels intéressent nos ennemis, notre unité spéciale.
Les Olympiens réunis s’entre-regardent, silencieux.
— Aussi, continue-t-il, l’unité ennemie semble s’approcher de la ville sont des dragons polycéphales et des Harpies. Nous devons trouver une solution !
— Mon fils, ajoute Zeus, tu as absolument raison. Élaborons des Plans B, C et D. Que suggérez-vous ?
— Je propose, commence Athéna en indiquant la frontière sud de Trikala, qu’Arès et moi protégeons cette aile de la ville. Ainsi, nos ennemis ne pourront atteindre rapidement les demeures de la plupart des mortels de notre régiment. Ces derniers seront avec Héphaïstos, Aphrodite et Artémis au nord-est, les autres confrères, s’organisent autour de l’Olympe.
Zeus balaye du regard la salle, mine pensive.
— Plan B, continue la déesse, nous nous déplaçons au sud, laissant le nord-est à Héphaïstos et son escadron secret, Aphrodite, Artémis et Hermès à l’ouest et les autres Olympiens défendent notre demeure principale.
Arès griffonne quelques notes dans un calepin, le stylo appuyé sur son menton imberbe, une moue au visage.
— Plan C, enchaîne la déesse sans sourciller, le nord-est par Arès et moi-même, le régiment spécial est avec Zeus, Héra et Héphaïstos au sud et les autres confrères sur l’Olympe. Qu’en pensez-vous ?
Zeus et Héra échangent un regard entendu et le dieu prend la parole d’une voix tonnante :
— Mon enfant bien-aimée, Athéna Tritogénie, je comprends tes options, mais aucune ne me semble la meilleure… Parce que tu négliges un aspect important, à savoir que le régiment de mortels ne doit surtout pas être à nos côtés, mais plutôt les laisser seuls, avec les simples et ordinaires mortels pour ne pas attirer l’attention des Titans.
Les dieux de la guerre serrent un peu plus près d’eux leurs armes qu’ils ont fait apparaître d’un claquement de doigts. Poséidon vide son verre de nectar, silencieux; Apollon scrute le fond de la salle et se racle la gorge.
— Zeus, si je me permets d’intervenir, je redoute qu’en isolant notre unité spéciale au sein du commun des mortels qu’elle ne soit vulnérable et plus simple à attaquer sans que nous ne soyons en possibilité de les protéger. Je propose de garder toutes les idées d’Athéna en réserve et je soumets la répartition de nos forces comme suit — au nord, ma sœur, Hermès et moi, avec le régiment mortellement spécial, au sud, Héphaïstos, Aphrodite et Arès, à l’est, Poséidon, Zeus et Héra et à l’ouest, Déméter, Athéna et Héraclès. Les autres Olympiens protégeront notre résidence.
Le regard des immortels réunis brillent de joie et tous hochent la tête en signe d’accord.
— Adopté à l’unanimité ! conclut Zeus en contemplant les expressions de ses confères. Soyons près dès l’aube. Et il faut envoyer des enquêteurs pour connaître le responsable qui a libéré les Titans. Je sais que lors de la dernière vérification annuelle par mes fidèles oiseaux, ce passage est scellé, très solidement même. À la prochaine en espérant trouver le coupable de ce méfait !
Tous font un salut militaire et chacun regagne leurs appartements privés.
***
Le lendemain matin, à la demeure des Clancy.
Irène-Mélinda se réveille de bonne humeur lorsque les rayons solaires filtrent les rideaux. En arrivant au salon, l’esprit errant de l’astrologue l’attend, une mine inquiète. Elle l’interroge :
— Stéphane Apostopoulos, qu’est-ce qui préoccupe autant votre âme ?
Il soupire et murmure :
— Le démon rôde encore. Les signes du ciel sont marqués de mort et de pleurs. Je redoute une attaque !
Il s’élève dans les airs et disparaît de la vue de la médium. La brune se retourne pour discerner Romano, tapi dans l’ombre. Il lui sourit. Elle pense :
« Que veut-il ? Pourquoi cette expression narquoise ? Un mauvais coup ? »
Elle tremble malgré elle lorsque le défunt s’approche et lui chuchote à l’oreille gauche :
— Tout ne fait que commencer ! Vous n’êtes pas au bout de vos peines.
Il quitte la pièce en un clin d’œil dans une fumée aussi noire que celle des ténèbres. Le mari de la jeune femme, café à la main, dépose le tout sur la table et l’interroge, en s’approchant d’elle :
— Qui viens-tu de rencontrer pour être aussi pâle, Irina ?
— Lui, ce démon ! Romero Romano, il me menace.
Jim s’approche d’elle et l’enlace tendrement.
— Mon amour, ne doute jamais ! Sois forte et prends ton café, pour bien commencer la journée !
Une fois le petit-déjeuner consommé, le couple sort à l’extérieur pour être intercepté par Artémis, suivie d’Apollon et de Hermès. Chacun, vêtus respectivement d’une armure en argent, en or et en étain, a pour arme un arc, un carquois rempli et une épée. Tous arborent une mine sévère. Apollon leur ordonne en levant sa main droite au ciel :
— Mortels de notre régiment, l’arrivée des troupes ennemies est imminente. Suivez-nous sur le front nord de la ville.
Mélinda et Jim ne contestent pas l’ordre et constatent que Richard Payne, Élie James, Paul Eastman, Carl Neely et Samuelle Blair sont aux côtés des dieux, un peu en retrait.
« Catherine, l’épouse de Richard, n’est pas venue ? Étrange ! » songe la médium.
À peine cette pensée traverse son esprit que la mentionnée se matérialise devant la brune. Sans l’ombre d’un doute, un fantôme. Vêtue d’un élégante nuisette beige, la défunte femme de Richard murmure :
— Aidez-moi ! Anna et Richard doivent le savoir !
— Quoi ?
— 5 décembre 1991, soupire la défunte en portant sa main au front.
Et le fantôme s’élève dans les airs. La jeune femme aux capacités hors de l’ordinaire se penche vers son mari et lui chuchote :
— L’épouse de Richard Payne n’est plus parmi les vivants…
Les yeux clairs de Jim s’agrandissent de frayeur.
— Et, conclut-elle, j’ignore ce qu’elle veut…
— Ma chérie, intervient-t-il, penses-tu que ce soit le moment pour aider un revenant maintenant ? Alors que la guerre est à notre porte ?
Promenant son regard autour d’elle, laissant planer un bref, mais lourd silence, Irène-Mélinda répond avec fermeté :
— Il n’y a pas d’heure pour aider les esprits errants. Guerre ou pas, j’ai un devoir à accomplir !
— Si tu le dis. Prends soin de toi.
Elle sourit à son mari et l’enlace tendrement avant de le lâcher. La petite médium s’approche du récent veuf et remarque ses yeux rougis de larmes.
— Professeur Payne, votre épouse…
Elle se tait, redoutant de prononcer ces mots trop étranges et douloureux, laissant le silence exprimer ce qu’elle ne veut pas formuler à voix haute. L’interpellé hoche imperceptiblement, comprenez ce qu’elle voulait dire.
— Kate est encore à mes côtés, n’est-ce pas ?
La mentionnée se manifeste à la droite de son mari.
— Oui, confirme-t-elle en tournant la tête vers la droite de son interlocuteur vivant pour scruter Catherine Payne qui baisse les yeux et se dandine d’une jambe à l’autre.
— Pourquoi ?
— Je ne le sais pas, elle m’a mentionnée qu’Anna, votre fille, je pense, et vous-même, deviez savoir quelque chose, l’informe-t-elle en haussant les épaules, qui aurait un rapport avec le 5 décembre 1991. J’ignore si cette date est significative pour vous.
— Spontanément, rien, répond Richard, perplexe. Ce jour n’a rien de particulier, ni notre première rencontre, ni notre mariage, ni un anniversaire.
— Merci et à bientôt, professeur !
Mélinda rejoint son mari en suivant du regard le récent veuf.
« Son épouse est passée de l’autre côté de l’existence pendant la nuit. Que c’est triste pour Richard Payne ! » affirme en son for intérieur Irène-Mélinda.
***
Quelques heures de marche plus tard, se rapprochant d’un endroit dégagé de toutes demeures, où seulement quelques feuillus rabougris, conifères et herbes séchées persistent à survivre.
Apollon se cache derrière les remparts. Se tournant vers les mortels, Hermès lève son caducée et informe le régiment :
— À chaque instant, une unité du régiment titanesque peut arriver. Selon les dernières informations reçues, c’est l’aviation qui arrive, soit des dragons et des Harpies ! À vos arcs ! Ils ont un point faible, le ventre !
Artémis s’installe sur les remparts, suivie de Hermès qui brandit un bouclier imitant les pierres au-dessus de sa tête pour la protéger, Apollon, à l’écart, perché sur l’arbre le plus près, son arme de prédilection pointée à l’horizon, un œil fermé, est concentré sur la venue prochaine des créatures ailées. Les mortels, en couple, sauf Richard Payne, sont répartis près des arbres et du rempart, allongés ou debouts.
Le vent même tombe, guère désireux de porter assistance aux Titans et à leurs alliés. Le temps semble s’étirer, les archers ressentent leurs muscles ankylosés et leurs doigts s’engourdir autour de leur arme. Plusieurs mortels pensent :
« Quand vont-ils arriver ? Cette attente tue plus que n’importe quelle attaque féroce. Usant nos nerfs ! »
Seuls les dieux sont immuables et endurants, nullement affectés par l’attente. Un silence règne près des remparts, où même l’air devient trop accablant et la respiration lourde.
Soudain, dans les hauteurs célestes se profilent des formes minuscules qui deviennent de plus en plus gigantesques. Des formes aux ailes immenses, tantôt avec des plumes, tantôt avec des écailles qui s’agrandissent de plus en plus.
— Des Harpies et des dragons à plusieurs têtes ? chuchote Mélinda, les yeux rivés sur les jumelles, en levant le bouclier pour protéger son mari. Ce dernier approuve d’un signe de tête, se redresse de sa position allongée et vise le ventre d’une Harpie. La flèche de fer vole dans les airs, sifflante et meurtrière, jusqu’au point faible de l’animal. La créature ailée tombe et s’écrase lourdement au sol. Il décoche une pluie de flèches sur les ennemis qui griffent les hommes. Il ressent ses muscles s'arc bouter sous l’effort et la sueur coule sur ses tempes et dans son dos.
Rapidement, sous l’action conjointe des hommes et des dieux, le sol est jonché des cadavres transpercés de flèches et l’air est empesté par l’odeur ferreuse du sang des monstres et des blessés. Une odeur qui oblige Irène-Mélinda à s’asseoir au sol, tellement son mal de tête devient important.
Un peu plus loin, un dragon vomit du feu vers Samuelle Blair, alors qu’Élie James, son collègue d’armes, vise l’œil du monstre, l’aveuglant. Enragé, l’autre tête ouvre sa gueule vers le professeur et, s’approchant pour l’avaler, une voix féminine familière au jeune homme attire l’attention de l’allié des Titans en criant :
— Eh, toi, le petit monstre à trois têtes et un cerveau, pourquoi ne viens-tu pas m’affronter ?
Les têtes se tournent vers le son, nulle autre que Zoé Ramos. Élie, malgré les bras et les jambes meurtris, décoche, vif, une flèche, mettant fin à la vie du danger à quatre pattes, mais le corps de l’ennemi s’écrase lourdement sur Zoé. Les mains tremblantes et toute la couleur absente de son visage, le professeur de Psychologie fait un signe à Samuelle de l’aider pour libérer le corps de son ancienne petite-amie du poids du dragon.
« J’espère qu’elle soit en vie ! » pense-t-il.
À eux deux, ils déplacent le cadavre du monstre, mais Zoé ne donne aucun signe de vie. Une Harpie, ombre dans le ciel, s’avance silencieusement vers Samuelle, griffes dehors. Mais avant qu’un geste soit esquissé, une flèche dorée transperce la menace ailée. Et Apollon apparaît au côté de la mortelle. Le dieu ordonne à Élie :
— Secondez Mélinda Gordon-Clancy ! Son mari doit soigner des blessés, je resterai avec Samuelle Blair !
Le mortel approuve et s’éclipse.
« Sam, ma chérie » pense le dieu « Aujourd’hui n’est pas ton heure ! Malheureusement pour Zoé Ramos, son moment de quitter le monde des vivants est venu. Si j’interviens, parce que la ramener à la vie est aisé pour moi, elle mourra ce soir d’une chute des escaliers, ce qui n’est pas une option non plus. »
Et Apollon s'acharne encore plus sur les attaques aériennes, lançant des flèches meurtrières et des rayons solaires tout aussi pétrifiants. Alors qu’Élie protège Mélinda, tout en tranchant des pattes à droite et à gauche, à court de souffle.
***
Quelques heures plus tard.
Le dernier dragon prend la fuite et l’unique Harpie est empalée par l’épée d’Arès. Les terrains près des remparts sont encore plus désolés que d’habitude. Une chaleur insupportable, résultat de l’action d’Apollon, accélère la putréfaction des cadavres. Le contingent de mortels, à bout de force, les muscles endoloris, le regard éteint, se retirent dans une tente, spécialement montée par le dieu de la médecine pour permettre à Jim et une équipe de médecins de porter assistance à ceux dans le besoin. Apollon administre les soins et remet sur pied les mortels et ses collègues avant de regagner l’Olympe.
***
Le soir, dans la demeure des Clancy.
Jim et Mélinda, allongés sur le canapé, ne disent pas un mot, reprenant leur force. La médium murmure :
— Avec tout ce qui vient de se passer, je n’ai pas eu le temps de régler le cas de Catherine Payne ! Je suis trop fatiguée maintenant pour entamer quelques recherches que ce soit. Je vais le faire demain.
— Oui, la journée a été très longue et épuisante !
Et le couple part dormir. Dès que leur tête touche l’oreiller, ils plongent dans les bras de Morphée. Une nuit peuplée d’un rêve étrange pour Irène-Mélinda.
Elle longe un couloir familier, sentant une sourde colère aux tréfonds de son être qui rougit ses joues et tremblent ses mains. Soudain, une porte s’ouvre toute grande. Un grand homme aux cheveux brun clair vêtu d’un complet noir s’approche d’Irène-Mélinda et l’aborde en ces mots :
— Nous nous sommes déjà rencontrés un peu plus tôt le mois passé, n’est-ce pas, à la cafétéria ?
Son cœur bat plus rapidement dans sa poitrine, sa colère se fissure un peu et ses mains deviennent moites.
— Oui, tu as une très bonne mémoire, lui répond-elle d’un ton plus sérieux que voulu en esquissant un sourire.
— Viens ! Veux-tu que nous en parlions, de ce qui te tracasse tant ?
Elle se dandine, baissant les yeux, avant de murmurer :
— Oui, tu parviendras peut-être à me comprendre.
Son interlocuteur, un grand sourire et les yeux pétillant de joie, lui ouvre la porte et l’invite à l’intérieur de son bureau.
— Les dames d’abord !
Irène-Mélinda entre, retire son manteau, alors que le jeune homme, en refermant la porte, tend la main pour le prendre. Leurs mains se frôlent, mais elle retire prestement sa main.
— Merci ! chuchote-t-elle.
— De rien, répond d’une voix plus grave son interlocuteur. Maintenant, installe-toi sur ce fauteuil et je t’écoute.
Une teinte écarlate apparaît sur ses joues en souvenir de ce qui lui pèse sur le cœur : son mari. Elle bredouille :
— C’est gentil… Je…
En levant les yeux vers son interlocuteur, elle lit une lueur indescriptible et chaleureuse à peine contrôlée. Il exerce sur elle une forte attraction à se confier.
— Je viens pour discuter… Je ne sais plus quoi faire !
Irène-Mélinda se réveille en sueur. Se levant doucement pour ne pas perturber le sommeil de son mari, la médium se rend dans la cuisine, haletante de son rêve.
« Je ne comprends plus rien ! À qui se rapporte-t-il ? À une femme qui fait plus confiance à un autre homme qu’à son mari ? Un ami ? Un amant ? Un très bon ami ? » songe-t-elle.
De retour dans la chambre, la brune s’arrête sur le seuil, tête tournée près de la fenêtre, où le spectre de Catherine l’attend. Le fantôme lui murmure :
— Si seulement…
Et elle disparaît dans les airs au moment où la petite femme ouvre la bouche pour l’interroger.
Un silence chargé s’installe dans la chambre et des centaines d’idées se succèdent dans l’esprit de la jeune femme.
« Sauf si c’est en lien… avec elle ? »
Elle revient au côté de son mari et s’endort d’un sommeil sans rêve.
***
Le surlendemain matin.
Irène-Mélinda partage à Jim son étrange rêve et ajoute :
— J’ignore qui est cet homme, mais l’endroit semble être les couloirs et bureaux universitaires de notre ville. J’y ai été pour demander l’avis du professeur Payne. Serait-ce en lien avec sa femme ?
— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, lui répond-il en haussant les épaules. Si tu vas là-bas, tu en sauras plus, non ? Je peux t’accompagner, si tu le veux ?
Il se lève et passe ses mains sur les épaules de sa femme.
— Oui, lui murmure-t-elle en l’embrassant chastement sur les joues. C’est plus rassurant.
— Allons-y !
***
À l’Université locale.
Jim et son épouse arpentent les couloirs blancs et bleus de l’établissement, cherchant le bureau du professeur Payne. En s’arrêtant au milieu du couloir qui mène au Département d'Anthropologie, Irène-Mélinda se fige, ressentant un malaise. Son mari la soutient, une lueur d’inquiétude dans ses yeux clairs.
— Que viens-tu de ressentir ou de voir, mon amour ? lui chuchote-t-il.
Appuyée contre lui, elle se redresse péniblement.
— Je… C’est l’endroit de… mon rêve… La porte de droite, là-bas !...
Jim, enlaçant son épouse, s’arrête devant la porte mentionnée pour lire attentivement la plaque identifiante du professeur qui s’est établi : Alexandre Solomos.
— Vous me cherchez, jeunes gens ? demande une voix cristalline derrière leur dos.
Le couple se retourne et Jim répond, une fois que son épouse lui murmure à l’oreille :
— Non, ce n’est pas cet homme, cheveux trop foncé, carrure plus petite. On continue.
— Non, professeur. Nous cherchions un autre collègue, Richard Payne.
— Ah ! Le bureau à gauche, au fond du couloir. Sinon, madame, vous vous sentez bien ?
— Oui, je vais mieux, un malaise passager.
Elle se penche vers son mari et lui chuchote :
— Derrière ce collègue, Romano guette ! Je ne sais pas ce qu’il rôde, mais aucunement un bon signe.
Et le couple se rend au bureau mentionné. Irène-Mélinda, reprenant ses couleurs, frappe à la porte. En traversant le seuil, un poids s’installe en son âme. Catherine se matérialise derrière Richard, les yeux dans le vague, murmurant :
— Ils doivent le savoir, mais comment ?
L’esprit errant quitte la salle en passant au travers la fenêtre.
— Richard Payne, êtes-vous certain que cette date du 5 décembre 1991 n’a pas un sens positif ou négatif pour votre couple ?
Le professeur retire ses lunettes et porte sa main ornée d’une alliance d’or à son front. Il soupire.
— Oui… En un certain sens… Ce jour-là… Kate est devenue un peu plus distante avec moi… Ce n’est qu’au début janvier, voire mi-janvier que nous avons calmé la tension… Nous nous sommes réconciliés d’une certaine façon… En même temps, tous les deux, on a beaucoup travaillé, les cours, les corrections, les conférences et tant d’autres activités, que nous n’avions guère eu le temps depuis plusieurs mois d’avoir un peu de moment pour notre couple…
Richard relève la tête et esquisse un sourire.
— C’est idiot, mais au moins, Anna, notre fille, m’a fait ralentir mon rythme de travail effréné. J’ai consacré plus de temps à ma famille et à ma douce Kate.
Le couple échange un regard entendu.
Mélinda lui demande :
— Acceptez-vous que nous soyons vos invités aujourd'hui ? J’essaie de comprendre ce que veut votre épouse afin d’accomplir sa volonté et de la guider vers la Lumière.
Un sourire amer, il répond :
— Oui, sans problème ! Bien qu’elle me manque beaucoup ! À 14 h 00 ?
— Très bien ! À plus tard !
Le professeur donne une carte de visite au couple et le raccompagne jusqu’à la sortie de l’établissement.
***
Quelques heures plus tard, devant une maison en pierres avec un gracieux jardin bien entretenu.
Mélinda et Jim attendent que le professeur les accueille. Richard arrive tout épuisé.
— Mes excuses, ces étudiants avec des centaines de questions. Je n’en finis plus. Entrez !
Il invite le couple à s’installer au salon et il leur apporte des rafraîchissements.
— Monsieur le professeur, l’interroge Irène-Mélinda, j’ai eu un rêve qui a certainement un lien avec cette situation de distance dans votre couple… Et votre épouse s’est confiée à l’un de vos collègues, prédécesseur au bureau d’Alexandre Solomos, un grand homme aux cheveux brun clair vêtu d’un complet noir et aux yeux marron. J’ignore son identité.
Mine pensive, Richard la scrute et répond, après une gorgée de thé.
— C’est mon ancien collègue Périclès Kyriakou. Mais de quoi pouvait-elle se confier à lui, et pas à moi ?
« Périclès Kyriakou est peut-être amoureux de Catherine Payne, c’est évident du rêve, mais ce ne veut pas dire qu’il y a eu une relation entre eux. » pense Irène-Mélinda.
Un silence plane entre les vivants. Catherine apparaît à la droite de son mari, le fixant.
« Que doivent savoir Anna et Richard ? » songe la médium, en la regardant du coin de l’œil.
Le fantôme froisse le bord de sa nuisette. Soudainement, une fillette de neuf ans accourt au salon et s’écrie :
— Papa, papa ! J’ai réussi le dessin du canari !
L’enfant s'assoit à côté de son père et lui donne une feuille de papier tout coloré aux crayons. Celui-ci sourit et affirme d’une voix douce :
— Anna, mon ange, va dans ta chambre, j’ai des invités, puis nous irons au parc. Je n’ai pas oublié.
La fille approuve d’un signe de tête et part en courant à l’étage, laissant les adultes seuls.
— Et ce collègue a qui Kate s’est confiée aurait été son amant, n’est-ce pas ? conclut le professeur avec amertume.
— Je ne le sais pas, pour être honnête, mais de l'interaction, je doute fort, affirme l’épouse de Jim avec prudence en observant Catherine. Je suis certaine que votre femme a recherché un soutien, quelqu’un pour l’écouter… Elle a été fâchée contre vous.
La défunte épouse approuve les paroles de la médium d’un signe du chef avant d’ajouter :
— J’avais pensé au divorce tellement mon emportement a été grand, mais Périclès Kyriakou est parvenu à me raisonner. J’ai réfléchi à toute notre vie commune, puis j’ai essayé de changer de comportement, de passer plus de temps avec toi, des moments de complicité et de tendresse. J’ignore si c’est réussi !
La médium rapporte les paroles de la défunte sous le regard coupable de Richard qui demeure silencieux.
Catherine, émue, murmure :
— Désolée Rick… Je t’aime beaucoup… Mais je n’ai été ni une bonne épouse… ni une bonne mère. Je le regrette !
Catherine se tait. L’épouse de Jim rapporte ses paroles et Richard lui réplique :
— Kate, ne sois pas si sévère envers toi-même. J’ai aussi été aveugle à tes signes si évidents. Ne te fais pas de souci pour Anna. Je tâcherai de ne pas la négliger. Et sache que je ne parlerai jamais en mal de toi à notre fille. Tu as fait du mieux que tu pouvais et c’est ce qui compte.
Catherine s’approche encore plus de son mari et l’enlace tendrement.
— Merci Rick ! Tu ignores comment tu m’as libérée ! Mon amour, j’espère que nous nous reverrons dans une autre vie.
Ses yeux deviennent comme des joyaux scintillants, son visage s’illumine d’un apaisement réel et ses vêtements sont plus clairs. La défunte épouse demande, la tête tournée vers la fenêtre du salon :
— Je suis prête à partir maintenant ! Mais que m’attendre de l’au-delà ?
— Je ne le sais pas, lui répond honnêtement la médium en versant quelques larmes, mais je sais que c’est là que nos âmes vont à la fin d’une existence. Allez-y sans crainte pour le grand voyage ! Qu’il vous soit calme et magnifique !
Catherine donne un dernier bisou à son mari et marche vers un point lumineux qu’elle seule voit, disparaissant progressivement de la vue de la jeune brune. Des larmes coulent sur les joues de Richard, laissant un large sillon qu’il essuie d’un revers de la main.
— Merci beaucoup Mélinda !
— Irène, le corrige poliment la mentionnée.
— Je sais que mon deuil n’est pas facile, mais j’ai notre fille à veiller ! Un vrai ange ! Et je ne faillirai pas à la tâche !
— À la prochaine !
Et le professeur accompagne jusqu’à la porte le couple. Au seuil, la jeune femme s’immobilise, les yeux rivés sur Romano qui la fixe d’un regard haineux. Il l’avertit d’un ton calme :
— Catherine Payne m’a échappé, mais les jeux ne font que commencer.
Et l’entité maléfique se dissipe dans une fumée noire et un rire glacial.
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* Notre traduction du vers « Между Землей и Небом - Война! » [Mezhdu Zemley i Nebom - Voyna!] de la chanson Война [Voyna, La Guerre] du groupe soviétique Кино [Kino] en 1988.