Pourquoi Carl Neely a-t-il quitté Grandview ?

Chapitre 1 : Rencontres décisives

Par 1950m

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Note explicative : Jim Clancy et Melinda Gordon, mariés depuis quelques années, sont invités aux secondes noces d’une amie d’enfance de l’ambulancier prénommée Tricia. Cette dernière se marie le 7 novembre 2008 à Hunter Clayton dans le chalet familial à l’extérieur de Grandview. Tricia a déjà connu un précédent mariage qui se termine par un veuvage. Au moins, Tricia traîne avec elle sa fille de cette union, prénommée Natalia. Le jour du mariage, la fillette aperçoit un esprit errant, celui d’un gamin qui a été l’ami d’enfance de sa mère. Et elle le dessine sur une feuille, ce qui étonne Tricia. L’esprit est vêtu d’une chemise à carreaux rouge et d’un pantalon jeans, avec des attelles autour des jambes en raison de la dystrophie musculaire dont il souffrait. Ainsi, Tricia, à partir de dessin de sa fille, identifie l’esprit : Owen Grace. Melinda, la seule adulte à voir de telles entités, car elle a un don depuis son enfance, aborde l’esprit et apprend qu’il veut que Tricia joue à son jeu d’indices. Melinda et Jim parviennent à convaincre Tricia de jouer. Il s’agit d’un ensemble d’indices qui forment un mot. Les indices qu’Owen Grace laisse à Tricia sont les suivants : une pomme (apple), un pic à glace (ice pick), une corde (rope) et des sangsues (leeches), pour former le mot « menteur » (liar). En plus du médaillon aux lettres RL gravées et des lettres « bob », qui confirment que Hunter Clayton n’est que le pseudonyme de Robert Langowski.

De sorte que les conclusions sont les suivantes : le fiancé de Tricia, Hunter Clayton est un escroc, car il espérait l’épouser en raison du fait qu’elle était riche. Son vrai nom est Robert Langowski. Aussi, il prétendait posséder avec son associé, Christopher Murray, un certain restaurant, l’Axiom Steakhouse, et affirmait être diplômé en économie. Jim soumet à son ami policier Carl Neely l’enquête sur ce cas. Il permet de mettre au jour le mensonge : ni Christopher Murray ni Hunter Clayton ne possèdent l’Axiom Steakhouse et ne sont point diplômés en économie. 

Une fois la vérité découverte, Tricia annule son mariage. Déçu, le fiancé se retire dans une petite cabane en bois dans le chalet. Jim et Melinda rangent les chaises et autres meubles et décorations dans la boutique d’antiquités de la passeuse d’âmes, The Same At It Never Was Antique, à Grandview. Jim est au chalet en train de ramasser les dernières chaises, alors qu’il aperçoit une lumière dans la cabane. Intrigué, il se pointe dans l’embrasure de la porte et Hunter Clayton ∕ Robert Langowski, ivre, lève un fusil de chasse vers lui. S’ensuit une discussion entre les deux hommes, puis une lutte, une tentative pour avoir l’arme.





7 novembre 2008, 20 h 30.


Dans l’arrière-boutique de Same At It Never Was Antique, Melinda Gordon, sa propriétaire, une élégante brunette vers la vingtaine, vêtue d’une veste blanche, sous laquelle se voit un chandail bleu pastel à manches courtes et d’un pantalon jeans, se tord les mains de nervosité. Owen Grace, l’esprit errant d’un garçon qui a été l’ami d’enfance de Tricia, vient d’apparaître devant elle. Elle est étonnée.

Pourquoi errez-vous encore ? Je pensais que tout est fini une fois la supercherie du fiancé dévoilée

Owen Grace, ses yeux bruns agrandis par la peur, dit d’un air triste : – Votre époux est en danger… L'escroc est armé… Et il tient une bouteille de je-ne-sais-quoi… Il agit bizarrement… Je crains le pire…

Melinda, les yeux écarquillés par la surprise et la peur, le remercie d’un mouvement de tête. L’esprit s’évapore dans les airs.

Sans doute Hunter Clayton est ivre et armé… Jim, oh non !

D’une main tremblante, elle saisit le téléphone qui se trouve dans l’arrière-boutique et compose le numéro du cellulaire de son époux. Ce dernier ne répond pas, car il a laissé l’appareil dans sa voiture. Il est en train de ranger les dernières chaises pliantes dans le coffre de sa voiture, un véhicule bleu de taille moyenne. Il est vêtu d’une chemise bleue à carreaux, dont il a retroussé les manches en raison du fait qu’il s’est réchauffé par l’effet de l’action machinale de plier les chaises puis en transportant plusieurs dans le coffre de son véhicule. Néanmoins, en raison de la température, il porte un pantalon jeans. Il ne veut quand même pas s’enrhumer. 

Jim, bon sang ! Réponds !

L'antiquaire, son cœur battant très fort dans sa poitrine et la sueur perlant son front, attend une minute au téléphone, mais elle n’entend que la sonnerie. Elle n’est que plus inquiète du silence de Jim. Elle raccroche et téléphone aussitôt au détective Carl Neely. Ce dernier est un homme vers la mi-trentaine, divorcé depuis deux ou trois ans. Il se trouve dans son bureau, en train de vérifier pour une énième fois un rapport qu'il a rédigé la veille, car il travaille de nuit. Simplement vêtu d’une chemise bleue, dont il a retroussé les manches, sa veste d’uniforme sagement accrochée à un porte-manteau près de la porte en face de lui, il attend que quelque chose arrive. Sur son bureau, un ordinateur éteint et un téléphone s’y trouvent, tandis qu'une tasse à café à moitié vide est dans le coin supérieur droit. Derrière lui, un peu en diagonale vers sa droite, un classeur gris contenant les enquêtes passées. La pièce est éclairée par une seule ampoule qui éclaire le bureau, laissant les coins dans l’ombre. Il décide d’éclairer ainsi son bureau, pour faciliter la concentration, ainsi poussé à agir par une force invisible qui a pris contrôle de son corps depuis quelques mois. 

Au son du téléphone, qui brise le silence de la pièce, Carl soulève immédiatement le combiné sans même prendre la peine de jeter un coup d’œil à l’afficheur : – Bonsoir, le détective Carl Neely à l’appareil.

D’une voix presque tremblante malgré elle, l’antiquaire répond : – Melinda Gordon… Monsieur… le détective Neely.. pouvez-vous venir… au lac Morton… au 139…

D’un ton neutre, l’agent de l’ordre en fronçant les sourcils : – Qu’est-ce qui se passe ?

Il y a sans doute alors une forêt à proximité… Intéressant… 

L'antiquaire inspire et expire profondément puis répond d’une voix tremblante, presque chevrotante sous l’effet de l’émotion : – Jim… est menacé… par… un homme armé… et ivre…

Le détective se dit à lui-même Mais qu’est-ce qui se passe ? Sans doute l’escroc de Langowski…

Il réplique brièvement sur un ton sérieux au téléphone : – Madame, j’arrive à l’instant !

Melinda murmure : – Merci, Monsieur Neely.

Et les téléphones sont raccrochés. Carl, en revêtant la veste de son uniforme, lueur de joie dans le regard. 

C’est l’occasion pour remplir toutes les conditions voulues par Monsieur Adrian Woodhouse… Il ne me manquait que la dernière !... Depuis un certain temps, je me demande bien comment faire…


Il ramasse ses clés, prend son émetteur-récepteur portatif et sort de son bureau. Un souvenir lui revient en mémoire. 

Au cours d’une patrouille de nuit, il y a deux ou trois ans, il ne s’en rappelle plus exactement, vers 22 h 00, voire plus tard, il a aperçu un homme dans la rue. Rien de particulier, hormis qu’il a été vêtu de noir de la tête aux pieds, bien enfoui dans un manteau trop grand pour sa taille avec un chapeau au large bord de même couleur lui cachant son front. Seuls ses yeux ont attiré l’attention du policier par leur lueur inhabituelle, quasi démoniaque. Intrigué, il l'a arrêté et lui a demandé de s’identifier. L’homme mystérieux, âgé probablement vers la trentaine ou la quarantaine, en le fixant de ses yeux brillants, a sorti de sous sa veste sa carte d’identité. En jetant un coup d'œil rapide sur la carte, Carl a su son nom : Adrian Woodhouse. 

L’agent de l’ordre, en lui rendant sa carte, l’a interrogé : – Monsieur, que faites-vous à une heure si tardive ?

D’une voix grave, à la limite caverneuse, Adrian a répondu : – Je reviens du travail… Et je voudrais parler avec vous, Monsieur Carl Neely…

Étonné que son interlocuteur a pu connaître son nom, le policier a protesté d’un ton sévère, en fronçant des sourcils : – Pourtant, je ne vous connais pas !

Son interlocuteur a éclaté d’un rire diabolique. Carl, malgré lui, a tressailli, quelque peu effrayé en son for intérieur. Sauf qu’il n’a laissé rien paraître. Mais, par le regard d’Adrian, il a compris que sa peur ne lui a pas échappé. En un autre sens, ce même regard possédé l’a fasciné. Il n’a pas compris pourquoi un étranger s’intéresse à lui, un simple policier marié à une femme qui traîne avec elle sa fille du premier mariage. 

Adrian a répondu d’une voix caverneuse un peu adoucie : – Ce n’est pas grave… Nous pouvons devenir amis, car j’ai une offre à vous proposer, Monsieur Neely…

D’un ton sévère, le policier a répliqué, l’air méfiant : – Pouvez-vous préciser ?

Sourire énigmatique au visage, Adrian a murmuré d’un air sérieux : – Pas maintenant… Seulement si vous venez demain chez moi, au 1666, rue Vragovil, appartement 6, à Grandview.

– À quelle heure ?

– 22 h 00.

Le policier a griffonné l’adresse et l’heure sur un calepin, s’est excusé de le déranger puis a continué sa tournée dans les rues vides d’habitants. Il a été très perplexe qu’un intrus le connaisse sans aucune raison apparente. Il ne s’est pas souvenu de l’avoir déjà rencontré quelque part. 


Quand il repense à cette première rencontre, l’agent de l’ordre se dit qu’ils sont en effet devenus amis. Oui, Monsieur Woodhouse, vous avez raison…


Carl Neely soupire pour cesser de divaguer dans ses pensées et embarque dans un véhicule de fonction, saisit une carte routière, afin de trouver la route la plus courte pour se rendre à l’adresse mentionnée par Melinda. Mais poussé par une force invisible qui l’observe, il range la carte, sans même la consulter, dans l’une des aires de rangement du tableau de bord du véhicule, très sûr de la route à prendre. En conduisant, sans hésiter une seule fois sur la route à emprunter, les souvenirs de sa première rencontre avec Adrian Woodhouse lui reviennent à l’esprit.


C’était tard le soir, alors que la nuit noire a été sa seule complice, sans aucun clair de lune ou aucune étoile pour éclairer sa route. Il a frappé doucement à la porte de l’appartement d’Adrian. Ce dernier lui a ouvert aussitôt la porte. Carl a détaillé son mystérieux amphitryon : un homme vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs. Ses yeux brun olive ont brillé d’une lueur quasi diabolique, lui donnant la chair de poule. Carl est demeuré de marbre malgré la peur qui s’est emparée de lui. À la fois attiré et repoussé par ce regard surnaturel, presque irréel, il a été indécis. Partagé entre un pressentiment sinistre – qui s’est trouvé accentué par l’étrangeté de l’appartement, sobrement décoré, mais dont les meubles et les rideaux tirés sont noirs – et un sentiment de curiosité – intrigué par la manière dont Adrian a pu le connaître – il a inspiré profondément pour demeurer calme. Le fils de Rosemary l’a invité à entrer et l'a accompagné jusqu’au salon. Ce dernier a été une petite pièce aux murs blancs et aux meubles noirs. En son centre, une table basse entourée de deux canapés. Adrian l’a invité à s’asseoir sur l’un des canapés. Une fois assis, l’homme noir, s’est exclamé de sa voix caverneuse : – Monsieur Carl Neely, j’ai une proposition à vous faire.

D’un ton sévère, le policier a répliqué : – Laquelle ?

Sourire carnassier aux lèvres, le rendant encore plus terrible, son mystérieux interlocuteur a surenchéri d'un air arrogant : – Monsieur ! Ne me coupez pas ainsi la parole ! C’est moi qui dis ce que je veux et quand je veux, et vous, vous n’avez qu’à accepter ou refuser mon offre… C’est clair ?

Le policier, comme hypnotisé par les yeux surnaturels d’Adrian, a confirmé d’un geste de tête positif.

D’un air hautain, terrifiant avec sa voix caverneuse, Adrian a affirmé : – Et bien, Monsieur Neely, j’ai une proposition à vous faire, à savoir que je vous garantira un poste de chef policier dans la ville de Tsanaview, dans la ville voisine à Grandview…

Carl Neely est étonné : comment peut-il savoir mon désir le plus secret ? Comment un étranger peut-il lui garantir un poste aussi important ? A moins qu’il soit un escroc…

Le policier a hésité, terrifié que son interlocuteur l’a lu comme un livre ouvert. Par prudence, il a répondu d’un air sérieux pour maîtriser le sentiment de peur qui s’emparait de lui : – Laissez-moi le temps de réfléchir à votre proposition…

Adrian l’a fixé de ses yeux brun olive possédés. Là, le temps lui a semblé au ralenti, comme si en se perdant dans les yeux de son interlocuteur, Carl est détaché de tout ce qui l’entoure. Il n’a gardé aucun souvenir de la suite de la conversation, mais il a compris que cette rencontre l’a changé à tout jamais. Cette pensée s’est emparée de son esprit lorsqu’il est revenu chez lui. Sauf qu’il n’a rien dit de cette rencontre à sa femme, car il a eu l’impression qu’il s’agissait d’un petit secret, qu’il avait jugé préférable de taire. 




Très loin du monde des humains, le Grand Créateur, celui qui créa le monde selon les croyances des autochtones de l’Amérique du Nord, observe ce qui se passe chez les mortels. Ses yeux tombent sur une cabine perdue dans une forêt, dans les environs de Grandview, aux États-Unis d’Amérique. Jim Clancy est alors en lutte avec Hunter Clayton pour lui ôter l’arme des mains. Il voit aussi Carl Neely, poussé par son grand-père et un démon, rouler à toute vitesse vers la cabine. 

Un pauvre ambulancier honnête ne peut pas ainsi stupidement mourir ! Heureusement qu’il y a des manières de lui éviter un tel funeste destin ! 

Il exige que le filou Glooskap vienne immédiatement. Celui-ci, sous l’apparence d’un homme au visage fin et espiègle, aux lèvres figées en un sourire ironique, fait son apparition devant le Grand Créateur. Ce dernier, d’un ton sévère, s’exclame : – Vous voyez dans quel danger se trouve le pauvre Jim Clancy ?

Le visage du filou devient sérieux, son sourire s’étant effacé. Il regarde rapidement en direction de la cabine et vers Carl Neely en route, puis répond : – Oui.. Mais il est toujours possible de substituer une copie très réaliste…

– Qu’il en soit ainsi !

Glooskap s’incline devant le Grand Créateur puis disparaît de sa vue pour rejoindre Jim dans la cabine. Le filou se fait invisible pour pouvoir substituer le double de l’ambulancier. En un clignement d’œil, voilà l’ambulancier transporté dans un nuage invisible aux yeux de Robert Langowski, ailleurs, en sécurité à des kilomètres de la cabine. À sa place, une copie double parfaite de lui dans la même position que l’ambulancier lorsqu’il a été enlevé – de sorte que l’ex-fiancé n’a rien remarqué de la substitution. 


Jim a l’impression qu’il a une fois cligné des yeux et le voilà ailleurs. Il ouvre ses yeux et observe autour de lui. Il est dans une petite salle meublée d’un canapé en velours, d’une table basse en or massif et d’une bibliothèque en bois, sur laquelle se trouve différents livres anciens, étant donné leur couverture en cuir. 

Où suis-je ? Mel, es-tu là ? Suis-je encore vivant ?

À ce moment, le filou Glooskap, sous l’apparence d’un jeune homme en complet blanc, apparaît devant lui. L’ambulancier se frotte les yeux, sourcils froncés. 

D’où il vient, celui-là ? Pourtant, je n’ai rien bu…

Le filou lui adresse son plus beau sourire et explique la situation en ces termes : – Monsieur Jim Clancy, je suis Glooskap, le filou le plus célèbre des Algonquins !

Les yeux écarquillés et le regard méfiant, l’ambulancier réplique : – Quelle est…

D’un ton sérieux, son interlocuteur complète sa phrase : – … cette farce ? Pourtant ce n’est pas une blague…

Moue renfrognée, Glooskap poursuit : 

 – C’est du sérieux ! Vous êtes en danger de mort…

D’un ton surpris, le mortel s’exclame : – Comment ?

– Soit par Hunter Clayton, alias Robert Langowski, soit par Carl Neely…

L’ambulancier, étonné, se demande bien comment cet homme peut savoir ce qui s’est passé et de quel danger de mort il est question. Il s’inquiète plutôt de ne pas voir sa femme à ses côtés, mais il demeure coi. 

L’Être Surnaturel continue sans se laisser ébranler par l’expression faciale et par les pensées de son interlocuteur : – Plus probablement par le dernier, car il est devenu très méchant…

L’ambulancier fronce des sourcils et cligne des yeux, encore plus surpris. 

Carl Neely, un meurtrier ? Ça ne ressemble pas à mon ami… Il est trop intègre pour se comporter ainsi… D’ailleurs, je ne comprends pas quel événement aurait pu lui faire changer son comportement sans aucun avertissement…

Le filou, avec son plus beau sourire, poursuit son explication : – Il est arrivé avec la ferme intention de vous tuer. Pouvez-vous au moins comprendre ce fait ?

Moue dubitative sur son visage, Jim hoche lentement sa tête. Il a l’impression d’assister peut-être à une mauvaise blague.

Le filou : – Et alors, je vous ai transporté ici, à des milliers de kilomètres du danger, en prenant soin de laisser une copie de vous, afin que votre femme, Robert Langowski et Carl Neely ne doutent de rien…

Lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus, le mortel proteste : – Reverrai-je ma Melinda ?

– Oui, à mon signal, lorsque je vous ramènerai auprès d’elle une fois le danger passé. En attendant, servez-vous comme si vous étiez chez vous… Si vous me voyez à nouveau devant vous, cela signifie que vous reverrez votre épouse, c’est clair ?

Il confirme d’un geste positif de tête et le filou disparaît de sa vue. Jim fait alors une visite de la maison, qui est bien entretenue ; il y trouve même de la viande dans le réfrigérateur et une cafetière sur un comptoir de la cuisine. 

Au moins, si je dois rester plusieurs jours, mon singulier amphitryon s’est assuré que j’ai de quoi me nourrir… Merci beaucoup monsieur !

L’ambulancier s’installe dans la petite maison, en attendant de revoir avec impatience Melinda.




Pendant ce temps-là, au 139 lac Morton, à l’extérieur de Grandview. 

Une fois arrivé devant la cabine, une petite maison éclairée par une ampoule, entourée de cyprès, de saules et de chênes, Carl stationne le véhicule de fonction un peu à l’écart. Melinda arrive aussi dans son véhicule rouge. Elle sort et regarde les silhouettes des ombres des deux hommes près de la fenêtre. Carl Neely sort de son véhicule de fonction et observe depuis un arbre non loin de la cabine, les silhouettes bouger. En les scrutant attentivement, il se remémore ses deuxième et troisième rencontres avec le fils de Rosemary.


Assis sur un canapé noir, il a fixé Adrian, attendant qu’il dise quelque chose. Celui-ci l’a fixé de ses yeux possédés, affichant un air arrogant. Les mains posées sur son accoudoir, comme un roi assis sur un trône, il lui a énoncé les conditions pour avoir le poste désiré, puisqu’il avait accepté son offre. Étonné, Carl a protesté, mais son interlocuteur s'est levé de son canapé et s'est approché de lui. Le policier, tétanisé, n’a pas bougé de sa place. Adrian a murmuré à son oreille gauche, agrippant fermement les accoudoirs du canapé sur lequel il était assis, de manière à l’encadrer de son corps : – Monsieur Neely, vous devez savoir que je sais que vous avez accepté mon offre…

Étonné, l’inspecteur a sourcillé. Mais dans son for intérieur, il savait qu'il avait raison. Et cette certitude l’avait troublé. Il s’était ressaisit et avait demandé : – Monsieur Woodhouse, comment pouvez-vous en être si certain ? Je ne me rappelle pas avoir accepté une quelconque proposition de votre part…

De sa voix sépulcrale, Adrian a répondu dans un murmure : – Votre visage, Monsieur Neely, est le même que celui de votre illustre ancêtre. Son sang coule dans vos veines et vous devez répondre à l’Appel, qui vient du fond de votre âme…

Carl se demandait bien de quel Appel il était question.

Le fils de Rosemary est revenu sur son canapé et a poursuivi son discours, dont chaque mot s’était gravé dans l’esprit du policier : – … Âme que vous devez donner en échange du poste… Cependant, pour être sûr d’avoir le poste de chef policier à Tsanaview, vous devez participer régulièrement à mes petites fêtes que j’organise mensuellement dans un domaine à l’extérieur de Grandview ; vous devez vous débarrasser d’un enfant cher à vos yeux ; et vous devez rompre définitivement avec un proche.

Carl, tétanisé par la voix sépulcrale et les yeux brillants d'une lueur démoniaque, a hoché machinalement la tête. Pour sortir de l’hypnose dans laquelle il se trouvait, il s’est éclairci la voix puis a interrogé Adrian pour avoir plus de détails au sujet des trois conditions, mais il a refusé de répondre. Le policier est revenu chez lui, penaud. En son âme a régné un sentiment sinistre, comme un mauvais pressentiment qu’il ne pouvait point s’expliquer. Mais encore une fois, il s’est refusé de se confier à sa femme, préférant taire ce petit secret, maintenant qu’il savait qu’il s’était embarqué dans une histoire dont il n’avait pas saisi tous les tenants et aboutissants.


La première fois où Carl a participé à l’une des fêtes d’Adrian Woodhouse, il avait tout compris des trois conditions pour avoir le poste de chef policier dans la ville voisine : il devait vendre son âme au Diable, en participant à des rituels et des orgies sataniques et sacrifier deux êtres qui lui sont chers. La fête avait été organisée dans un grand domaine au 666 avenue Denonville, à l’extérieur de Grandview. Il ne s’est pas souvenu de ce qui s’était passé ou de ce qu’il avait fait. Les seuls détails qui l’ont alors frappé étaient l’aspect quasi théâtral des décors, qui étaient noirs, comme des paravents, et la foule de gens masqués qui s’y étaient trouvés. Il lui avait été difficile d’identifier le sexe de tous ces invités cachés sous différents masques de chiens, de chats, de tigres et d’autres animaux, et vêtus d’amples robes blanches de prêtres. Adrian Woodhouse l’a conduit jusqu’à une pièce dans laquelle trônait une très grande table recouverte d’une nappe blanche qui croulait sous les différents plats servis dans des assiettes dorées. Son amphitryon l’a invité à s'asseoir sur l’une des chaises en bois massif qui entouraient la table. Une fois tous les invités assis, le repas avait commencé. Du vin était servi. Après avoir bu et avoir mangé, étant rassasié et sentant l’alcool lui monter à la tête, il a fait un geste pour se lever de sa chaise, mais les invités masqués qui l'ont encadré l’ont maîtrisé. Il n’a pas osé se lever. Il s’est rassis aussitôt. Un serveur, comme venu de nulle part, a accouru remplir son verre de vin. Il l’a bu d’un trait. Son assiette a été remplie quelques secondes plus tard. Ensuite, il ne s’est point rappelé de la suite. À un moment donné, il a eu seulement l’impression bizarre de s’être dédoublé et d’être à côté de son corps, comme s’il regardait ce qui se passait. Une fois revenu à lui, il s’est étonné d’avoir une vision floue, un mal d’estomac, le cœur qui frappait fort dans sa poitrine, un mal de tête terrible, une fatigue soudaine, une nausée, un goût amer au fond de sa bouche. Le plus bizarre a été sans doute la confusion dans laquelle il était ainsi que la douleur entre les fesses et à la mâchoire. Il a ouvert les yeux, pour remarquer que les autres invités, y compris Adrian Woodhouse, l’ont encerclé. 

Carl a crié d’une voix avinée, ce qui l’a fait sursauter : « Qu'est-ce que vous attendez, Mesdames et Messieurs ? »

Il a essayé de se lever, mais quatre bras l’ont retenu fermement aussitôt.

Adrian, pour toute réponse, s’est approché de lui, pour murmurer de sa voix caverneuse à son oreille gauche : « Bienvenue parmi nous ! »

Il a ressenti une force invisible à sa gauche; il s’est retourné et a aperçu une forme diaphane noire, comme une fumée épaisse. Il s’est demandé qui est-ce. Pour toute réponse, l’entité s’est faite visible et il l'a aperçu clairement : un homme âgé, au visage ridé, aux cheveux blancs, avec des lunettes noires sur le nez, vêtu d’un complet noir, d’une chemise blanche et de souliers noirs. Ses yeux brun foncé, presque noir, avaient lancé une lueur bizarre et démonique.

Étonné, Carl Neely s’est frotté les yeux en se demandant s’il s’agissait d’une hallucination et balbutie d’un ton rauque : – Grand-père ?

Adrian a répondu sèchement : – Oui ! Votre illustre ancêtre qui vous a guidé ici !

– Co… Comment ?

– Inutile de vous le dessiner !

Le policier s’est rendu à son avis : étant le homonyme de son grand-père paternel, décédé le 17 octobre 2004, il n’est pas bizarre que son âme le suive… Mais pourquoi ?

La réponse à sa question : – Vous êtes semblables.

Adrian, sourire machiavélique au visage, a quitté rapidement la salle pour revenir avec un document. Il ne contenait que dix pages, mais il a tout compris : son grand-père a été un Franc-maçon de haut rang. Le policier a aussi compris qu’il avait, de par sa participation à cette fête, vendu son âme au Diable. Et qu’il ne lui reste les deux autres conditions à réaliser. Devant cette révélation soudaine, il a éclaté d’un rire diabolique. L’agent de l’ordre a compris que tout avait changé et qu’il n’était plus le même homme. Plus rien n’est comme avant… 

Adrian est revenu en traînant un meuble à télévision sur roulettes qu’il a placé en face de Carl Neely. Il a ainsi vu ce qui lui manquait de la fête : orgies alimentaires et sexuelles, car il est hors de doute qu’il a mangé plus que nécessaire, à chaque fois que son assiette a été remplie. Il a pu même compter le nombre de portions qu’il a ingéré depuis qu’il s’est rassis. Il s’est étonné de son manque de résistance et surtout de son immodération, ce qui l’a même froissé. Après ce repas gargantuesque, la table a été débarrassée et tous les invités se sont déshabillés, lui y compris. De sorte qu’il y a eu toutes sortes d’avance et de jeux sexuels entre eux. Et ce, autant avec des femmes que des hommes, dans toutes les positions possibles. L'enregistrement était très clair à ce sujet… Carl Neely a été étonné et dégoûté des prouesses et surtout de son ingéniosité à satisfaire plusieurs partenaires. Il a douté qu’il avait consommé quelques drogues à son insu, ce qui lui a été confirmé par Adrian. Il a eu envie de vomir devant les scènes orgiastiques qu’il avait vu. Il aurait voulu fuir, mais il savait que c’était impossible. Il devait assumer les gestes qu’il a vu projetés sur le téléviseur. Au moins, il a compris, en son for intérieur, qu’il a été initié dans une secte sataniste comme son grand-père avant lui. Il a d'ailleurs un sentiment inexplicable d’une sorte de familiarité qu’il n’a pu s’expliquer, mais qu’il a trouvé déconcertant… Mais peu importe ! L’important était de remplir toutes les conditions émises par Adrian… Et tant pis pour le divorce ! Après cette petite fête, lorsqu’il est revenu chez lui, sa femme et lui se sont disputés le lendemain et elle a demandé le divorce. Le voilà seul dans sa maison. Maintenant, il est conscient qu’il n’est pas tout à fait seul, puisqu’il ressentait la présence de son grand-père à ses côtés. Après quelques verres de whisky en trop, il a su parfaitement ses deux victimes pour accomplir toutes les conditions : Caitlin Mahoney, sa belle-fille, et Jim Clancy, un ami ambulancier.


Au retour d'une petite fête avec Adrian Woodhouse et les autres invités mystérieux, Carl Neely a cherché Caitlin Mahoney, sa belle-fille, âgée de huit ans, qu’il a rencontrée dans une rue, alors de retour de l’école primaire, pour la maîtriser et l’entraîner de force chez lui. Très influencé par son grand-père paternel, il l’a bâillonné et l’a forcé à se déshabiller, l’a violée puis lui a remis un grand peignoir bleu qu’il a mis sur les épaules tremblantes de l’enfant. Il l’a traîné dans la cuisine, où il l’a sacrifié rituellement en lui instillant la peur dans ses veines avant de lui asséner un coup de couteau bien aiguisé sur la tête puis la poitrine, en ayant appuyé la fillette contre le comptoir de la cuisine. Il a regardé, fasciné par le sang qui coulait des blessures, en pensant qu’il venait d’accomplir la deuxième condition. Il s'est même permis de boire son sang encore frais. Ivre de cette nouvelle sensation, il s’est dit à lui-même qu’il ira jusqu’au bout, puisqu’il a découvert des possibilités insoupçonnées jusqu’alors… Puis il a enterré le corps de Caitlin Mahoney dans la cour arrière, sous un pommier. Il l’a ensuite signalé comme enfant portée disparue. Ainsi, il ne lui manquera que la dernière condition. Il s’est dit alors à lui-même qu’il ne reculera devant rien pour avoir le poste de chef policier… Surtout quand les conditions ne sont pas si difficiles à remplir…

 

Un jour, au retour d’une autre fête avec ses semblables soigneusement organisée par Adrian, Carl a compris comment celui-ci le connaissait : étant le fils de Satan, et donc l'AntiChrist, conçu avec une mortelle, une certaine Rosemary Woodhouse, il savait intuitivement qui était ses serviteurs, parmi lesquels figuraient son grand-père et lui-même… D’ailleurs, il a aussi compris la manière dont il pourrait tuer Jim Clancy : dans une cabine perdue dans une forêt, en raison du nom de famille d’Adrian (Woodhouse = wood (bois) + house (maison)). Il savait pourquoi le poste de chef policier était à Tsanaview : il s'agit d’un anagramme de Satanview (la vision de Satan)... Pour confirmer qu’il lui appartenait entièrement, corps et âme… C’est pourquoi il n’attendait que le moment propice pour réaliser la dernière condition attendue de lui. Entretemps, il est devenu un habitué aux orgies organisées par Adrian. En plus de changer ses habitudes alimentaires en consommant davantage d'alcool que ce soit en mangeant pour son petit-déjeuner des brioches accompagnées d’un verre d’alcool, question de mieux tenir à la prochaine fête, ou encore en buvant un verre d’alcool de plus au midi et au souper. Avec le temps, il a commencé systématiquement et impulsivement à faire de plus en plus d'excès de table, puisqu’il est seul chez lui. Seulement lorsqu'il a réalisé qu’il mangeait sans mesure et sans avoir faim et qu’il buvait comme un tonneau les bouteilles d’alcool qui étaient dans le garde-manger, il était en quelque sorte blessé en son orgueil. D’autant plus que les conséquences se sont fait ressentir au bout d’un an. Carl remarque bien que depuis qu’il a fait régulièrement des excès alimentaires, il a pris un peu de poids et a un sommeil troublé. Il l’a remarqué lorsque ses chemises d’uniforme le serraient trop et qu’il a dû relâcher un peu la ceinture de son pantalon. De sorte qu’il a décidé de compenser en faisant davantage ses patrouilles à pied au lieu en voiture. Sinon, il y a toujours la possibilité de faire des exercices physiques dans un centre sportif lors de ses journées libres… Il a essayé ainsi de combiner le meilleur des deux exigences, car il n’a quand même pas envie de changer complètement sa garde-robe, mais il ne peut renoncer aux fêtes de la secte. Par ailleurs, il s’est habitué à ce nouveau style de vie, de sorte qu’il a positivement étonné Adrian Woodhouse. En son for intérieur, le policier a été vraiment étonné, mais il s’est montré docile, car la pensée obsédante du poste de chef policier lui revenant constamment à l’esprit, pour le motiver à ne pas abandonner. De plus, il a remarqué depuis un an qu'il est suivi par des yeux invisibles, peut-être un autre esprit ou une entité démoniaque… Il a simplement l’impression d’être le jouet d’entités invisibles… Au moins, cette explication lui a permis de mieux accepter à ses yeux son changement soudain. À moins que ce soit une hallucination induite par les drogues et l’alcool…




Carl tousse discrètement pour se concentrer sur la situation présente. Il remarque qu’une ombre est très proche de la fenêtre. Impossible de l’identifier. 

Dois-je me rapprocher ou tirer ? 

Il s’approche d’un arbre le plus près de la fenêtre (en faisant attention de ne pas être vu), sort de son fourreau son arme à feu, la tenant de ses deux mains, le cœur battant à la chamade. 

Adrian et grand-père, j’accomplis ma dernière condition ! Je ne dois surtout pas reculer si près du but !


Melinda, le cœur battant la chamade, promène son regard du policier aux silhouettes dans la cabine. Elle remarque ainsi deux esprits errants à la gauche de Carl. Le premier est celui d’une fillette chétive vêtue d'un peignoir bleu trop grand pour elle. Ses cheveux bruns tombent avec élégance sur ses épaules secouées de tremblements, comme si elle a très peur. Les seuls détails qui troublent la femme extraordinaire est la présence de sang à la hauteur de la poitrine et sur la tête ainsi que la terreur qui se lisait dans ses yeux bruns, terreur qui semblait tellement irréelle. Trop inquiète pour son mari, la passeuse d’âmes préfère ignorer cet esprit errant en détournant ses yeux de lui. Ce dernier la regarde d’un air étonné, aucunement habitué à ce que quelqu’un la voit. La fillette-esprit disparaît quelques secondes plus tard. Melinda cligne des yeux, perplexe. 

Qui est-elle ? Que veut-elle ? Je n’ai pas le temps de m’occuper d’elle… Je règlerai son cas plus tard.

L’autre esprit errant, lui, est un homme âgé, au visage ridé, aux cheveux blancs, avec des lunettes noires sur le nez. Il est simplement vêtu d’un complet noir, d’une chemise blanche et de souliers noirs. Ses yeux brun foncé, presque noir, lancent une lueur bizarre qui fait frémir Melinda malgré elle.  

L’antiquaire soupire. 

On dirait un ancêtre de Monsieur Carl Neely, étant donné qu’ils semblent présenter un certain air de famille… Sans doute son grand-père ou son arrière-grand-père… Quelque chose de cet ordre-là… Mais voyons ! Je réglerai aussi son cas plus tard ! J’ai plus important à faire ! Allez Jim ! Tiens bon ! 

Rassurée par cette pensée, la passeuse d’âmes ramène son attention vers la cabine.

Carl Neely, sachant qu’il n’est pas seul, mais poussé par son grand-père et par un démon (entité que Melinda ne voit point), brandit rapidement son arme à feu devant lui et vise l’une des ombres près de la fenêtre. Il a la certitude qu’il s’agit de Jim Clancy. Melinda sursaute et ferme ses yeux d’effroi lorsque le policier appuie sur la gâchette de son arme. Horreur ! Elle voit que l’ombre atteinte, qui s’est retournée vers une fenêtre dont les stores sont à moitié levés, n’est nulle autre que Jim… 

Affolée, la brunette hurle : « Jim ! Non ! » Elle fait un mouvement pour se diriger vers la cabine, mais Carl Neely, toujours poussé par son démon, lui lance d’une voix forte pour ne pas rire : – Madame Gordon, éloignez vous ! J’appelle à l’instant mes collègues et des ambulanciers !

L’interpellée, n’osant pas désobéir, suspend son geste et joue nerveusement avec les pans de sa veste blanche, son regard inquiet fixé vers la cabine, le front plissé, le cœur battant la chamade, au bord des larmes.



Carl Neely, son émetteur-récepteur portatif, crie d’une voix rauque : « Un véhicule et une ambulance ! Location : 139, lac Morton, à l’extérieur de la ville ! » Puis il entre dans la cabine pour maîtriser sans aucune difficulté Hunter Clayton, qui est étonné de l’irruption. L’escroc est menotté, le policier le pousse dans le dos pour le forcer à sortir de la cabine. Melinda suit d’un regard inquiet, le cœur cognant fort dans sa poitrine, presque au bord des larmes, les mouvements du policier et des esprits errants, qui le suivent en silence un peu en retrait.






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