Un autre homme

Chapitre 1 : Un autre homme

Chapitre final

3016 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/11/2025 23:07

Un autre homme




Un sentiment de béatitude envahissait Gabriel. Sentiment qu’il ne connaissait plus depuis trop longtemps. Il souriait, jamais aussi heureux de son existence, jamais aussi léger et aérien. En se tournant vers sa droite, sa bien-aimée Sarah l’attendait. Son regard semblait lui reprocher « Que viens-tu de faire ? »


Indépendamment de son don de communication avec les entités invisibles aux autres hommes qu’étaient les revenants, une réalisation le frappa de plein fouet : Il était mort.


Soudain, toute sa vie défila sous ses yeux et les dernières années qui l’avaient amené à sa situation actuelle se présentèrent à lui.



***


Dans une maison isolée à l’orée de la forêt en périphérie de la ville de Grandview, aux États-Unis d’Amérique.

Gabriel marchait de long en large dans le grand salon au mur blanc dépouillé de tout cadre ou ornement depuis plusieurs minutes déjà. Les seuls meubles de cette pièce qui trônaient, comme des souverains, étaient le canapé brun foncé en similicuir, une table basse en merisier laquée et une humble bibliothèque au fond de la pièce. Autour de lui, des esprits errants dansèrent et chantèrent, mais il les ignorait, trop perdu dans ses pensées, trop obnubilé par sa récente douleur. Tristesse qui était une pierre sur son cœur, laissant son regard, habituellement brillant, terne. Gabriel traversait sans la moindre crainte les défunts, ne cessant de ressasser les mêmes paroles : 

— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ceci devait arriver ? Pourquoi ce stupide accident ? C’est comme si c’était hier ! Ces images !

En passant devant le miroir, il refusa d’y jeter un coup d’œil. Depuis cet événement, il cessait de se contempler dans un miroir, par crainte de ne plus se reconnaître. Il continua sa marche où chaque pied se mettait devant l’autre, pur mouvement automatique. Le médium ajusta son veston bleu marine d’un geste absent et ses jambes aussi lourdes que si elles étaient en béton armé lui arrachèrent une grimace, tellement cette activité pourtant quotidienne lui semblait difficile. Il s’avachit lourdement sur le canapé, passant une main dans ses cheveux en bataille pour les ordonner.

Le douloureux souvenir de cette tragique journée lui revint à l’esprit, malgré lui.

Il conduit rapidement une voiture avec un large sourire. Il se penche vers le siège du co-conducteur où était assise Sarah, sa compagne depuis peu. Il est fébrile à l’idée de la fiancer, et très impatient de revenir à la maison pour cet événement important, en présence des esprits errants qui peuplent l’endroit. Il brûle plusieurs feux rouges et roule sur une artère. En passant devant une rue, un camion tourne de la rue parallèle. Les yeux du médium s'agrandissent, il tourne le volant pour dévier la trajectoire, mais en vain. Les pneus crissent bruyamment contre l’asphalte, le volant tourne dans ses mains. L’autre véhicule percute violemment la porte, la laissant en morceaux, la tête de sa bien-aimée frappe contre la vitre avant de retomber à l’arrière en un angle inhabituel. Gabriel ressent une douleur aux jambes, blessées par des morceaux de ferraille de la porte défoncée. Le couple, sous le choc, devient inconscient.

À son réveil, il est dans un lit d’hôpital où seul le bruit des moniteurs interrompent le silence. Il songe : « Vivant ! » En tournant la tête, il discerne l’élégante forme de sa bien-aimée. Il la fixe, la bouche entrouverte. Il murmure dans un souffle : 

— Tout va bien ?

Il a l’impression qu’elle est plus éthérée qu’avant, sauf si la fatigue de son organisme ne s’est pas encore dissipée.

— Oui, jamais aussi bien de mon existence !

Un médecin entre dans la pièce, silencieux. Il s’affaire autour de Gabriel, ignorant la présence de la jeune femme, avant de l’informer : 

— Monsieur Lawrence, Mademoiselle Devereux n’a pas survécu à l’accident. Mes condoléances !

Les mains de Gabriel se crispent, ses yeux s’agitent nerveusement dans leurs orbites.

— Impossible ! Impossible ! Pas ma chérie !

Il éclate en sanglots et pleure encore longtemps.

Il sortit de cet amer souvenir par les murmures des fantômes qui l’entouraient.


Les âmes perdues qu’il recrutait depuis plusieurs années cessèrent toute activité, observant à la dérobée le vivant, les sourcils relevés et chuchotant entre elles d'indistinctes paroles. L’une d’elle, un jeune homme un peu plus vieux que le propriétaire demanda d’un ton sérieux : 

— Que vient-il d’arriver à notre guide ? Faut-il un peu de lumière ou d’alcool pour lui remonter le moral ?

— Roger, lui répondit un autre fantôme caché par la foule, vos blagues de mauvais goût sont absolument indécentes ! Quel manque de tact ? Cela paraît bien que vous n’aviez jamais connu de votre vivant… un événement de cette ampleur ! Au contraire… Je sais ce que c’est !... Et je ne m’en suis jamais remis… Le monde a changé depuis…

Le regard dans le vague et le cœur lourd, le médium ordonna ses cheveux noirs rebelles d’un geste brusque de la main, puis il hurla : 

— Je vous entends ! Taisez-vous ! Vos murmures me laissent à bout ! Je n’en peux plus !

Il se leva, les poings qui blanchirent ses jointures, avant de s'asseoir lourdement. Il tint sa tête entre ses mains et son regard s’assombrit encore plus.

— Gabriel n’est plus le même, commenta un esprit errant d’un grand homme en complet noir arborant un petit sourire narquois. La population de défunts dans cette maison n’a pas augmenté depuis de nombreuses années !

Ses yeux bleu-gris scintillèrent brièvement avant de reprendre leur lueur habituelle.

— Dommage, j’avais bien pensé discuter avec les petits nouveaux ! reprit le fantôme. Je vous connais tous ! Vos histoires, je les connais par cœur ! Un peu de nouveauté !

Ignorant le commentaire, le noiraud chuchota :

— Que faire ? Pourquoi ? Ma chérie, je ne sais que faire ! Où es-tu ? Ne te rappelles-tu pas de nos dîners à la chandelle ? Pourquoi n’ai-je pas écouté le conseil bien avisé de John ?


Une forme diaphane se matérialisa devant lui : une jeune femme élancée aux longs cheveux marron et aux yeux noir qui soulignait à merveille la paleur naturelle de son teint. Sa robe bleue flottait autour d’elle, gracieuse. Elle lui répondit de sa douce voix qui le calmait toujours : 

— Mon amour, ta peine m’empêche de partir tranquille ! Sache que je t’aime toujours et que tu me sera cher à mon cœur.

Des larmes se pointèrent dans le coin des yeux de Gabriel pour couler, silencieuses témoins de ce qu’il ne pouvait pas cacher : tristesse et deuil.

— Sarah ?...

Il se tut et la fixa, bien que son visage soit toujours gravé dans son esprit. Il fit un geste pour tenir sa main, mais il ne rencontra que l’air, un souffle, qui lui échappait, tel un mirage dans le désert.

— Ta… mort…

La gorge du médium se noua. Il détourna son regard de sa bien-aimée pour détailler ses souliers.

— C’était… hier…

— Non, c’est en juin 2007, soit il y a…

— Quatre ans… Impossible !

Gabriel eut un mouvement de recul.

— Oui, malheureusement ! Et ta tristesse me retient sur Terre !

Un silence lourd plana entre le couple rompu par Gabriel.

— Sarah, je t’aime tellement ! Comment… ne t’ai-je pas vu auparavant ?

— Ton état émotif t’empêchait de me voir. Moi, j’étais toujours là… Et je connais quelques informations sur l’au-delà ! Je veux te les dire…

— Quoi ? Je suis toute oreille !

Un bef sourire s’esquissa sur le visage de la jeune femme.

— Gabriel, tu t’es trompé sur le sens de la vie dans l’au-delà !

Une lueur d’étonnement traversa ses sombres yeux.

— Comment ?

Son cœur s’affolait dans sa poitrine, les mains moites d’anticipation.

— La Lumière de l’au-delà et le poids des ténèbres, deux opposés entre lesquels nous, les défunts, sommes tiraillés. Il faut résoudre le conflit !

Gabriel eût l’impression que les murs vacillaient sous le choc de la révélation énigmatique et inattendue. Une petite voix intérieure lui soufflait que sa compagne avait raison.

— Comment puis-je t’aider ?

— Ta tristesse et tes larmes sont mes ténèbres ! Je souhaite revoir le sourire et la joie sur ton visage ! La vie continue, Gabriel ! Tu ne peux toujours pas tourner autour de cet événement, il faut savoir dépasser la difficulté !

— Tu me manques, ma chérie !

Elle s’éleva dans les airs, le laissant seul. Il se leva péniblement du canapé et sortit de la maison, déambulant dans les rues pourtant familières. La journée ensoleillée n’atteignit pas son esprit dans les affres des orages et des ténèbres intérieurs.

« De quelle lumière et de quelles ténèbres pense-t-elle ? Comment résoudre cette contradiction ? » ruminait-il lors de son trajet. « Je ne le sais pas ! »

Gabriel revint chez lui avec ses commissions. 


***


Une fois le tout rangé, il s’approcha du miroir dans le salon en pensant « Vas-y, Gabriel ! Affrontes-toi à ton image ! À quoi je ressemble, je ne m’en souviens plus ? » Il sursauta devant l’étranger que lui renvoyait la psyché. Un homme décharné, la peau collée sur les os, les fossettes saillantes et les cernes lui donnait un air cadavérique. En affrontant son regard, le vide qui s’y reflétait, regard éteint de sa lumière naturelle, renvoyait à tout le monde le gouffre de son cœur. Gabriel trembla devant cet homme singulier.

— Est-ce moi, Gabriel Lawrence ? interrogea-t-il à voix haute en avançant une main fébrile vers le reflet pour le toucher.

— Oui, lui répondit l’esprit errant d’un grand homme en complet noir, c’est bien vous en chair en en os !

— John…

Le vivant demeura prostré devant le reflet.

— …C’est vrai ?

— Oui.

— Je suis plus effrayant qu’un mort ! Je suis mort-vivant !

Il s’écrase au sol, les poings levés dans les airs, avant de continuer d’un ton las.

— Je suis un fantôme vivant ! Je flotte entre les mondes ! Ma boussole est partie, j’ignore où est mon Nord ! Je ne vis plus, mais je survis !

Un silence assourdissant plana dans la pièce. Le vivant soupira et desserra ses mains pour les laisser le long de son corps. Il se releva sur ses jambes chancelantes. Gabriel fit les quelques pas nécessaires jusqu’au canapé avant de s’asseoir. Il tourna la tête vers John qui le suivait et lui confia :

— Ton conseil est très avisé, mais j’ai fait à ma tête. J’aurai dû t’écouter !

— Rien de très sage, commenta le fantôme en levant les épaules, mon idée de faire le chemin à pieds plutôt qu’en voiture provient de mon expérience du temps que j’étais vivant !

— Si seulement j’avais suivi ton conseil… Sarah serait encore là.

— Peut-être ? Je ne le sais pas. Je ne connais pas tout, même mort !

Les lourdes jambes du jeune homme obéirent avec réticence à sa volonté vacillante pour se traîner jusqu’à la chaise dans la cuisine. Il ferma les yeux, ignorant le murmure des défunts et les gargouillis de son ventre affamé. Il ne sut le temps qui passait, mais une sensation de froid se manifesta autour de lui. Il négligea le cri de Sarah qui l’avertit : 

— Non, Gabriel ! N’oublie pas de manger et de boire ! Ce n’est pas une solution ! Tu n’as pas compris ce que je voulais te dire ! N’écoute pas les ténèbres !

Il ne réagit pas pour autant, gardant obstinément sa position initiale. Des formes sombres l’encerclèrent pour l’étouffer peu à peu.



***


Lorsqu’il ouvrit les yeux, le médium ressentit une légèreté en son être et une aisance dans ses mouvements, une rapidité insoupçonnée, tel un souffle. Planant au plafond, il jeta un rapide coup d’œil en contrebas pour confirmer sa première pensée : il n’était plus parmi les vivants, son corps gisait, vide de toute vie.

Gabriel tourna sa tête vers la droite. Il vit sa bien-aimée, lui sourit et lui demanda : 

— Sarah, avant que tu partes… Ou plutôt avant de partir ensemble, que signifient les étranges paroles de lumière et de ténèbres ?

— Lumière et ténèbres sont les deux principes opposés qui influencent l’homme. Mais, maintenant, il n’y a plus de ténèbres sous mes yeux, elles se sont dissipées ! Seule la lumière pure m'appelle !

Un agréable silence plana entre eux. Ils furent auréolés d’une douce lumière blanche. Gabriel tint tendrement par la main Sarah, ému. Elle lui murmura : 

— Au moins tu ne pleures plus, mais il est encore tôt pour toi ! Je te préfère vivant plutôt que de me rejoindre !

Le chuchoteur d’esprits tourna la tête vers un point lumineux qu’il vit à sa droite. Un calme qu’il n’avait jamais ressenti auparavant l’envahit de la tête aux pieds, ses traits se détendirent et ses yeux brillèrent de joie. Son cœur se réchauffa, la glace qui l’entourait fondit. Un poids immense quitta ses épaules, mais un goût amer persistait dans sa gorge.

— Sarah, mon cœur, j’étais vraiment idiot ! Je viens de comprendre tes paroles !

Il tourna la tête vers la gauche pour voir une noirceur digne du Tartare s’avancer vers lui, cherchant à l’attraper. Gabriel recula et murmura, les sourcils froncés : 

— Et ces ténèbres qui bloquent littéralement la lumière, c’est que ce que tu craignais, Sarah ?

— Oui, mais pas seulement. Concentre-toi et tu verras !

Il demeura coi, fixant les ombres qui l’entouraient de plus en plus. En plissant les yeux, il remarqua les esprits errants de sa maison entourés de noirceur qui lui lancèrent un regard désapprobateur. Une douleur se déclara dans la poitrine de Gabriel. Un malaise s’installa en son être, le médium demeura foudroyé sur place, réalisant sa situation et l’importance de son don. Il s’écria :

— Je ne pourrai quitter le monde des vivants sans accomplir ma mission ! Ma vraie mission, alors que je me suis trompé pendant de nombreuses années !

Sarah lui sourit, ravie, et approuva d’un signe. Gabriel revint sur ses pas et flotta devant son corps décharné. Il pensa : « Je n’ai guère le choix de me reprendre en main ! Je dois redresser cette carcasse ! » Il se retourna et souffla à sa bien-aimée : 

— Je reviens pour au moins faire une bonne action de ma vie ! Quelle erreur monumentale que de garder les fantômes sur Terre ! Ils doivent partir dans la lumière ! Je sais ce qui me reste à faire !

Il entra dans l’enveloppe corporelle sans la moindre hésitation, un moment où la douleur du jeûne se fit ressentir instantanément et où une lourdeur s'emparait de ses sens.


Il ouvrit les yeux, cette fois-ci non seulement de son âme, mais de son corps également. 

Sarah l’enlaça une dernière fois. Une sensation telle un zéphyr lui caressa l’avant-bras, les bras fantomatiques de sa bien-aimée autour de lui, sa poitrine contre la sienne, sa joue contre la sienne.

— Au revoir, Gabriel et bonne chance !

— Bon voyage, Sarah !

Elle se pencha vers son oreille pour lui susurrer : 

— Je souhaite que tu continues à vivre, malgré mon départ, comme avant ! Ne te laisse pas abattre par le deuil !

Et sa défunte bien-aimée se détacha de lui et avança d’un pas gracieux vers un point lumineux qu’elle seule voyait.

Le médium pleurait malgré lui. Un sentiment de paix intérieure et d’une compréhension aiguë de sa mission l’envahissait. Une nouvelle énergie semblait couler dans ses veines, il était plus déterminé que jamais à amener les habitants invisibles de sa demeure dans l’au-delà.



***



Quelques heures plus tard.

Gabriel, assit sur son canapé, calepin rempli des notes de toutes les informations des autres esprits errants de sa demeure, demanda à John : 

— Mon ami de longue date, John Smith, dis-moi la raison pour laquelle tu demeures encore parmi les vivants ?

— Je veux savoir si ma fille m’a pardonné, depuis mon divorce, elle a vécu avec mon ex-femme. Et le seul contact a été le jour de son mariage, moment où j’ai rencontré mon gendre et où je me suis disputé avec ma fille. Depuis, aucune nouvelle !

— Quel est le nom de votre fille, je tâcherai de m’informer ?

— Adèle Smith-Gorodetsky, lui répondit-il.

Le médium prit note dans un calepin et se leva pour marcher d’un pas léger vers le miroir. Il s’arrêta et se scruta. Son apparence, toujours aussi décharnée, semblait briller d’une lumière invisible. Son regard scintillait d’une détermination nouvelle, malgré le sourire mélancolique qui persistait sur son visage. Gabriel pensa : « Un nouveau pan de ma vie ! Je vis pour réparer mon erreur ! Bien que cela ne sera pas facile, je ne vais pas abandonner ! »

Laisser un commentaire ?