Les mots improbables du Docteur Calvin Byrd
Chapitre 1 : Les mots improbables du Docteur Calvin Byrd
5393 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 21/11/2025 13:42
Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans la série.
7 mars 2009, à la cour de l’école primaire de Grandview, 9 h 00.
Melinda Gordon, une élégante petite brune vers la fin vingtaine, vêtue d’un chandail blanc et de pantalons jeans, ainsi que d’un ample manteau beige, regardait la cour d’école, contente d’elle-même. Ses cheveux brun-doré moyen, qui tombaient librement sur ses épaules et son dos, suivaient les mouvements gracieux de sa tête.
Comme il est beau de voir que cette cour d’école ne soit plus hantée par les anciens patients de l’asile ! pensa-t-elle, un petit sourire de joie sur les lèvres.
Tout à coup, sans aucun avertissement, un esprit apparut devant elle. Étant habituée à de telles manifestations, elle ne fit que reculer d’un pas. Melinda avait un don depuis son enfance, à savoir celui de voir les esprits errants. Et elle les aidait à accomplir leurs dernières volontés afin qu’ils puissent partir, tranquilles, dans l’Au-delà, que la passeuse d’âmes appelait Lumière par commodité et pour éviter une connotation trop religieuse. Malgré cette précaution, elle avait rencontré des réactions très sceptiques de certains interlocuteurs vivants qui étaient suivis par l’un de leurs proches. Pour elle, l’important était le soutien de son mari, Jim Clancy, un ambulancier qui travaillait depuis des années à l’hôpital Mercy, le seul hôpital dans leur petite ville.
Melinda reconnut immédiatement l’esprit qui se manifesta devant elle : le Docteur Calvin Byrd, un psychiatre de l’ancien asile qui était transformé depuis une dizaine d’années en une école primaire. C’était un homme d’un certain âge, aux cheveux et yeux bruns, vêtu d’un complet brun foncé et d’une chemise blanche. Ses petites lunettes ornaient son nez, lui donnant un air malin.
Melinda n’appréciait pas sa venue, car il avait plusieurs fois menacé de s’en prendre à son mari, ce qui la faisait craindre le pire pour leur couple. En raison de la pernicieuse influence du défunt docteur sur son époux, le couple était un peu à froid depuis quelques jours, ce qui attristait beaucoup la jeune femme extraordinaire. Tout ça parce qu’elle était parvenue à faire partir Greer Clarkson et quelques autres patients de l’ancien asile dans la Lumière.
La passeuse d’âmes soupira à la vue du Docteur Byrd. Elle pensa, perplexe : En espérant qu’il s’est raisonné et qu’il a compris qu’il ne sert à rien de rester parmi les vivants…
L’esprit, qui affichait toujours un air sérieux, dit :
— Madame Gordon ! Vous qui travaillez dans le secteur tertiaire…
Le docteur Byrd a décidément un sens de l’humour vraiment bizarre… pensa-t-elle. Sans doute à cause de ma boutique d’antiquités qu’il m’a trouvé ce surnom…
Il continua :
— … je vous conseille de vous mêler de vos affaires…
— C’est ce que je fais, protesta-elle.
D’un ton courroucé, d’un geste menaçant de la main vers la jeune femme, Calvin Byrd demanda :
— Alors, pourquoi avez-vous fait partir mes patients ? Où sont-ils ?
— Je les ai fait partir, parce qu’ils se sont rendus à l’évidence qu’ils ne doivent plus rester parmi les vivants… Ils ont compris la prochaine étape, pour ainsi dire… Et ils sont partis dans la Lumière, répondit-elle d’une voix douce.
— Dans quelle lumière ? Dans tous les cas…
Il s’interrompit lui-même et sourit, laissant voir ses dents de requin, puis reprit :
— Je ne veux pas aller là-bas. Disons que j’ai meilleur à faire ici…
— Quoi ? Vouloir posséder un autre corps ?
— Pourquoi pas ? répliqua le défunt docteur.
Il continua d’un air arrogant :
— Je faisais bien des essais sur mes patients de mon vivant… Des essais avec de la mescaline, la proscaline, l’escaline et l’amanite tue-mouches. J’avais ainsi écrit des monographies sur ces expérimentations… Elles étaient responsables de ma renommée internationale dans le domaine de la psychiatrie… J’avais fait des essais non seulement sur des sujets humains, mais aussi sur des sujets animaux, des lémuriens, si je ne me trompe pas…ou des rats et des chats…
— Sérieux ? questionna Melinda avec une moue au visage.
— Bah ! Ces dames qui ne savent rien du monde de la recherche , ni de la science!
Après une courte pause, Calvin reprit d’un air sérieux :
— Pour mes expérimentations, j’avais reçu non seulement des louanges dithyrambiques de la part de mes collègues et du directeur, mais aussi, plus concrètement, le soutien financier de l’Université Rockland. De sorte qu’à mes yeux, c’était une excellente initiative…
— Les expérimentations sur les animaux ou sur les humains ? demanda-t-elle, incertaine d’avoir bien compris.
— Les deux… Dans un premier temps, sur les animaux qui ressemblent le plus à l’homme puis, dans un second temps, sur les humains…
Melinda, horrifiée, les yeux grands comme ceux d’une chouette, les mains tremblantes, recula de quelques pas, comme si elle se trouvait devant un monstre, en pensant Je m’étonne plutôt comment l’aspect éthique n’a pas été critiqué… C’était une autre époque… Mais quand même, ça ne justifie pas des expérimentations sur des pauvres bêtes et des humains… Pour quelle raison ? Et selon quels critères ?
Ils marchèrent en silence pendant plusieurs minutes dans la cour d’école sans prêter attention aux enfants qui couraient dans tous les sens. Près de la clôture, la médium et l’esprit s’arrêtèrent.
Calvin Byrd affirma d’un air sérieux, les mains devant lui :
— Et maintenant que je ne suis plus vivant, comme vous le dites, un esprit, je vois une troisième forme d’expérimentation intéressante…
Il adressa à Melinda un sourire carnassier, puis termina sa phrase :
— … l’influence mentale et la possession d’un être vivant, animal ou humain…
Puis le défunt docteur disparut de sa vue.
La passeuse d’âmes pensa, le front plissé, les yeux agrandis d’effroi, le cœur battant la chamade sous l’effet de la menace à peine voilée, en espérant qu’il laissera Jim tranquille ! J’en ai vraiment marre de ses petits jeux ! Qu’il cesse de jouer l’esprit énigmatique et qu’il parte enfin dans la Lumière… Il n’y a rien de difficile à comprendre…
Elle cligna des yeux, mais des larmes coulèrent quand même sur ses joues. Elle se rendit au plus vite chez elle, où elle trouva son époux, Jim Clancy, un grand homme aux larges épaules, assis sur un canapé. Lorsqu’elle entra, il tourna sa tête vers elle, et s’exclama, une lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus :
— Mel ! Qu’est-ce qui se passe ? Pas d’ennui avec un esprit ?
Essoufflée de sa course, la brune répondit :
— Un esprit particulièrement… particulier… à sa manière…
— Pourquoi ? Il en est resté un dans l’école primaire ?
Sa femme confirma silencieusement.
Jim lui fit un signe de la main pour s’asseoir à côté de lui.
Une fois assise, il demanda :
— Il me semblait que tu m’a dit il y a quelques jours, que tous les patients de l’ancien asile qui hantaient l’école primaire étaient partis dans la Lumière. Qui est resté alors ?
— Le Docteur Calvin Byrd, répondit Melinda d’une voix blanche, les yeux dans le vague, en serrant la main de son mari.
Jim murmura d’une voix un peu inquiète :
— Mel, ce n’est pas une sinécure avec cet esprit-là. Mais tu es capable de le convaincre de partir dans la Lumière… Je ne doute pas… Peut-être que ce cas-là est un peu plus coriace que les autres…
— Mais il me menace de t’influencer, je ne veux pas risquer… Je ne veux pas te perdre à cause d’un esprit… manipulateur… murmura la brune d’un air triste, les épaules affaissées et les larmes aux yeux. Tu avais déjà subi l’influence de Julian Borgia il y a quelques années…
Il l’enlaça pour la rassurer, puis murmura d’une voix rauque :
— Bien que j’avais subi l’influence de Julian, tu le remarques par toi-même que je suis parvenu à m’en sortir…
— Oui, concéda-t-elle. Mais avec le Docteur Byrd, il est un fin manipulateur…
— Pourquoi ? Tu penses qu’il serait responsable de mon étrange humeur depuis quelques jours ? demanda l’ambulancier, lueur d’inquiétude dans le regard.
— Oui… D’ailleurs, je te confirme l’avoir vu une fois derrière toi hier…
L’ambulancier soupira et approuva.
Tous les deux demeurèrent silencieux pendant plusieurs minutes, le temps d’assimiler l’information et le temps de réaliser l’ampleur des pouvoirs du défunt psychiatre. Par ailleurs, Jim éprouvait une impression vraiment bizarre depuis quelques jours, celle d’être hors de lui, d’être le jouet d’une force supérieure, comme s’il n’avait plus sa propre volonté — ou plutôt, comme si une force invisible et inconnue était dans sa tête. Il trouvait vraiment étrange de se disputer avec sa femme, et surtout de remettre en question son don, comme s’il insinuait que l’esprit du défunt docteur se jouait d’elle. Ce doute, face auquel il semblait ambivalent, le laissait perplexe : d’une part, Jim acceptait que son cerveau rationnel puisse formuler une telle pensée ; d’une autre part, il se révoltait en son for intérieur contre une telle pensée, lui qui voulait toujours soutenir sa femme avec son don particulier. Jusqu’à un certain point, une telle pensée le déstabilisait.
L’époux de Melinda s’éclaircit la gorge puis demanda d’une voix rauque :
— Mel, que sais-tu du Docteur Calvin Byrd ?
Elle haussa les épaules et dit :
— Pas grand-chose… À part qu’il a.. avait été le docteur qui s’était occupé de Greer Clarkson.
— As-tu cherché davantage ?
— Non, pas encore… dit Melinda avec un petit sourire coupable.
— Et bien, vas-y !
Elle soupira et répliqua, en serrant la main de son mari :
— J’ai cherché sur Penthius, mais j’ai obtenu très peu de résultats…
Jim commenta :
— Alors, Google est ton ami pour trouver des informations sur le Docteur Byrd.
La passeuse d’âmes l’embrassa sur les lèvres et s’exclama :
— Tu es génial !
Elle se libéra de son étreinte et trouva son ordinateur portable pour débuter sa recherche sur Google. Elle parvint à trouver quelques pages de résultats.
Dans le haut de la page web du premier résultat, un détail sauta aux yeux de la passeuse d’âmes : le dessin d’un sabre stylisé dans chaque coin. Malgré elle, elle ne put s’empêcher de trembler légèrement, car elle comprit ce dessin comme une menace directe. Mais elle ne se laissa pas pour autant distraire de sa recherche.
Melinda parvint à trouver les informations suivantes : Calvin Byrd est un docteur diplômé de l’Université Rockland en 1945. Il exerçait sa profession au Spring Valley Hospital, à Centerville, de 1949 à 1950. Ensuite, il avait obtenu un poste au Grandview Asylum, poste qu’il occupait jusqu’à sa mort. Le docteur avait plusieurs patients à sa charge, auxquels il administrait toutes sortes de méthodes curatives, que ce soit des électrocutions, des bains ou des médicaments. Calvin Byrd est né le 3 mars 1918 à Centerville et décéda le 4 avril 1980 à Grandview, ville dans laquelle il vivait depuis 1950. Il avait marié une certaine Ruth, de neuf ans sa benjamine, qui décéda trois ans après lui.
Melinda résuma les informations à son mari qui l’écoutait en silence. Elle nota la présence du défunt docteur à sa gauche, ce qui assombrit sa mine.
Jim, une lueur d’inquiétude dans ses yeux bleus, demanda d’une voix rauque :
— Qu’est-ce qui se passe, Mel ?
— Rien… répondit-elle en jouant avec une mèche de cheveu rebelle. Seulement Calvin Byrd est à ta gauche…
L’ambulancier haussa les épaules d’impuissance en pensant J’espère que ce docteur me laisse enfin tranquille ! Je n’ai pas envie de me disputer ce soir avec Mel en raison de ma mauvaise humeur, comme si je portais des lunettes qui ne m’appartiennent pas… Cette impression me rappelle quelque peu celle que j’avais eu lorsque Julian agissait sur moi… C’est vraiment troublant… Déconcertant…
Le défunt docteur, silencieux, mine concentrée, disparut après plusieurs minutes.
Melinda pensa, le front plissé d’inquiétude, en faisant un geste exaspéré des mains. J’espère que ce psy n’a pas encore influencé Jim ! Pourtant c’est qu’il semble avoir fait… Je crains le pire… Peut-être ne plaisantait-il pas avec ses menaces ? Allez, Jim, tiens bon !
Son mari la fixait, les yeux dans le vague. Il songea, sous l’influence de Calvin Byrd, Et quoi si Mel n'avait pas inventé cette histoire de l’action du psychiatre sur moi ? Ne serait-ce pas plutôt lui qui agit sur elle ?
Il s’éclaircit la gorge, puis dit d’une voix grave :
— En fait, Mel, es-tu vraiment certaine que Calvin Byrd ne te jouerait pas un sale tour ?
— C’est possible…
— As-tu compris ce qu’il veut ?
— Pas vraiment… J’ai compris qu’il veut continuer ses expérimentations qu’il avait faites de son vivant… En bref, reprendre là où il s’était arrêté…
— Et en quoi consistaient-elles ? Des essais de médicaments et de méthodes thérapeutiques sur des patients…
Melinda confirma silencieusement.
Son époux poursuivit :
— Mais, maintenant que le Docteur Byrd est défunt, il ne peut plus faire ses expérimentations… Un esprit ne peut plus agir sur des objets matériels, puisqu’il n’est plus rattaché à son corps…
— Pourtant, l’interrompit-elle, il m’a dit qu’il entrevoit l’expérimentation de l’influence mentale sur des vivants…
— Tu n’auras qu’à le convaincre d’abandonner son projet, puisqu’il n’est plus vivant…
Elle murmura d’une voix larmoyante, en levant les bras vers le plafond en un geste d’impuissance :
— Mais les expérimentations d’un défunt sur un vivant peuvent être très redoutables… Il pourrait changer l’humour, la disposition, les pensées de celui que Calvin choisit pour ces expériences… Voire qu’il pourrait en venir à la possession…
— Pourtant, je n’ai pas l’impression de me dédoubler, répliqua-t-il sèchement.
— C’est une chose… Mais il n’en demeure pas moins que je m’inquiète pour toi…
— Est-il encore là ?
Melinda regarda autour d’elle puis répondit d’une voix douce :
— Non, le Docteur Byrd est parti…
— Alors comment peux-tu m’affirmer qu’il m’influence… À ma connaissance, il ne peut pas agir à distance…
— Tu as peut-être raison, mais il n’en demeure pas moins qu’il a été là tout à l’heure…
— Ah ! N’essaie pas de me faire croire que son influence perdure malgré son absence…
— On dirait que oui, fit-elle, les yeux grands comme des soucoupes.
— Il me semble que tu as tort… Si je me souviens bien de l’influence de Julian, je l’ai subi alors que l’esprit était près de moi… Même chose pour l’influence de Vivian et Matthew Sembrook…
— C’est vrai, tu as raison, concéda-t-elle. Mais quand il s’agit d’un psy, c’est bien particulier, non ?
Il soupira pour toute réponse.
Ils demeurèrent silencieux pendant plusieurs minutes. Ce silence semblait lourd à Melinda, qui avait le cœur serré devant l’incrédulité de Jim. Elle soupira en pensant quand Jim cessera enfin d’être sous son influence ? Ceci m’exaspère au plus au point… Comme quoi je dois sérieusement convaincre le Docteur Byrd de partir dans la Lumière avant que Jim soit en danger… Mais comment faire ?
Ne pouvant pas supporter le scepticisme de son mari, la brune, les larmes aux yeux, balbutia :
— Jim, pouvons-nous laisser cette discussion pour plus tard ? Calvin Byrd commence sérieusement à me fatiguer.
Il approuva silencieusement, fâché de ne pas être pleinement lui. Cette impression lui laissait un vague sentiment confus de tristesse et de colère. Il ne pouvait pas s’expliquer ce qu’il vivait. Il s’en voulait, au fond de lui-même, de subir l’influence pernicieuse d’un défunt. Si au moins il était vivant, il aurait pu le frapper solidement, mais la situation était tout autre. Il serra les poings de rage.
Melinda, lueur d’inquiétude dans ses yeux noisette, se leva promptement du canapé, craignant un geste violent. Elle cria d’une voix aiguë :
— S’il te plaît, Jim !
Il marmonna d’une voix rauque :
— Mel, je ne comprends pas ce qui m’arrive… Je… J’ai…
La tête entre ses mains, il soupira.
Sa femme murmura :
— C’est sans doute le Docteur Byrd… Je ne sais pas quoi dire pour le faire passer dans la Lumière… Je vais me changer les idées en allant dans ma boutique…
L’ambulancier jeta un coup d’œil rapide à sa montre et murmura :
— Tu n’as pas vu quelle heure il est ? Bientôt midi… On va manger ?
— Je te laisse… Je m’arrangerai en m’achetant un sandwich…
— Comme tu veux, répliqua-t-il en haussant les épaules.
— Je veux régler le cas de Calvin Byrd… Peut-être qu’une idée me viendra, à tête reposée… À tout à l’heure !
— À tout à l’heure ! répliqua l’homme comme en écho, fixant un point au loin.
Melinda mit son manteau sur ses épaules et sortit, attristée de sa dispute avec son mari. Elle s’acheta un sandwich au jambon au marché puis se dirigea comme un automate vers sa boutique. À peine referma-t-elle la porte que Calvin Byrd apparut devant elle, la faisant sursauter malgré son habitude des présences inattendues des esprits errants. Melinda se rendit près de la caisse, où elle déposa son casse-croûte sur le comptoir. La passeuse d’âmes et le défunt docteur s’observèrent attentivement pendant plusieurs minutes. Elle en profita pour manger rapidement son sandwich.
Elle toussota, puis l’aborda d’une voix douce :
— Docteur Calvin Byrd, qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous ne fouillez pas trop dans mes affaires ! dit-il d’un ton sévère.
— Pas du tout, se défendit-elle. Je veux seulement comprendre votre raison à demeurer encore ici, parmi les vivants, alors que, dans l’ordre naturel des choses…
— De quel ordre naturel vous parlez ? fit-il. On dirait un sophisme naturaliste !
— Je ne m’y connais pas du tout en sophisme… Ceci dépasse mes compétences…
Je devrai peut-être me renseigner auprès du professeur Eli James, songea-t-elle. Il saura plus que moi ce qu’est ce sophisme…
— Mais que je revienne à vous…
Elle désigna son interlocuteur d’un geste de la main et poursuivit :
— Pouvez-vous me dire la dernière chose dont vous vous souvenez ?
Calvin Byrd dit, le regard dans le vague, après un long silence :
— Je me souviens d’un patient qui m’avait été présenté… Il était un trapéziste… Il avait été envoyé par un collègue médecin qui l’avait soigné avec de la propolis car il avait une grosse verrue sur le nez.
— C’était vers la fin de votre carrière au Grandview Asylum ?
— Probablement…
— Bon… Êtes-vous certain de ne pas vouloir quelque chose de plus simple que de prendre possession d’un autre corps ?
— C’est la seule chose qui m’intéresse. Ainsi, je pourrai revivre.
— N’avez-vous pas songer à une autre manière de revivre sans faire de mal à personne ?
— Non… Pourquoi, Madame prétend le savoir ?
— Oui et non, pour être honnête… fit Melinda avec prudence, en guettant la réaction de son interlocuteur.
Elle fit un geste des mains vers lui et poursuivit d’une voix assurée :
— Selon mon expérience en tant que passeuse d’âmes, les esprits, après la fin d’une vie, partent dans l’Au-delà, dans la Lumière, pour pouvoir, à partir de là, revenir ici, en s’incarnant dans un nouveau corps…
— Pourquoi, à votre avis, ce devrait être ainsi ? questionna Calvin Byrd d’un air sérieux. Rien n’empêche que nous pouvons directement revenir dans un autre corps pour ne rien oublier de notre vie…
— Pourtant, il arrive que certains esprits se souviennent quand même de leur vie antérieure… J’en avais rencontré un il y a un certain temps…
— Alors, que se passe-t-il dans cette lumière ? Une fête ? Un oubli ? Une punition ?
— À vrai dire, je l’ignore, répondit-elle en haussant les épaules. Bien que je l’avais moi-même entrevue il y a quelques années, je ne l’ai pas traversé…
— Si vous ne savez pas ce qui se passe dans cette lumière, pourquoi en parler aux autres ?
— Pour moi, c’est un fait, un point c’est tout… C’est une évidence, se défendit Melinda. Je veux dire, j’ai remarqué que les esprits, avant de quitter définitivement le monde des vivants se sentent plus légers… Ils sont joyeux, sereins, calmes, comme s’ils ont enfin trouver la paix…
— Intéressant, mais peu convaincant… marmonna le défunt docteur.
Peu après, il disparut, laissant la passeuse d’âmes perplexe et inquiète.
Franchement, soupira-t-elle, je ne sais plus quoi dire ! Que Dieu l’éclaire !
Elle se signa rapidement, puis fixa un point dans le lointain à l’endroit où se trouvait auparavant l’esprit.
*****
7 mars 2014, salon de Jim Clancy et de Melinda Gordon, 13 h 00.
Le ciel était sombre et une pluie torrentielle s’abattait depuis une heure déjà, contrairement aux prévisions météorologiques. Jim et Melinda étaient les parents d’un adorable garçon qu’ils prénommèrent Aiden, né le 29 septembre 2009. La mère comprit qu’il voyait aussi comme elle les esprits, en plus d’autres entités spirituelles qu’elle ne percevait pas, à savoir les Lumineux et les Ombres. Le gamin de quatre ans jouait joyeusement avec ses petites voitures, sous le regard bienveillant de ses parents.
Tout à coup, entre la table basse et le téléviseur, qui était éteint, un esprit apparut : Calvin Byrd.
Melinda tourna la tête vers lui et cria d’une voix aiguë :
— Pouvez-vous laisser ma famille tranquille ?
Jim, en promenant son regard de sa femme à la direction vers laquelle elle regardait et inversement, intervint :
— Qu’est-ce qui se passe, Mel ?
L’interpellée murmura d’une voix blanche :
— Calvin Byrd…
Aiden cessa son jeu et fixait l’esprit d’un air curieux. En observant attentivement autour de lui, il remarqua qu’à sa droite se trouvait un Lumineux et à sa gauche, une Ombre.
Le revenant, la tête tournée vers le garçonnet, s’exclama d’une voix mielleuse :
— Comme il est mignon !
Le fils de Jim et Melinda murmura, la tête tournée vers l’Ombre :
— Va-t-en ! Ne viens pas nous déranger !
Il prit ses petites voitures pour les disposer autour de lui. Les jouets reflétèrent des rayons diffus de la lumière du lustre, ce qui mit en fuite l’Ombre.
Melinda demanda à son fils :
— Aiden, peux-tu nous dire ce qui vient de se passer ?
— Une Ombre a suivi l’esprit du monsieur…
— J’ignorais que nous, les esprits, avons une ombre, fit Calvin Byrd, les yeux écarquillés d’étonnement. Il me semblait que seuls les vivants en avaient une…
Le garçonnet répliqua d’un air assuré :
— Non, Monsieur, ce n’est une ombre ordinaire, c’est un méchant esprit.
— Comment ne l’ai-je pas remarqué plus tôt ? fit Calvin en clignant des yeux, perplexe.
— Peut-être parce que vous ne pouvez pas les voir, fit Aiden en haussant les épaules.
— Mais ceci ne change pas le fait que les Ombres influencent les esprits et les vivants, continua le fils de Melinda d’un ton sûr.
Jim regarda alternativement sa femme et son fils d’un air insistant en pensant On dirait que j’ai raté quelque chose…
Melinda se pencha vers lui et murmura :
— Aiden a vu une Ombre près du Docteur Byrd…Ce qui semble étonner ce dernier..
Le mari de la médium manifesta sa compréhension d’un mouvement de tête.
L’esprit, un petit sourire aux lèvres, observant la passeuse d’âmes et son fils, affirma d’un ton neutre :
— Il existerait ainsi d’autres esprits qui peuvent agir sur moi…
La main sur son menton, il ajouta d’une voix songeuse :
— Comment expliquer alors la sensation quasi permanente de froid en moi, malgré que je sois sorti depuis longtemps de mon corps ?
— Ce froid, Monsieur, répondit Aiden d’un air sûr et sans sourciller, c’est en raison de l’Ombre qui vous a suivi… Elle peut influencer l’humeur, les pensées et les impressions des esprits et des vivants, selon ce que mon amie Julia m’a expliqué.
Melinda soupira à la mention du prénom de Julia. Cette dernière était l’esprit errant d’une fillette morte de leucémie à l’Hôpital Mercy et qui avait entraîné Aiden dans une gare perdue pour lui expliquer comment vaincre les Ombres. C’était alors un moment d’angoisse pour la médium et son mari, qui s’étaient alors lancés à la recherche de leur fils. Ils étaient parvenus à le retrouver, guidés par des indices le long de la route et par les indications d’un esprit Observateur, Carl Sessick, qui était un ami de leur fils.
— L’explication est en effet intéressante, murmura Calvin Byrd. Maintenant que je ne ressens plus ce courant d’air froid, ça fait du sens…
Le Lumineux intervint de sa voix éthérée :
— Vous n’avez rien à craindre du Docteur Calvin Byrd. Maintenant qu’il n’est plus sous l’influence de l’Ombre, sous l’influence du Mal, il est doux comme un agneau.
Ainsi parla-t-il avant de disparaître quelques secondes plus tard.
Aiden rapporta les paroles de l’entité à l’esprit et à ses parents, qui confirmèrent leur compréhension.
L’esprit approuva d’un geste positif, inspira et expira l’air avant de dire d’un ton bienveillant, les yeux brillants d’une lueur quasi joyeuse :
— Merci à vous deux, Madame Gordon et à votre fils. Je vois plus clairement que j’avais été dans l’erreur…
— Comment ? fit Melinda, les sourcils levés d’incrédulité.
Comment peut-il en quelques années ainsi changer d’idée ? Comment expliquer le changement de situation ? pensa-t-elle.
— J’avais réfléchi à ce que vous m'aviez dit cinq ans plus tôt… J’avais réalisé que vous aviez raison et que j’avais tort en ce qui concerne la vie après la mort… De plus, j’avais longuement discuté avec votre ami le professeur Eli James puisque j’avais remarqué qu’il pouvait m’entendre. Il m’avait alors fait une démonstration logique très convaincante de la nécessité du respect du cycle éternel de vie-mort-vie… Il m’avait expliqué les deux arguments de Platon dans le Phédon…
Melinda fit une moue en songeant Ah ! Ces intellectuels qui compliquent des choses évidentes avec des longs arguments !
Calvin Byrd continua :
— De sorte que je suis vraiment désolé de l’influence que j’ai exercé sur votre époux…
Elle sourit amèrement aux souvenirs des disputes avec Jim cinq ans plus tôt. Melinda manifesta sa compréhension d’un mouvement de tête.
Le défunt docteur toussota, puis reprit d’un air sérieux, en fixant la médium :
— Seulement, une dernière chose, Madame Gordon…
Elle fit un geste de la main pour l’inciter à développer.
Il continua :
— Je veux que vous détruisiez mon journal intime, qui est parmi les dernières acquisitions dans votre boutique d’antiquités. Ne le vendez surtout pas, pour ne pas porter malheur au propriétaire.
Elle résuma à Jim les propos de l’esprit, qui confirma sa compréhension.
L’ambulancier, en regardant par la grande fenêtre du salon qui donnait sur la rue, n’eut pas manqué de commenter :
— Mel, pourquoi y aller ? Il pleut comme vache qui pisse… N’oublie pas ton parapluie et sois prudente…
— Ne t’inquiète pas, Jim, je ne l’oublierai pas… Et je serai prudente…
Elle embrassa son mari sur les lèvres, prit son parapluie et jeta son imperméable vert sur ses épaules et sortit de sa maison pour se rendre d’un pas rapide à sa boutique d’antiquités. Elle remarqua que le défunt docteur la suivit un peu en retrait. Tous les deux se rendirent dans l’arrière-boutique et Melinda lui montra les différents livres qui reposaient sur une table en bois de style baroque. Il lui désigna un vieux livre en cuir aux coins racornis. Sur la couverture, il était inscrit : Le Journal du Docteur Calvin Byrd, MD. Melinda prit le bouquin entre ses mains et questionna l’esprit :
— Que voulez-vous que je fasse avec ce livre ?
La réponse fusa nette et claire avec un geste de dédain :
— Détruisez-le, déchirez ses pages et jetez-le à la poubelle.
Aussitôt dit, aussitôt fait, après un long silence, Calvin Byrd murmura :
— Merci, Madame Gordon.
— Il n’y a de quoi, répliqua-t-elle d’un air aimable avec son plus beau sourire. Je ne fais que mon travail, celui de vous aider à quitter en paix le monde ici-bas…
— Encore une fois, merci…
— Alors, êtes-vous prêt à partir ?
— Oui, mais où est-elle ?…
Le Docteur Calvin Byrd tourna sa tête de gauche à droite, pour fixer une direction vers sa droite. Son visage affichait alors une expression de joie. Il balbutia :
— Est-ce ce que je vois maintenant ? Cette lumière douce, blanche et tellement divine…
— Oui, confirma d’une voix émue l’antiquaire. Allez-y sans crainte.
Il se retourna une dernière fois vers Melinda et murmura :
— Merci de m’avoir ouverts les yeux… Merci beaucoup !
— Bon voyage !
Et l’esprit se tourna vers sa droite et s’exclama d’un air enjoué :
— Je vois ma Ruth qui me fait des grands signes des bras de la rejoindre ! Ruth, j’arrive, ma chérie !
Puis il se dirigea d’un pas assuré vers cette lumière que seul lui voyait, jusqu’à ce qu’il disparaisse complètement dans celle-ci.
La passeuse d’âmes, elle, les larmes aux yeux tellement elle était touchée du dénouement de cette histoire, songea comme quoi les esprits réalisent un jour ou l’autre que la prochaine étape est la Lumière… Il n’est jamais tard pour le comprendre… En tout cas, mieux que d’être un esprit errant pour des siècles…
Elle revint chez elle, où elle résuma à son mari et à son fils la fin de cette histoire avec le Docteur Calvin Byrd.