Les bagues d'Elizabeth Patterson

Chapitre 1 : Les bagues d'Elizabeth Patterson

Chapitre final

2909 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/11/2025 21:50



Janvier 1979, Parc de Grandview, en après-midi.


Elizabeth Patterson, une brune vers la fin vingtaine, serra tendrement la main droite de son fiancé, Paul Eastman, un brun vers la mi-trentaine. Depuis un an qu’ils se connaissaient, les deux passeurs d’âmes s’avouèrent enfin leur vœu le plus cher : se marier. Il lui avait remis le matin sa bague de fiançailles et annoncé leur mariage pour le 9 février 1980. Elizabeth était contente : enfin elle se mariera à un homme qu’elle aime, ce qu’elle avait toujours rêvé. Ses parents, Mary Ann et Daniel, étaient heureux qu’elle soit enfin fiancée.



***



3 septembre 1979, appartement d’Elizabeth Patterson, en après-midi.


Elizabeth, enceinte de deux mois de son fiancé, se tricotait une écharpe. Tout à coup, le téléphone sonna pendant quelques minutes. En jetant un coup d’œil au numéro, qui était celui de l’établissement correctionnel de Grandview, la jeune femme pensa Est-ce pour Paul ? J’espère que non ! 

Les mains tremblantes, elle souleva le combiné et murmura d’une voix blanche :

— Bonjour, Mademoiselle Elizabeth Patterson à l’appareil.

Une voix sévère lui répondit au bout de la ligne :

— Mademoiselle Patterson, c’est James Ford, de l’établissement correctionnel de Grandview. 


Son interlocuteur poursuivit : 

— Pour vous informer que Monsieur Paul Eastman est en prison depuis hier. Il devra passer en audience demain.

— Mais pourquoi ? protesta la jeune femme en serrant avec nervosité l’appareil.

— Il est accusé de la mort de Michael Wilkins.

— Pourtant…

— Je n’ai pas le temps de discuter présentement avec vous, répliqua James d’un air autoritaire. Merci et passez une bonne journée !

— Bonne journée à vous, Monsieur, répéta-t-elle comme une machine.

Ils raccrochèrent, puis Elizabeth, fixant le vide, dépassée par ce qu’elle venait d’entendre, marcha comme un automate jusqu’au canapé pour s’y asseoir. Les pensées se bousculèrent dans sa tête.

Pourtant, Paul est peut-être innocent ?… N’a-t-il pas retrouvé le corps de Michael Wilkins guidé par l’âme de celui-ci ?

Elle soupira en laissant retomber mollement ses bras sur le canapé.

Ah ! Il sera probablement jugé ! J’espère seulement qu’il ne sera pas condamné ! Impossible, puisqu’il n’y est pour rien dans la mort du petit Wilkins ! Personne ne pourrait faussement l’accuser ! Et c’est assez simple à prouver qu’il n’a rien à voir avec la mort de ce garçon !


Rassurée, Elizabeth se leva du canapé et se rendit rapidement au marché pour acheter un journal afin de connaître l’heure de l’audience. Elle tenait à être présente, en soutien psychologique à son fiancé. L’audience était prévue le 5 septembre à 9 h 15.



***




5 septembre 1979, Cour de Grandview, 9 h 15.


Elizabeth regardait autour d’elle avec curiosité. C’était la première fois de sa vie qu’elle entrait dans une cour de justice. Elle observait attentivement, les yeux très grands, comme une enfant émerveillée, les grandes fenêtres qui laissaient entrer la lumière naturelle du jour, les hauts murs recouverts d’une tapisserie beige claire avec des motifs beige foncé, les lustres puis les rangées de bancs de la tribune du public, tout en se frayant un passage pour trouver une place. La jeune fiancée se rendit au premier rang. Une fois assise, elle observait attentivement la barre des témoins où siégeait l’avocat de la partie civile, un homme d’âge mûr aux traits sévères. Elizabeth pourcourait lentement du regard les autres acteurs de la cour de justice — les journalistes, l’avocat des parties civiles, l’avocat général, les jurés titulaires, le président, les assesseurs, le greffier, le huissier, l’avocat de la défense, le sthénographe judiciaire — tous des hommes sérieux aux visages inexpressifs en complet noir ou bleu marine. Finalement, elle remarqua Paul Eastman dans le box des accusés derrière le greffier. Il affichait une mine sérieuse avec une lueur de détermination dans ses yeux bruns. Son attitude très masculine, avec son complet bleu royal et sa chemise blanche la fit sourire.

Elizabeth songea en espérant que mon Paul sera reconnu non-coupable… Non, ce n’est pas peut-être, c’est certainement… C’est tellement évident qu’il n’a pas tué Michael Wilkins… Surtout que je pense que tous ses collègues savent au sujet de son don… Je suis même prête à parier que toute la ville est au courant de notre don… On ne peut quand même pas passer inaperçu lorsqu’on parle avec un esprit…

La voix du président de la cour la fit sortir de ses pensées :

— Mesdames et Messieurs, aujourd’hui, en ce trois septembre mille neuf cent soixante-dix-neuf, nous assistons…

Elle n’écoutait pas très bien la suite, perdue à nouveau dans ses pensées.

Pour le cas de Michael Wilkins… Paul m’a expliqué ce qui s’était passé… Il devait enquêter sur la disparition de ce gamin âgé de sept ans qui était porté disparu depuis quelques jours, voire il y a une semaine, si je ne me trompe pas… Heureusement que Paul voit aussi les esprits, de sorte qu’il a été guidé par l’âme de ce pauvre gamin… Comme il est triste de mourir si jeune !



Elle sortit encore une fois de ses pensées par la voix du président de la cour :

— Mesdames et Messieurs, nous annonçons que l’accusé, Monsieur Paul Eastman, est reconnu coupable de la mort de Michael Wilkins le vingt août dernier dans la forêt de Grandview. La sentence est la suivante : l’accusé, Monsieur Paul Eastman, devra purger une peine de vingt ans pour infanticide prémédité, en vertu de l’article 3.44 du code criminel.

— Quoi ? hurla Elizabeth, en se levant d’un bond comme un fauve blessé. Vous savez que c’est faux !

Le greffier frappa avec son marteau de juge et ordonna sévèrement :

— Nous réclamons le silence, s’il vous plaît !

La fiancée se rassit en marmonnant de vagues propos, dépassée par ce qu’elle venait d’entendre. Elle ne pouvait pas croire que c’était vrai.

Le président reprit :

— Mesdames et Messieurs, merci d’être venus !

Et la foule applaudit bruyamment. Seule Elizabeth ne partageait pas cet enthousiasme. En portant ses mains sur son ventre, elle songea tristement Comment alors puis-je marier mon amour ? Ah ! Pauvre de moi de devenir une mère monoparentale ! À moins que je demande à l’un de ces hommes d’aider Paul à sortir de prison… Je saurai le convaincre !


Une fois que la salle d’audience complètement vidée de la foule qui était venue assister au procès, Elizabeth décida d’aborder l’avocat de la défense d’une voix douce :

— Monsieur, à qui dois-je m’adresser pour dire que vous avez oublié de prendre en note mon témoignage ?…


L’homme répondit d’un air neutre qui allait bien avec son air inexpressif :

— Excusez-nous, Madame, mais je ne peux pas prendre votre témoignage maintenant sur le vif… Par contre, vous pouvez vous adresser au procureur adjoint qui s’est occupé du dossier de Michael Wilkins, Thomas Gordon.

— Comment puis-je le contacter ?

— En se rendant directement à son bureau.

— Saviez-vous où puis-je le trouver ?

— Oui… Au 44N, premier étage.

— Merci, murmura-t-elle.

Elle se rendit au bureau en question, qu’elle ne pouvait pas rater, étant donné qu’il était écrit sur la porte son nom. Elizabeth sentit sa bague de fiançailles la picoter. Elle l’ôta prestement et la mit dans la poche de son manteau. Elle frappa à la porte et attendit.


Un trentenaire sérieux avec ses yeux bleu glacial et son complet bleu marine lui ouvrit la porte. Il dit d’un ton neutre :

— Madame, qui êtes-vous et que voulez-vous ?

— Je suis Elizabeth Patterson et je voudrais parler à Monsieur le procureur adjoint Thomas Gordon…

— C’est moi-même…

— Concernant Paul Eastman…

Le procureur adjoint fit un signe de la main d’entrer et laissa passer la jeune femme. Celle-ci fut frappée par l’austérité de la pièce : ses murs beige clair, son sol recouvert d’un tapis brun moyen, un seul bureau sur lequel se trouvait un téléphone, des stylos, un cahier et une machine dactylographique. Le bureau est entouré d’un fauteuil rembourré brun et d’une chaise en bois.


Une fois assis, Thomas Gordon prit un stylo et demanda :

— Que voulez-vous me dire concernant Monsieur Paul Eastman ?

— Je veux vous dire qu’il est innocent de ce dont les juges l’accusent.

— Comment pouvez-vous en être si certaine ?

— Parce que Paul voit les esprits…

Une expression de méfiance traversa brièvement le visage du procureur adjoint.

Elizabeth s’empressa d’ajouter :

— Je vous assure que c’est la vérité, car moi-même je vois les âmes…

— Sérieux ? fit son interlocuteur en la fixant droit dans les yeux.

Elle balaya du regard la pièce et nota un esprit errant derrière le siège de Thomas, à sa gauche. Elle l’observa attentivement et le décrivit :

— En parlant d’esprit, il y en a un à votre gauche…

Il tourna sa tête vers ladite direction, mais comme il ne vit rien, le trentenaire ramena son attention sur la passeuse d’âmes.

Celle-ci continua :

— Il est un homme âgé, aux cheveux et à la barbe grise, vêtu d’un complet brun et d’une chemise blanche.

Le revenant fixa d’un air étonné la fiancée de Paul Eastman en s’exclamant à mi-voix :

— Vous me voyez ?

Celle-ci confirma d’un geste discret.

Elle s’adressa à son interlocuteur vivant : 

— Monsieur le procureur adjoint, connaissez-vous le nom de l’esprit que je viens de vous décrire ?


Après un long silence, Thomas balbutia, les yeux écarquillés de surprise :

— La description que vous me faites correspond au procureur adjoint John McLaughlin, celui qui a occupé ce bureau avant moi… Il est mort il y a un an… 

— N’est-ce pas une preuve suffisante pour vous convaincre qu’il existe des gens, comme Paul et moi, qui voient les revenants ?

— Oui, oui, pour moi, c’est très convaincant…

Elizabeth pensa : Heureusement que Monsieur Thomas Gordon montre beaucoup de compréhension… Il y a une chance que Paul soit délivré de prison !

Elle s’éclaircit la gorge pour ne pas divaguer dans ses pensées d’espoir et demanda, en fixant le procureur d’un air qui se veut sérieux :

— Monsieur… Est-ce que Paul Eastman a une chance de sortir de prison ?

Il haussa les épaules et répondit directement :

— Peut-être que oui… En tout cas, je ferai de mon possible… Et je vous tiendrai au courant de l’évolution de la situation…

Il fit une courte pause, fronça des sourcils, puis murmura d’un air cordial :

— Madame Patterson, puis-je vous poser une question ?

— Oui, bien sûr…

— Quel est votre rapport avec Monsieur Paul Eastman ? Il me semble qu’il n’est pas marié…

— Paul est mon fiancé, répondit-elle.

— Je comprends…

Thomas jouait avec son stylo pendant quelques secondes, la mine pensive, en fixant, les yeux dans le vague, la feuille de papier.

— Et le fait que Paul Eastman voit les esprits, en quoi cela le déculpabilise de la mort de Michael Wilkins ?

— Il a retrouvé son corps en étant guidé par son âme…

— Ouais… Êtes-vous certaine qu’il n’a pas rencontré avant la victime ?

— Non, répondit-elle d’un ton assuré, sans hésiter. Il n’a jamais vu le gamin vivant.

— Dans tous les cas, j’ai noté ce que vous venez de me dire. J’en discuterai avec mes autres collègues…

— Merci beaucoup ! fit-elle dans un souffle.

Comme il est gentil ! Un vrai gentleman ! Comme Paul… Songea Elizabeth en son for intérieur.

— Il n’y a pas de quoi… murmura Thomas avec un petit sourire.

Il ajouta après s’être éclaircit la gorge :

— Sur ce, passez une bonne journée et à la prochaine !

— À la prochaine, Monsieur !

Et la fiancée de Paul sortit du bureau du procureur adjoint.



***



Durant les semaines suivantes, Elizabeth, ayant espoir de marier l’amour de sa vie, se rendit dès qu’elle pouvait au bureau du procureur adjoint Thomas Gordon. Lorsqu’il n’y était pas, elle s’inquiétait. Elle voulait le voir, pour entendre de vive voix l’évolution du cas de son fiancé. Par ailleurs, elle le trouvait si rassurant et si gentil qu’elle avait espoir que Paul pouvait sortir de prison. Jusqu’au jour où le procureur adjoint lui dit d’un air navré qu’il lui était impossible de faire quoi que ce soit pour le prisonnier. Depuis, tout son projet de mariage tomba à l’eau. Ceci démoralisa la fiancée. Elizabeth, ne voulant pas rester seule avec son futur enfant à naître, décida de s’accrocher dans un élan désespéré au procureur adjoint. Elle voulait être une femme mariée, et non une mère monoparentale, un point c’est tout. Plus le temps avançait, plus elle comparait Thomas à son fiancé. Elle se disait à elle-même qu’elle pourrait refaire sa vie avec Thomas, puisque Paul n’avait aucune chance de sortir de prison. Qui aurait la patience d’attendre vingt ans pour pouvoir se marier ? Ce n’était pas Elizabeth qui attendra. D’autant plus qu’elle comprenait que Thomas n’était pas indifférent envers elle. Par ailleurs, elle n’avait ni l’envie ni la force de résister à ses sentiments naissants pour lui. Elle ne voulait pas s’y opposer, surtout quand il l’acceptait telle qu’elle était avec son don. Un homme qu’elle aimait et qui l’aimait. Autant ne pas rater l’occasion, se disait-elle, bien que ce ne soit pas le père de son enfant.

Un jour, ils s’embrassèrent maladroitement sur les lèvres. Depuis, la médium décida de tourner définitivement la page de sa vie avec Paul Eastman.




***


Pendant ce temps-là, dans la prison de Grandview.


Paul Eastman croupit dans sa cellule. Il ne pouvait pas croire à ce qu’il avait entendu dans la salle d’audience. Cependant, il ne se laissait pas aller au désespoir et pensait chaque jour à sa fiancée.

Elizabeth, comme tu me manques ! pensa-t-il tristement.

Le prisonnier sortit de ses pensées par l’apparition d’un esprit devant lui.

Étonné, il le dévisagea attentivement : Un vieil homme vêtu d’un complet brun clair et d’une chemise blanche. L’entité dit d’un air sérieux :

— Monsieur Paul Eastman…

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda par automatisme le passeur d’âmes, étonné que son interlocuteur ait su son nom.

— Je suis un Observateur…

— C’est-à-dire ?

— Que je sais tout ce qui se passe parmi les vivants et les esprits…

— Et alors ?

— Pour vous dire que votre fiancée a embrassé le procureur adjoint Thomas Gordon…

— Quoi ? fit le passeur d’âmes, les yeux grands comme ceux d’un hibou. Ai-je bien entendu ?

Son interlocuteur confirma silencieusement, puis disparut comme il était venu, laissant Paul étonné, surpris, fâché, déçu. Il ne pouvait pas décrire ce qu’il ressentait. En tout cas, un goût amer au fond de sa gorge lui signifiait tout. Il était simplement dépassé par ce qu’il venait d’entendre. Paul ne croyait pas que sa fiancée pouvait aimer un autre homme. À ses yeux, elle avait trahi leur engagement. Il serra ses mains en poings sous l’effet de la rage qui habitait sa poitrine, pris soudainement d’une envie de frapper celui qui lui avait enlevé sa Elizabeth. D’autant plus qu’il s’inquiétait de son futur enfant à naître. Il ne lui restait qu’à prier que sa fiancée n’avorte pas… Paul réfléchissait aux moyens possibles de s’évader de prison. Il voulait à tout prix retrouver Elizabeth, malgré sa potentielle infidélité.



***



9 février 1980, mairie de Grandview, 13 h 15.


Elizabeth, vêtue d’une ample robe blanche de mariée qui camouflait quelque peu sa grossesse de sept mois, et Thomas, vêtu d’un complet noir et d’une chemise blanche, signèrent le contrat de mariage, puis échangèrent leurs anneaux. Mary Ann et Daniel Patterson furent informés deux semaines avant la cérémonie officielle de son nouveau fiancé, car elle craignait qu’ils ne s'opposent à son mariage.



***



15 mai 1980, Hôpital Mercy, Grandview.


Elizabeth Gordon accoucha d’une fille qu’elle prénomma Melinda, sauf qu'elle lui rappelait amèrement son ancien fiancé. Elle pensa Si seulement j’étais mariée à ton père…

Lorsque la sage-femme lui demanda le nom de l’enfant, elle répondit simplement : 

— Melinda Gordon.


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