Mort d'inquiétude
Chapitre 1 : Daniel Slavkin, l'esprit inquiet
3966 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 28/11/2025 00:01
Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans leur univers d’origine.
« Un mal psychique représente toute une peur. Si une personne est angoissée, comment pourrait-elle alors vivre en liberté ? La peur, même celle de la maladie, est le pire des poisons. » (Bruno Gröning)
30 septembre 2015, Grandview, dans la boutique d’antiquités The Same It Never Was Antiques.
Melinda Gordon était une passeuse d’âmes depuis son tendre âge, mariée depuis une dizaine d’années à Jim Clancy, un ambulancier et médecin à l’hôpital Mercy, et mère d’un fils prénommé Aiden. Elle continuait à gérer la boutique dont elle était la propriétaire. Son époux était à son lieu de travail, leur fils, âgé de six ans, était à l’école primaire. La médium, une élégante trentenaire aux cheveux brun-doré moyen, était dans son arrière-boutique, regardant les différents objets qui étaient rangés sur des étagères avec un numéro d’inventaire. D’une main, elle jouait avec le bord de sa chemise blanche, l’autre sur son menton, elle songea quels objets vais-je maintenant mettre sur mon présentoir ?
Elle sortit de ses pensées par une apparition à sa droite. Elle tourna sa tête vers elle. Aucun doute, un esprit. Les contours de ce dernier se précisèrent. Intriguée, elle le détailla : un jeune homme à la peau pâle, au visage carré, aux yeux marrons et aux cheveux noirs, vêtu d’une chemise blanche et d’un complet bleu royal. Rien ne dénotait une mort violente, ce qui rassura la passeuse d’âmes.
— Je suis Melinda Gordon-Clancy, dit-elle d’une voix douce. Et vous ?
— Daniel Slavkin, répondit simplement l’entité.
— Comment puis-je vous aider ?
Il haussa les épaules et murmura :
— Je ne le sais pas…
— Quelles sont les dernières choses dont vous vous souvenez ?
Čim progledam ujutro
gutam informacije
novine, portali
dnevna doza sekiracije
Dès que je me lève
je dévore les informations
journaux, sites Internet
dose quotidienne d’inquiétudes
Daniel, après un long silence, répondit :
— À tous les jours, je lisais le journal que j’achetais au kiosque, mais aussi le site Internet du Journal de Grandview. Je m’informais beaucoup sur l’actualité…
Elle pensa en fronçant des sourcils en espérant qu’il n’a pas quitté son corps en pleine lecture d’un journal…
Il poursuivit comme s’il ignorait les réflexions de son interlocutrice :
— Mais je craignais toujours qu’un malheur arrive près de moi… Avec toutes les guerres et les catastrophes naturelles… Les ouragans, les inondations, c’est terrible ! On n’est jamais en sécurité ! Vous comprenez ?
— Oui, je comprends, fit Melinda d’une voix douce, avec son plus beau sourire.
Naslovi bombastični
Estrada, crne hronike
Ko se ženi, kol'ko mrtvih
Teror i harmonike
Des titres pompeux
Des célébrités, des crimes
Des mariages et des morts
Des terreurs et des accordéons
Après une brève pause, l’esprit poursuivit d’un air songeur :
— J’appréciais beaucoup les titres sensationnels… Une fois, j’avais lu l’article simplement en raison de son titre accrocheur, du genre « Record de température à Grandview ».
— Lisez-vous des sections particulières dans les journaux ? demanda Melinda d’un air faussement intéressé.
— Je lisais toutes les sections… Certaines que je préférais à d’autres… Ainsi, j’appréciais les articles sur les mariages plutôt que la chronique noire… Sauf lorsque j'ai ainsi appris le décès de mes vieux parents… Aussi, je préférais les actualités internationales malgré qu’elles soient plus alarmantes que les actualités nationales…
— Pourquoi vous intéressez-vous à l’actualité internationale ?
— Parce que j’ai de la famille partout dans le monde…
— Si ma question n’est pas indiscrète… Vous êtes un habitant de Grandview ?
— Oui… Je suis originaire de la… Yougoslavie…
— Mais ce pays n’existe plus, le corrigea Melinda d’une voix douce.
— Je le sais… Mais ça ne change pas le fait que j’ai de la famille en Croatie, en Serbie, en Bosnie, en Russie, et que-sais-je encore où… Peut-être que j’ai même un cousin de cinquième degré du côté maternel qui vit en Chine ou au Venezuela !
— Ah, d’accord, je vois, commenta-t-elle d’un air cordial.
— Dans tous les cas, les rumeurs sur les célébrités ne m'intéressaient jamais… Le divertissement, le Show-bizz et les derniers disques des chanteurs, c’est ma petite copine, Mary, qui n'arrêtait pas d’en parler… Disons que je préférais les actualités locales, les petites annonces et les informations du quartier, question de savoir l’évolution des travaux routiers… C’est pratique de savoir s’il y a une grève de la Société de transport de Grandview ou non… Ou encore s’il y a un détour à faire entre Grandview et Piermont… Pour prévoir son déplacement, il faut être au courant…
— En effet, c’est bien d’être informé des détours sur la routes, confirma-t-elle. Pour ne pas être surpris par des panneaux qui indiquent « Travaux en cours » et « Détour »… C’est vraiment frustrant de le savoir alors qu’on est en route…
Daniel approuva, sourit brièvement puis reprit :
— Merci de votre compréhension… C’est très apprécié…
— Il n’y a pas de quoi, murmura la médium.
— Mais que je revienne à ce que je voulais dire… Dans tous les cas, peu importe les sections du journal, j’ai remarqué une constante…
— Laquelle ? fit son interlocutrice, les sourcils levés.
— C’est ce que j’allais dire, répliqua le revenant d’une voix douce.
Il s’éclaircit la gorge puis continua :
— C’est que les nouvelles suscitent la peur, l’inquiétude, la terreur…
— Pouvez-vous préciser ?
— Oui, sans problème… Je veux dire que les nouvelles, peu importe lesquelles, ne font que répandre la peur, l’intolérance et la panique… Je m’inquiétais sans cesse, toujours sur le qui vive… On ne sait jamais si un phénomène météorologique ou Dieu-sait-quoi qui ferait en sorte que je ne puisse plus vivre, voire pire, que toute l'humanité disparaisse en un clin d'œil !
— Aviez-vous eu des raisons à vos inquiétudes ?
— Oui, avec les coupures du gouvernement, les taxes de plus en plus écrasantes, le coût de la vie qui ne fait qu’augmenter d’année en année… Le loyer à payer et patati patata…
J’espère que Daniel n’a pas passé sa vie à s’inquiéter… Comme il serait triste qu’il soit mort d’inquiétude ! songea-t-elle en son for intérieur.
— Vu sous cet angle-là, vous avez peut-être raison, commenta Melinda d’un air compréhensif sans sourciller, mais n’avez-vous pas quelque chose de… plus positif ?
Hiljadu zašto
al’ nijedno zato
Dal’ će novi rat
da počne Rusija il' NATO?
Mille « pourquoi »
Mais aucun « parce que »
Qui va commencer une nouvelle guerre
la Russie ou l’OTAN ?
L’esprit dit, les yeux qui s’agrandirent jusqu’à devenir comme ceux d’un hibou :
— Je n’en suis pas certain…. Avec les rumeurs mondiales d’une troisième guerre mondiale entre la Russie et l’OTAN…
Un faible sourire se dessina sur les lèvres de Melinda qui pensa Ah ! On dirait des théories complotistes ! Comme quoi il n’est pas bon de lire n’importe quoi !
Il continua, comme s’il ignorait les pensées de la femme :
— De sorte que je me posais dix mille questions… Est-ce que nous nous approchons de la fin du monde ? Est-ce que l’humanité est menacée de disparaître ? Qui survivra ?
— Ne soyez pas si pessimiste, le rassura la médium.
— Facile pour vous ! s’exclama Daniel. Puis il disparut peu après avoir prononcé ces mots.
Elle soupira et se dit à elle-même Qu’est-ce que je voulais ?
L’antiquaire regarda les objets sur les étagères.
Ah, oui ! Je voulais choisir des objets à placer sur le présentoir !
Melinda se retourna et, en se dirigeant vers l’ordinateur de bureau. Celui-ci reposait sur une table. La médium pensa Les objets attendront ! J’ai plus important maintenant ! Aider Daniel Slavkin !
Elle s’assied sur le fauteuil rembourré brun face à la machine et l’alluma. Elle fit sa recherche en dactylographiant le nom de l’esprit. Elle trouva quelques résultats qui se résumaient comme suit : Daniel Slavkin est décédé le 3 juin 2001, âgé de vingt-trois ans, d’une crise cardiaque dans son appartement à Grandview même.
Lorsque Melinda éteignit l’ordinateur. À ce moment, le fantôme apparut à sa droite.
— Madame Gordon, fit-il en roulant le r, que voulez-vous savoir ?
— J’essaie seulement de comprendre votre histoire afin de vous aider à quitter en paix le monde des vivants…
— Je finis en effet par m’ennuyer de voir les mêmes rues, le même paysages et les mêmes gens…
— Ce que je veux savoir, fit la médium d’un ton neutre pour garder son calme, c’est ce qui vous retient encore parmi les vivants…
— Hmmm… Ce qui me retient ? L’inquiétude de la réalisation de tous les dangers géopolitiques…
— N’avez-vous pas quelque chose de plus joyeux à penser ? Ça vous aiderait à partir dans la Lumière, dans l’Autre Monde…
— Je comprends ce que vous voulez dire… Ceci me rappelle les histoires que j’ai entendues de mes grands-parents lorsque j’étais petit… Que les âmes, après leur mort, vont au Paradis…
— En quelque sorte, sourit Melinda.
— Mais comment ne pas penser à autre chose à part que ce que j’ai lu ? demanda rhétoriquement Daniel. Je me pose des questions sur le pourquoi du comment des articles que je lis, mais aucune réponse claire…
— N’essayez pas de disserter sur ce qui dépasse vos compétences, répliqua-t-elle avec un sourire forcé.
— D’accord, si vous le dites…
— Très bien…
La médium fit une courte pause puis dit, en désignant d’un geste des mains son interlocuteur :
— Mais, en ce qui vous concerne personnellement, est-ce qu’il y a un objet auquel vous y accordez une importance particulière ?
Svaki nova vijest
me potpuno zablokira
al’ neću da se brinem
da mi ćuna ne zatrokira
Chaque nouvelle information
me bloque complètement
mais je ne devrais pas m’inquiéter
pour ne pas nuire à mon zizi
Après un long silence, il répondit d’une voix songeuse :
— Je dirai spontanément mon ordinateur portable… Je le consultais tous les jours pour savoir les nouvelles… Le seul problème est que les informations sur les catastrophes naturelles, les guerres et les accidents avaient ruiné ma vie…
— En quel sens ?
— Au sens où l’incertitude que je ressentais lorsque je lisais les nouvelles m’empêchait de faire mes devoirs conjugaux…
— Merci, mais épargnez-moi les détails ! s’exclama Melinda avec une moue en plaçant ses mains sur ses oreilles.
— Je n’allais pas de toute façon tout vous dire, ne vous en inquiétez pas, la rassura-t-il. C’est ma copine, Mary, qui n’était pas contente… Elle m’avait plusieurs fois détourné de mon portable, la coquine…
Ayant compris l’allusion, la trentenaire ôta ses mains de ses oreilles pour les mettre dans les poches de son pantalon. Puis elle protesta :
— Encore une fois, épargnez-moi les détails ! Ça va, j’ai compris ce que vous voulez dire ! Pas besoin de me le dessiner !
— Mary m’avait dit, par ailleurs, que je devrais moins m’inquiéter, mais c’est plus facile à dire…
Melinda soupira, exaspérée. En jouant avec quelques mèches de cheveux rebelles, elle demanda d’une voix neutre :
— Voulez-vous, s’il vous plaît, aller à l’essentiel de votre histoire ? J’espère que vous n’avez pas que les dernières nouvelles que vous avez lu avant de quitter…
Elle n’osa pas terminer sa phrase, mais le revenant compris qu’elle voulait dire « votre corps ». Il confirma sa compréhension d’un mouvement de tête.
Glečeri se tope
kukala nam mati
na Euroviziju
koga ćemo slati
Les glaciers fondent
Pauvres de nous
qui devons-nous envoyer à l’Eurovision(1) ?
L’esprit inspira et expira profondément puis enchaîna après un long silence en fixant la passeuse d’âmes :
— Malheureusement, je n’ai pas autre chose à dire… Avec les enjeux liés au réchauffement climatique, je ne peux pas m’empêcher de penser que nous nous retrouverons dans vingt ans sous l’eau…
— Ne soyez pas si fataliste murmura-t-elle d’une voix qui se voulait douce. Il ne sert à rien de s’alarmer pour le futur… C’est vrai qu’il faut penser aux générations futures, mais imaginer des scénarios aussi irréalistes et pessimistes… Ne trouvez-vous pas cela exagéré ?
Il haussa les épaules en balbutiant :
— Je ne le sais pas… Mais je ne sais pas comment je pourrais penser autrement… Je ne ferais pas comme Mary, qui, pour ne pas être fataliste, me parlait des derniers concours de l’Eurovision… Moi, je tâche de demeurer réaliste… Quel serait notre futur avec ces changements si importants dans le monde ? Et les glaciers qui fondent à une vitesse vertigineuse, faisant monter inexorablement l’eau des océans, ce qui inondera tôt ou tard toutes les villes côtières de l’Europe, de l’Amérique, de l’Asie…
Il s’interrompit, passa le dos de sa main droite sur son front puis continua :
— Heureusement que Grandview est loin d’une rivière, d’un lac ou de l’océan…
— Heureusement, répéta son interlocutrice.
U glavi se roje
paranoje
da li dobre vijesti
uopšte postoje
Des pensées paranoïaques
envahissent mon esprit.
Est-ce que les bonnes nouvelles
existent vraiment ?
— De sorte que, reprit d’un air alarmé Daniel, les yeux agrandis de peur, que ma petite copine m’avait dit que j’étais peut-être paranoïaque à force d’être inquiet…
Melinda pensa ironiquement Comme si sa petite copine établissait un diagnostic ?
Elle s’éclaircit la gorge et demanda d’une voix douce :
— Si vous permettez une question…
— Oui, en espérant pouvoir y répondre…
— Votre copine, comment avait-t-elle établit ce diagnostic ? Était-elle une psychiatre ou quelque chose de la sorte ?
— Elle était une étudiante en psychologie… C’était une blague entre nous…
Quel sens de l’humour bizarre, pensa la trentenaire.
— Elle m’avait dit ça à la blague le jour où je lui avait demandé, exaspéré des mauvaises nouvelles que je lisais, s’il existait des bonnes… Et elle n’avait pas pu répondre à ma question… Même encore aujourd’hui, je ne peux pas répondre avec certitude… Disons que les mauvaises nouvelles sont mises de l’avant et les bonnes cachées sous le radar des médias…
Quelle explication ! soupira son interlocutrice. Avec de telles réflexions, il pourrait deviser pendant des heures avec Eli James ! Moi, je ne le suis plus ! En espérant qu’il aura bientôt terminé !
Ko je koja
krvna grupa
Da li će progutati nas
crna rupa?
Qui est de quel groupe sanguin(2) ?
Finirons-nous avaler par un trou noir(3) ?
Ignorant les pensées de la femme, l’esprit continua d’un air songeur :
— En parlant de ma petite copine, Mary… La première question qu’elle m’avait posée lors de notre première rencontre, c’était sur mon groupe sanguin…
Elle pensa quelle question bizarre ! Jim ne me l’a jamais posé depuis nos quinze ans de vie commune ! Pourtant il est ambulancier et médecin !
— Pourquoi ? fit Melinda, les sourcils levés d’étonnement.
— Parce qu’elle voulait s’assurer de notre compatibilité, car elle avait lu dans une revue spécialisée dont je ne me rappelle plus du nom, qu’il était mieux pour notre enfant que nous soyons du même groupe sanguin, afin d’éviter une complication lors de sa grossesse…
Il fit une courte pause la mine pensive, puis continua :
— Mais ce qui me préoccupait le plus, c’était la théorie des trous noirs…
— Pourquoi ? Il me semble que c’est une affaire d’astrophysique… et qui ne nous concerne pas directement, commenta Melinda, le front plissé d’incompréhension.
— Oui, je sais bien que c’est une notion en astrophysique… Mais si nous la prenons très au sérieux, cela signifie qu’à un moment donné, il serait possible que la Terre termine par être aspirée par plusieurs trous noirs… Ce n’est pas rien !
— Et moi je vous demande très sérieusement si vous n’avez pas autre chose à dire à part les dernières nouvelles que vous avez lu…
Pjevaj “biće bolje”
dok se valjamo u blatu
zajebi sekiraciju
čuvajmo prostatu!
Chante « ça ira mieux »
pendant qu’on se vautre dans la boue
Faire fi des inquiétudes
prenons soin de notre prostate !
Après un long silence, le revenant, en se grattant le menton, les yeux dans le vague, marmonna :
— Bon… Qu’ai-je à dire d’autre ?
Il s’exclama, le visage illuminé d’un large sourire. en levant son index droit :
— Ah, oui ! Mary m’avait dit…
— Si vous permettez une question, l’interrompit d’une voix douce la médium.
Daniel fit un geste de la main pour l’inviter à développer sa pensée.
Elle continua :
— Mary, votre petite copine, est-elle encore vivante ?
— Oui…
— A-t-elle surmonté son deuil ?
Ça fait quand même quatorze ans que Daniel Slavkin est défunt, pensa-t-elle.
— Bien sûr que oui, répondit l’esprit d’un air jaloux. Mary est mariée depuis sept ans à un homme de Centerville… Et elle est même mère d’une fille et d’un garçon…
Melinda manifesta sa compréhension d’un geste positif.
Il demeura silencieux pendant plusieurs minutes, comme s’il réfléchissait à ce qu’il voulait dire, puis il reprit :
— Je vous trouve comique, Madame avec votre « cesser de vous inquiéter »…
Melinda se renfrogna mais ne dit rien.
Daniel continua :
— Ma Mary m’avait dit aussi de ne pas s’inquiéter pour toutes les catastrophes qui se passaient à travers le monde… Elle ne cessait pas de me rassurer en disant que ça irait mieux… Mais à ce que je constate, on ne le dirait pas… Tout se dégrade à vue d’œil… L’important est de prendre soin de soi… De sortir de l’état de léthargie dans laquelle on est ! Le coût des aliments élevés, des objets de moindre qualité vendus à des prix astronomiques, des grèves sans fin et des pénuries d’aliments ! On ne peut rien changer en restant les bras croisés ! Il faut une révolution, ou que-sais-je d’autre ! Pas simplement répéter « Tout ira bien ! »
— Merci de votre analyse… Très appréciée, marmonna–t-elle. Avez-vous encore quelque chose à ajouter ?
— Non, ça va être tout… Merci de m’avoir écouté.
Ovo himna je generacije
živimo od sekiracije
Ovo himna je generacije
u šupku civilizacije.
C’est l’hymne de la génération
où nous vivons dans l’inquiétude
C’est l’hymne de la génération
dans le trou de cul de la civilisation.
Le revenant se tut pendant plusieurs minutes, puis affirma :
— En tous cas, maintenant que vous avez entendu mon histoire, comment pouvez-vous m’aider à quitter ce monde ici-bas ?
— Pensez à quelque chose de beau, de bien… À votre première rencontre avec votre petite copine, par exemple… Ou à votre enfance insouciante…
— Merci du conseil, mais tout ça est trop loin dans ma mémoire….
— Alors, pourquoi se préoccuper des problèmes qui vous dépassent ?
— Parce que je suis de la génération X, génération qui vit d’inquiétude…
— Mon mari aussi est de cette génération, et pourtant, il ne s’inquiète pas autant pour les enjeux mondiaux comme vous… Il s’inquiète plutôt pour moi…
— Ah ! s’exclama Daniel Slavkin en faisant un grand geste théâtral des bras, vous voyez que j’ai raison ! Ma génération, la génération X, vit constamment dans l’inquiétude !
Melinda soupira, exaspérée.
Peut-être que je ne peux pas comprendre ce raisonnement puisque je suis la génération Y, pensa-t-elle ironiquement.
— Mais avouez, que peu importe que nous soyons de la génération dites X ou Y, tout va de mal en pis, n’est-ce pas ?
— Mouais, concéda-t-elle à contrecœur.
— Et peut-être que la situation est encore plus grave que je le pensais…
— C’est-à-dire ?
— Que ce n’est pas un trou noir qui nous menace, mais que nous sommes en perdition ! Que nous sommes dans un moment de chute de la civilisation ! Avec un taux élevé de chômage partout, des emplois rémunérés, l’augmentation du coût de la vie, tout ça ne peut pas être pour le mieux ! Et dans ce cas, on peut légitimement se poser la question de savoir si la civilisation occidentale est vraiment une civilisation au sens propre du terme…
— Vos dissertations sur notre monde actuel sont certes intéressantes…
— Merci, murmura-t-il d’une voix émue.
Elle s’éclaircit la gorge puis le questionna d’une voix douce, en désignant son interlocuteur d’un geste des mains :
— Mais je pense bien que vous voulez partir enfin… Maintenant que j’ai écouté votre histoire, est-ce que vous vous sentez mieux ?
Notant le regard interrogateur de Daniel, elle ajouta avec son plus beau sourire :
— Je veux dire si vous vous sentez plus léger…
— Non, fit-il, penaud.
— Êtes-vous prêt à partir dans la Lumière ? À se rendre dans l’Autre Monde ?
— Pourquoi irais-je là-bas ?
— C’est le processus naturel des choses…
— Ouais, je le sais, mais je voudrais savoir s’il est vrai que la civilisation occidentale disparaîtra pour de vrai… Je veux voir ça de mes yeux ! Attendre une autre incarnation sera trop long !
Puis Daniel Slavkin disparut de sa vue en passant au travers le mur le plus près de lui.
Melinda fixait le vide pendant plusieurs minutes en songeant Voilà un original qui fait tout pour ne pas partir… Un vrai coquin… Pourquoi est-ce si compliqué, de le raisonner ?
Elle massa ses paupières pour cesser de divaguer et elle observa les objets sur l’étagère.
Qu’est-ce que je faisais ici ? Ah, oui ! Choisir des objets pour mon présentoir !
Après plusieurs minutes, l’antiquaire se décida pour quelques figurines.
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(1) Nous avons traduit les deux derniers vers en un seul, pour faire sens en français.
(2) Les deux vers sont traduits ensemble, pour rendre le sens plutôt que sa traduction littérale.
(3) Même remarque que la précédente.