Amour spirituel
Chapitre 1 : Amour spirituel
9334 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 28/11/2025 20:49
Amour spirituel
En ce début du mois de mars, à Grandview, dans la maison de Mélinda et de Jim.
Mélinda se préparait pour aller au marché, bien que son intérêt pour cette activité, somme toute ordinaire, soit totalement absent depuis la mort inattendue de son mari, Jim. Elle revêtit son léger manteau vert foncé et déambula dans les rues, en pensant :
« Jim, où es-tu ? Je ne t’ai pas vu après les quarante jours de deuil. Pourquoi ne pars-tu pas dans la Lumière ? Il y a plus d’un an, si ce n’est même plus, que je ne te vois pas ? Sauf si tu as déjà quitté le monde des vivants, qui sait ? »
Le défunt qui occupait ses pensées la suivait derrière son dos en silence, un triste sourire qui se dessinait sur ses traits délicats.
La journée ensoleillée et le brouhaha joyeux de la foule animée composée de jeunes couples avec leurs enfants, d’hommes qui discutaient de politique et de match de football et de femmes qui se plaignaient de l’augmentation du coût de la vie n’atteignit aucunement la brune. Elle était indifférente et étrangère à cette animation, élevant un mur en son esprit depuis son deuil, même les tentatives de consolation de son associée de boutique n’eurent aucun effet. Son seul moteur à se maintenir en vie était son aide aux esprits errants, et ce, à la demande du professeur Élie James qui se sentait bien dépassé par certains cas. Mélinda se rendit au marché et fit les commissions, taraudée par ses inquiétudes.
Pour revenir chez elle, la médium changea sa route habituelle et passa devant l’école élémentaire de la ville. Elle s’arrêta lorsqu’une chanson enfantine parvint à ses oreilles.
« Alouette, gentille alouette ! / Alouette, je te plumerai »
Intriguée d’entendre une chanson inconnue en français, Mélinda tourna la tête vers la voix et détailla le fantôme qui était de l’autre côté de la clôture : une jeune femme arborait une triste mine aux cheveux châtain qui ondulaient sur ses épaules. La défunte flottait dans sa robe blanche trop ample pour elle, lui conférant une maigreur quasi rachitique. Ses yeux marron furent remplis d’une tristesse abyssale qui fit pleurer la médium malgré elle. Essuyant d’un revers de la main ses larmes, elle demanda à l’esprit :
— Qui êtes-vous ? Je peux vous aider…
Elle désigna de sa main droite son cœur.
— Mélinda Gordon-Clan…
Sa voix s’étrangla à la mention du nom de son défunt mari, avant de reprendre dans un souffle, ressentant un gouffre s’ouvrir en son âme.
— …Clancy, Mélinda Gordon-Clancy.
— Je m'appelle Greer Clarkson…
L’esprit errant se retourna pour balayer du regard son environnement, une lueur d’angoisse dans ses sombres yeux, avant de murmurer.
— …Et je protège les enfants du psychiatre !
Elle blêmit et s’éleva dans les airs, se dissipant dans le ciel. Mélinda se retourna pour tomber nez à nez avec un homme un peu plus âgé et plus grand qu’elle qui la fixait de ses yeux noirs scintillants d’une lueur indescriptiblement étrange derrière ses lunettes à la monture dorée. Son complet noir rehaussait son sérieux et son élégance. Un sourire discret s’étira sur son visage. Il ordonna :
— Ne vous mêlez pas de mes affaires ! Compris ?
Une lueur de folie scintilla dans son regard et son aura étouffa la jeune veuve.
— Vous ignorez tout de ces gens ! Je sais ce que je fais !
Et il disparut en un clin d’œil, alors que la jeune femme tremblait, le cœur battant la chamade, ne comprenant guère le sens des paroles du mystérieux homme. Elle revint chez elle et déposa ses achats à leur place avant de s’avachir sur le canapé.
La médium pensa : « Il me semble que cet édifice, avant de devenir une école, était une clinique… ou quelque chose dans ce style… Et si j’effectue une recherche ? »
Elle se leva pour récupérer le portable gris qui reposait sagement sur la table basse en chêne laquée pour effectuer des recherches sur l’école élémentaire de la ville.
Après quelques minutes, elle sortit un cahier et un stylo avant de s'exclamer :
— Ainsi, avant d’être cette école élémentaire, c’était la Clinique de la Providence, fondée en 1962, et avant cela, c’était l’Asile la Vallée du Printemps… Élie James saura m’aider, puisque toutes les archives de l’Asile et de la Clinique ont été données au Département de Psychologie de l’Université Rockland en 1961 !... En plus, il est psychiatre ! C’est quand même son domaine !
« D’ailleurs, il est mon roc pour ne pas tout abandonner, tellement encourageant au bon moment ! Il me rappelle que je suis vivante et me ramène à l’ordre auprès des esprits errants ! » songea-t-elle. Elle jeta un coup d’œil rapide a l’heure sur l’ordinateur. « Il n’est pas trop tard, il pourrait être encore à son bureau à l’Université ! »
La médium se leva et décrocha son manteau pour le revêtir, rangea les clés dans la poche et sortit de la maison, ne remarquant pas la forme familière de son mari dans son dos qui l’observait, silencieux.
***
Dans un couloir de l’Université Rockland.
Mélinda longeait le couloir blanc où les portes brunes brisaient la monotonie de l’endroit pour aboutir au Département de psychologie. Elle se remémora un souvenir récent de son aide aux esprits secondée par le professeur.
Quelques mois plus tôt, près d’un lac.
Elle et Élie, l’un à côté de l’autre, face à la foule des esprits errants confus. Un homme les fixe et leur affirme :
— Et pourquoi nos corps sont-ils là ?
Les mains moites qui tord le bord de son manteau, Mélinda bredouille :
— Je sais que…
Et sa voix se brise. Élie dépose sa solide et chaleureuse main forte sur son épaule et lui murmure de sa voix apaisante:
— Mélinda, ne doute pas ! Tu es capable ! Fais-toi confiance ! Tu es meilleure que moi pour parler avec les défunts, moi qui suis un aveugle ! Je ne suis pas aussi fort que toi !
Ce contact physique, moment suspendu dans le flot de la temporalité, réchauffe la médium. Une vague de sentiments encore confus et diffus longtemps oubliés se réveillent. Sentiments qu’elle a connus la dernière fois aux côtés de Jim… Sentiments qu’elle réprime et se refuse de reconnaître… Elle esquisse un faible sourire à son ami, se racle la gorge et réplique posément :
— Carl Sessick, le propriétaire du salon funéraire…
Sa voix s’éteint malgré elle. Élie lui intime de demeurer silencieuse. S’éloignant un peu d’elle, il crie :
— Esprits perdus, nous comprenons votre colère et rancœur, mais Carl Sessick ne pouvait pas faire autrement, par manque d’argent. Il ne voulait aucunement souiller ou déshonorer vos cadavres ! Un stupide manque d’argent ! Et il est malade, il se repent !
Les défunts s’observent, incertains. Élie, encouragé par un geste subtil de la jeune veuve, continua son discours, alors que Mélinda l’écoute, émerveillée de l’assurance de ses paroles :
— Son acte n’est nullement dicté par la méchanceté. mais par l’indigence ! L’avez-vous entendu vous supplier le pardon lors de son agonie ?
— Oui, répliqua le fantôme, mais nous ne lui pardonnerons pas !
Et tous les esprits errants quittent l’endroit, laissant le couple l’un à côté de l’autre.
— Élie, cette histoire n’est pas encore finie !
Il la regarde droit les yeux et lui répond :
— Oui, nous avons encore beaucoup de travail, mais sache que tu n’es pas seule ! Je te seconderais au mieux de mes compétences !
Un petit sourire s'esquisse sur son visage et il lui donne une solide accolade plus longtemps que la décence ne l’autorise avant que chacun revienne chez soi.
En sortant de sa rêverie, la petite brune remarqua qu’elle était devant la porte du bureau de son ami. Le cœur battant la chamade, le souffle court, elle frappa délicatement.
— Entrez ! fit une voix de l’autre côté.
La porte gémit sur ses gonds dévoilant le professeur assis sur son fauteuil, penché au-dessus des feuilles et des documents divers à la lumière d’une lampe. Les porte-documents colorés sur le coin de la table apportèrent un peu de couleur à le bureau aux murs monochromes. Les yeux bruns chaleureux d’Élie James se levèrent des documents pour se plonger dans ceux noisette de la médium. Mélinda ressentit une petite décharge électrique entre eux et les joues de la jeune femme s’enflammèrent malgré elle, détournant son regard du sien. Le professeur déposa les documents sur la table et l’invita d’un geste de la main à s’asseoir sur l’un des sièges en bois avec un coussin bleu ciel en face de lui.
Une fois qu’elle lui expliqua sa requête, Élie l’informa :
— Très bien Mélinda ! Je pense pouvoir accéder aux archives de l’Asile et de la Clinique et je t'informerai à propos de Greer Clarkson et de Calvin Byrd. Demain, à la même heure, pourrais-tu venir à mon bureau ?
— Oui !
Les deux amis se quittèrent.
Quelques minutes plus tard, lorsqu’une voix masculine connue résonna dans la salle, comme si la source était issue du fond de la salle et de partout, Élie échappa les documents qu’il avait soigneusement ordonnés :
— Ainsi, professeur James, continua-t-il avec une pointe d’ironie, mon épouse serait amoureuse de vous, non ?
L’interpellé blêmit. Il sentit l'extrémité des oreilles devenir brûlante. La chaleur de la pièce l’étouffait. Il bredouilla, les mains tremblantes :
— Oui… Non… Jim, je ne le sais pas… Mais je…
— Trève de bavardage, professeur ! s’écria le fantôme. Sachez que rien ne m’échappe ! Je vous ai à l’œil !
Ses yeux semblables à ceux de la chouette, Élie trembla et déglutit sa salive. Il pensa :
« Jim n’a pas l’air de plaisanter ! Mais je ne peux pas réprimer le saut de mon cœur chaque fois que je la vois ! Une déesse antique ! Si j’ignore ces sentiments, je pourrais survivre… Un échec ne m'est pas étrange… »
Il soupira.
« Ce ne sera ni le premier… Ni le dernier ! » conclut-il pour lui-même sur une note amère.
***
Plusieurs heures plus tard, une fois les documents remis à leur place, le professeur revint dans son appartement, incapable de dormir, pensant à la veuve et à la possible vengeance du fantôme de mari.
***
Le lendemain après-midi, au bureau d’Élie.
La médium frappa délicatement à la porte et la voix du professeur résonna plus doucement que voulue :
— Entrez ! J’ai toutes les informations ma chère amie !
Cahier et stylo à la main, Mélinda s’assit en face du professeur qui s’était levé pour lui montrer des documents d’archives.
— Greer Clarkson serait morte en 1959 à l’Asile dans des circonstances qui n’ont pas été répertoriées.
Griffonnant obstinément dans son cahier et refusant de lever les yeux de son écriture, elle murmura :
— L’hôpital cacherait-il quelque chose ?
L’homme joua nerveusement avec le stylo entre ses mains, déconcerté par la soudaine question.
— Certainement… continua-t-il d’un ton traînant, laissant retomber ses épaules. Mais je ne saurai te le dire. Admise à la suite de son accouchement dans cet Asile, elle souffrirait d’un syndrome post-partum.
Il feuilletta un document, penché par-dessus l’épaule de la médium. Cette proximité créa une gêne pour chacun, bien que personne ne veuille changer de place. Le doux parfum féminin de la jeune veuve, un parfum de lilas identifia-t-il, envahit les sens du professeur. Mélinda apprécia la puissance et la certitude qui se dégageaient de son ami : un sentiment de protection qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps, la dernière fois, elle s’était sentie ainsi en sécurité auprès de son mari, aujourd’hui défunt. Chacun leva son regard vers l’autre. Ce moment où leurs yeux se croisèrent semblait long, comme si le temps était suspendu, ralenti, arrêté. Une pause de toute activité dans un silence total. Les joues qui virèrent au cramoisi, Mélinda, dans un souffle, chuchota :
— Et c’est quoi ça ?
Elle désigna d’une main tremblante un document jauni.
— C’est le carnet de thérapie ! Là-dedans, il est consigné toutes sortes d'informations !
Il prit le carnet des mains de son amie. Leurs doigts se frôlèrent brièvement, un courant électrique passa entre eux. Élie bafouilla :
— Désolé… Je…
Il détourna le regard du sien, le souffle court.
— Ce n’est rien ! répondit-elle rapidement. Des choses qui arrivent…
Le professeur revint derrière son bureau et attendit que son amie dise un mot.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? » s’alarma-t-elle en son for intérieur. « Moi qui ne suis pas insensible à mon ami ? Une chaleur dans la poitrine jamais ressentie auparavant depuis… cet événement tragique… »
Mine pensive, le cœur battant la chamade, la veuve affirma :
— Il faut que nous allions dans cette école pour aider ces patients.
— Nous ?
Les sourcils relevés du professeur firent sourire Mélinda malgré elle.
— Toi et moi ? continua-t-il.
— Oui, lui confirma-t-elle, nous ferons semblant de vouloir visiter l’établissement pour notre enfant…
« Si seulement, c’était vrai ! » rêvassa Élie qui s’approcha instinctivement un peu d’elle.
— Ah ! D’accord ! Pas le choix !...
Il sentit un courant d’air froid dans la pièce.
— … On y va maintenant ?
— Oui ! s’enthousiasma-t-elle. Il n’est pas tard !
— Mais avant, ce carnet mentionne un mystérieux docteur, un certain Calvin Byrd. J’ignore qui il est…
— Serait-il celui que j’ai vu ? Celui qui m’a menacé ?
— Probablement…
Le couple quitta le bureau sous le regard silencieux de Jim qui avait tout entendu de leur conversation, une moue au visage, les mains serreés en poings et le regard scintillant d’une colère prête à éclater. Son seul souci était de demeurer caché du regard de son épouse.
***
À l’école élémentaire de la ville.
Mélinda accrochée au bras d’Élie, suivie par Jim au loin qui ne cessait de fusiller du regard le professeur, arriva à l’entrée principale de l’institution. La directrice, une femme d’âge mûr perchée sur des talons hauts dans un tailleur foncé impeccable, leur proposa une visite de l’endroit. En passant devant une classe à la porte fermée, Mélinda n’écoutait pas les explications de leur guide, remarquant de nombreux fantômes en camisoles de force qui déambulaient dans le couloir. Certains murmuraient de vagues propos confus. Le couple fut sur le qui vive, tout particulièrement le professeur qui se raidit. Soudain, une porte de classe s’ouvrit toute grande pour laisser apparaître l’institutrice qui accourut pour les saluer.
— Alouette, gentille alouette ! / Alouette, je te plumerai… s’entendit la voix du fantôme de la salle de classe.
La veuve scruta Greer, ne prêtant nullement attention aux vivants. Les enfants répètèrent les paroles.
Dès que la directrice s’éclipsa au bureau de l’admission pour récupérer des brochures, Mélinda se pencha vers son ami et l’informa :
— Il y a plusieurs patients de l’asile qui errent entre les murs de cette école ! Je ne comprends toujours pas ce qu’ils font, hormis d'apprendre le français aux enfants !
— Je doute que ce soit pour cela !
— Et si seulement on pouvait l’aider ! soupira Mélinda en baissant les paupières.
— Bon ! Voilà les brochures ! s’exclama, ravie, la directrice en leur donnant des documents.
— Merci beaucoup ! ajouta Élie qui rangea le tout dans un sac.
Le couple se dirigeant vers la sortie fut intercepté par l'institutrice qui s’époumonna :
— Les enfants, ils sont partis ! La classe est partie ! Je ne sais pas où ! Appelez la police, vite !
Mélinda et Élie approuvèrent d’un signe de tête et échangèrent un regard entendu qui disait « Greer Clarkson est impliquée dans ce cas ! » Ils se rendirent dans la salle de classe et remarquèrent un message écrit en grande lettre sur le tableau vert.
— Je serai tranquille quand je serai morte ! lut à voix haute la médium.
— Une menace ? suggéra son compagnon.
Elle haussa les épaules.
— Le résultat d’une écriture automatique ? ajouta Élie. Parce qu’un gamin de cinq ans ne saurait écrire une telle phrase sans erreur !
— Je n’en sais rien, mais il faut retrouver au plus vite les enfants et comprendre ces défunts !
— Ah ! Quel joli mot ! commenta ironiquement une voix masculine derrière eux.
La brune se retourna et nota la présence du même mystérieux homme que lors de sa première visite.
— Je vous ai déjà dit de ne pas vous mêler de mes affaires ! Vous ignorez tout de ce lieu ! Et il serait préférable que vous ne soyez pas trop curieux !
— Docteur Calvin Byrd… commença la jeune femme en le scrutant.
Le fantôme sursauta, une lueur d’étonnement dans le regard, mais demeura toujours sérieux.
— Vous osez menacer Mélinda ! explosa Élie en agrippant la jeune femme par le bras pour la placer derrière lui, en un geste désespérément protecteur.
— Intéressant ! commenta Jim, appuyé nonchalamment contre le tableau avec un sourire amer. Élie, vous croyez être capable de la protéger ? Ma place n’est pas encore prise !
Il décroisa ses bras et sourit à son épouse qui demeura muette avec des yeux aussi grands que ceux de la chouette et aussi raide qu’une statue.
Le fantôme s’approcha d’elle pour lui murmurer à l’oreille :
— Sinon, les enfants sont en sécurité dans le parc de la ville ! J’ai vu cette patiente entourée d’enfants qui chantent la chanson française ! De plus, cet endroit est très sombre et sinistre, trop peuplé, Mél ! Es-tu certaine de vouloir résoudre ces cas ?
— Je pense que oui !
Son regard croisa celui d’Élie et de Jim.
— Je dois comprendre le cas de Greer Clarkson !
Son mari se déplaça instantanément au fond de la classe, silencieux.
— Mais comment les enfants se sont enfuis sans que personne ne puisse les voir ? réfléchit à voix haute Élie. Une classe en mouvement, cela ne passe pas inaperçu ?
Le mystérieux homme pris la parole :
— Il y a la salle des archives et nos diverses salles spéciales ! Une belle surprise qui ne laisse personne indifférent !
Il jeta un coup d’œil à sa montre et marmonna :
— Bon, je vous quitte, le travail m’appelle !
Et il s’évapora dans les airs. Mélinda affirma avec certitude :
— Y a la ville souterraine ! C’est par là qu’ils sont passés ! Un passage doit exister ! Allons-y !
Une lueur d’angoisse traversa les yeux clairs de Jim et ceux sombres d’Élie.
— Serait-ce une bonne idée ? interrogèrent les deux hommes à l’unisson.
— Mél, précisa Jim, n’as-tu pas oublié ton enfermement et ta quasi asphyxie dans l’ancienne église ?
Elle expira bruyamment l’air et secoua la tête négativement.
— Non, mais je ne peux pas ignorer tous ces esprits errants ! Ma mission m’interpelle !
Mélinda sortit de la classe pour chercher le passage, rapidement suivi par Élie.
En arrivant devant une vieille porte cadenassée qui menait au sous-sol, l’épouse du défunt Jim s’exclama :
— C’est ici le tunnel ! Ouvrons la porte !
— Comment ? paniqua Élie. Je ne suis pas un voleur pour connaître des techniques.
— Je ne sais pas comment, mais d’une manière ou d’une autre !
Elle s’avança vers la porte, main tendue devant elle dans la ferme intention de comprendre le mécanisme.
— Simple, intervint Jim, matérialisé devant la porte. C'est un truc de film, Mél !
Étonnée, son épouse le fixa, immobile.
— Bien que je ne l’aime pas Élie James… Trop près de toi !... Mais je dois t’aider !
Puis il disparut pour ouvrir lentement le portail qui grinça sur ses gonds.
— J’ai bien entendu, s’étonna Élie, scrutant intensément une faille du mur près de l’escalier. C’est… Jim qui a ouvert…
— Oui !
Mélinda glissa sa main sur la porte. Elle s’évanouit, emportée dans une vision. Élie la soutint sous le regard sévère de Jim.
Elle sent ses poings entravés par de solides liens sur un lit. En passant par la porte, elle ferma brièvement les yeux. La lumière blafarde du plafonnier l’a aveuglé. La voix de Calvin Byrd lui affirme posément :
— Greer, vous n’avez qu’à chanter votre petite chanson pour vous calmer. Vous savez laquelle ?
Une lueur d’une folie ardente s’allume au tréfonds de l’être du médecin qui se reflète dans ses yeux. La jeune femme recule instinctivement.
— Alouette, gentille alouette ! Alouette, je te plumerai !... répète-t-elle comme une prière, désespérée.
Les roues du lit s’arrêtent brusquement.
— Maintenant, continue le médecin en se penchant vers elle. Tous vos souvenirs négatifs disparaîtront à tout jamais.
Un assistant approche de ses tempes des électrodes reliés à une imposante machine. Un puissant courant électrique passe. Courant tellement fort qu’elle se cabre et hurle :
— Non, non ! S’il vous plaît ! Mon enfant ! Douglas ! Où est-il ?
Elle s’accroche convulsivement au bord du lit. Un sentiment de vide l’envahit, la noirceur l’accueille.
Haletante, la médium revint à la réalité brusquement.
« Quelle horreur ! » frissonna-t-elle. « Quelle mort atroce ! Indescriptible ! »
Son ami, avec une lueur d’angoisse dans son regard, l'enlaça par la taille pour empêcher une chute. Leurs visages étaient trop près. Le professeur se pencha encore un peu plus, comme attiré par un champ magnétique vers ses lèvres, mais avant de l’embrasser, il se redressa, rougissant, se refusant de céder à la tentation.
« Je ne peux être lâche et vouloir ça ? Je dois tâcher d’être rationnel ! Un, deux, trois, quatre… Je ne peux pas abuser de sa faiblesse… Et ce n’est pas le moment ! » se sermonna-t-il dans sa pensée. « Concentration, concentration, Élie. Tu dois être un pro ! »
Le professeur se racla la gorge et demanda d’un ton plus inquiet que voulu :
— Mélinda, quelle vision viens-tu d’avoir ?
Se libérant de l’étreinte du psychiatre, elle murmura :
— Je sais… Je sais comment Greer est morte !
Le regard interrogateur d’Élie l’incita à continuer. Elle fixa le vide.
— Au cours d’une séance d’électrochoc ! Et le docteur Calvin Byrd est présent ! Il est responsable ! C’est affreux !
Elle pleura à chaudes larmes. Élie s’approcha d’elle et essuya prestement les gouttes brillantes de ses joues. Ce geste de son ami laissa son cœur et ses sens en désordre. D’un geste automatique, elle retint sa main. Cette main douce et ardente qui chauffa rapidement son visage glacé.
— À l’époque, il faisait ça, lui précisa-t-il avec une moue de désapprobation. Barbare, inhumain, abject ! Mais c’est ça la médecine ! C’est ça la psychiatrie naissante !
Mélinda lâcha la main d’Élie qui laissa la sienne retomber mollement près de son corps. Le professeur laissa la tension retomber et ramassa ses pensées éparses.
— Je devrais essayer de trouver plus d’informations à propos du docteur Calvin Byrd pour mieux comprendre la patiente… continua-t-il d’un ton plus posé. Ce qui est mentionné dans le carnet à son sujet est intriguant… Comme s’il était son médecin… mais déjà défunt !
— Sauf si Greer avait un don similaire au mien ?
— Peut-être ? Mais en trouvant plus d’infos sur ce médecin, nous aurons le cœur net ! Veux-tu venir dîner chez moi ?
— Oui, bien sûr ! Mais avant, explorons ce passage !
Les deux amis refermèrent la porte derrière eux. Jim les suivait, silencieux, bouillonnant de colère envers le professeur et inquiet pour la sécurité de son épouse.
L’un à côté de l’autre, Élie sortit de son sac de nombreuses lampes de poche.
« Heureusement que je les aie amené ! J’ai peur du noir ! Mais je ne peux pas laisser Mél… Mélinda seule ! »
Il en donna deux à sa compagne et lui-même en garda trois : une dans chaque main et une au front, retenue par des cordelettes improvisées. Chacun continua à marcher tout en balayant à intervalles réguliers l’espace qui les environnait, chassant la noirceur des ténèbres.
— Aidez-nous ! appelèrent de tout part des voix d’hommes et de femmes tapis dans l’ombre, des voix criardes, des voix graves, des voix du désespoir. Nous avons peur ! Où aller ? Pouvez-vous nous aider ?
Un frisson longeait l’échine des deux vivants.
Parcourant un sombre couloir délabré, la médium s’arrêta net, vacilla, prise d’une nausée. Élie se précipita pour la soutenir sous le regard amer de Jim.
— Mélinda, lui chuchota le professeur. Tout va bien ? Qu’est-ce qui t'assaille ? Des visions ?
Elle secoua négativement la tête. Elle bredouilla :
— Ces fantômes ! J’ai mal à la tête et je suis fatiguée… complètement drainée…
Son cœur battait à tout rompre. Elle ferma les paupières pour ne pas se perdre dans les yeux charmants du professeur.
« Pourquoi de tel sentiment à un moment si… étrange ? Désolée, Jim, mais je… » pensa-t-elle. « Je t’aime encore et toujours… Mais je ne sais pas… ce qui m’arrive ! Jim pardonne-moi ! »
Élie passa une main sur le dos de la jeune veuve et l’autre en-dessous des genoux pour rebrousser chemin et revenir à la porte qui donnait sur l’école élémentaire.
Dès que le couple s’éloignit, Jim, toujours présent et observant la moindre interaction sentit ses mains se crispaient à la proximité du professeur avec sa femme. Son regard brûlait de jalousie. Il chuchota à contrecœur :
— Je n’aime pas ça qu’un autre soit dans les pensées de ma femme et soit trop près d’elle. Je le hais ! Il est indigne d’elle ! Il faut bien qu’il me prouve qu’il la mérite ! Ce n’est pas en jouant le preux chevalier que vous l'aurez, Élie James !
Il s’éclipsa de l’endroit, revenant à l’entrée où une scène inattendue le mit hors de lui.
Élie, retenant Mélinda par la taille, se pencha sur son visage, détaillant son gracieux visage. Du cou élégant, en passant par les délicates lèvres naturellement roses, le petit nez droit, les longs cils sombres et sa chevelure rejetée sur chaque épaule, le professeur ne se lassa pas de la contempler. Elle ouvrit les yeux, deux joyaux au milieu du visage qui scintillèrent. Le professeur, retenant son souffle, se sentit attiré par ses lèvres. La jeune femme le détailla aussi. Ses yeux marron brillèrent d’une assurance et d’une érudition particulières, ses traits réguliers et sérieux lui apportaient un réconfort et un ancrage dans sa vie. Ses larges épaules appellaient sa tête à s’y lover. Le temps était suspendu, les seuls êtres au monde étaient eux deux, l’un en face de l’autre, très près, trop près même. Ils échangèrent un regard rempli de non-dit. Elle n’offrit aucune résistance lorsque son ami lui frôla la joue du bout du nez, son souffle chaud qui lui chatouilla la peau. Élie, enhardi, porta ses lèvres aux siennes, l’embrassant avec force. Un bref baiser, mais brûlant.
Les yeux spectraux de Jim lancèrent des éclairs. Le fantôme prit possession du corps de son épouse. L’âme de cette dernière, rougissante, demeura coite près de son corps. L’organisme possédé recula un peu. Il leva une main dans les airs et elle partit d’elle-même rapidement pour rencontrer la joue d’Élie. Gifle qui laissa tous les doigts délicats imprimés sur la peau et résonna longtemps dans la tête.
« Olà ! C’est manifestement Jim qui est jaloux » songea l’âme de Mélinda aux yeux encore plus grands qu’auparavant. « Désolée, Jim… Mais je… » Un lourd poids pesa dans son cœur.
« Désolée d’être… infidèle ! » Elle ressentit comme un goût amer dans le fond de la gorge. « Je ne sais pas ce qui m’arrive ! »
Sonné et étonné, le psychiatre recula. Il bredouilla :
— On a fini… Avec l’école, non ?...
Il refusa d’affronter le regard de la jeune brune qui couvait une rage.
— Je fais mon enquête sur ce médecin… Puis on se voit ce soir, d’accord ?
Se dégageant des bras d’Élie d’un mouvement sec, l’âme de Jim cessa son contrôle sur le corps de son épouse. Son âme s'unit à nouveau à son corps.
— Oui, oui, s’empressa-t-elle de répondre en lui tournant le dos dans l’intention de quitter l’établissement. Quittons au plus vite, fais ta recherche, je ferai la mienne de mon côté et on se verra plus tard.
Élie approuva d’un geste absent de la tête et chacun revint chez soi.
***
Quelques heures plus tard, à l’appartement d’Élie.
Le professeur avait tout préparé pour le dîner : de l’entrée au dessert, en passant par l’apéritif, la soupe et le plat principal. Une jolie nappe en dentelle ornait la table, à laquelle se joignait deux assiettes en porcelaine fine et deux verres en cristal l’un en face de l’autre. Aussi, un chandelier d’or à l'ancienne trônait au centre de la table en chêne pour une ambiance plus amicale. Et il avait le maximum d’informations concernant le docteur Calvin Byrd — informations qui l’étonnèrent, totalement inattendues.
Il arpentait la petite pièce en attendant que son amie arriva. Soudain, un courant d’air froid se manifesta et une ampoule éclata.
— Ainsi, Élie James, hurla Jim à sa droite. Vous pensez me remplacer auprès de ma femme, auprès de Mél ? Vous croyez réellement que je puisse être si facilement oublié ?
Le professeur soupira et répliqua :
— Jim Clancy… Je… Ce n’est pas mon intention ! Je respecte Mélinda…
Ses mains tremblèrent et des sueurs froides coulèrent le long de son dos. Il s’empressa d’ajouter :
— Et je ne ferais rien… contre sa volonté… Ce n’est pas… ce que vous pensez !
Il promena son regard dans la pièce, guère désireux de reconnaître son ambiance romantique.
— Je ne fais que l’aider avec… les cas des défunts !... se justifia-t-il. Surtout que c’est dans mon champ de compétence ! Je ne peux pas la laisser seule.
— Oui, très certainement ! s'esclaffa le défunt. Ce chandelier et tout ce petit soin autour des plats, c’est certainement involontaire !
Un rire sonore retentit avant de se calmer.
— Jim Clancy, si vous voulez, je peux vous aider à réaliser votre dernière volonté, affirma le psychologue avec sérieux. Je comprends qu’il peut y avoir des aspects que vous ne désirez pas confier à votre épouse. Avec moi, secret professionnel garanti !
— Vous me faites rire ! Je n’ai pas besoin de votre aide ! termina le fantôme avec une pointe de mépris. Et je n’accepte qu’un homme qui soit digne de mon épouse !
Au moment où Élie ouvrit la bouche pour répliquer, la sonnette résonna dans l’appartement. Le professeur soupira et ouvrit la porte pour accueillir Mélinda. Cette dernière, vêtue d’une robe claire qui épousait à merveille ses formes et rehaussait sa féminité et l’énigme de son regard sombre. Le professeur l’invita d’un geste à table et pensa :
« Son mari a quitté la pièce, sinon Mélinda m’aurait glissé un mot ! Mais je ne peux l’inquiéter avec sa visite… Il y a plus important maintenant ! »
— Mangeons, lui annonça le psychiatre, puis nous discuterons de nos trouvailles, j’en ai de très troublantes !
Elle opina du chef et tous mangèrent dans un silence religieux. Élie sentit un regard perçant l’observer, le gênant. Il ne leva même pas les yeux sur Mélinda, troublé de s’être emporté un peu plus tôt.
« J’espère seulement que nous serons pas à froid à cause de ma maladresse ! » songea-t-il en prenant une bouchée.
« L’ambiance est romantique… Ça me rappelle Jim, sous un certain angle ! » pensa la jeune veuve.
Elle serra convulsivement la serviette, le cœur lourd, cherchant un point d’appui invisible.
« Ah ! Jim, vers quoi je m’embarque ! »
Une ombre plana pendant le repas, mais la médium ne voulait pas se confronter avec son mari dont elle ressentait la présence simultanément réconfortante et embarrassante.
***
Après le repas, quelques heures plus tard.
Assis l’un en face de l’autre, Élie se racla la gorge et se leva pour récupérer les documents.
— Mélinda, j’ai trouvé des informations à propos du docteur Calvin Byrd qui sont très troublantes !
Elle sortit un cahier et un stylo et commenta :
— De mon côté, j’ai trouvé des informations qui changeraient la donne pour Greer, la pauvre !
— Vas-y, Mélinda ! Dis tes informations !
— Greer Clarkson, mariée à John Clarkson, à un fils, Douglas. Et cet enfant est vivant ! C’est son mari qui l’a interné peu après la naissance de leur fils…
— Effectivement, les carnets de thérapie mentionnent à plusieurs reprises de sombres pensées et des traumatismes liés à la noyade de son bébé, lui confirma le psychiatre en jetant un coup d’œil à ses papiers, en plus de Calvin Byrd. Mais le plus étrange est que ce dernier, docteur, ne figure aucunement parmi la liste du personnel de cet époque. Le médecin attitré de Greer Clarkson était un certain William Acton. Un personnage inventé ? Aucunement. Il a bel et bien existé ! J’ai fouillé les archives du personnel ! C’était long, mais Calvin Byrd a été un médecin dans les années 1920. Par moment, je pensais qu’il faudrait éplucher les archives jusqu’à l’époque de Freud !
— Or, Greer a été admise à l’asile en 1956 ou en 1957. Donc, si elle pouvait mentionner un défunt médecin, elle avait un don semblable au mien ! C’est affreux ! Pauvre femme !
— Et Calvin Byrd serait le responsable, par un procédé de manipulation, de l’état d’instabilité et de culpabilité de Greer Clarkson, conclut Élie. Et les électrochocs reçus n’améliorent pas l’état de la patiente, mais le détériore à petit feu. À l’époque, on pensait que c’était bien… Calvin Byrd est soit extrêmement naïf en homme de son époque, soit il est machiavélique, personnage démoniaque. Personnellement, je penche pour la seconde option, sinon pourquoi resterait-il parmi les vivants à hanter une école primaire après autant d’années ?
Un lourd silence significatif plana. Le couple échangea un regard effrayé. Un silence assourdissant plana, même Jim tremblait.
L’esprit errant murmura :
— C’est pour ça que l’endroit est très sombre ! Et la patiente avec sa chanson veut protéger les enfants de l’influence pernicieuse de Calvin Byrd. Élie James a raison pour Calvin Byrd, un sombre personnage… Il n’inspire pas confiance !
— Jim… Comment connais-tu toutes ces infos ? lui demanda son épouse en tournant la tête vers lui.
— J’ai discuté avec elle, répondit-il en haussant les épaules, comme s’il disait une évidence.
— On verra demain comment on va procéder pour aider ces patients et chasser Calvin Byrd de l’école élémentaire, conclut Élie en fermant les paupières. Puis, nous déterminerons si nous rendrons visite au fils de Greer Clarkson. Je suis trop fatigué maintenant !
Mélinda approuva d’un signe de tête. Les deux amis se saluèrent en bon terme et chacun revint chez soi pour profiter du sommeil réparateur nécessaire après leur longue journée.
***
Le lendemain matin, dans le parc de la ville,
Élie, assis sur un banc, profita de la chaleur du soleil pour réchauffer ses doigts engourdis. Il attendait Mélinda depuis peu.
« Mélinda, ma chérie, tu occupes trop mes pensées » songea-t-il en fixant le vide devant lui. « Mais comment aider ton défunt mari… Jim est jaloux, mais que faire ? D’ailleurs, je ne suis même pas certain que ce soit réciproque ! »
Mélinda arriva à cet instant et s’avança vers lui dans l’intention de s’asseoir à ses côtés, à distance respectable. Les amis se saluèrent et le psychiatre entra dans le vif du sujet :
— Qu’est-ce qu’on fait ? Nous avons le choix…
Il énuméra chaque possibilité en repliant ses longs doigts de la main droite.
— Soit nous allons voir le fils de Greer Clarkson pour déculpabiliser la pauvre mère… Soit nous passons à l’école pour affronter les esprits errants des patients… Soit tu t’occupes de Greer Clarkson et moi des patients et de Calvin Byrd.
— Justement, cette dernière option ne serait-elle pas la moins bonne ? réfléchit à voix haute la médium, fronçant les sourcils. Je préfère que nous demeurions unis !
— Je ne sais pas trop…Mais laisse-moi régler Calvin Byrd… Il est trop dangereux pour toi !
Il lança un regard rempli de détermination avec une pointe d'inquiétude.
— Tu ignores tout de la face sombre de la psychiatrie et des asiles… Je suis plus avisé sur cet aspect. Donc nous allons ensemble chez Douglas Clarkson, puis nous revenons à l’école élémentaire. Et tu demeures à l’extérieur !
— Pourquoi ? Tu ne vois pas les esprits errants ? Et à deux, on est plus fort, non ?
Il secoua négativement la tête et ordonna :
— Allons ! Laissons ce détail pour plus tard, Mélinda ! Commençons par Greer Clarkson !
***
Quelques heures plus tard, en périphérie de la ville de Grandview,
Le couple, suivi par la défunte mère de Douglas qu’ils parvinrent à convaincre de venir avec eux pour rencontrer son fils, se rendit à l’adresse du vieil homme. Mélinda scruta minutieusement la grande maison de pierre aux fenêtres immenses, comme des yeux d’enfants étonnés. Un étroit chemin de pierres menait jusqu’à la porte, entouré de pommiers décoratifs et de lilas, apportant une touche féminine et agréable à la demeure. Greer plana jusqu’à la porte, large sourire au visage.
Dès que Mélinda frappa avec le heurtoir, la porte s’ouvrit. Un grand homme aux cheveux sel et poivre, large d’épaule et à la prestance imposante lui lança un regard interrogateur.
— Qui êtes-vous, jeune couple ? Des connaissances de mes fils ?
— Non, nous venons pour discuter avec Douglas Clarkson au sujet de sa mère. Nous avons trouvé des informations la concernant.
— C’est moi-même… Mais pourquoi ne pas m’en informer plus tôt ? Pourquoi maintenant ?
— C’est la vie ! commenta la médium. Mais nous vous expliquerons tout !
— Mon fils ! Mon petit Doug ! C’est lui, mon bébé ! s’exclama avec enthousiasme le fantôme. Ses prunelles sont de la même couleur que les miennes et son fort menton semblable à celui de son père !
Greer rayonnait de joie en passant ses bras autour des épaules de son fils en un geste protecteur.
— Comme il a grandi ! Doug, mon petit a bien grandi ! Mon enfant chéri !
Mélinda esquissa un sourire radieux en observant la défunte et se retint de verser des larmes.
— Venez à l’intérieur ! les invita Douglas d’un ton bourru.
Le couple suivit le propriétaire, Jim se tenait à distance, mais suivait la situation, n’appréciant pas l’aisance et la proximité que son épouse semblait prendre avec le professeur.
***
Quelques heures plus tard.
Mélinda et Élie expliquaient tout ce qu’ils savaient à propos de sa mère et de leur don respectif. Douglas était ému et bredouilla :
— Selon ce que mon père m’avait dit, ma mère était morte d’une crise cardiaque lorsque j’avais quatre ans. Mon père s’était remarié plusieurs années plus tard.
— Mais pourquoi aurait-il interné votre mère si elle ne vous avait pas noyé ? Dans le carnet, il était mentionné une dépression post-partum, commenta Élie.
— Est-ce que mère est dans la pièce ? interrogea son fils.
— Oui, répondit Mélinda. À votre droite et elle est toute rayonnante de bonheur et de joie ! Greer Clarkson, maintenant que vous savez que le docteur Calvin Byrd vous a menti et que vous avez une descendance bien assurée en petits-enfants et arrière-petits-enfants, vous sentez vous plus légère ?
Les yeux de la défunte scintillaient de joie, ses traits se détendirent et sa robe brilla encore plus puissamment qu’auparavant.
— Oui, tellement bien ! Je suis tellement heureuse… que je ne peux le décrire !
Elle lâcha une larme de joie et donna une accolade à son fils.
— Je suis prête à quitter le monde des vivants !
Greer tourna la tête à droite vers le fond de la pièce. Un large sourire s’étira sur son visage.
— Une lumière là-bas ! Tellement belle, divine et indescriptible ! Elle m’appelle !
— Cette Lumière est pour vous ! Faites-vous confiance ! lui murmura Mélinda d’une voix émue, les larmes aux yeux.
La médium se tourna vers Douglas et lui affirma :
— Votre mère est prête à quitter le monde des vivants et à rejoindre la Lumière, endroit où vont les âmes une fois qu’elles terminent leur vie.
Douglas pleura malgré lui.
— Au revoir maman !
— Au revoir, Doug, mon gosse que j’aimais comme la prunelle de mes yeux !
Et le fantôme se tourna vers les médiums et les supplia :
— Voulez-vous aider les autres patients ? Le docteur Calvin Byrd est dangereux, s’il vous plaît !
— Oui, Greer Clarkson, lui répondit à l’unisson le couple, sous le regard amusé de Jim qui était derrière son épouse, nonchalamment appuyé contre la bibliothèque. Nous nous occuperons de ces âmes perdues. Partez sans crainte dans la Lumière !
La défunte patiente leur sourit et demanda à Jim :
— Et vous, voulez-vous aussi venir dans la Lumière ?
Les deux passeurs d’âmes se retournèrent, Élie plus par automatisme.
— Non, j’ai encore quelques détails à régler, révéla-t-il d’un ton amer en fronçant les sourcils et en fixant Élie et Mélinda avec intensité.
Élie détourna son attention de la voix du mari de Mélinda, se concentrant sur la table basse devant lui. La jeune veuve, rougissante, demeura silencieuse et pensa :
« Jim, ne sois pas jaloux ! C’est plus… Complexe ! »
— Bon, alors au revoir !
Et Greer marcha tranquillement vers le fond de la pièce où une douce lumière blanche et pure s'agrandit pour l’enlacer maternellement. La revenante disparut progressivement du regard de la jeune brune.
— Merci, Élie James et Mélinda Gordon pour votre partage ! conclut Douglas en leur serrant la main et en les raccompagnant vers la porte.
Le couple revint dans leur ville à l’école élémentaire sous le regard furieux de Jim.
***
Devant l’école élémentaire de la ville.
Élie informa Mélinda en ces mots d’un ton plus inquiet que voulu, presque alarmant :
— Mélinda, laisse-moi seul amener ces défunts dans la Lumière ! Je ne veux pas que tu m’assistes, reste ici !
« Bon, je ne veux pas lui dire que je l’aime trop pour la voir souffrir ! Calvin Byrd peut être retors ! » songea le psychiatre.
— Élie, s’exclama la jeune médium en s’accrochant à son compagnon, le cœur battant puissamment dans sa poitrine. Pourquoi ? Au contraire, je les vois et je peux t’aider !
« Je ne pourrais supporter qu’il affronte seul une dizaine d’esprits errants, alors qu’il est désavantagé avec son don ! Élie, je ne veux pas te perdre… Comme Jim… » pensa la veuve.
— Non, c’est non ! affirma-t-il d’un ton qui ne souffrait pas la réplique.
Ses traits se durcissaient de détermination et son regard devint plus perçant.
— D’accord, bredouilla-t-elle en lâchant son bras. Je reste ici alors !
Élie lui sourit et se pencha vers elle, lui murmurant :
— À plus tard, Mélinda, mais en aucun cas, tu n'interviens, compris ?
— Oui, répondit-elle en un souffle, une lueur d’angoisse dans son regard.
Et Élie s’éloigna d’elle et entra dans la bâtisse au-dessus de laquelle des sombres nuages s’accumulèrent.
Dès que Mélinda fut seule, Jim commenta, les yeux agrandis et la bouche un peu entrouverte :
— Je dois suivre ça de près ! Intriguant ce professeur !
Son épouse, dont un éclair de culpabilité traversa ses sombres yeux, murmura :
— Pourquoi ne pars-tu pas ?
— Élie James !
Et il disparut en un clin d’œil. La jeune veuve fixa l’établissement devant elle. La lumière des fenêtres brillait plus puissamment qu’auparavant avant de s’éteindre une à une. L’ombre projetée semblait receler des démons issus des cauchemars.
« Élie, que Dieu te protège ! Il faut que nous demeurions forts ! Il faut amener ces esprits errants dans la Lumière ! » répéta-t-elle mentalement en tordant le bord de son vêtement.
***
Dans un couloir de l’école élémentaire.
Élie marchait depuis quelques minutes, devenu tout oreille au moindre murmure de l’au-delà. La tension était palpable, quasi insoutenable. Mais toujours un silence des morts. Silence qui élimait sa patience et ses nerfs.
Au détour d’un couloir, des murmures de voix masculines et féminines parvinrent à lui.
Le psychiatre prit son courage à deux mains et hurla :
— Mesdames et messieurs, je vous entends ! Voyez-vous une lumière ?
Un vague murmure parcourut l’assistance. Une voix masculine forte demanda :
— Une lumière dites-vous ? Je ne la vois pas ! Je ne sais où aller !
— Attendez, un peu, tonna la voix arrogante de Calvin Byrd, un parfait accent britannique. Où allez-vous ainsi ? Ne remarquez-vous pas que c’est un aveugle qui vous parle ?
— Je n’ai pas le don de Mélinda Gordon…
— Votre épouse ? ironisa Calvin Byrd à son oreille.
Le professeur rougit malgré lui et son cœur battit plus fort dans sa poitrine.
Il s’exclama :
— Telle n’était pas la question, docteur Byrd !...
Il leva les mains en un grand geste pour capter l’attention, comme s’il s’adressait à une classe remplie d’un amphithéâtre à l’Université, à la différence que le public était invisible, mais tout aussi bruyant.
— Que je revienne à ce que je disais ! Donc, vous, esprits errants, ne pouvez rester ici, mais vous êtes destiné à quitter le monde des vivants !
— Comment êtes-vous si certain ? Y êtes-vous passé ? Ici, je garde leur secret en sécurité avec moi, lié par le serment de notre profession ! Alors que là-bas, c’est la punition pour ces secrets et ces vices !
L’air froid qui entourait Élie le fit trembler. Mais rien comparativement à son état de tension mentale permanente. Son cerveau était en ébullition de l’intense effort.
— Justement, vous avez tort ! Je le sais pour avoir vécu une expérience de mort imminente il y a quelques années de cela. Et cette Lumière que j’ai vu est apaisante et divine ! J’y serais entré si une force supérieure ne m’avait arraché à cette merveille de la contemplation !
— Je vois une belle lumière ! s’émerveilla une voix féminine. C’est pour nous ?
— Oui et bon voyage ! Maintenant, il ne sert à rien de hanter cette école ! Vous le constatez par vous-mêmes que tout a changé, pensez au bien-être des générations futures !
Un murmure indistinct de voix parcourut l’assistance de tout part avant de s’écrier, comme un seul homme :
— Nous la voyons ! Ô belle et divine lumière ! Apaisante source de chaleur et d’humanité que nous n’avons jamais ressentis au cours des dernières années de notre vie ! Au revoir !
— Attendez ! s’alarma le défunt psychiatre. Vous ne pouvez… Non ! Non !
Un bref silence s’installa avant que Calvin Byrd reprit la parole sur un ton glacial.
— Élie James, vous payerez cher pour me priver de mes patients et de mon meilleur projet de toute mon existence !
L’interpellé déglutit et recula instinctivement, mais un froid étau se serrait autour de son cou, s’insinuant dans ses os. De la glace se forma sur la fenêtre la plus proche. Il suffoquait, agitant désespérément des bras.
— Eh ! Que faites-vous ? interrogea la voix furieuse de Jim. Lâchez-le !
— De quoi vous vous mêlez ? N’est-ce pas que ce collègue à moi est amoureux de votre femme, non ? Et est-ce vrai qu’il n’est pas sympathique comme homme ! Un psy, nous sommes tous pareils !
— Ne me rappelez pas ce détail ! Je ne l’apprécie pas, mais il n’est certainement pas comme vous !
— Avez-vous songé qu’il pourrait se servir de Mélinda comme d’un cobaye ? continua le défunt psychiatre.
— Ça suffit, vos insinuations !
Et la chaleur revint dans la pièce au moment où Mélinda se pointa au loin dans le couloir plusieurs minutes plus tard.
La jeune veuve s’avança vers Élie et ordonna à Calvin Byrd qui se concentrait sur le cou de son ami :
— Que faites-vous ? Lâchez-le !
Un sourire sardonique, il répliqua :
— Vous vous inquiétez pour votre second mari, n’est-ce pas ?
— C’est sans importance pour vous !
Et l’âme d’Élie quitta son corps sous le regard étonné de Jim et de Mélinda qui demeurèrent silencieux. L’âme d’Élie empoigna le défunt et le traîna au sol, l’amenant au passage de la ville souterraine. Il jeta son adversaire en bas de l’escalier et une paire de bras le captura et l’entraîna à sa suite. Élie regagna prestement son corps lorsque Mélinda s’agenouilla, pleurant à chaudes larmes.
— Mélinda ! toussa le professeur. Je suis vivant ! Les patients sont partis et ce psychopathe ne peut nuire à personne ! Et c’est très étrange de voir Calvin Byrd lorsque j’ai quitté mon corps… La face d’un psychopathe et d’un démon, aucunement un homme naïf de son époque !
L’interpellée se releva et caressa le visage de son ami pour être certaine qu’il soit bien en corps et âme devant elle.
— On revient… chez moi ? tremblota la voix de la médium. Je…
— Oui ! fusa la réponse du professeur, tranchant l’air.
Jim, toujours silencieux, esquissa un faible sourire. Il marmonna :
— Je ne l’aime pas ce prof, Mél… Mais il est courageux ! Indéniable ! Il t’aime vraiment !
Et il s’éleva jusqu’au plafond, disparaissant soudainement de la vue de son épouse.
***
Quelques heures plus tard, au salon de la demeure de Jim et Mélinda.
La jeune veuve confortablement assise sur le canapé promenait son regard du professeur à son défunt mari. Ce dernier, debout entre les deux vivants, observait alternativement l’un puis l’autre. Ses traits, détendus, reflétaient une sérénité, alors que ses yeux renvoyaient une culpabilité. Mélinda interrogea le fantôme :
— Jim, que puis-je faire pour toi pour t’aider à partir dans la Lumière ?
— Au besoin, ajouta Élie, vous pouvez vous confiez à moi. Secret professionnel garanti avec une aide sur mesure !
L’esprit errant se rapprocha de son épouse, lui frôlant délicatement la joue, puis la main. Il lui chuchota à son oreille :
— Mél, je t’autorise à te remarier ! Élie est digne de toi ! Maintenant que je sais que tu es entre de bonnes mains, ma colère est tombée. Soit heureuse et radieuse comme lorsque nous étions ensemble ! J’espère que nous nous reverrons, je t’aime énormément !
Émue, la médium pleura silencieusement. Un immense poids, aussi lourd que les boulets des prisonniers, s’estompa de son âme.
« Jim, il n’y a pas de mots pour exprimer mon amour envers toi et ma gratitude ! Tu demeureras toujours mon premier amour de ma vie… Élie est une seconde chance ! » songea-t-elle entre deux sanglots.
— Merci Jim ! souffla-t-elle. Sache que je t’aime encore et toujours, mon amour ! Bon voyage !
L’esprit errant avec un large sourire se déplaça instantanément près d’Élie et l’avisa :
— Élie James, vous vous êtes montré digne de marier mon épouse ! Je vous souhaite tout le meilleur et veillez bien sur elle !
Il se pencha vers lui et continua :
— Si vous lui faites le moindre mal, je reviendrais, peu importe où je serais ! Compris ?
— Oui, sursauta le psychiatre. Je ne faillirai pas !
Jim s’éloigna du professeur. Il soupira et affirma calmement, les yeux ressemblant à des saphirs et le visage transfiguré.
— Mélinda Gordon et Élie James, vous avez ma bénédiction. Je quitte le monde des vivants pour affronter le mystère de la vie dans l’au-delà. Je pars pour le grand voyage. Bonne chance à vous deux !
— Au revoir et bon voyage ! répondit le couple à l’unisson.
Le fantôme se dirigea vers un point lumineux au fond de la salle pour le suivre, sans se retourner. Cette lumière s'agrandit pour enlacer Jim qui s’estompait de la vue de la veuve.
Celle-ci, pleurant de joie, chuchota :
— Une nouvelle page de notre histoire commence, Élie.
L’interpellé lui sourit, un peu gêné du dénouement, et approuva d’un signe de tête.