Kalinka, ou l’Esprit du Nord

Chapitre 1 : Kalinka, ou l’Esprit du Nord

Chapitre final

1805 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/12/2025 11:34

Kalinka, ou l’Esprit du Nord





Par une belle journée du mois de septembre.

Élie James marchait sur la sente recouverte de feuilles vertes, oranges, jaunes, rouges et brunes d’un pas léger, le manteau déboutonné. Le doux vent qui soufflait apportait une agréable fraîcheur au soleil qui trônait au ciel, comme un roi au milieu de sa cour. Le professeur de psychologie se sentait très léger ces derniers jours et encore plus aujourd’hui. Sa bien-aimée, Anastasia Ivanovna, avait accepté son rendez-vous galant prévu ce soir au restaurant de la petite ville de Grandview.


Калинка, калинка, калинка моя!

В саду ягода малинка, малинка моя!

[Kalinka, kalinka, kalinka moya!

V sadu yagoda malinka, malinka moya!]

Ma petite, ma petite baie d’obier,

Dans mon jardin, ma petite framboise.


Il s’arrêta près d’un framboisier sauvage et se rappelait leur échange lors de leur dernière rencontre : Anastasia avait un petit jardin où ces fruits poussaient à profusion. Elle les aimait bien. Soudain, un souffle froid passa à ses côtés. Et une voix masculine avec un fort accent slave se manifesta à sa droite, près d’un immense sapin vert, lui disant : 

— Même pas un peu de paix à mon âme ! Pauvre voyageur !

Le professeur, intrigué, se retourna, jeta un rapide coup d’œil vers la direction de la voix, mais ne vit personne.

« Un fantôme, sans l’ombre d’un doute ! » affirma dans son for intérieur le jeune homme. « Je dois l’aider ! »

— Que voulez-vous ? Je vous entends !

— Ah ! Intéressant ! Enfin quelqu’un qui ne m’ignore pas ! Alors écoutez mon histoire !


Ах, под сосною, под зеленою,

Спать положите вы меня!

Ай-люли, люли, ай-люли, люли,

Спать положите вы меня.

[Akh! Pod sosnoyu pod zelyonoyu

Spat polozhite vy menya;

Ay, lyuli, lyuli, ay, lyuli, lyuli,

Spat polozhite vy menya.]

Ah sous le sapin, sous le sapin vert,

couchez-moi pour dormir.

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Je suis allongé pour dormir.


Élie James s’assit au pied du conifère le plus près, sortit un calepin et hocha la tête pour signifier à son interlocuteur invisible qu’il était prêt. Le défunt se racla la gorge et commença son récit : 

— Il était une fois dans la Russie tsariste de Nicolas II, dans une petite ville de province, moi, Ivan Ivanovitch, simple cultivateur de framboises, était amoureux d’une belle fille, Vassilissa ! Oh ! Tellement belle qu’aucune plume ne pouvait la décrire ! Tellement gracieuse que je n’ai pas de mots pour la décrire ! Un jour, je passe par la forêt et je m’allonge à l’ombre d’un arbre millénaire. Je ne cessais de penser à ma bien-aimée. Soudain, une branche me tomba presque sur la tête et une colombe s’envola. Je sortis mon fusil pour tirer sur l’oiselle. Elle s’écria : 

— Aie pitié de moi, valeureux cultivateur !

Les sourcils du professeur se levèrent d’étonnement.

« Depuis quand un oiseau parle ? » songea-t-il. « C’est impossible ! »


Калинка, калинка, калинка моя!

В саду ягода малинка, малинка моя!

[Kalinka, kalinka, kalinka moya!

V sadu yagoda malinka, malinka moya!]

Ma petite, ma petite baie d’obier,

Dans mon jardin, ma petite framboise.


Ах, сосёнушка, ты зеленая,

Не шуми ты надо мной!

Ай-люли, люли, ай-люли, люли,

Не шуми ты надо мной!

[Akh! Sosenushka ty zelyonaya,

Ne shumi zhe nado mnoy!

Ay, lyuli, lyuli, ay, lyuli, lyuli,

Ne shumi zhe nado mnoy!]

Ah mon petit sapin vert,

Ne bruisse pas au-dessus de moi.

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Ne fais donc pas de bruit au-dessus de moi


— Je fixais l’oiselle, tout aussi éberlué que vous pouvez l’être, étranger ! continua Ivan Ivanovitch. À cet instant où mon arme, braquée sur la créature ailée aux plumes aussi blanches que la neige qui scintillait au soleil, j’eus l’impression que la forêt entière cessait de bouger, même le zéphyr était tombé ! Tous retenaient leur souffle. J’étais conscient que c’est un moment crucial… Et j’ai baissé mon arme, me rappelant les contes de mon enfance que ma mère et ma grand-mère m’ont jadis raconté où de belles femmes très connaissantes pouvaient ainsi se métamorphoser. L’oiselle se posa au sol et changea d’apparence ! Oui, je ne mens point ! Sous mes yeux, je l’ai vu et je l’atteste, paroles véridiques ! Et devinez quoi ?

Élie cessa d’écrire et répondit : 

— C’était la fille de laquelle vous étiez amoureux, Vassilissa ?

— Oui ! s’exclama avec euphorie le fantôme. Ma douce et tendre Vassilissa ! Et pour pouvoir marier ma bien-aimée, mes beaux-parents m’avaient mis à l’épreuve ! Je devrais cueillir toutes les petites baies d’obier qui poussaient dans la forêt où nous nous sommes fiancés puis celles du jardin gigantesque de mes beaux-parents. Je soupçonne ma belle-mère d’être une sorcière, une baba Yaga ! Trop habile avec les plantes de toutes sortes, une encyclopédie vivante !

— Quelle épreuve ! Pas facile !


Калинка, калинка, калинка моя!

В саду ягода малинка, малинка моя!

[Kalinka, kalinka, kalinka moya!

V sadu yagoda malinka, malinka moya!]

Ma petite, ma petite baie d’obier,

Dans mon jardin, ma petite framboise.


— Oui, exactement, mais je suis vaillamment parvenu à bout de l’épreuve. Mon amour pour Vassilissa est très puissant ! Mon moteur pour ne pas abandonner, malgré la fatigue pernicieuse qui envahissait mes bras et mes jambes — vous ignorez quel immense champ ils avaient, des hectares et des hectares, impossible à un homme de le parcourir en un jour. Cueillir des tonnes et des tonnes de framboises et des baies d’obier, pas de tout repos ! Je pensais constamment à elle, à ses jolis yeux bleus, comme deux saphirs, et ses cheveux comme l’or qui ondulaient sous le vent. Quelle puissante motivation pour ne pas abandonner ! Aussi, j’ai obtenu l’aide d’un ours et d’un loup. Bref, après des journées de labeur intense, je suis venu à bout de l’épreuve. Je l’ai marié, malgré qu’une sorcière m’avait lancé un philtre d’amour pour que je me marie avec sa fille, Irina. Je me suis marié avec Vassilissa, mon amour était trop puissant pour l’oublier, et j’eus quatre enfants, deux garçons et deux filles. Et un beau jour, dans mes vieux jours, une baba Yaga croisa mon chemin, me demandant un peu de fruits que je vendais. Elle prit les framboises et les avala tout rond, sans même me les payer ! Je lui demanda : 

Babouschka, que faites-vous ? 

Elle me maudit : 

— Vous ne me reconnaissez plus ? La mère de votre ancienne fiancée, Irina ! Vous avez trahi ma fille pour Vassilissa, cette femme qui est vous est très chère ! Que la fausse épouse, dans la maison, périsse !

Vassilissa mourut dès que je franchis le seuil de notre demeure. De tristesse et me rappelant mon amour pour Vassilissa, malgré les divers moments parfois de tension dans notre vie de couple, pendant toutes ces années qui me frappa tout aussi puissamment qu’au début de notre relation, je suis revenu au pied du conifère dans la forêt qui scella notre alliance et une branche tomba sur moi, me tuant sur place.

Une moue sceptique se dessina sur le visage de son interlocuteur qui commenta : 

— Quelle triste fin ! Quelle force en l’amour et ode à la fidélité ! Dommage !

« D’ailleurs, des sorcières, c’est bon pour les contes » réfléchit le professeur.

— Ce n’est pas tout, je dois conclure avec la morale de l’histoire ! La morale est : il ne faut jamais abandonner son réel amour et se méfier des mères sorcières qui veulent à tout prix marier leur fille, même rendu dans nos vieux jours. Au risque d’être malheureux rapidement ! Ne laissez pas les sorcières agir avec leur art pernicieux ! Je vous le dis en conseil amical et ne désirant pas que vous me rejoigniez rapidement dans l’au-delà ou que vous soyez triste ou pire, malheureux, pour le reste de vos jours. N’oubliez pas que de telles femmes peuvent être particulièrement vindicatives et perfides. De plus, votre bien-aimée est l’une de mes descendantes ! La petite-fille de mon arrière-petite-fille, Daria.

— Oh ! Est-ce que Anastasia aurait hérité certaines connaissances de cette femme ?

— Un grimoire, certainement ! Mais je n’en sais pas plus que cela. D’ailleurs, est-ce important ? Vous l’aimez, non ?


Ах, красавица, душа-девица,

Полюби же ты меня!

Ай-люли, люли, ай-люли, люли,

Полюби же ты меня!

[Akh, krasavitsa, dusha-devitsa,

Polyubi zhe ty menya!

Ay-lyuli, lyuli, ay-lyuli, lyuli,

Polyubi zhe ty menya!]

Ah Ma Beauté, ma douce jeune fille,

Sois donc amoureuse de moi !

Ah, liouli, liouli, ah liouli, liouli,

Sois donc amoureuse de moi !


Le professeur rougit malgré lui, ses pommettes s’enflammèrent à la question. Son cœur battait plus fort dans sa poitrine et sa main droite serra convulsivement son stylo. Il bredouilla : 

— Oui… Oui… beaucoup même… 

Il soupira et sentit un lourd poids sur les épaules. Il se confia dans un murmure : 

— Mais je… ne sais pas si c’est réciproque… J’ai un doute… Je ne sais pas… Il n’y a pas de mots pour la décrire !

— Je suis certain qu’elle vous aime, commenta le défunt sur un ton complice.

— Je verrai ce soir !

— N’oubliez que l’amour est plus fort que la mort. Essayez-vous auprès d’elle et accrochez-vous fermement à cette certitude !

Élie se leva, rangea son carnet et demanda au fantôme, marchant dans la forêt : 

— Et maintenant, allez-vous dans la Lumière ? Vous avez raconté votre histoire, non ?

— Oui, je suis heureux et je pars traverser la Smorodina et le pont d’obier la paix dans l’âme. Je vous souhaite tous mes meilleurs vœux pour votre mariage ! Au revoir !

— Bon voyage !

Le professeur emprunta le sentier de terre battue et pensa : 

« Quelle intrigante famille à Anastasia… Mais je l’aime tellement ! Je pense que je vais commencer à voir d’un autre œil les vieilles femmes courbées par l’âge ! Ce peut être des sorcières ! »


Калинка, калинка, калинка моя!

В саду ягода малинка, малинка моя!

[Kalinka, kalinka, kalinka moya!

V sadu yagoda malinka, malinka moya!]

Ma petite, ma petite baie d’obier,

Dans mon jardin, ma petite framboise.


Il s’arrêta devant un framboisier et murmura : 

— Je vais toujours me rappeler de cette histoire fabuleuse de l’illustre ancêtre de ma bien-aimée, Ivan Ivanovitch ! Kalinka, malinka !

— C’est ce que nous verrons, lui répondit dans un souffle, à peine audible, une femme aux cheveux blancs perchée au sommet du conifère dans un mortier géant qui avait un immense sourire énigmatique.


Le professeur revint en ville, impatient que le soir arrive pour aller au rendez-vous avec sa bien-aimée. Il se promit d’être prudent et de tenir compte du conseil bienveillant de Ivan Ivanovitch.

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