La folie autrement

Chapitre 1 : La folie autrement

Chapitre final

2960 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/12/2025 13:38


Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans la série. 




9 mars 2009, par un après-midi ensoleillé, dans le parc de Grandview.


Jim Clancy et Melinda Gordon, main dans la main, se promenaient dans le parc, des lunettes de soleil sur leurs nez. Ils regardaient les arbres qui étendaient leurs branches vers le ciel, avides de lumière. Le printemps était à la porte. Des familles réunies autour d’un banc, des enfants qui jouaient joyeusement dans le module à jeux, là sur le banc voisin et des femmes qui chuchotaient des rumeurs sur les passants donnèrent un avant-goût du beau temps.

En arrivant près d’un cerisier, Melinda vit clairement un esprit qui observait attentivement autour de lui. Lorsque son regard se posa sur l’entité, la médium le détailla : une jeune femme qui la dépassait d’une tête, vêtue d’une ample robe blanche à manches qui flottait au gré de ses mouvements, tout comme ses cheveux châtain foncé derrière son dos et sur ses épaules. Les deux femmes se regardèrent attentivement. La médium lit une peur dans les yeux marron-vert teintée d’une inquiétude indescriptible, qui lui rappelait Greer Clarkson. Cette dernière se préoccupait de la sécurité des enfants de l’école primaire, école qui avait été un ancien asile d’aliénés dans les années 1950. Greer était partie il y a trois jours dans la Lumière, lorsque Melinda avait rencontré son fils, Doug. Elle voulait prouver à la revenante qu’il était bel et bien vivant, car elle était convaincue qu’elle l’avait noyé en lui avait donné son bain à l’âge d’un mois.

Jim, remarquant que son épouse fixait quelque chose qu’il ne voyait pas, il murmura à son oreille :

— Mel, un esprit ?

Elle opina du chef en pensant On dirait une patiente de l’ancien asile de Grandview… Pourtant, il me semblait que la plupart d’eux étaient partis dans la Lumière…

 Jim se plaça face à elle pour faire semblant de mener une conversation. 

La médium aborda la revenante d’une voix qui se voulait douce : 

— Je m’appelle Melinda Gordon. Et vous ?

— Gertrude Clement, fit-elle.

— Que faites-vous à se promener ainsi dans le parc ?

— Parce qu’il me rappelle des souvenirs…

— Lesquels ?



Ça fera bientôt trois années,

Trois années qu'elle est internée,

Oui, internée avec les fous...

Avec les fous...


Après un long silence, Gertrude répondit d’une voix songeuse :

— C’était une sortie de l’asile, après trois ans d’internement… Une sortie avec des hommes de la sécurité et d’autres membres du personnel de l’asile… Mais aussi avec d’autres individus, je veux dire des hommes et des femmes en camisole de force… On était alors passés près de ce cerisier…

Elle désigna d’un geste de son bras droit un vieil cerisier vers sa gauche. L’arbre déployait fièrement ses fleurs et ses feuilles vers le ciel.

— Celui-là, dit-elle en baissant son bras. Seulement qu’à l’époque, il était beaucoup plus jeune…

— Excusez-moi, l’interrompit Melinda, pouvez-vous me dire à peu près c’était à quelle année cette promenade ?

— Bonne question…

La revenante soupira, la main droite sur le menton.



C'est à cause d'eux si elle est là,

Seul'ment voilà, on n'la croit pas,

Mais un jour ça va éclater : la Vérité !

Alors comme elle en a assez d'pleurer,

De tout's ses forces ell'se met à crier :

"Mais puisque j'vous dis que j'suis pas folle,

vous m'entendez ?!

J'suis pas folle ! J'suis pas folle !! J'suis pas folle !!!


Après un long silence, elle murmura :

— C’était le 4 avril 1953… 

Elle toussota, puis ajouta d’un air indigné :

— Moi, je ne comprenais pas ce que je faisais parmi eux… Je n’avais rien en commun avec les autres hommes qui m’avaient entouré… Je ne savais même pas pourquoi j’étais là…

Melinda pensa, le front plissé d’inquiétude, La pauvre, sans doute qu’elle avait oublié la raison de son internement…

La revenante, comme si elle ignorait les pensées de la médium, continua :

— Je voulais seulement que quelqu’un m’expliquait ce que je faisais dans l’asile… 

Gertrude leva son index droit et s’époumona de plus belle : 

— Pourtant, je n’ai fait de mal à personne ! Je vous le dis ! C’est la vérité ! Dieu m’en est témoin !

Après un long silence, la médium, un peu gênée de l’emportement de la revenante, demanda :

— Excusez-moi, Gertrude, mais qui vous avait amené à l’asile ?

— Mon mari, répondit l’interpellée d’un ton amer.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu’il m’avait traité de folle en raison du fait que je voyais des personnes qui étaient décédées depuis très longtemps…

Melinda, les yeux écarquillés de surprise, pensa Elle voyait donc les esprits ? Autrement dit, une passeuse d’âmes ici, à Grandview, avant même ma naissance ? C’est rassurant de savoir que je ne suis pas la seule…

Comme si le revenante avait lu les pensées de son interlocutrice, elle enchaîna :

— Oui, j’avais le malheur de voir les esprits ! C’est pourquoi j’espère que votre mari vous soutient dans votre don…

La médium la rassura d’une voix douce :

— Ne vous inquiétez pas pour moi…

Elle serra la main de Jim et ajouta :

— Mon mari comprend mon don et m’aide du mieux qu’il peut…

En tournant légèrement sa tête vers lui, elle murmura :

— N’est-ce pas, Jim ?

L’interpellé approuva silencieusement.

Melinda ramena son attention vers l’esprit et dit :

— De sorte que je me considère comme chanceuse d’avoir un si bon mari…

— Tant mieux pour vous… fit Gertrude à mi-voix, avec un sourire sincère.

Elle soupira, la main sur le front, puis continua d’un air triste :

— J’avais essayé, en vain, de convaincre mon mari, puis les docteurs, que c’était normal pour moi de voir les fantômes…



...Et à chaque fois y a les blous's blanch's…

Encore et toujours les blous's blanches...

Ell's lui dis'nt : "Non, vous n'êtes pas folle !"

...pas folle... ...pas folle..


Gertrude murmura :

— Pourtant, tous les docteurs que j’avais vu avaient dit que j’étais folle, que je n’étais pas normale…

Elle soupira puis s’exclama d’une voix larmoyante, en fixant intensément la médium :

— Pourtant je vous assure que je n’étais pas folle ! Je les voyais, les esprits ! Je les voyais comme si c’étaient des gens devant moi !

Melinda, l’interrompit, en faisant un geste des mains pour calmer son interlocutrice :

— Inutile de préciser… Je comprends très bien ce que vous voulez dire. Puisque je vous vois et que je peux communiquer avec vous…

— Merci, murmura la revenante.

— Et bien, reprit la médium après une courte pause, êtes-vous certaine de ne pas avoir d’autres souvenirs rattachés à ce parc ?



Les blous's blanches...

Elle aussi, elle en a eu un'blous' blanch',

Ah non ! C'était un'rob'... Un'petite rob'blanche...

Une petite robe blanche avec des fleurs,

Y avait du soleil tout autour des fleurs,

Et dans sa main à ell' y avait un'main :

Un' bell' main avec des doigts qui chantaient...

Qui chantaient... Qui chantaient..



La défunte patiente de l’asile, après un long silence, reprit d’un air songeur :

— Bien sûr que oui… Au cours de cette promenade, les docteurs et les gardes étaient avec nous… Ils étaient tous sérieux, avec des visages inexpressifs. J’étais la seule qui avait revêtu une robe blanche avec des fleurs brodées dessus. C’était ma robe préférée… 

— Pourquoi vous n’étiez pas vêtue comme les autres patients de l’asile ? fit Melinda, perplexe, les sourcils levés.

— Parce que j’avais obtenu l’autorisation de la porter, sinon, je feignais une crise catatonique…

Gertrude s’interrompit, leva les yeux au ciel, puis murmura, la tête baissée :

— J’avais bien observer les autres gens autour de moi, de sorte que j’avais très bien compris comment un catatonique agissait… D’ailleurs, je me pratiquais seule, lorsque tout le monde dormait dans le dortoir, afin d’être très crédible… Étant ainsi exercée, je pouvais, quand je le voulais, tomber dans cet état…

— En quoi ceci vous avez aidé ? questionna la passeuse d’âmes.

— J’avais compris alors que les docteurs accèdent à toutes nos demandes lorsque nous étions dans cet état…

Elle s’éclaircit la gorge et reprit d’un air songeur, la main sur le menton : 

— Que je revienne à ce que je disais… Avec la journée ensoleillée, les fleurs et les arbres du parc, tout était beau… Sauf s’il n’y avait pas cette lourdeur de l’atmosphère de l’asile… Avec les autres fous autour de moi, les docteurs avec leur blouse blanche et les autres membres du personnel… Il ne manque que mon cher mari… Je l’aime malgré son incrédulité… Et c’était, par ailleurs, sous ce même cerisier que j’avais avoué à Pierre mon don… Je me souviens encore… C’était peu avant notre mariage… À l’époque, il m’avait dit qu’il me croyait… D’ailleurs, même s’il était un peu méfiant envers mon don, mon cher époux m’aidait à régler certains cas des esprits en me donnant des pistes de réflexion… De sorte que je n’avais jamais douté qu’il voulait me placer dans l’asile…

Gertrude soupira puis enchaîna :

— Je me souviens encore de cette promenade romantique avec mon cher mari… Il me chantait Mon Ange de Leo Marjane… C’était ma chanson préférée… Mon chéri était tellement romantique, charmant, attentif…

En tapant son front avec le paume de sa main droite, elle s’exclama tristement :

— Comme l’amour rend aveugle !

Melinda toussota puis demanda :

— N’aurait-il pas un fait marquant avant ou pendant votre arrivée à l’asile ?



(Parlé :) Oh ! Encor'les blous's blanches !...


Gertrude promenait son regard autour d’elle, ne fixant rien en particulier. Elle répondit après un long silence :

— Je ne peux pas dire qu’il y avait quelque chose de frappant… À part voir les docteurs qui arrivent dans ma chambre… Je ne vois que des hommes avec des blouses blanches… Je ne voyais que des blouses blanches… On dirait un défilé de blouses blanches devant moi…



Ça fera bientôt huit années

Huit années qu'elle est internée

Oui, internée avec les fous...

Avec les fous..



— Êtes-vous sûre ? répéta la médium. N’y aurait-il pas d’autres souvenirs que vous voudriez me dire ?

L’interlocutrice de Melinda, après une longue pause, reprit d’un air songeur, les yeux dans le vague :

— Une fois, c’était au bout de huit ans d’internement dans l’asile… Un homme avec une camisole de force… Un homme d’un certain âge…

— Quel était son nom ? intervint la passeuse d’âmes d’une voix douce.

— Si je ne me trompe pas, Henry Milford… Mais je n’en suis pas certaine…

— Ce n’est pas grave, la rassura Melinda.

— Je l’avais rencontré à la cantine… On avait partagé nos plaintes mutuelles sur le menu du jour… Depuis, nous étions devenus amis, question d’avoir quelqu’un avec qui parler…

— Savait-il au sujet de votre don ?

— Oui… Et il s’était montré un vrai ami… Il ne m’avait jamais trahi…

La revenante soupira puis murmura :

— Henry était meilleur sur ce point que Pierre…



Un grand trait sur les huit années

Tout comm' si rien n's'était passé

Une nuit elle ira leur voler leurs huit années...

Tiens ! V'là la main comm' le jour d'la rob' blanch'...

Mais pourquoi qu'elle a mis tout's ces blous's blanch's ?

Non ! Puisque j'vous dis que j'suis pas folle,

vous m'entendez ?

J'suis pas folle ! J' suis pas folle !! J'suis pas folle !!!

Vous voyez bien que c'était vrai...

Moi je savais qu'ell'reviendrait... la main...

La bell' main qui riait... riait... riait…



Gertrude s’interrompit elle-même pendant quelques secondes, les traits illuminés d’un sourire, comme si elle venait de réaliser quelque chose.

Le mari de Melinda soupira d’impatience. La médium tourna son regard vers lui et murmura :

— Jim, je n’ai pas encore terminé avec Gertrude… Ne t’inquiète pas, je t’informerai de tout ce qui a été dit…

Il confirma sa compréhension d’un mouvement positif, puis observa attentivement sa chère épouse, dont il devinait intuitivement les émotions aux traits de son joli visage.

La médium ramena son attention vers l’entité en disant d’une voix douce :

— Pardonnez bien mon mari… Il ne voulait pas être malpoli…

— Pas de problème, fit l’esprit avec un petit sourire. C’était à-peu-près quelque chose de semblable que je disais aux esprits lorsque mon mari manifestait bruyamment son impatience…

Elle se tut avant de reprendre d’une voix vibrante :

— Même après huit ans d’internement, le contact de la main de Pierre dans la mienne me manque… J’espérais bien un jour sortir de là pour revenir avec lui… Je me sentais si seule et abandonnée loin de lui et de notre fils David…

Melinda songea Ceci me rappelle Greer Clarkson qui s’inquiétait aussi pour son fils qu’elle croyait avoir noyé…

Comme si Gertrude lut ses pensées, elle ajouta :

— À la différence de Greer, je savais que mon fils était vivant, sous la tutelle de son père…

— Vous avez rencontré Greer ? Je veux dire Greer Clarkson ?

La revenante approuva silencieusement puis précisa :

— C’était moi qui lui avait appris la chanson Alouette, gentille alouette, que j’avais entendu d’un Canadien-Français…

Son interlocutrice pensa en fronçant des sourcils Comme le monde est petit ! Mais en tout cas, ceci explique pourquoi Greer chantait une chanson française…

— En effet, confirma Gertrude.

Puis elle demeura silencieuse pendant plusieurs minutes, comme si elle cherchait ses mots. Ce temps semblait être une éternité pour la passeuse d’âmes, qui se dandinait d’impatience sur ses talons hauts.



On s'aimera toujours...

Mon amour... Aha !

Toujours... Aha !

Mon amour... Ahaha !!...

Toujours !... Ahahaha !!!...


Gertrude murmura :

— Peu importe où Pierre se trouve maintenant, qu’il soit vivant, ou mort, qu’il soit au Paradis ou en Enfer, je veux simplement qu’il sache que je l’aime de tout mon cœur et qu’aucun autre homme n’avait pris ni ne prendra sa place. Il est indétrônable parce qu’il est l’amour de ma vie. Et je l’aimerai toujours !

Melinda, émue d’un tel amour d’outre-tombe, cessa de se dandiner et serra la main de son époux en lâchant une larme malgré elle.

Jim l’enlaça contre lui en murmurant : 

— Mel, ne pleure pas… Qu’est-ce que l’esprit t’a dit ?

Elle s’empressa de sécher ses larmes, puis dit à mi-voix :

— Gertrude a dit qu’elle aime son époux, peu importe où il se trouve… Quel amour inconditionnel ! Quelle fidélité !

— Comme toi et moi, répliqua-t-il d’une voix chaleureuse.

Elle opina du chef, puis se retourna vers l’esprit, avec un petit sourire gêné.

La médium lâcha la main de Jim et dit d’un ton assuré :

— Gertrude, maintenant que vous vous êtes confiée à moi, n’y aurait-il pas quelque chose de plus que je puisse faire afin que vous partiez dans l’au-delà ?

— Non, ce sera tout… Merci de m’avoir écouté ! Je me sens mieux maintenant !

Melinda inspira profondément puis ajouta, ses yeux noisette brillants d’une joie quasi enfantine.

Jim sourit, en pensant Sans doute que Mel aura bientôt fini avec cet esprit… Félicitations ! Toujours aussi géniale !

Sa femme murmura d’une voix vibrante à la revenante :

— Très bien… Voyez-vous une Lumière ? 

Gertrude regarda autour d’elle, puis se retourna pour être dos à Melinda. Elle fixait une lumière qu’elle seule voyait. Elle murmura :

— Madame Gordon, je vois devant moi une lumière blanche, pure, divine… Tellement accueillante…

— Allez-y ! Elle est pour vous ! fit la médium d’une voix émue, les larmes dans le coin des yeux.

L’esprit se retourna une dernière fois vers elle et la remercia d’un signe de tête puis s’avança d’un pas assuré vers la lumière. 

Lorsque Gertrude disparut complètement de sa vue, Melinda s’appuya contre son mari en murmurant :

— Jim, mission accomplie ! Un esprit de moins à Grandview !

— Félicitations, Mel ! répliqua-t-il d’un air enjoué. Tu es géniale, comme d’habitude !


Il l’embrassa sur les lèvres. Melinda lui résuma l’histoire de l’esprit, sans retenir sa joie, contente que Gertrude soit partie dans la Lumière. Le couple, main dans la main, continua leur promenade dans le parc.


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