L’amour n’a pas de frontières
Chapitre 1 : L'amour n'a pas de frontières
4352 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 23/12/2025 13:37
Cadeau à 1950m
Le conte est repris du troisième tome des Contes populaires d’Afanassiev, « 208. La Princesse-Grenouille (III) », p. 72 à 76.
L’amour n’a pas de frontières
En un certain royaume, en un certain État, aux confins du monde, vivaient un maire, Aiden Clancy, et son épouse, Faith, qui avaient trois fils célibataires, Jean, Daniel et Jim, et si vaillants, si bien faits que la plume se refuse à les dépeindre, la bouche à le conter ! L’aîné, Jean, suivait les pas de son père en politique ; Daniel était avocat et le plus jeune, Jim, était médecin.
Un jour, le maire leur parla ainsi :
— Mes chers enfants, prenez chacun une flèche, tendez vos arcs solides et tirez : votre destin vous attend à l’endroit même où retombera la flèche !
Le premier à tirer fut Jean : sa flèche alla se planter devant la maison d’un politicien du parti opposé à celui d’Aiden, face à l'appartement des jeunes filles. Puis ce fut le tour de Daniel : sa flèche vola jusqu’à la demeure d’un marchand et retomba sur le perron d’honneur où se tenait une belle femme, la fille du marchand. Quant à la flèche de Jim, elle alla se perdre dans un marais fangeux et fut ramassée par une grenouille coassante.
Jim gémit :
— Qui, moi, épouser une grenouille coassante ?
Il s’assit sur la berge et tint sa tête entre ses mains, soupirant.
— Prends-la, car tel est ton destin ! lui répondit le maire, son père, en déposant sa solide main sur l’épaule de son fils.
Dès que le maire tourna le dos, laissant le médecin contempler tristement le marais, la grenouille s’exclama d’une voix humaine :
— Jim le-médecin, ne sois pas triste en une si heureuse journée ! Tu as trouvé femme, et quelle femme en plus ! Je suis Mélinda Gordon, fille d’un roi puissant des contrées lointaines, de Son Altesse Royal Thomas Gordon ! J’ai le don de communiquer avec les morts !
L’interpellé scruta le batracien, la bouche entrouverte et les yeux agrandis par la surprise. Il se pencha vers celle qui pourrait devenir sa fiancée, la prit entre ses mains et la déposa délicatement dans une poche de son manteau bien enveloppée dans un mouchoir. Il revint ainsi chez son père et prit la décision de s’acheter une simple maison de pierres dans la ville.
Et l’on maria les fils du maire, le premier à la fille du politicien, le second à la fille du marchand, et Jim à la grenouille coassante.
Pendant la nuit des noces, la mariée se métamorphosa en une jeune petite brune, ne désirant pas encore dévoiler sa pleine beauté. Elle cacha minutieusement la peau de grenouille en dessous du lit. Le médecin sentit son cœur s’emballer en la voyant si gracieuse et féminine et tous ses sens en émoi. Il lui demanda, la voix tremblante, en l’enlaçant tendrement :
— Mél, mon cœur, pourquoi es-tu grenouille et non pas femme ?
— C’est contre ma volonté : résultat d’une punition d’un sorcier !
La moue sceptique de son mari fit comprendre à Mélinda qu’elle ne le croyait pas réellement. Son cœur se serra sous son regard.
Le lendemain matin, avant que Jim ne se réveillât, son épouse revêtit sa peau animale et sortit sur le perron, agitant son mouchoir magique. Elle ordonna à ses serviteurs invisibles :
— Servantes, préparez les repas pour deux et faites le ménage et la lessive !
Et la grenouille revint aux côtés du médecin.
***
À quelque temps de là, le maire fit venir ses fils et leur ordonna :
— Je désire que chacune de vos femmes me fasse cuire pour demain un pain blanc et tendre !
Jim rentra chez lui chagrin, tête hardie penchée sur sa poitrine et s’installa sur une chaise en bois au coussin bleu nuit.
— Quoi, quoi, Jim le-médecin ? Pourquoi es-tu si triste ? le questionna la grenouille qui s’assit sur ses genoux. Qu’est-ce que ton père t’a dit ?
Il expira bruyamment l’air et gémit :
— Mél, mon père, notre souverain, a ordonné que tu fasses cuire pour demain un pain blanc et tendre. Et tu voudrais que je ne sois pas triste ! Si c’est moi qui fais le pain, cela va se savoir !
Il caressa d’un geste absent le dos de l’animal.
— Ne t’afflige pas, Jim ! Va plutôt te coucher, la nuit porte conseil !
La grenouille le mit au lit, puis, dès qu’il ferma les yeux, elle rejeta sa peau de grenouille et se transforma en une femme encore plus belle que lors de sa nuit des noces, en Vassilissa la Magique. Elle s’avança alors sur le perron, agitant son mouchoir blanc comme neige, cousu au fil d’or et cria d’une voix tonnante :
— Servantes, nounous ! Vite, mettez-vous à l’ouvrage, faites cuire pour demain un pain blanc et tendre, comme ceux que je mangeais chez mon père !
Lorsque Jim s’éveilla au matin, le pain de la grenouille était déjà prêt depuis longtemps. Il était magnifiquement décoré de dessins savants, avec des forteresses et des portes royales sur les côtés. C'était si splendide qu'on ne pouvait ni l'imaginer, ni le rêver, mais seulement, peut-être, le conter ! Jim se rendit à l’instant chez son père, apportant le pain demandé.
Aiden remercia Jim pour son pain et, aussitôt, il donna à ses trois fils l’ordre suivant :
— Que vos femmes me tissent chacune un tapis pendant la nuit !
Jim rentra au logis bien affligé, sa mine toujours joyeuse s’attrista et son regard se ternit. Il se tint la tête entre ses mains en faisant les cent pas dans le salon.
— Quoi, quoi, Jim le-médecin ? Pourquoi es-tu si triste ? le questionna la grenouille en se redressant sur ses pattes arrière à ses côtés. Qu’est-ce que ton père t’a dit ?
Il l’informa, relevant la tête :
— Mon père a donné l’ordre que tu lui tisses pour demain un tapis de soie ! Et je ne me connais pas en travaux manuels féminins !
— Ne te lamente pas, va plutôt te coucher, on est plus malin le matin que le soir !
Elle le mit au lit, puis elle rejeta sa peau de grenouille et se transforma en belle femme, en Vassilissa la Magique. Alors elle s’avança sur le perron, agita son mouchoir et cria d’une voix tonnante :
— Servantes, nounous ! Vite, mettez-vous à l’ouvrage, tissez-moi un tapis de soie, comme ceux sur lesquels j’avais, chez mon père, coutume de m’asseoir !
Aussitôt dit, aussitôt fait. Lorsque Jim s’éveilla au matin, le tapis de la grenouille était là, prêt depuis longtemps, tout décoré de dessins savants et d’arabesques aux couleurs les plus irréelles et rehaussé de fils d’or et d’argent, et si merveilleux qu’on ne pouvait ni l’imaginer, ni le rêver, seulement, peut-être, le conter !
Le maire remercia Jim pour un tapis pareil et, sur-le-champ, il enjoignit à ses fils de paraître le lendemain, en compagnie de leurs épouses, au festin qu’il donnerait.
À nouveau, Jim rentra le cœur gros. Il s’avachit sur le canapé et baissa les yeux sur ses chaussures.
— Quoi, quoi, Jim le-médecin ? Pourquoi es-tu si triste ? le questionna la grenouille assise à ses côtés. Qu’est-ce que ton père t’a dit ?
Il releva la tête, scruta son épouse et se lamenta :
— Mon père, notre souverain, nous invite à paraître ensemble, demain, au festin qu’il donne ! Il va falloir te présenter à tout le monde ! Et tu voudrais que je ne sois pas triste ! Pourrais-tu, au moins, comme la nuit des noces, reprendre forme humaine, Mél ? Depuis ce jour, tu es toujours une grenouille !
— Ne te fais pas de souci, Jim ! Va seul au festin, je t’y rejoindrai ! Quand tu entendras un bruit de tonnerre, dis seulement : voilà ma grenouillette, hop, hop, dans sa cassette !
***
Jim se rendit seul au festin. Les frères aînés arrivèrent en compagnie de leurs épouses, toutes couvertes de riches parures, de vêtements à la mode de Paris et chargées de bijoux. À la vue de Jim, Jean et Daniel s’esclaffèrent à l’unisson :
— Alors, frère, on est venu sans sa femme ? Que ne l’as-tu apportée dans un foulard ? Mais où donc as-tu pêché une beauté pareille ? Pour sûr que tu as fait tous les marais !
« Si seulement vous saviez, mes frères, la vérité, vous ne vous moquerez pas ainsi de Mél ! » pensa-t-il amèrement.
Tout à coup retentit un fracas de tonnerre qui ébranla la somptueuse demeure jusqu’à ses fondements. Effrayés, les invités se levèrent en grande hâte, mais Jim les rassura :
— N’ayez crainte, chers invités, voilà ma grenouillette, hop, hop, dans sa cassette !
Un carrosse doré décoré d’arabesques orientales, attelé de six chevaux, vola jusqu’au perron. Il en descendit Vassilissa la Magique, belle à ne pouvoir ni l’imaginer, ni la rêver, seulement, peut-être la conter ! À chaque pas, sa robe de soie digne des contes de fées, brodée de fils d'or et d'argent et ornée de pierres précieuses, ondulait gracieusement tout en libérant un délicat parfum de rose. Ses cheveux bruns retombaient en cascade dans son dos et son regard scintillait comme un joyau. Elle prit Jim par la main qui la fixait de ses yeux clairs, ne reconnaissant pas Mélinda. Elle le conduisit vers la table en chêne, couverte d’une nappe brodée en lin fin.
Le festin commença. Les mets les plus exquis et les boissons les plus fines furent servis. Vassilissa but une gorgée de vin et, le restant, elle le coula dans sa manche gauche.
« Je vais leur montrer mes vastes connaissances, ils verront tous ma réelle valeur ! » pensa-t-elle avec un sourire énigmatique.
Elle mangea un morceau de cygne et, les os, elle les glissa dans sa manche droite.
Les belles-sœurs, qui la lorgnaient, s’aperçurent de ses ruses et l’imitèrent, mais elles n’avaient pas les connaissances de l’épouse de Jim.
On festoya longtemps, puis le moment de danser était arrivé. Suivie de Jim, Vassilissa la Magique s’avança et se mit à tournoyer avec gracieuseté, lévitant même par moments sous le regard admiratif et étonné de l’assistance. Elle secoua sa manche gauche d’un mouvement élégant du bras.
« Que ce vin devient eau à l’instant ! » pensa-t-elle.
Et un lac apparut ; elle fit un autre mouvement de son bras droit.
« Que ces os reprennent vie maintenant ! » pria-t-elle en son for intérieur.
Et des cygnes voguèrent sur le lac.
Le beau-père et les invités en furent émerveillés. Jim promena son regard de son épouse au prodige, bouche bée.
Les belles-sœurs s’avancèrent, sortant de leur étonnement avant tout le monde, et voulurent en faire autant : mais au premier geste, imitant Vassilissa, elles éclaboussèrent de leur manche les invités ; et au deuxième, le maire reçut des os dans les yeux.
Courroucé, Aiden fit chasser ses brus.
Entre-temps, dès le premier échec de l’épouse de Daniel, Jim était rentré en cachette à la maison. Il pensa, le cœur battant la chamade : « Voilà l’occasion rêvée de me débarrasser de la peau de grenouille de Mélinda ! Ainsi, j’aurai mon épouse pour toujours ! Je la libérais du sort du sorcier ! »
Il fouilla dans la chambre, dans les tiroirs et sous le lit, mais il ne trouva rien. Il finit par repérer sur le plancher du salon, en dessous du canapé beige, la peau de grenouille. Ravi, avec un large sourire, il la prit et sortit dans le petit jardin bien entretenu et alluma un feu. Il l’avait brûlée sans remords. De retour au logis, voilà Vassilissa la Magique qui chercha partout sa peau de grenouille : en dessous des chaises, du lit, de la cuisinière, de l’armoire, en vain. Elle se laissa choir sur le canapé beige en face de la télévision au salon et se lamenta :
— Hélas, Jim, qu’as-tu fait ! Si seulement tu avais attendu encore un peu, j’étais tienne à jamais ! Mais à présent, adieu !
Elle se leva et une lueur triste brilla dans son regard. Son mari était appuyé contre le cadre de porte de la pièce, contemplant les murs jaunes ornés de leur photographie de mariage.
— Viens me chercher par-delà Trois fois neuf pays, dans le Trois fois dixième Royaume, chez Kochtcheï l’Immortel, mon père !
Jim le-médecin s’approcha de son épouse, la regarda avec amour.
— Ton père n’est-il pas Thomas Gordon ? s’étonna-t-il en l’enlaçant.
Elle secoua vivement la tête et répondit de sa douce voix.
— Mélinda Gordon est un nom d’emprunt, je suis Vassilissa Kochtcheïevna, dite la Magique !
Et son épouse se dégagea de la douce étreinte, les yeux remplis de larmes. Elle se transforma en un cygne aux plumes aussi blanches que la neige et s’envola par la fenêtre.
Après avoir amèrement pleuré en contemplant son alliance, Jim se leva du canapé, s’inclina aux quatre coins et pensa : « Il faut que je la retrouve ! Mélinda est mon épouse ! Je ne peux rester les bras ballants ! Je dois affronter mon beau-père ! »
Il sortit de la maison et partit droit devant lui. Et il marcha et marcha du lever au coucher du soleil.
Que le chemin fut-il bref ou long, que le temps passât vite ou non, toujours était-il qu’il vit s’avancer à sa rencontre un petit vieux vêtu d’un complet élégant. Ce n’était pas un simple vieillard : il était soudainement possédé par le fantôme de Paul Eastman loin des regards. L’homme aux cheveux gris s’approcha alors et, le détaillant de ses yeux bleu-gris perçants, lui demanda :
— Bonjour, vaillant gaillard ! Où vas-tu, que cherches-tu ?
Le médecin lui conta ses malheurs, puis le petit vieux lui dit :
— Eh oui, Jim Clancy, pourquoi as-tu brûlé la peau de grenouille ? Ce n’est pas toi qui l’avais mise, ce n’était pas à toi de l’enlever. Vassilissa la Magique est née plus sagace, plus futée que son père, le terrible tsar et sorcier immortel Kochtcheï. Aussi s’est-il mis en colère et l’a-t-il contrainte à être grenouille trois ans durant. Personne ne peut aller à l’encontre. Mais tiens, voici une pelote…
Il extirpa l’objet magique de sa poche et la lui donna.
— Fais la rouler devant toi et suis-la hardiment, où qu’elle aille !
Les yeux aussi grands que ceux de la chouette, Jim remercia l’homme aux cheveux blancs et tint fermement la pelote de laine grise dans sa main.
« Depuis quand une pelote de laine peut être une boussole ? » songea-t-il perplexe. « Mais si je retrouve ainsi mon épouse, pourquoi pas ? »
Sceptique, il jeta néanmoins l’objet magique devant lui et se mit à marcher derrière la pelote. La pelote roulait inlassablement, il la suivait. Ainsi, il marcha pendant plusieurs jours.
***
Un jour, en plein champ, devant lui se dressa un ours brun. Sortant son arc à la corde de soie et ses flèches durcies au feu, Jim s’apprêta à tirer pour tuer la bête, mais voilà qu’elle le supplia d'une voix humaine :
— Ne me tue pas, Jim le-médecin, un jour je te servirai !
Le médecin, ému, pensa : « Et si Mél avait raison ? Des sorciers qui transforment des hommes en animaux ? Je ne peux pas alors le tuer ! »
Il laissa retomber le bras qui tenait la flèche meurtrière et continua sa route.
Soudain, au-dessus de lui, un canard passa à tire-d’aile. Il visa de sa flèche à la pointe d’acier aiguisée, bras tendu, mais le canard le supplia d’une voix humaine :
— Ne me tue pas, Jim le-médecin, un jour je te servirai !
Le docteur eut pitié de l’oiseau, il poursuivit son chemin.
Brusquement, un lièvre bigle fila entre ses jambes. Il se saisit à nouveau de son arme, visa, mais le quadrupède le pria d’une voix humaine :
— Ne me tue pas, Jim le-médecin, un jour je te servirai !
Le vaillant gaillard laissa le lièvre échapper de son mire.
« Y a-t-il autant de sorciers pour métamorphoser les hommes en bêtes ? » s’étonna-t-il en continuant sa marche forcée.
Bientôt, il approcha d’un lac aux eaux bleues. Sur la berge, dans le sable, un brochet respirait à peine. Le poisson l’implora :
— Par pitié, Jim Clancy, rejette-moi à l’eau !
Il rejeta le brochet à l’eau et chemina le long du rivage.
***
Le temps passa-t-il vite ou non, toujours est-il que la pelote atteignit une petite isba, montée sur des pattes de poule, et qui tournait sur elle-même. Jim Clancy, devant la clôture, se gratta le menton, ne sachant que faire. Soudain Paul Eastman le posséda et il affirma d’une voix forte :
— Petite isba, petite isba ! Remets-toi comme par le passé, comme ta mère t’avait placée ! Tourne le dos au lac, le devant de mon côté !
La petite isba tourna le dos au lac, le devant de son côté. L’esprit cessa la possession et le médecin entra. Devant lui, sur le four, s’étendait sur neuf rangées de briques celle que tout le monde surnommait « la baba Yaga-jambe-d’os » — de son vrai nom Élizabeth Gordon-Eastman. Son nez crochu se dressait fièrement dans les airs, ses cheveux brun foncé, striés de mèches grises, s’éparpillaient comme électrifiés. Sa robe à motifs floraux et orientaux, descendant jusqu’aux chevilles, s’agitait au moindre mouvement, tandis qu’elle aiguisait ses dents avec ardeur.
Elle l’interrogea d’une voix aiguë :
— Salut vaillant gaillard ! Que viens-tu faire ici ?
Elle tourna brièvement la tête vers Paul Eastman qui se déplaça à sa droite.
— Hé là, vieille grognon ! s’exclama le médecin. Quand tu m’auras donné à manger et à boire, quand tu m’auras lavé et massé, alors tu poseras des questions et je te répondrai !
— Ma chérie, Liza, précisa le fantôme avec un petit sourire chaleureux. Jim Clancy est un homme valeureux qui a besoin de ton aide ! Je l’ai emmené jusqu’à toi ! Il est honnête et sincère !
Mine hésitante, la baba Yaga promena son regard de son défunt mari au nouveau venu et répondit :
— Viens, petit ! Je t’aiderais ! Si la pelote magique t’a amené à moi, ce n’est pas en vain !
Elle ordonna à ses servantes invisibles, des esprits errants, de le laver et de le masser. Puis Élizabeth lui donna à manger et à boire. Un repas somptueux et délicat avec des spécialités orientales les attendait sur une table en chêne ornée d’un chemin de table en lin, de deux assiettes d’argent, des couverts d’or et des coupes en cristal. Au centre de la table trônait deux paniers : l’un rempli de pain et l’autre de sel; un samovar et deux tasses en porcelaine.
Alors, une fois rassasié, le médecin raconta qu’il était à la recherche de sa femme, Vassilissa la Magique.
— Oh, je sais ! dit la baba Yaga. Elle vit à présent chez Kochtcheï l’Immortel, un parent à moi, lointain cousin à un certain degré. La retrouver n’est pas chose aisée. Il est bien difficile de venir à bout de ce mage maléfique ! Sa mort est au bout d’une aiguille, l’aiguille est dans un œuf, l’œuf dans une cane, la cane dans un lièvre, le lièvre dans un coffre et le coffre tout en haut d’un grand chêne ; ce chêne-là, Kochtcheï y veille comme à la prunelle de ses yeux !
— Comment pouvez-vous être si informée ? s’étonna Jim le-médecin.
Un petit sourire se dessina sur le visage ridé d’Elizabeth et une lueur mystérieuse s’alluma dans son regard, elle murmura avec un sourire énigmatique :
— L’âge et les contacts !
— Oui, surtout nous, les esprits errants, les Observateurs et moi ! ajouta Paul Eastman en faisant un clin d’œil à la vieille médium.
Élizabeth ignora les propos de Paul, bien qu’elle lui sourît discrètement. Elle indiqua au médecin, sur une ancienne carte écornée, l’emplacement du chêne qui se trouvait au cœur de l’Océan, sur l’île Bouïane. Jim Clancy se mit en route et marcha longtemps.
***
Il parvint sans embûche au chêne millénaire qui jetait son ombre sur toute l’île et resta là, ne sachant que faire.
« Comment attraper le coffre qui est au sommet ? » se questionna-t-il en son for intérieur. « Je n’ai pas d’aile pour y arriver ! Une échelle ? Mais avec quoi ? »
Soudain, on ne sait d’où, l’ours accourut et déracina l’arbre. Le coffre en tomba et se brisa. Du coffre bondit un lièvre qui détala. Voilà un autre lièvre qui surgit, le rattrapa et le mit en pièces. Du lièvre s’envola une canne qui s’éleva haut dans le ciel, mais le canard fondit sur elle. À peine l’avait-t-il frappée qu’elle laissa échapper un œuf ; l’œuf tomba dans le lac aux eaux bleues. Allez donc chercher un œuf au fond d’un lac !
Jim Clancy s’avança sur la berge et se mit à pleurer amèrement.
« Hélas ! Pauvre de moi ! Être si près et pourtant si loin de libérer Mélinda ! Comment faire ? »
Tout à coup, le brochet fendit l’eau jusqu’au rivage, l’œuf entre ses dents. Jim Clancy brisa l’œuf, y trouva l’aiguille.
À cet instant, l’air s’électrifia. Le ciel s’assombrit. Une ombre apparut flottante à quelques centimètres du sol devant le mortel : nul autre que le très terrible et craint tsar du Vingt-Septième Royaume, Kochtcheï l’Immortel. Le sang se glaça dans les veines de Jim sous les yeux bleu glacial de l’être folklorique qui le fixait avec insistance. Sa robe ample richement brodée d’or et de pierres précieuses flottait autour de sa maigre silhouette. Il tonna :
— Jim Clancy, puéril mortel aux infimes connaissances, vous osez me menacer !
L’interpellé recula de quelques pas et affirma :
— Thomas Gordon, mon beau-père, je viens pour retrouver mon épouse, votre fille, Mélinda.
Le mage maléfique leva les mains vers le ciel et entonna un chant en slavon.
Un orage éclata au loin et une pluie torrentielle s'abattit sur l’île. Jim le-médecin tremblant de tous ses membres se prépara à casser le bout de l’aiguille. Kochtcheï l’Immortel s’agita, il appela l’aiguille à lui. Jim, très déterminé, prit la pelote magique et la lança sur son beau-père, lui permettant de le rejoindre et de l’immobiliser. Le fils d’Aiden prit l’aiguille de ses mains avant de chuter lourdement au sol, entraînant dans son sillage son beau-père. Le sorcier se débattit. Mais il eut beau faire, rien n’y fit. Jim l’écrasait de son poids et, d’un geste sec, brisa l’aiguille. Le Tsar qui se croyait immortel, tomba raide mort. Le médecin cligna des yeux plusieurs fois lorsqu’il constata l’absence de signe de vie en Kochtcheï.
« Je n’ai jamais voulu vous tuer, beau-père ! Pauvre de vous ! » songea-t-il. « Comment vais-je retrouver mon épouse ? »
La pelote se détacha du défunt sorcier et roula au loin. Jim la suivit pendant plusieurs jours. Ainsi, le médecin arriva à la maison de Kochtcheï : un immense dvoretz de marbre avec des coupoles en or et en pierres précieuses. Il entra et fut accueilli par son épouse qui observait toutes les aventures de son mari avec l’aide de l’assiette de voyance et de sa pomme d’or. Toujours aussi élégante, elle se retourna et affirma tristement :
— Jim le-médecin, tu as prouvé ta valeur ! Affronter mon père n'était pas facile, mais tu l'as vaincu. Hélas, mon géniteur n'est plus de ce monde, ni de l'autre ! Je vais respecter le temps de deuil, car même si Kochtcheï n'était pas le meilleur des hommes, il demeure néanmoins mon père. Mon cœur saigne de cette perte et de ce qui aurait pu être, sans jamais advenir. Rentrons à la maison, mon amour !
L’interpellé enlaça Vassilissa la Magique et lui murmura :
— Pardonne-moi de ma mécréance ! Mais sache que je t’aime plus que tout l’or du monde !
Le couple rentra chez lui, dans leur petite maison de pierres.
Et tous deux vécurent heureux jusqu'à la fin de leurs jours et eurent de nombreux enfants.