Manif à la gare !

Chapitre 1 : Manif à la gare !

Chapitre final

1963 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/01/2026 14:07


Par une journée ensoleillée de mai 2000, au marché de Grandview, 8 h 10.


Melinda Gordon-Clancy, une petite brune vers la vingtaine, vêtue d’une longue robe bleu ciel de style baroque, haut perchée sur ses talons hauts, avec son sac à dos brun sur les épaules, regardait les étalages devant elle, sans prêter attention aux autres individus qui l’environnaient. Elle venait pour faire ses commissions et elle pensait ensuite faire du lèche-vitrine dans la ville de Piermont. Le prochain train partira dans quelques minutes. Tout à coup, alors qu’elle se dirigea vers un étalage sur lequel se trouvaient des bibelots de toute sorte, un esprit apparut devant elle. Melinda, médium depuis son enfance, ne sursauta plus devant des apparitions soudaines des revenants. Elle s’était habituée à de telles manifestations. Elle les voit selon leur dernière apparence dans le monde ici-bas. Ils sont comme des vivants, à la seule différence qu’ils n’éprouvent pas le besoin de manger, de boire et de dormir. De plus, ils peuvent se rendre où ils veulent, sans aucune contrainte dans le monde matériel — de sorte qu’ils peuvent agir comme bon leur semble, incluant passer au travers une porte fermée.

La médium détailla l’esprit : un vieil homme aux cheveux gris, plutôt costaud, vêtu d’une veste vert forêt et d’un pantalon d’uniforme bleu marine. Son uniforme était agrementé par des gants et des chaussures noirs. Droit comme un piquet, il murmura :

— Bonjour, Madame, je suis John Wilson, conducteur du Train express Grandview-Piermont.

— Moi, c’est Melinda Gordon-Clancy, répliqua-t-elle.

Les yeux grands comme ceux d’un hibou, il balbutia d’un air surpris :

— Vous me voyez ?

La médium opina discrètement.

L’esprit se déplaça vers sa droite, se retourna, plaça ses mains en porte-voix et cria :

— Chers passagers et chers manifestants, voilà une dame qui peut nous entendre et nous voir !

Au loin, une exclamation retentit : 

— Enfin ! Hourra !

Melinda, perplexe, songea : Qu’est-ce qui se passe ? On dirait un train fantôme ?

Le défunt conducteur se retourna vers elle, et comme s’il lisait sa pensée, répondit :

— En quelque sorte… Notre route a été interrompue par des manifestants… Et ils sont encore là…

— Pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe ? murmura-t-elle.

En faisant un geste de la main de le suivre, il répondit :

— Venez avec moi et vous allez tout comprendre !

Et l’esprit se dirigea vers sa droite, suivi par la médium. À mesure qu’ils s’avancèrent à l’extérieur du marché, elle vit un train fantôme sur les rails, autour duquel se trouvaient, attroupés, plusieurs esprits, des hommes et des femmes, jeunes et vieux, qui regardaient devant eux, d’autres qui discutaient vivement. Devant ce train fantôme, d’autres esprits, pour la plupart des hommes d’âge mûr, qui grondaient. La passeuse d’âmes ne parvint pas tout à fait à saisir ce qu’ils hurlaient, en raison du bruit environnant. Une fois à l’extérieur du marché, le cri des revenants devant le train se fit entendre comme un tonnerre : « Pas de passage ! Protégeons la forêt ! Vive la nature ! »

Le conducteur du train s’exclama en faisant un geste désespéré des mains vers eux :

— Voilà au moins cinquante ans qu’ils manifestent d’outre-tombe !

— Pour quelle raison ? demanda Melinda, les sourcils levés d’étonnement.

— Peu importe ! Le fait est qu’ils dérangent la circulation ferroviaire ! Je n’ai pas pu passer ici, car ces esprits se trouvaient déjà là en 1950…

« Si John Wilson dit que ces esprits étaient déjà là, cela signifie qu’il était un passeur d’âmes ? » songea la brune en regardant alternativement son interlocuteur et les manifestants fantômes. Ceux-ci agitaient des poings en l’air, d’autres des pancartes. La passeuse d’âmes se demanda comment ils s’étaient procurés ces cartons. Techniquement, les défunts pouvaient faire bouger des objets du monde physique. Mais là, on dirait que ces pancartes n’étaient pas matérielles. Melinda en avait la certitude, des affiches du monde des esprits, pourquoi pas ?.  

Le défunt conducteur de train, comme s’il lisait ses pensées, confirma silencieusement puis ajouta :

— Comme j’avais alors espoir qu’ils cessent leurs manifestations, j’ai attendu… Jusqu’à mourir sur place de vieillesse…

Il marmonna :

— Quelle mort absurde !

Melinda murmura, avec son plus beau sourire :

— En effet, c’est triste…

— Merci de votre compréhension…

John après une courte pause, enchaîna :

— Le plus étonnant avec ces manifestants est qu’ils continuent même d’outre-tombe et ils dérangent même encore aujourd’hui la ligne Grandview-Piermont.

— Comment est-ce possible ? questionna la brune.

— À chaque fois qu’un train arrive ici, à quelques centimètres d’eux, c’est comme si une force supérieure les empêchait de poursuivre la route… Ce qui occasionne des retards considérables, d’une à deux heures… Voire plus !


À ce moment, un esprit fit son apparition. John et Melinda tournèrent leurs têtes vers le nouveau venu : Un vieil homme, peut-être vers la soixantaine, vêtu d’un manteau et de pantalon bleu marine avec un képi de la même couleur sur sa tête. Sur ses mains, des gants blancs. Il ôta son képi, les salua d’un geste de la main, puis s’exclama :

— Bonjour ! Je suis Andrew Lawrence, Inspecteur de la Compagnie ferroviaire du Discroll Country de 1905 à 1950 !

— Bonjour, fit la médium, moi, c’est Melinda Gordon.

— J’ai entendu que vous parliez de cette manifestation, dit-il en désignant d’un geste les esprits devant le train fantôme.

— Exactement, approuva la brune.

L’Inspecteur se tourna vers le conducteur et dit :

— John, savez-vous la raison de cet attroupement ici ? Il me semble, si ma mémoire ne fait pas défaut, d’une manifestation extraordinaire après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher la déforestation de la belle et grande forêt de Grandview…

La femme pensa Mais la forêt n’existe plus ! Pourquoi continuent-ils ?

John approuva d’un signe positif puis ajouta :

— Ceci devient insensé !

— Mais laissons ces manifestants têtus ! Pire que des ânes ! soupira l’Inspecteur. J’ai essayé, même d’outre-tombe de la raisonner, mais rien n’y fait. J’ai même récemment demandé à mon arrière-petit-neveu Gabriel…

Melinda, étonnée, songea, en fronçant les sourcils, un ancêtre de Gabriel ? Je n’aurai jamais douté ! Comme quoi dans sa famille aussi, le don se transmet de génération en génération, sauf que lui, cela semble être du côté paternel, comme moi du côté maternel… Toujours le même schéma…

L’Inspecteur, comme s’il lisait ses pensées, approuva d’un signe de tête puis continua :

— … de nous aider à les faire partir dans la Lumière, mais il ne m’a pas écouté…

Il soupira, puis reprit :

— Mais que je revienne à ma dernière tentative de mon vivant pour convaincre ces manifestants de quitter le monde des vivants… J’ai essayé de leur faire comprendre qu’il ne sert à rien de perturber la ligne. Mais ils sont fermement convaincus de leur bonne cause… J’ai remarqué alors que les retards rendaient de plus en plus nerveux les passagers…

Il fit un geste vers théâtral vers le train puis ajouta :

— J’ai même, dans mon désespoir, imaginer une compensation, avec l’aide du Révérend Père William, le prêtre de l’Église Catholique de Grandview…

— Quelle est cette compensation ? questionna Melinda.

— C’est une passe pour le Purgatoire…

— Mais même ça, ça ne les ai pas convaincus ! s’écria le défunt conducteur en ôtant sa casquette.

— Ouais, je le remarque bien… Dans tous les cas, c’est la même compensation que la Compagnie ferroviaire du Discroll Country offre à tous les voyageurs…

— Mêmes aux vivants ? intervint la médium, moue dubitative au visage.

— Oui…

Très pratique, songea-t-elle. Si au moins cette passe pour le Purgatoire rend les gens plus conscients de la vie après la mort, pourquoi pas ?

Elle soupira, regarda les esprits des passagers devant les manifestants. Elle entendit les cris de protestations des défunts passagers :

— Laissez-nous passer !

Les autres hurlèrent : — Non ! Dégagez d’ici ! 

La médium s’approcha d’eux en pensant comment cela, personne n’a dit à ces pauvres gens que la forêt qu’ils voulaient tant protéger n’existe plus et que leurs manifestations sont vaines ? 

Andrew Lawrence, à sa droite, intervint d’une voix rauque :

— Madame Gordon, si vous voulez suivre mon conseil, ne perdez pas votre temps avec eux…

Elle lui lança :

— Je sais ce que je fais ! Voulez-vous me laisser agir ?

— Vous allez voir que j’ai raison…

La médium s’avança d’un pas assuré vers les esprits attroupés. Certains des passagers tournèrent leurs têtes vers elle pour l’observer avec curiosité, mais personne ne réagit.

Elle s’exclama d’une voix aigüe : 

— Mesdames et Messieurs, quelle forêt voulez-vous protéger ? Il n’y en a aucune derrière vous ! Mais seulement une ville !

Tous se turent, surpris de ses propos.

Les manifestants baissèrent leurs bras et se retournèrent pour constater qu’au lieu d’une forêt de chênes, d’érables, d’aubépines et de conifères, il y avait des petites rues avec des maisons alignées. Étonnés, leurs yeux devinrent aussi grands que ceux d’une chouette, ils hurlèrent :

— Ça ne peut pas être vrai ! Comment cela a pu se produire sans que nous n'ayons rien remarqué ?

Melinda songea sans doute qu’ils sont trop absorbés par leurs revendications pour prêter attention à ce qui se passe autour d’eux… Comme c’est triste d’être ainsi figé dans le temps !

Elle toussota pour cesser de divaguer dans ses pensées et répliqua d’un ton assuré :

— Simplement parce que vous n’avez pas remarqué que la forêt a été entre-temps rasée pour faire une partie de la ville de Grandview…

— C’est vous qui a fait ça ! hurla l’un des manifestants. Sorcière, allez-vous en !

— C’étaient des gens avant moi qui ont fait ça, se défendit-elle. Moi, je vous propose de partir dans la Lumière… Dites-moi ce qui vous retient encore ici, je vous aiderai…

— Menteuse !

Melinda soupira en pensant : Andrew Lawrence a raison ! Des esprits écologiques endurcis avant l’heure ! Il n’y a rien à faire… Dommage qu’il soit difficile de parler avec eux…. Dans ce cas, je peux oublier mon magasinage à Piermont !

Ignorant les explosions de cris dans son dos, elle s’éloigna d’eux, bien résolue de revenir chez elle. Là-bas, son mari, Jim Clancy, l’accueillit avec un chaste baiser sur les lèvres. Elle lui expliqua sa rencontre particulière avec les esprits. Il lui conseilla de ne pas trop se préoccuper de ces esprits figés dans le temps. 

« Un jour, ils se fatigueront de manifester pour rien et le service reprendra peut-être entre Grandview et Piermont, s’ils acceptent un jour la compensation », dit-il en guise de commentaire.


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