Je suis libre

Chapitre 1 : Je suis libre

Chapitre final

2125 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/01/2026 16:19

Надо мною тишина,

Небо, полное дождя.

Дождь проходит сквозь меня,

Но боли больше нет.


[Nado mnoyu tishina

Nebo polnoe dozhdya.

Dozhd' prokhodit skvoz' menya,

No boli bol'she net.]


Au-dessus de moi — le silence,

Le ciel, plein de pluie,

La pluie me traverse,

Mais je n'ai plus mal.



Élie James ouvrit les yeux. Il se sentait léger. Indescriptiblement aérien. Il se mouvait avec aisance. Il constata que la chaleur infernale des flammes n’était plus et que le ciel orageux pleurait autour de lui.

« Étrangement, je ne suis pas mouillé par cette pluie automnale ! Comment est-ce possible ? Pourquoi tout le monde m’ignore ? »

Il se retourna et demeura figé. Il comprit, foudroyé par l’évidence sous ses yeux.

— C’est pour cela que je ne ressens aucune douleur ! Je suis…

Son regard s’arrêta net sur son corps. Un pompier passa à travers lui, comme s’il n’était pas présent. Le souffle d’Élie fut brièvement coupé.

— …mort ! Mais pourtant je ne me suis jamais senti aussi vivant que maintenant !

Il scruta cette carcasse, allongée, étendue avec une certaine rigueur. Elle gisait, cette froide carapace autour de laquelle s’affairait un ambulancier qui essayait avec entêtement de le ramener à la vie. Les nombreux va-et-vient des équipes de secours, des pompiers et des policiers, ne le dérangeaient pas. Bien que reconnaissant en ce corps, il demeurait détaché de lui, impassible. Élie sourit et s’éleva dans les airs, contemplant le silence céleste où seule la fine pluie venait jouer sa mélopée. En demeurant ainsi sous la pluie, il tourna sa tête à sa droite où une lumière claire aussi éclatante que le soleil de midi lui réchauffa le visage. Est-ce cette légèreté et cette paix l’au-delà ? Que faire ? Où aller ?

En plissant des yeux, il remarqua une jeune femme familière un peu plus jeune que lui l’attendre.

— Fiona Raine, murmura-t-il, ému. Que faites-vous ici, ma patiente ?


Под холодный шепот звезд

Мы сожгли последний мост,

И всё в бездну сорвалось.

Свободным стану я

От зла и от добра.

Моя душа была на лезвии ножа.


[Pod kholodnyy shepot zvezd

My sozhgli posledniy most

I vse v bezdnu sorvalos'

Svobodnym stanu ya

Ot zla i ot dobra

Moya dusha byla na lezvii nozha]


Sous le murmure froid des étoiles

Nous avons brûlé le dernier pont,

Et tout est tombé dans l'abîme.

Je serai libre

Du mal et du bien.

Mon âme était sur le fil du rasoir.


Élie se remémora sa dernière rencontre avec elle, celle qui précéda sa mort, ou plutôt leur mort, quelques instants plus tôt.

Un peu plus tôt aujourd’hui même, à son bureau.

Il est accueilli par une Fiona Raine aux joues rougissantes, le regard qui lance des éclairs. Main sur la hanche, elle agite sa tête blonde et lui hurle :

— J’exige des explications ! Pourquoi, professeur Élie James, vous interrompez soudainement nos rencontres thérapeutiques ?

L’interpellé soupire et murmure :

— Venez à l’intérieur, je vais tout vous expliquer, je vais vous dire la raison !

Une fois assis l’un en face de l’autre, il pense :

« Je ne peux lui dire la vérité ! Ce n’est pas acceptable ! Je dois en finir ! Je dois prendre mon courage à deux mains ! Je dois mettre fin à ce que j’ai commencé… Pour ne pas tomber dans un piège ! »

— Mademoiselle Fiona Raine, comprenez, comme je vous l’ai expliqué au téléphone hier soir, que je ne peux pas continuer nos séances psychothérapeutiques pour une raison qui dépasse mes capacités. J’ai une limite que je ne peux franchir et je sais que je ne pourrais endurer plus longtemps. Je vous conseille de consulter mon collègue Ray.

Il extirpe une carte de visite de sa poche qu’il donne à la jeune femme.

— Comprenez que chaque homme en a toujours une. Je suis vraiment désolé !

— Mais, s’offusque-t-elle. Vous n’avez aucune raison ! Vous ne pouvez pas me laisser comme ça, en proie à ma douleur et à mon mal ! Vous devez m’aider ! Et vous seul pouvez m’aider ! Je ne veux que vous comme thérapeute et personne d’autre !

— Je ne peux, conclut-il sur une voix brisée.

Une lueur de tristesse abyssale traverse les sombres yeux de Fiona.

— Pourquoi ?

« Je ne peux dire réellement pourquoi, ma douce Fiona ! Surtout depuis la journée à faire de l’équitation… Nos mains, ce contact, cette étincelle… C’est interdit ! »

Elle s’approche un peu plus de lui, le suppliant silencieusement de l’aider. Une odeur de fumée âcre, suivie aussitôt d’une chaleur insupportable leur parvinrent, les flammes deviennent plus grandes engloutissant tout sur leur passage.

— Fuyons !

Les deux se précipitent vers la sortie, mais les flammes, ardentes et gigantesques, s’avancent de toutes parts. Aucune échappatoire possible. Tirant Fiona par la manche de son pull, il l’amène dans les escaliers de secours. Ils suffoquent rapidement sous la fumée qui les rattrape avant d’atteindre la sortie. Le néant obscurcit le regard d’Élie, malgré la douleur des flammes dansantes qui lèchent le bord des rampes et qui s’approchent d’eux.


Я бы мог с тобою быть,

Я бы мог про все забыть,

Я бы мог тебя любить,

Но это лишь игра.


[Ya by mog s toboyu byt'

Ya by mog pro vse zabyt'

Ya by mog tebya lyubit'

No eto lish' igra]


J’aurais pu être avec toi,

J’aurais pu tout oublier,

J’aurais pu t’aimer,

Mais ce n'est qu'un jeu.


Le professeur revint de son souvenir en clignant des yeux. Il bredouilla :

— Vous êtes…

Elle hocha de la tête. Un agréable silence qui semblait durer une éternité s’installa entre eux.

— Nous serons ensemble, pour l’éternité ! lui chuchota-t-elle.

Elle tendit sa main vers celle de son thérapeute. Dégageant la sienne, Élie baissa son regard brillant et murmura :

— Je doute ! Bien que… mes sentiments disent le contraire ! Comprenez que vous êtes… avez été… ma patiente… Et, suivant la déontologie de ma profession… je ne peux pas mentir sur mes capacités… Nous ne pouvions pas continuer ainsi…

Il détourna ses yeux d’elle, observant les sombres nuages à sa gauche qui lui rappelèrent la fumée de l’incendie.

« Je ne peux pas lui dire que… Je l’aime réellement ou non ? Résultat ou non d’un transfert et contre-transfert… Je ne saurais le dire ! Je suis confus ! »

— Sinon, je ne sais pas quel tournant notre relation aurait pris… Une dérive… Sans l’ombre d’un doute !


В шуме ветра за спиной

Я забуду голос твой,

И о той любви земной,

Что нас сжигала в прах,

И я сходил с ума.

В моей душе нет больше места для тебя.


[V shume vetra za spinoy

Ya zabudu golos tvoy

I o toy lyubvi zemnoy

Chto nas szhigala v prakh

I ya skhodil s uma

V moey dushe net bol'she mesta dlya tebya]


Dans le bruissement du vent derrière moi

J'oublierai ta voix,

Et de cet amour terrestre,

Qui nous réduisait en cendres,

Et je devenais fou.

En mon âme il n'y a plus de place pour toi.


Le thérapeute fit face à Fiona et releva la tête. Il soutint le regard de sa patiente. Il lit un mélange de tristesse, de soulagement et de colère.

— Fiona Raine, comprenez qu’il faut passer à une autre étape !

Les yeux de son interlocutrice se plantèrent dans les siens, empêchant toute tentative de fuite, le scrutant telle un rayon X.

— Cessez de tergiverser ! Dites enfin pourquoi ?

Il demeura coi, reculant de quelques pas pour balayer l’espace qui les entourait : une douce lueur blanche et chaleureuse les enveloppait. Une douce brise effleurait leurs joues.

Un certain temps s’écoula, qui sembla une éternité, avant qu’il ne reprit la parole. Les mots lui brûlèrent la langue, mais refusèrent de franchir ses lèvres.



Я свободен! Словно птица в небесах.

Я свободен! Я забыл, что значит страх.

Я свободен! С диким ветром наравне.

Я свободен! Наяву, а не во сне.


[Ya svoboden! Slovno ptitsa v nebesakh

Ya svoboden! Ya zabyl chto znachit strakh

Ya svoboden! S dikim vetrom naravne

Ya svoboden! Nayavu a ne vo sne]


Je suis libre ! Comme un oiseau dans les cieux.

Je suis libre ! J'ai oublié ce que voulait dire la peur.

Je suis libre ! Tout comme le vent sauvage.

Je suis libre ! Pour de vrai, et non en rêve.



Élie observa minutieusement sa patiente et discerna un air angélique et innocent qui l’émeut.

— Tu as raison, Fiona, chuchota-t-il de sa voix grave en redressant ses épaules, le souffle court.

Sa gorge se serra.

— Je ne peux pas, et surtout pas maintenant, m’alourdir de vaines jérémiades ! Je dois te reconnaître que…

Il la fixa avec une expression nouvelle, d’une telle manière qu’il ne l’avait jamais fait auparavant et qu’il n’avait jamais osé. Son regard scintillant de la libération de son poids terrestre qui l’enchaînait, il se sentit heureux et léger.


Надо мною тишина,

Небо, полное огня.

Свет проходит сквозь меня,

И я свободен вновь.


[Nado mnoyu tishina

Nebo polnoe ognya

Svet prokhodit skvoz' menya

I ya svoboden vnov']


Au-dessus de moi — le silence,

Le ciel, empli de feu.

La lumière passe à travers moi,

Et je suis à nouveau libre.


— Je t’aime… Oui, je t’aime à la folie ! Les flammes de l’amour m’ont consumé ! Plus terribles que celles de l’incendie ! Impossible à éteindre ! J'aimerais franchir une nouvelle vie ! Brûlons les ponts de l’incompréhension !

Il lui sourit et passa ses mains sur les épaules de la jeune femme, lui donnant l’accolade intime qu’il aurait tant souhaitée après l’équitation trois mois plus tôt. Dans un premier temps, Fiona se raidit, puis elle se détendit rapidement. Un sourire s’esquissa sur son délicat visage et une larme coula, silencieuse témoin, le long de sa joue, laissant un large sillon.

— Fiona, tu es mon ange, mon cœur et la prunelle de mes yeux ! Tu étais partout, dans mes pensées, dans mes photographies et dans mes réflexions ! Tu es ma reine ! Tu es la raison pour laquelle je devais interrompre notre thérapie, je me suis lié plus que nécessaire à toi.

En levant les yeux aux cieux, vers la lumière pure, blanche et dorée, le professeur sourit. Un feu divin, réchauffant son âme transie d’amour, envahit sa poitrine et son être. Une légèreté inqualifiable l’éleva encore plus dans les airs, comme si la gravité n’eut aucun effet, comme si sa révélation agissait instantanément sur lui.

— Cette lumière est ô combien merveilleuse !


Я свободен от любви,

От вражды и от молвы,

От предсказанной судьбы

И от земных оков,

От зла и от добра.

В моей душе нет больше места для тебя.


[Ya svoboden ot lyubvi

Ot vrazhdy i ot molvy

Ot predskazannoy sud'by

I ot zemnykh okov

Ot zla i ot dobra

V moey dushe net bol'she mesta dlya tebya]


Je suis libre de l'amour,

De l’hostilité et des rumeurs,

Du destin prédit

Et des entraves terrestres,

Du mal et du bien.

Dans mon âme il n’y a plus de place pour toi.


Le poids de la Terre n’était que néant, son souci de sa réputation était réduit à un rien. Élie sourit à Fiona qui lui murmura :

— Tu ne peux pas Élie ! Tu dois encore aider les hommes ! Ton temps n’est pas encore venu.

— Je n’ai peur de rien ! Littéralement de rien ! Viens Fiona ! Allons ensemble dans l’au-delà ! Je me sens tellement confiant et fort ! Allons franchir le grand passage !

— Non, continue ta mission sur Terre, secoua-t-elle sa gracieuse tête, la voix tremblante. Tu ne peux pas. Va !

Élie, le regard brillant d’une douleur à peine contenue, ressentit une violente attraction à la Terre, à son corps. Il descendit soudainement pour réanimer la carcasse qui était au soin d’un ambulancier bien déterminé à le ramener à la vie. Il ferma les yeux pour mieux apprécier les merveilles de l’au-delà. Il voulait encore garder dans sa mémoire cette beauté indescriptible avant de se confronter à la réalité de ce monde matériel, terrestre et physique qui lui semblait fade.


Я свободен! Словно птица в небесах.

Я свободен! Я забыл, что значит страх.

Я свободен! С диким ветром наравне.

Я свободен! Наяву, а не во сне.


[Ya svoboden! Slovno ptitsa v nebesakh

Ya svoboden! Ya zabyl chto znachit strakh

Ya svoboden! S dikim vetrom naravne

Ya svoboden! Nayavu a ne vo sne]


Je suis libre ! Comme un oiseau dans les cieux.

Je suis libre ! J'ai oublié ce que voulait dire la peur.

Je suis libre ! Tout comme le vent sauvage.

Je suis libre ! Pour de vrai, et non en rêve.



Quelques heures plus tard,

Élie ouvrit avec difficulté les yeux et capta le moniteur qui émit un faible bruit à intervalles réguliers. Un vertige le prit, le forçant à tenir convulsivement les draps, et un pincement au cœur se manifesta. Il marmonna en levant péniblement sa main droite à son visage :

— Je ne me suis jamais senti aussi libre, ni léger de toute mon existence ! J’ai l’impression que plus rien ne me fait mal… Sauf mes yeux… Que mon âme est éthérée d’avoir avoué à Fiona ce que je ressens pour elle !

— Ce n’est que le début, Élie James, commenta Fiona, un souffle à sa droite.

— Bien que je regrette de ne pas être avec toi, conclut-t-il avec amertume en lâchant une larme.





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La chanson est Я свободен [Ya svobodenJe suis libre] de Valery Alexandrovich Kipelov composée en 1997.

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