Discussion déterminante

Chapitre 1 : Discussion déterminante

Chapitre final

5804 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/01/2026 13:50


Avertissement : Les personnages de Ghost Whisperer peuvent paraître différents par rapport à la manière dont ils sont présentés dans leur univers d’origine respectif.





27 avril 2007, dans une rue de Grandview, 13 h 30.


Gabriel Lawrence, un jeune homme de stature moyenne, les mains dans les poches de sa veste brune, se promenait depuis une heure dans les rues de la petite ville, sans vraiment faire attention aux passants qu’il rencontrait sur son chemin. Il respirait l’air à pleins poumons, content de lui-même. Il espérait bien rencontrer une autre âme perdue pour l’attirer dans sa grande maison à l’extérieur de Grandview. Il avait récemment discuté — il y un peu moin d’un an — avec Amy Fields, une hôtesse de l’air décédée au cours de l’écrasement d’avion dans une clairière à proximité de la ville. Il lui disait qu’il avait un endroit très accueillant pour elle, où elle ne serait pas seule. Et Amy l’avait suivi. Gabriel était un passeur d’âmes depuis son enfance, sauf que son don n’avait jamais été compris par ses parents. Ils l’avaient placé dans un asile, l’Asile de Rosemont, à Piermont, une ville à cinq kilomètres au nord de Grandview. Il avait passé son enfance, jusqu’à sa majorité, dans une chambre de l’asile. Il voyait tous les jours les mêmes murs blancs, la même odeur aseptisée et les messieurs en blouse blanche qui venaient vers lui et posaient des centaines de questions. Comme ses parents, ils n’avaient pas plus compris son don. Personne ne comprenait ce qu’il voyait. Tous le considéraient comme un fou. Bien que cela n’était jamais dit explicitement, Gabriel le ressentait comme tel. Il se sentait toujours rejeté. Il était à ses propres yeux un enfant abandonné. Un orphelin incompris de tous. Il n’avait jamais d’amis vivants. Il était seul. Parfaitement seul. Il était le seul de sa famille à voir des entités que les autres ne voyaient pas. Il n’avait personne à qui se confier. Il parlait avec les revenants lorsqu’aucun docteur n’était dans sa chambre. La fois où il avait avoué naïvement à l’un d’eux qu’il avait discuté avec un fantôme, le gamin devait avaler de force de pilules qui l’avait affaibli. Depuis, Gabriel préféra taire son don. Il imaginait toutes sortes de mensonges pour pouvoir s'échapper de l’asile. Il parvint un jour à sortir, en mentant pendant une semaine qu’il ne voyait plus les esprits. Dans cette solitude, le départ des esprits, ses uniques amis, pour l’Autre Monde — l’Au-delà, ou la Lumière, peu importe le nom qu’ils donnaient — l'affectait le plus. Le jeune médium voyait d’un mauvais œil le départ de ses amis vers cet endroit inconnu. Comme il avait vu plusieurs d’entre eux partir, sans jamais revenir, il devint méfiant et détesta cet Autre Monde. Selon lui, il fallait absolument empêcher les revenants de quitter le monde des vivants. Ces amis invisibles — ou plutôt ceux que lui seul percevait — ne devaient pas le quitter. Ainsi, ils socialisèrent entre eux, apportant un peu de joie dans sa grande maison. Gabriel parlait tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, pour mieux comprendre ce qu’ils voulaient. Sauf qu’il ne réalisait jamais leurs dernières volontés, car la fois où il l’avait fait, l’esprit avait disparu. Il avait perdu un ami. À chaque fois que cela lui arrivait, il était triste. Pire, il était mélancolique. Il ressentait un vide dans son âme, vide qui l'isolait encore plus des vivants. Plus Gabriel vieillissait, plus il détestait les vivants, voire qu'il les abhorrait. Il n’espérait jamais rencontrer un vivant qui pouvait le comprendre et qui l’accepterait comme un ami. Non, cela, il était certain que tout le monde se moquerait de lui. Jusqu’au jour où il rencontra, dans un salon funéraire, une femme qui voyait comme lui les esprits. Une petite brune, au regard vif, qui contrastait bien avec la robe noire dont elle était vêtue. Il l’avait remarqué, en conversation avec une revenante. Il connaissait son nom : Melinda Gordon. Elle était propriétaire d’une boutique d’antiquités à Grandview, The Same It Never Was Antiques. Elle était mariée depuis quelques années à Jim Clancy, un ambulancier qui travaillait à l’hôpital Mercy, le seul dans la ville de Grandview. Il le savait, car il l’espionnait depuis plusieurs années. C’était l’âme du père de la jeune femme, le procureur adjoint Thomas Gordon, dont le corps était alors possédé par un esprit errant, un certain Paul Eastman, qui lui demanda de l’avoir à l’œil, car il s’inquiétait pour elle. La première fois que Gabriel avait rencontré Melinda, il avait joué la comédie, malgré qu’il l’avait déjà vu sur les nombreuses photographies d’elle qui décorait toute une salle dans sa grande maison.


Gabriel se promenait dans les rues de Grandview, qu’il avait appris à connaître depuis le temps qu’il espionnait Melinda. Tout à coup, devant lui, un esprit apparut devant lui. C’était un vieil homme qui était dans sa demeure depuis trois ans déjà. Étonné, le médium songea

Qu’est-ce que William Ford fait ici ? C’est la première fois qu’il quitte mon salon…

Le revenant, comme s’il lisait ses pensées, s’exclama d’un air alarmé, les yeux écarquillés :

— Gabriel, Melinda, son mari et le professeur Payne sont dans votre maison !

— Comment… sont-ils entrés ? balbutia-t-il, les sourcils levés de surprise.

Il me semble que je n'ai pas oublié de verrouiller la porte avant de quitter…

— Jim a forcé la porte ! Il a appris cette technique de son ami policier, Carl Neely ! hurla l’esprit.

— C’est de l’intrusion ! J’arrive à l’instant ! s'insurgea le médium, dont les yeux lançaient des éclairs de colère.

Et William disparut de sa vue. Gabriel, lui, courut aussi vite que le pouvait ses jambes. Il craignait tellement que le trio découvre la salle dans laquelle il avait toutes leurs photographies. C’étaient grâce à des Ombres, des sombres esprits qu’il ne voyait pas, mais qu’il ressentait comme des courants d’air froid qui s'insinuaient jusqu’à la moelle des os, que Gabriel avait pu se procurer autant de photographies.


***


Gabriel Lawrence entra en trombe dans sa maison. Il fila immédiatement dans le salon, mais il n’y avait que les esprits errants qui faisaient la fête et qui s’amusaient, comme d’habitude.

Gabriel se dirigea dans le couloir près du salon, lorsqu’il entendit une porte s’ouvrir. Il se retourna pour constater que Jim, Melinda et Richard sortirent de la salle des photographies. Le premier, un grand jeune homme aux yeux bleus et aux cheveux noirs, était vêtu d’une veste bleue déboutonnée sous laquelle se voyait une chemise blanche, et d’un pantalon de complet bleu marine. La deuxième était une petite femme, vers la vingtaine, aux yeux noisette brillants d’une vive intelligence et aux cheveux brun-doré moyen qui tombaient librement sur ses épaules, toujours haut perchée sur des talons hauts, revêtue d’un manteau vert forêt boutonné jusqu’au cou. Étant donné la longueur de son manteau, elle portait sans doute une courte robe ou quelque chose de la sorte. À sa vue. Melinda croisa ses bras sous sa poitrine. Richard, lui, était un sérieux quarantenaire, aux yeux bleus brillants d’une lueur mi-curieuse mi-inquiète et aux cheveux blond foncé, vêtu d’un complet beige et d’une chemise blanche.

Le médium conclut, en panique, les mains moites et tremblantes, tandis que des sueurs froides coulèrent dans son dos, Merde ! Ils ont sans doute compris !

Il inspira et expira bruyamment pour reprendre son calme. Il les aborda d’une voix grave :

— Que faites-vous chez moi ?

Les trois amis se consultèrent du regard, comme s’ils étaient pris en flagrant délit.

— Monsieur Gabriel Lawrence, répondit Melinda avec son sourire le plus calme et en décroisant ses bras, nous sommes intrigués par votre activité avec les esprits… 

— Mais ce n’est pas une manière de faire intrusion ! s’offusqua-t-il en ôtant sa veste, échauffé par la colère qui montait dans sa poitrine, laissant voir un T-shirt gris.

— Bon, intervint Jim d’un air sérieux, je sais bien que ce n’est pas une manière… Désolé…

— Si vous êtes si intrigués par mon activité en tant que médium, vous auriez pu simplement demander de prendre un rendez-vous… Ce serait beaucoup plus civilisé…

— Mais justement, en parlant d’esprits, fit Melinda en serrant la main de son mari pour s’encourager, pourquoi sont-ils ici, dans cette maison ?…

— Dans ma maison, la corrigea Gabriel.

— Dans votre maison, reprit-elle. Vous m’avez mentionné une fois que vous les prépariez pour ce qui s’en vient…

Il me semble que Gabriel veut empêcher les esprits de partir dans la Lumière, songea-t-elle, mais pour quelle raison ? C’est vraiment un mystère pour moi…

Son interlocuteur approuva discrètement. La brune continua, d’un air incertain :

— …qui est je-ne-sais-quoi de si déterminant…

— À votre avis ? répliqua-t-il avec un demi-sourire.

— Je ne le sais pas, fit-elle en haussant les épaules. C’est pourquoi je le demande…

L’antiquaire toussota puis demanda :

— Pourquoi ces âmes sont-elles ici ?

— Mêlez-vous de vos affaires… Et vous, que faites-vous des âmes que vous rencontrez ? Vous les faites partir pour toujours…

— Oui, mais je ne les force pas, se défendit-t-elle. Je ne fais que les aider à quitter le monde des vivants…

Elle soupira puis continua après une courte pause :

— Selon moi, un esprit ne doit pas rester à errer pour l’éternité…

— Pourquoi pas ? Ce serait dommage qu’ils partent tous…

—  Mais pourquoi s’opposer à l’ordre naturel des choses ? intervint Jim.

— Qu’est-ce qui vous dit qu’il est naturel que les esprits doivent aller dans la Lumière ? questionna le médium en promenant son regard de l’ambulancier à l’antiquaire.

— Simplement, dit la brune, selon ce que ma grand-mère Mary Ann m’a expliqué…

— Qu’est-ce qui garantit qu’elle a raison ? l’interrompit Gabriel avec un sourire quelque peu narquois. 

Sourire que Jim n’appréciait pas — il le prenait en grippe avec de telle provocation.

— Pourquoi me mentira-t-elle ?

Melinda est décidément naïve ! conclut Gabriel. Elle croit sérieusement que tout le monde dit la vérité ?

Le passeur d’âmes s’éclaircit la gorge pour contenir un rire.

— Ce doit être un peu naturel pour nous qui voyons des entités que personne d’autres ne voit, de mentir ?

— Je ne suis pas du tout d’accord, protesta-t-elle en secouant la tête. 

— Ne vous est-il jamais arrivé de camoufler à autrui votre don pour ne pas paraître folle ?

— Je n’ai aucun intérêt à taire mon don… Surtout que tôt au tard, on finira bien par douter qu’il y a activité d’un esprit…

Si Gabriel est un menteur, ce n’est pas mon cas… D’ailleurs, ce n’est pas dans mon intérêt de mentir, car je ne peux pas comme ma mère faire passer les propos des esprits pour ceux des vivants… Mais c’est le cas de ma mère, pas le mien, heureusement…

Le professeur Richard Payne, en passant sa main droite vierge de bagues dans ses cheveux, songea Monsieur est en train de faire de la projection… Il est donc un menteur de première classe ! Il faut se méfier de lui…

Jim, qui serra la main de sa femme, se demandait bien à quoi bon continuer la conversation si elle est un dialogue de sourds.

Après un long silence lourd, Melinda poursuivit d’un ton assuré :

— Elle, je veux dire ma grand-mère, a toujours été gentille avec moi. Elle m’a toujours expliqué que nous, en tant que passeurs d’âmes, devons les aider à partir dans la Lumière…

Gabriel soupira. À la mention de ce mot qu’il haïssait tant, un souvenir douloureux lui revint à la mémoire.



Il est alors dans la chambre de l’asile, assis sur le lit. Un esprit est face à lui, celui d’un homme d’âge mûr mort dans l’asile par électrochoc il y a quelques années. Le jeune médium le regarde, étonné.

— Samuel Smith, maintenant que j’ai écouté votre histoire, y-a-t-il quelque chose d’autre que je puisse faire ?

Large sourire aux lèvres, les yeux brillants d’une joie indescriptible, l’interpellé regarde autour de lui. Il fixe sa droite puis ramène son attention vers Gabriel. Il murmure :

— Merci, jeune homme. Je n’ai plus besoin de rien…

Le revenant fait une courte pause, soupire, le visage illuminé d’une expression joyeuse, puis reprend :

— Je me sens tellement heureux, comme jamais dans toute ma vie. 

Il désigne du menton une direction vers sa droite et ajoute :

— Je vois une lumière, là, devant moi…

Intrigué, Gabriel tourna sa tête vers ladite direction. À la seule différence qu’il ne voit rien. Il fixe son attention sur l’esprit. Ce dernier s’avance peu à peu vers sa droite et, tout à coup, disparaît en un clin d’œil. 

Le jeune médium se demande si Samuel reviendra un jour. Mais l’esprit n’est jamais revenu depuis ce moment, laissant une sensation de vide et de désarroi dans la poitrine de Gabriel. 




Le médium cligna des yeux pour cesser de divaguer et demanda d’une voix vibrante :

— Les esprits ne peuvent-ils pas rester parmi les vivants ? D’autant plus que peu de gens interagissent avec eux… De sorte qu’ils ne dérangent personne…

— Que diriez-vous alors des poltergeist ? s’immisça le professeur Payne. Ne me dites pas qu’ils ne dérangent pas…

— Excusez-moi, Monsieur…

— Richard Payne, professeur d’Anthropologie des Sciences occultes à l’Université Rockland, à Grandview.

Je le sais, pensa son interlocuteur en demeurant de marbre. Au moins une utilité de mes éclaireurs…

— Monsieur le professeur, reprit Gabriel avec un faux sourire, je ne suis pas aussi cultivé que vous… Et j’ignore ce qu’est un potler

— Poltergeist, le corrigea-t-il. C’est un terme allemand pour désigner les esprits frappeurs…

— Merci de l’explication.

— Vous conviendrez avec moi que les esprits frappeurs, c’est-à-dire qui font du bruit en ouvrant et en fermant les portes des maisons ou des armoires, dérangent les vivants ?

— Ouais…

— Donc, vous voyez bien qu’il n’est pas bons que les esprits restent à errer…


Un silence suivit de tels propos. Gabriel ne voulut pas admettre que l’universitaire avait raison. Il ne pouvait pas le concéder. En tout cas, pas sur la base d’un seul argument.

— Mais, si vous permettez, fit Melinda. Que je termine mon explication…

— Oui, bien sûr, répliqua le médium.

— Désolé de vous avoir interrompu, balbutia le professeur.

— Qu’est-ce que je disais ? marmonna-t-elle, mine pensive.

Après un courte pause, l’antiquaire s’exclama, en levant son index vers le plafond :

— Les esprits errants !

Elle expira bruyamment puis continua d’un air assuré, la tête légèrement tournée vers Gabriel :

— Pour moi, comme pour ma grand-mère…

Elle s’interrompit elle-même puis reprit :

— C’est elle qui m’a apprise à gérer mon don…

Melinda fit un geste de main vers Gabriel et l’interrogea :

— Mais vous, qui a été votre professeur pour enseigner cela ?

La réponse fusa nette, claire et précise :

— Personne.


Puis un silence lourd s’installa entre eux. On pouvait même entendre une mouche voler. Les deux médiums ignorèrent même le bruit confus des esprits au salon.

La brune cligna des yeux, étonnée. Ça explique beaucoup de choses…

Jim, avec un petit sourire dans le coin des lèvres, songea : Ça explique tout ! Enfin un mystère dévoilé !

Richard, perplexe, conclut : Ce détail n’explique qu’une partie de cet homme singulier… À quoi devons-nous nous attendre d’un ancien patient d’asile ? Qu’il cache beaucoup d’autres choses… Mais par réalisme, nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’il nous avoue tout d’un coup… 

Melinda enchaîna d’un air assuré :

— Eh bien, les esprits, après la fin de leur vie, ne doivent rester dans le monde des vivants… Ils partent dans la Lumière, dans l’Au-delà, ou dans l’Autre Monde, peu importe le terme… 

— Mais quand ils partent là-bas, ils ne peuvent jamais revenir ? demanda le propriétaire de la maison, ses yeux sombres, grands comme ceux d’un hibou. 

— Oui, ils reviennent, mais pour s’incarner dans un embryon, pour une nouvelle vie.

— En êtes-vous vraiment certaine que tout se passe ainsi ?

— Oui, intervint Richard. Ce que Melinda vient de mentionner, c’est l’idée de la transmigration de l’âme, ou métempsychose….

— Merci, professeur Payne, soupira-t-elle.

— Il n’y a pas de quoi... Par ailleurs, cette croyance en la réincarnation est attestée dans de nombreuses civilisations et cultures… Disons qu’elle ne date pas d’hier…

— Mais pourquoi la réincarnation serait plus « naturelle » que de demeurer un esprit errant ? demanda Gabriel d’un air provocateur, en faisant le geste des doigts pour les guillemets.

— Ce n’est pas une question de choix, mais c’est un fait, fit Melinda d’un air assuré. Lorsque les esprits demeurent errants, ils interrompent le cycle naturel de la vie…

Quelle accusation ! songea le propriétaire de la demeure, moue renfrognée.

Le professeur pensa Melinda, c’est une attaque personnelle et un sophisme naturaliste que tu fais là ! Ce n’est pas très convaincant !

Richard s’éclaircit la gorge puis ajouta :

— D’ailleurs, je me permets de préciser que Socrate lui-même dans le Phédon, si je ne me trompe pas, mentionne que les âmes errantes sont celles qui restent car elles sont trop attachées aux choses terrestres…

— Très bien, toutes ces explications, l’interrompit brusquement Gabriel, mais où voulez-vous en venir avec tout ça ? Vous considérez que je ne sais pas comment agir avec les esprits ?

— Non, non, pas du tout, se défendit Melinda. On essaie de comprendre ce que font ces âmes ici…

Un sourire énigmatique se forma sur le visage du jeune homme, qui dit :

— Comme vous pouvez le remarquer par vous-mêmes, elles socialisent bien entre elles… Je ne veux pas les déranger…

Étrange raisonnement, songea l’universitaire. Peut-être qu’il ne sait pas quoi faire avec son don… Dommage que personne ne lui ait expliqué comment vivre avec cette particularité…

Richard fixa Gabriel puis dit d’un ton sérieux :

— Vous ne vous êtes jamais posé la question de la baisse de natalité de Grandview ?

Jim fronça des sourcils, exaspéré de la tournure de la conversation.

À quoi bon continuer la discussion ! Tout est clair ! Gabriel retint les âmes pour une raison obscure, parce qu’il est un suppôt du Diable ! La raison officielle, on s’en fiche ! Et voilà Richard qui nous parle de la natalité ! Mais ça n’a plus de sens !

Le médium secoua la tête et murmura :

— À vrai dire, non…

S’il ne ment pas encore une fois, songea cyniquement l’époux de Melinda. Ce sera la première fois qu’il dit vrai… Incroyable ! Mais on n’est jamais certain avec lui… Disons que nous l’avons cru le temps qu’il l’a dit…

— Mais, quel est le rapport avec les esprits errants ? continua Gabriel, en promenant son regard de Melinda à Jim puis à Richard.

— C’est simple, fit le professeur avec un sourire neutre. Le fait qu’il y a moins d’âmes…

Le médium, dont les yeux lançaient des éclairs, bouillonnait de colère. Il n’en pouvait plus de les entendre se mêler de ses affaires.

Il leva son index gauche et hurla :

— Assez parlé ! 

Il pointa la porte d’entrée, le visage rouge, les yeux exorbités, puis explosa :

— Je vous prie, Madame et Messieurs, de sortir de chez moi ! Immédiatement ! Sinon, j’appelle la police !

Penauds, le trio sortit sans mot dire. 

Gabriel les regarda jusqu’à les perdre de vue.

Ils pensent sérieusement dicter ma conduite ? Elle se prend pour qui, Melinda, pour affirmer avoir raison ? Et pour prétendre savoir mieux quoi faire avec notre don commun ?


Il revint dans son salon, pour s’asseoir sur son fauteuil. Il regardait discrètement les âmes faire la fête : un petit groupe qui trinqua comme s’ils pouvaient encore boire de l’alcool ; deux qui jouèrent au billard ; un jeune couple enlacé qui regarda une petite télévision.

Je suis vraiment las de voir toujours les mêmes âmes faire les mêmes activités… On dirait la journée de la marmotte… Si elles doivent aller dans l’Autre Monde… Pour qu’il y ait des enfants à naître… Ça fait du sens… Mais est-ce vrai ?... Peut-être que Melinda a raison, se dit-il à lui-même. Peut-être que j’ai tort d’agir ainsi…

À ce moment précis, il ressentit un courant d’air froid le traverser, lui coupant le souffle et l’interrompant dans ses réflexions. Tremblant comme une feuille sous le vent automnal, le cœur battant la chamade, il murmura, fixant un point au loin devant lui :

— S’il vous plaît laissez-moi tranquille ! Bien sûr que je ne crois pas que Melinda ait raison !

Pour toute réponse, deux autres Ombres tournèrent autour de lui puis entrèrent dans sa poitrine, le faisant trembler d’une manière incontrôlable. Gabriel remit sa veste sur ses épaules et alla chercher une couverture pour se réchauffer.

Troublé, il poursuivit néanmoins ses réflexions. Il avait la funeste impression qu’il devait trouver une conclusion, une fois pour toute.

Peut-être qu’elle a raison… C’est quand même elle qui a appris de sa grand-mère à vivre avec son don… Au contraire de moi… 

Là, il cligna des yeux pour ne pas commencer à pleurer sur lui-même.

Moi, je n’avais personne pour m’apprendre à vivre avec mon don… Personne à qui me confier…

Puis, tout à coup, sous l’influence des Ombres qui le possédait, il songea : Et quoi si Melinda a tort ? Elle dit ça parce que son entourage lui facilite la vie… Je ne suis pas si sûr qu’elle aurait autant d’assurance si elle serait dans une situation semblable à la mienne…

Mais dans son for intérieur, au plus profond de lui-même, il se révoltait contre de telles pensées. Il était fatigué d’être guidé par ces entités. Il était fatigué de tout cela. Il devait briser son isolement. Il ne pouvait plus continuer ainsi. C’était comme un rayon de soleil qui parcourut son esprit assombri. Une idée qui traversa sa pensée, comme un éclair dans un gros orage. À peine une telle impulsion fut dans son âme désorientée, elle disparut aussitôt, laissant le médium indécis, perplexe et fatigué.


Gabriel passait ainsi plusieurs heures, jusqu’à ce que les gargouillis de son ventre lui rappelaient qu’il devait satisfaire un besoin vital pour son corps. Il se leva péniblement, bien emmitouflé dans sa couverture et se traîna jusqu’à la cuisine pour manger en vitesse une portion de soupe aux légumes. Malheureusement, le doute qui s’était insinué dans son âme, tout comme le froid qui avait envahi son corps, ne le quittaient pas. Fatigué, il alla dans sa chambre de bonne heure.

 





***



Nuit du 27 au 28 avril 2007, dans la chambre de Gabriel.


Le médium était allongé sur son dos, seul, dans son lit avec sa couverture blanche jetée sur lui. Il ne cessait de penser pour une énième fois les points les plus frappants de la discussion de la journée. En son for intérieur, il ressent un petit serrement de cœur, comme une sorte de signe précurseur d’ébranlement intérieur qu’il ne voulait pas encore admettre. Mais le plus désagréable pour lui étaient ses pensées qui allaient dans tous les sens. Tantôt, il se disait que Melinda avait raison, tantôt il se disait qu’il ne pouvait pas faire autrement, et les souvenirs pénibles lui revinrent à la mémoire. Mais ce qui l’inquiétait le plus était la sensation de froid qui ne le quittait pas. Il s’était même levé pour chercher une autre couverture. 

Gabriel murmura à lui-même : « Arrête de penser à ça ! »

Sa voix lui sonnait différent, comme si une autre entité parlait. Il sursauta malgré lui. Il craignait tellement d’être ainsi possédé par des entités inconnues. La panique le saisit à  cette réalisation.

« Tu sais que tu ne peux pas changer ta manière d’agir ! Sinon, tu peux bien mourir comme tu as menacé Melinda de t’en prendre à son mari ! »

Il songea, les yeux agrandis d’effroi, mais je n’ai jamais menacé Melinda ! En tout cas, pas explicitement !

« Si ! En rêve ! » fit une voix sifflante à sa gauche.

« Laissez-moi dormir ! » ordonna-t-il d’un air sévère en se relevant à moitié sur son lit en fouillant du regard la chambre, à cette heure-là plongée dans une noirceur très sombre, car même la pleine lune était absente. Il ne vit personne, mais il ressentit une présence invisible. C’était une Ombre, il en était certain.

Sauf qu’à ses propres yeux, sa voix sonnait plutôt comme celle d’un gamin qui piquait une crise. Du moins, c’était son impression. Peut-être n’était-il pas assez mature pour son don ? Aujourd’hui il eut sérieusement un doute.

La voix sifflante éclata d’un rire glacial et diabolique puis disparut. Au moins, Gabriel n’avait plus froid et il sombra dans un sommeil profond.



Dans son rêve, il se trouve dans son salon, assis sur son fauteuil habituel. Devant lui, un esprit qu’il reconnu pour l’avoir brièvement aperçut près de Melinda : une jeune femme un peu plus petite que lui, vêtue d’un sweater rouge et d’un pantalon jeans. C’était Dana Clark, l’épouse voyante d’Ethan Clark, un homme d’affaires britannique. Elle plaça la capuche de son sweater sur sa tête, cachant ainsi ses cheveux noirs comme l’ébène. Il la questionne du regard.

Dana murmure d’un air sévère, lueur d’inquiétude dans ses yeux sombres :

— Gabriel, vous avez le choix…

— Lequel ?

— Vous le savez !

— Par rapport à…

Il pense « ce que j’ai entendu de Melinda concernant mon don ? »

L’esprit approuve d’un geste à peine perceptible puis murmure :

— Si vous persistez dans votre attitude…

Dana se retourne et s'avance jusqu’à être dans le cadre de porte du salon. Gabriel la suit, intrigué. Lorsqu’il la rejoint, elle murmure :

— Voici ce qui vous attend…

— Quoi ?

— Passez cette porte et vous comprendrez…

Il regarde de l’autre côté, sans rien remarquer de bizarre. Toujours le même couloir beige, avec, vers sa droite, les portes des autres salles de sa maison, et vers sa gauche, la porte d’entrée — une grande porte blanche vitrée.

Il franchit le seuil. À ce moment, ce n’est plus le couloir habituel qu’il voit, mais un mur délabré comme détruit par Dieu-sait quelles forces surnaturelles. Et des Ombres, avec, à leur tête, un esprit vêtu de noir, s’avancent vers lui, très menaçants. De peur, Gabriel recule, mais il est rapidement entouré par les entités, qui, armées certaines d’aiguilles, d’autres de couteaux, transpercent son corps. Il ne peut pas décrire la douleur qu’il ressent. Il a mal partout, à chaque fois qu’une aiguille ou un couteau se plante sur un bras, une jambe ou une côte. Les Ombres l’immobilisent. Gabriel panique, car les aiguilles se rapprochent de plus en plus des organes vitaux. Puis, lorsque plusieurs aiguilles sont fixées dans son cœur, il a l’impression de se dédoubler. Et il se tient à la gauche de son corps, désorienté. Il voit les Ombres s’approcher de lui. Remarquant qu’une Ombre entre dans son corps et le poursuit, il court devant lui, le long du mur délabré, en hurlant à s’en briser les cordes vocales :

— Au secours !




Gabriel se réveilla en sursaut. La première pensée qui lui vint à l’esprit fut : la mort ou une possession jusqu’à la fin de ma vie… C’est cela qui m’attend. Tout ça par ignorance ! Il tenta de serrer les poings, mais il constata avec effroi qu’il ne pouvait pas bouger. Il paniqua, les yeux larmoyants. Il pensa Oui, Melinda, vous avez raison ! Je dois absolument changer ma manière d’agir ! Je dois ! Je le ferai, promis !

Quelques secondes après, il secoua ses mains, comme si elles n’étaient que engourdies Soulagé, il se leva de son lit.  



***



28 avril 2007, vers 8 h 00.


Gabriel prit en vitesse son petit-déjeuner, agité de mille pensées contradictoires, comme si les Ombres ne voulaient point s’avouer vaincues et s’insinuaient dans son cœur, lui laissant une impression de froid jusqu’à la moelle des os. Mais au fond de lui-même, il s’était résolu de changer son approche avec les âmes errantes.


Après le petit-déjeuner, le médium se rendit dans son salon, l’air résolu.

William Ford apparut devant lui.

Gabriel, avec son sourire le plus doux, malgré son air fatigué, murmura :

— William, ne voulez-vous pas partir ?

— Partir où ?

— Dans la Lumière, dit-il sans trembler.

— Quelle lumière ? C’est la première fois que vous me dites cela…

Les autres esprits dans la salle arrêtèrent leurs activités pour les fixer d’un air curieux. Ils n’avaient jamais vu le maître des lieux aussi épuisé.

Un petit sourire aux lèvres, les yeux brillants, le médium répliqua d’un ton amer :

— Oui, c’est la première fois que je dis cela… 

En posant sa main droite sur sa poitrine, il enchaîna d’une voix vibrante :

— Car j’étais dans l’erreur… Mea culpa ! Je le reconnais ! 

Une lueur d’espoir dans ses yeux sombres, en promenant son regard sur les esprits autour de lui, attroupés en demi-cercle, Gabriel inspira et expira l’air de ses poumons, pour se ressaisir.

Il reprit avec certitude :

— Mais il n’est jamais tard pour corriger mon erreur…

Aux souvenirs du cauchemar, la mine du médium s’assombrit. Il soupira en continuant d’une voix émue malgré lui :

— … ou plutôt, avant qu’il ne soit trop tard…

— Mais, fit William, de quelle lumière parlez-vous ?

— De l’Autre Monde… Ne voyez-vous pas quelque chose ?

William regarda Gabriel, puis sa gauche, puis sa droite. Il fronça des sourcils en fixant un point vers sa droite.

Le revenant s’exclama d’un air enjoué :

— Je vois une lumière…

Ému, le médium ressentit pour la première fois de sa vie une joie indescriptible. Il avait l’impression de réaliser sa mission. Il comprenait pourquoi Melinda était si émotive lorsque les esprits partent dans la Lumière. Il se disait qu’heureusement qu’il n’était pas une femme, sinon, il aurait sans doute pleurer.

Gabriel l’encouragea :

— William, c’est pour vous…

Le revenant plissa les yeux et ajouta :

— D’ailleurs, je vois mes parents… Ils me font des grands signes de mains…

— Ils vous appellent… Allez-y sans crainte… Bon voyage…

William, tournant une dernière fois sa tête vers le médium, fut frappé par son air sérieux. Il avait l’impression d’être devant un autre homme. Mais tout est possible se disait-il. Et l’esprit, d’un pas assuré, s’avança vers la lumière jusqu’à y être absorbé par elle. Il disparut alors de la vue de Gabriel, qui ne pouvait s’empêcher de cligner rapidement des yeux pour ne pas laisser éclater l’impression de plénitude qui envahissait sa poitrine. Il comprit immédiatement qu’il avait changé. Par ailleurs, il nota aussi l’absence des souffles glaciaux autour de lui, ce qui le réjouit beaucoup. Il se sentit enfin libéré de l’emprise des Ombres.



***



Durant les journées qui suivaient, Gabriel s’était déterminé à aborder les âmes dans sa maison pour réaliser leurs dernières volontés et pour les amener dans la Lumière. Certaines refusèrent, mais il n’en avait cure. Il avait pleinement compris le sens des paroles de Melinda Gordon :

Je ne fais qu’aider les esprits errants à quitter le monde des vivants… 


Quelques mois plus tard, il vendit sa maison et déménagea à Centarville, où il continuait à aider les esprits errants qui demandèrent son aide. À chaque fois que l’un d’eux partait dans la Lumière, au lieu de ressentir un vide et une tristesse comme au cours de son enfance, il était heureux comme jamais dans sa vie. Il avait pleinement assumer toutes les responsabilités qui incombaient à un passeur d’âmes.




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