Un mois, une histoire (Club)

Chapitre 4 : Sucre, Sel et Sacrés Relous : L'Apocalypse du 1er Avril

9572 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 04/04/2026 15:55

Fanfiction écrite conjointement avec Hela

Toutes nos excuses les plus sincères aux Kevin, aux caniches, et bien sûr aux Brad de ce monde.

Une pensée émue également pour la communauté des sirènes qui n'a jamais demandé à être associée à un chasseur de démons en pleine crise d'identité vestimentaire.

Si, par un malheureux hasard du destin ou un pari perdu un soir du 1er avril, l'un d'entre vous porte actuellement un slip léopard (avec ou sans bananes imprimées), nous vous prions de garder cette information pour vous. Nos stocks de lettres d'excuses sont épuisés, et notre quota de gêne intersidérale a été pulvérisé pour les trois prochaines années.



Le 1er avril à Grandview ne ressemblait jamais à une transition printanière ordinaire pour Melinda. D’ordinaire, l’aube apportait simplement un regain de nervosité chez les esprits les plus facétieux. Des tasses de café qui glissaient de quelques centimètres sur le comptoir en bois patiné, ou les clés de Jim s'évaporant du vide-poche pour réapparaître dans le congélateur. Mais cette année, le calme feutré de la chambre, d'ordinaire baignée par la lumière douce filtrant à travers les rideaux de dentelle, était rompu. L’air lui-même semblait vibrer d’une fréquence électrique, une onde de choc invisible qui laissait sur la langue un arrière-goût de sucre d’orge chimique et de sarcasme pur. Melinda ouvrit les yeux, s’attendant au plafond en plâtre blanc et aux moulures victoriennes qu’elle chérissait. À la place, une bannière holographique géante flottait à trente centimètres de son nez, vibrant d'un éclat rose néon agressif qui projetait des ombres fuchsia sur les murs. On pouvait y lire en lettres capitales :

« LE MOIS DES RELOUS EST OUVERT »

Elle soupira, la main pressée contre ses tempes où un début de migraine pointait le bout de son nez. « Jim ? » murmura-t-elle, sa voix se perdant dans l'étrange résonance de la pièce.

« Ne bouge pas, Mel, » répondit la voix étouffée de son mari depuis la salle de bain.

Le bruit de l'eau fut soudain couvert par un petit rire aigu et mécanique.

« Je crois que... ma brosse à dents vient de me raconter une blague sur les blondes, » lança Jim, dont le ton oscillait entre l'incrédulité et une profonde lassitude existentielle.


*****


Pendant ce temps, à trois cents kilomètres de là, l’ambiance était nettement moins domestique. Dans un motel miteux niché au bord d'une nationale oubliée, l’enseigne au néon défectueux clignotait « VACANCY » avec la régularité d'un spasme nerveux, jetant des éclairs rouges sang sur la moquette tachée de café et de mystères organiques. À l'intérieur de la chambre 12, qui sentait le désinfectant bon marché, Dean Winchester hurlait. Ce n’était pas le cri de guerre du chasseur face à un nid de vampires, ni le râle d'agonie devant une créature du Purgatoire. C’était le cri déchirant d’un homme dont l'identité venait d'être piétinée. Son précieux blouson en cuir, compagnon de mille batailles, avait été transmuté. Il tenait entre ses doigts tremblants une veste à paillettes dorées, bordée de revers en satin blanc façon Claude François, qui scintillait cruellement sous l'ampoule nue du plafond.

« Sam ! Samuel ! Sort de là ! »

Sam tenta d'obtempérer, mais la physique semblait avoir pris sa retraite. Lorsqu'il essaya de franchir le chambranle de la porte de la salle de bain, il resta bloqué net. Ses cheveux, d’ordinaire soigneusement lissés, avaient muté en une coupe afro monumentale, un dôme de boucles brunes si dense qu'il semblait posséder sa propre gravité. Des confettis multicolores y étaient incrustés et, à chaque mouvement de tête, une nouvelle salve tombait sur ses épaules pour être instantanément remplacée par une autre, comme par magie.

« Dean... je crois qu'on a un problème, » articula Sam, sa voix étouffée par l'épaisseur de sa propre chevelure.

« Un problème ? Regarde-moi ! Je ressemble à un sapin de Noël qui aurait mal tourné à Vegas ! Et l'Impala... Sam, l'Impala a des cils ! Elle a des putains de cils sur les phares ! J'ai vu le reflet dans la fenêtre, on dirait qu'elle sort d'un salon d'esthétique pour camions ! »

Un bruit sec de froissement de papier de bonbon déchira l'accès de colère de Dean. Assis avec une désinvolture insultante sur le sommet d'une vieille télévision cathodique qui grésillait, un homme vêtu d’une veste kaki froissée les observait. Ses yeux ambrés pétillaient de malice tandis qu'il croquait avec un plaisir manifeste dans une barre chocolatée format géant, dont l'odeur de caramel envahissait la pièce.

« Joyeux 1er avril, les filles ! » lança Gabriel avec un clin d'œil qui fit briller les paillettes de la veste de Dean.

Il fit tournoyer l'emballage de son bonbon entre ses doigts avant de poursuivre :

« Vous avez raté le début de la fête, et franchement, le numéro du pop-corn dans les douilles de fusil était un chef-d'œuvre. Mais ne vous inquiétez pas, j'ai réservé un Uber spécial pour vous. Destination : Grandview. Y'a une dame avec des cils presque aussi longs que ceux de ta voiture, Dean, qui a besoin d'un coup de main pour gérer le surplus de "spirituel" que je viens d'injecter dans la ville. Allez, en voiture, Cloclo ! »



Le trajet de trois cents kilomètres se transforma en un véritable chemin de croix psychologique. À chaque fois que Dean, les dents serrées et le regard fixe, tentait de glisser sa cassette fétiche de Led Zeppelin dans le lecteur, l’habitacle de l’Impala était instantanément envahi par les synthétiseurs criards de Barbie Girl. Le volume s’auto-ajustait au maximum, faisant vibrer les vitres et la poitrine d'un Dean au bord de l'apoplexie. À ses côtés, Sam offrait un spectacle pathétique. Courbé en deux, il tentait désespérément de tasser sa crinière afro contre le plafond de la voiture, mais les confettis semblaient se multiplier, recouvrant les sièges d'une couche de papier brillant. Lorsqu'ils pilèrent enfin devant « Same as it Never Was », la charmante boutique d'antiquités de Melinda, Grandview ne ressemblait plus à la petite bourgade pittoresque de l'État de New York. La place du village était devenue le décor absurde d'un film de série B sous acide. L’ambiance était un chaos sensoriel. Les parcmètres alignés sur le trottoir s'étaient mis à entonner des airs d'opéra italien avec des voix de ténors vibrantes. Les fantômes locaux, habituellement des silhouettes translucides et mélancoliques errant dans les recoins sombres, étaient désormais parfaitement visibles et ridicules. Vêtus de tutus en tulle rose ou arborant des nez de clowns rouges fluorescents, ils bondissaient hors des murs pour administrer des « petites tapes » ectoplasmiques aux passants terrifiés, déclenchant des bruits de klaxons à chaque contact. Melinda se tenait sur le pas de sa porte, le visage marqué par une fatigue intense. Elle luttait avec l'esprit de l'ancien maire de la ville, une figure autrefois imposante dont la dignité s'était évaporée en même temps que son sérieux. Le spectre s'amusait à faire léviter les lourds pots de bégonias de la vitrine, les maintenant en suspension avant de les lâcher avec un timing comique juste au-dessus des caniches qui passaient.

« Monsieur le Maire, s'il vous plaît ! Ce n'est pas digne de votre fonction ! » s'époumona Melinda, les mains sur les hanches.

Le fantôme se tourna vers elle, lui tira une langue démesurément longue de dix centimètres, puis s'évapora dans un pouf sonore, laissant derrière lui un nuage de fumée rose qui sentait la fraise artificielle. C'est à cet instant que l'Impala fit une entrée fracassante. Dans un crissement de pneus digne d'un film d'action, la voiture s'immobilisa. Ses phares, surmontés de longs cils noirs synthétiques qui battaient de manière suggestive, semblaient observer la boutique. Dean s'extirpa du siège conducteur. Sous le soleil radieux d'avril, sa veste à paillettes dorées produisit un effet stroboscopique capable d'aveugler un pilote de ligne.

« Okay, c'est ici ? La boutique de la médium ? » grommela Dean en vérifiant que son Colt était toujours à sa ceinture, malgré son allure de chanteur de disco en fin de carrière. « Sam, je te préviens. Si elle se moque de ma veste, je l'exorcise direct. »

« On n'exorcise pas les vivants, Dean, » soupira Sam.

Le cadet des Winchester dut s'extraire de l'habitacle de biais, sa tête « afro-confettis » restant brièvement coincée contre le montant de la porte avant de se libérer dans une explosion de paillettes multicolores. Melinda les regarda approcher, immobile sur le trottoir. En dix ans de communication avec l'au-delà, elle pensait avoir tout vu. Des morts sanglants, des démons de l'ombre, et même des divinités mineures. Mais voir débarquer ces deux gars, l'un brillant comme une boule à facettes de studio 54 et l'autre ressemblant à un Jackson Five égaré dans une tempête de carnaval, dépassait ses capacités d'analyse. Elle croisa les bras sur son gilet en maille fine, un sourcil levé devant l'absurdité de la scène.

« Laissez-moi deviner, » lança-t-elle d'une voix calme mais teintée d'ironie. « Vous aussi, vous avez reçu la visite du "Petit Farceur" ? »

Dean s'arrêta devant elle, ajustant sa veste à paillettes avec une dignité tragique, ignorant superbement le fait qu'il scintillait plus fort que la vitrine de Melinda.

« On l'appelle Gabriel, ou Loki, » répondit-il d'un ton sec. « Et ce n'est pas un "petit farceur", Madame. C'est une plaie cosmique avec un sérieux problème d'addiction au sucre. »



L’intérieur de la boutique « Same as it Never Was », d’ordinaire havre de paix aux effluves de cire d’abeille et de lavande, avait été transformé en un hall de gare psychédélique. La lumière tamisée des lampes Tiffany luttait contre des éclairs de stroboscopes invisibles. Au milieu des buffets en chêne massif et des guéridons Louis XV, le décorum avait pris un coup de pelle. Gabriel s'était confectionné un trône monumental, une structure visqueuse et imposante faite intégralement de guimauves géantes, roses et blanches, qui semblaient respirer doucement. L'Archange, ou le Farceur selon l'humeur, était affalé dans son fauteuil de sucre, jonglant avec trois boules de cristal qui, à y regarder de près, contenaient des scènes de sitcoms des années 80 en miniature.

« Mel, voici Sam et Dean. Les frères Winchester. Ils chassent les monstres, les démons, et apparemment les soldes chez Swarovski, » lança Gabriel avec un sourire carnassier. « Sam et Dean, voici Melinda. Elle parle aux fantômes et possède plus de dentelle qu'un couvent entier. Voilà, les présentations sont faites. Maintenant, on joue ? »

« Jouer à quoi, Gabriel ? » gronda Sam, dont la voix résonnait bizarrement à cause de l'épaisseur de sa coupe afro. « Rends-moi mes cheveux ! Je sens des oiseaux commencer à nicher là-dedans ! »

« Oh, mais c'est ça le jeu, Sammy ! Le « Mois des Relous » est un protocole sacré, gravé dans les tablettes de l'absurde, » expliqua Gabriel en se redressant.

Sa veste kaki semblait maintenant couverte de badges à slogans douteux.

« Pendant trente jours, la loi de la gravité est optionnelle, le bon goût est illégal, et la logique est partie en vacances à Ibiza avec un abonnement open-bar. »

Gabriel claqua des doigts. Le son fut celui d'un bouchon de champagne qui saute. Instantanément, la robe légère en lin de Melinda disparut. Elle se retrouva engoncée dans une robe de mariée victorienne d’une rigidité cadavérique, avec un corset si serré qu'elle manqua de s'étouffer. Pour couronner le tout, à ses pieds dépassaient des baskets lumineuses de sport, d'un vert électrique, qui émettaient un « bip-bip » strident et clignotaient furieusement à chaque fois qu'elle déplaçait son poids.

« Voilà ! » s'enthousiasma Gabriel. « Melinda, tu es la "Voix de la Raison", option meringue. Dean, tu es le "Muscle Scintillant". Et Sam... tu es le "Stockage de Confettis". Votre mission. Expulser l'Esprit de la Reloutise qui s'est logé dans les fondations de cette ville. Si vous échouez, Grandview restera coincée dans un 1er avril éternel. Vous imaginez ? La ville entière sentira la blague de Toto pour l'éternité. »

« Et comment on fait ça ? » demanda Melinda, le visage rouge de frustration, tandis qu'elle essayait désespérément d'appuyer sur les talons de ses chaussures pour couper le circuit électrique.

Bip-bip. Bip-bip.

« C'est simple ! » s'exclama Gabriel.

Dans un nuage de paillettes dorées, un plateau de Monopoly apparut sur une table basse en acajou. Mais les cases « Rue de la Paix » ou « Gare du Nord » avaient été remplacées par des illustrations grotesques. Le plateau semblait fait de peau de banane séchée et les jetons étaient des figurines miniatures de Dean en train de bouder. Gabriel bondit de son trône de guimauve avec une souplesse féline, faisant apparaître dans un crépitement d'étincelles trois piédestaux en plastique imitant le marbre, disposés en demi-cercle sur le tapis persan.

« Pour briser le sort, mes agneaux, vous devez collecter les trois Reliques de la Gêne, » déclara-t-il d'un ton solennel qui tranchait avec le ridicule de la situation.

Il désigna du doigt la première colonne où se matérialisa, dans une volute de fumée grisâtre, La Cravate du Patron qui pue du bec. C'était une pièce de polyester rigide, d'un marron incertain orné de motifs géométriques rappelant les pires heures des années 70. Rien qu'à sa vue, Melinda sentit une vague de nausée l'envahir. La cravate dégageait une aura palpable de café fétide réchauffé dix fois et de mauvaise foi managériale. Elle semblait vibrer d'un mépris latent pour les congés payés. Sur le deuxième piédestal apparut Le Micro du Mariage raté. L'objet semblait collant, comme s'il avait été trempé dans du champagne bon marché et de la sueur de DJ de province. Alors que Sam s'en approchait, le micro émit un larsen strident avant de cracher, dans un grésillement maléfique, les premières notes des Sardines. Un frisson d'horreur parcourut l'échine de Dean. L'objet possédait cette malédiction unique de ne diffuser que du Patrick Sébastien, étouffant toute tentative de communication sérieuse sous un déluge de flonflons festifs et de paroles sur les serviettes que l'on fait tourner. Enfin, Gabriel dévoila la pièce maîtresse, celle qui fit reculer Dean d'un pas instinctivement défensif. Le slip de bain de l'Ex envahissant. Suspendu dans le vide par un fil invisible, l'objet rayonnait d'une énergie malaisante. C'était un modèle en lycra à l'imprimé léopard, d'une taille S manifestement trop ambitieuse, qui exhalait une aura de harcèlement textuel. Melinda jura voir des notifications de messages « T'es réveillée ? » s'échapper des coutures élastiques. L'objet semblait posséder sa propre conscience, une volonté de s'incruster dans votre vie, et votre rétine, sans jamais en repartir.

« Voilà votre inventaire ! » s'exclama Gabriel en claquant des mains. « Trouvez ces trésors éparpillés dans Grandview, et je rendrai à Sammy son aérodynamisme. Échouez, et vous passerez l'éternité à faire la chenille dans un mariage sans fin. »

Dean jeta un regard noir à sa veste étincelante, puis à Sam qui luttait contre une nouvelle averse de confettis.

« Super, » soupira-t-il. « On part en chasse pour des fringues de ringards et un micro possédé par le démon de la fête. C'est officiellement ma pire journée. »

Sam regarda Melinda, qui ressemblait à un gâteau de mariage en détresse technique. Elle regarda ses baskets qui flashaient maintenant en bleu et rouge comme une voiture de police.

« On va vraiment faire ça ? » demanda Sam. « On va vraiment chasser des sous-vêtements léopards avec une mariée qui fait du bruit ? »

« On a le choix ? » répliqua Dean en secouant tristement la tête.



Leur première destination fut le cabinet d’assurances « Tranquillité & Patrimoine », un espace d'ordinaire ennuyeux, meublé de bureaux en mélaminé gris et de moquette rase couleur déprime. Mais sous l’influence de Gabriel, l’ambiance évoquait désormais une salle d'attente d'asile dirigée par un clown triste. Le plan initial était très simple. Melinda devait charmer le directeur pour faire diversion, Sam devait pirater le serveur central, et Dean devait se fondre dans le décor pour faire le guet. Sauf qu’avec l'Archange, la discrétion était une notion aussi abstraite que la physique quantique pour un poisson rouge. Dès qu’ils franchirent le seuil automatique, Melinda réalisa avec horreur que le réglage de ses baskets lumineuses avait muté. Elles ne se contentaient plus de biper. A chaque pression du talon sur le lino, une voix de synthèse suraiguë hurlait. « J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! » toutes les dix secondes.

« Bonjour, Monsieur Higgins, » commença Melinda, le visage écarlate, tentant de couvrir le vacarme de ses chaussures en frappant des mains de manière erratique. « Je viens pour... « J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! » ... pour la révision de mon contrat habitation. »

Le directeur, un homme à la peau parcheminée et aux yeux globuleux derrière des lunettes en cul-de-bouteille, s’approcha d’elle. Lorsqu'il ouvrit la bouche pour répondre, son haleine frappa Melinda comme un mur de briques composé d’ail rassis, de café brûlé depuis trois jours et d’un soupçon de désespoir bureaucratique. C’était une attaque olfactive si puissante qu’elle aurait pu décaper la peinture des murs.

« Ah, Madame Gordon ! » s'exclama-t-il, envoyant une nouvelle bourrasque de toxines. « Quelle... « J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! » ... coïncidence ! »

Pendant ce temps, Dean tentait l'impossible. Passer inaperçu. Dans sa veste à paillettes dorées qui renvoyait les néons du plafond avec la force d'un phare côtier, il s'était accroupi derrière une plante verte en plastique dont les feuilles étaient, inexplicablement, remplacées par des tranches de jambon cru.

« Psst ! Sam ! » chuchota-t-il, la main devant les yeux pour se protéger de son propre éclat. « Je vois la cible. Elle est encore plus immonde que prévu. C'est une soie synthétique avec des motifs de petits cochons qui font du surf... et ils portent tous des lunettes de soleil. C'est ignoble. »

« Je m'en occupe, » murmura Sam.

Mais alors que le cadet des Winchester se glissait vers l'ordinateur central, un phénomène physique étrange se produisit. Sa chevelure afro, déjà monumentale, commença à gonfler de manière exponentielle, se nourrissant de l'électricité statique ambiante. En quelques secondes, le nuage de boucles brunes et de confettis occupa tout l'espace sous le plafond, bouchant littéralement la vue des employés de l'open-space.

« Hé ! Vous ! L'homme-buisson ! » cria une secrétaire en brandissant son agrafeuse comme une arme. « Qu'est-ce que vous fabriquez avec notre serveur ? »

C'était le signal. Le chaos, qui ne demandait qu'à éclore, explosa. Gabriel apparut soudainement, assis en tailleur sur la photocopieuse de l'accueil. La machine entra en transe, crachant des centaines de feuilles A4 à une vitesse prodigieuse. Chaque page affichait une photo haute définition de Dean, l'air contrit, en train de mastiquer tristement une feuille de chêne dans un saladier.

« Allez les gars ! Le Mois des Relous n'attend pas ! » s'esclaffa Gabriel en lançant une poignée de dragées au poivre vers le plafond. « Donnez tout ce que vous avez ! »

Dean, n'y tenant plus, sentant son honneur de chasseur se dissoudre dans l'absurdité ambiante, bondit de sa cachette. Il fonça vers le directeur Higgins, ses paillettes traçant des sillons de lumière dans la pièce.

« Monsieur, votre haleine est classée comme arme chimique par la convention de Genève, et votre cravate est un crime de guerre esthétique ! Donnez-moi ça ! »

Il empoigna la soie marronnasse et tira de toutes ses forces. Le directeur, pris de court par cette agression disco, bascula en arrière. Dans la lutte, les pieds de Dean rencontrèrent une peau de banane qui n'existait pas une seconde plus tôt. Les deux hommes s'étalèrent de tout leur long sur la moquette, Dean finissant le visage enfoui dans le gilet en laine du directeur, inhalant le mélange fétide de café et de sueur. SCORE DE GÊNE : 10/10. Un flash de lumière dorée, presque aveuglant, satura la pièce. La cravate aux cochons surfeurs se mit à fumer entre les doigts de Dean, se ratatinant sur elle-même jusqu'à se transformer en un petit totem en plastique brillant, représentant un « caca » souriant avec de grands yeux innocents.

« Un de fait ! » jubila Gabriel, disparaissant dans un nuage de confettis parfumés à la cannelle. « Plus que deux, les perdants ! Prochaine étape : la réception de mariage des Miller. J'espère que vous avez révisé votre chorégraphie de La Danse des Canards ! »



L’habitacle de l’Impala était devenu une boîte de conserve sous pression. Melinda, écrasée contre la portière, tentait de replier les mètres de tulle de sa robe de mariée victorienne qui envahissaient l'espace comme une mousse expansive. Derrière elle, Sam luttait pour ne pas étouffer. Sa chevelure afro, désormais électrisée au point d'attirer les fourchettes et les trombones, touchait les deux portières simultanément, créant un mur de boucles brunes et de confettis statiques qui masquait totalement la vue de Dean vers le rétroviseur. Sur le toit de la voiture, faisant fi des lois de l'aérodynamique à 80 km/h, Gabriel était assis en tailleur. Il arborait désormais des lunettes de soleil en forme de cœurs et dévorait une barbe à papa monumentale. Le nuage de sucre changeait de teinte au gré de ses pensées. Un vert acide quand il croisait un radar, un rouge passionné quand il apercevait un couple sur le trottoir, et un jaune poussin dès qu'il croisait le regard désespéré de Dean.

« Prochaine escale. Le Manoir des Lys ! » annonça l’Archange d'une voix qui résonna directement dans les haut-parleurs de la radio, coupant net une énième version de Barbie Girl. »

Melinda ferma les yeux, laissant tomber sa tête contre la vitre froide.

« Oh non… » murmura-t-elle, une main sur ses tempes battantes. « C’est le mariage de la fille du maire. Tout Grandview y sera. Les notables, les fantômes des ancêtres, la presse locale… C'est l'événement social du siècle pour la ville. »

« Parfait ! » s’exclama Gabriel, sa voix dégoulinante d'un enthousiasme sadique. « Rien de tel qu’une union sacrée, des promesses éternelles et du champagne tiède pour célébrer la merveilleuse nullité humaine. C'est le terreau fertile de la gêne absolue, les enfants ! »

Dean, dont la veste à paillettes venait de passer au niveau supérieur, elle émettait désormais un petit pouët de synthétiseur de fête foraine chaque fois qu’il bougeait le coude gauche, serra le volant à s'en blanchir les phalanges. Il jeta un regard noir au plafond de la voiture, là où il devinait les fesses de l'ange.

« Gabriel, je te préviens, » gronda-t-il, sa voix vibrant d'une menace sourde. « Si tu me fais faire un discours, ou si tu m'obliges à danser avec la mère de la mariée, je te jure que je trouve un moyen de te renvoyer dans le Vide avec une brosse à dents usagée et un abonnement à vie à des podcasts de développement personnel. »

« Menace acceptée, Dean-O ! Mais concentre-toi sur la route, on arrive ! » lança Gabriel en faisant pleuvoir des morceaux de barbe à papa bleue sur le pare-brise.

L'Impala s'engagea dans l'allée gravillonnée du Manoir des Lys, une somptueuse demeure néo-coloniale dont les jardins étaient décorés de milliers de roses blanches et de statues d'anges... qui, sous l'influence du 1er avril, s'amusaient désormais à se curer le nez ou à faire des clins d'œil obscènes aux invités.

« Écoutez bien, » poursuivit Gabriel, redevenu soudainement sérieux (ce qui était encore plus terrifiant). « La deuxième relique est le Micro du Mariage Raté. Il est actuellement entre les mains du témoin, un type qui a déjà trois grammes d'alcool dans chaque bras. Pour l’obtenir, il y a une condition. Il faut que le moment le plus romantique de la soirée, la première danse ou le toast, devienne une catastrophe industrielle. Une gêne si épaisse qu'on pourrait la couper au couteau. »

Dean coupa le contact. Le silence qui suivit ne fut rompu que par le bip-bip incessant des baskets de Melinda et le froissement des confettis dans les cheveux de Sam.

« Super, » soupira Sam, sa tête dépassant à peine de sa forêt capillaire. « On va gâcher le plus beau jour de la vie de quelqu'un. On est vraiment devenus les méchants de l'histoire, là, non ? »



Le Manoir des Lys offrait d’ordinaire le spectacle d’une élégance feutrée. Des colonnes corinthiennes drapées de soie sauvage, des parterres de lys blancs dont le parfum enivrant flottait dans l’air, et des invités dont le chic n’avait d’égal que la discrétion. Mais dès que le trio franchit le seuil, l’harmonie visuelle s'effondra comme un château de cartes. À peine Melinda eut-elle posé un pied sur le parquet de chêne poli que ses baskets hurlèrent leur désormais célèbre « J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! », brisant net le solo de harpe qui accueillait les convives. Comme par enchantement, les monumentaux lustres en cristal de Bohême commencèrent à osciller avec une frénésie inquiétante, leurs pampilles s’entrechoquant pour jouer, avec une précision diabolique, les notes de La Danse des Canards.

« Mel ! » s’écria Delia, l’amie de Melinda, émergeant de la foule avec une coupe de champagne à la main et une expression de terreur pure. « Qu’est-ce que tu fais ici ? Et… c’est quoi ces chaussures ? Et pourquoi tes amis ressemblent à… ça ? »

Elle désignait Sam, qui tentait de se faire petit derrière un pilier, mais dont l’afro-confettis était désormais si vaste qu’il agissait comme une balayeuse automatique. En se tournant simplement pour saluer, il venait de faucher trois coupes de champagne sur un plateau, aspergeant au passage le smoking d’un sénateur local.

« C’est… une longue histoire, Delia, » répondit Melinda en essayant de rabattre son voile victorien pour cacher son visage cramoisi. « Une histoire qui implique un Archange très mal élevé et un sens de l'humour que je qualifierais de criminel. »

Soudain, un roulement de tambour (qui ressemblait étrangement à un bruit de pet électronique) annonça l'entrée de la mariée. Le silence se fit, un silence lourd, chargé d'une attente presque douloureuse. La jeune femme s’avançait sur le tapis rouge, une traîne de trois mètres de dentelle de Calais flottant derrière elle. C’était le moment sacré. Le moment où le « Mois des Relous » allait passer à l'attaque. Un courant d’air glacial, une chute de température brutale qui fit se dresser les poils sur les bras de Dean, traversa la salle de bal. Melinda le sentit au plus profond de sa moelle. Une présence ectoplasmique arrivait, mais elle ne dégageait ni la tristesse habituelle, ni la rage noire des démons. C'était une vibration plus… irritante.

« Oh non, » murmura Melinda en écarquillant les yeux. « Je le reconnais. C’est l’ex-fiancé de la mariée, Kevin. Il est mort de la manière la plus absurde de l'histoire de Grandview. Etouffé par la bague de fiançailles qu’il avait cachée dans un soufflé au chocolat pour sa demande. »

L’esprit se matérialisa lentement juste à côté du micro doré posé sur le pupitre. Il ressemblait à un gravier triste, une silhouette grise et voûtée flottant à quelques centimètres du sol, engoncée dans un smoking trois fois trop petit qui semblait sur le point de craquer au niveau des coutures spectrales. Kevin avait l'air de quelqu'un qui allait rater son train pour l'éternité. Il tourna son regard mélancolique vers Gabriel, qui était désormais confortablement installé sur un nuage de barbe à papa rose, flottant près du plafond. L'Archange lui fit un signe du pouce levé, un sourire carnassier aux lèvres.

« Allez, mon grand ! » lança Gabriel d'une voix que seuls les "initiés" pouvaient entendre. « Fais-nous vibrer ! C'est l'heure du solo ! »

Gabriel, un sourire sardonique aux lèvres, fit claquer ses doigts avec le bruit d'un pétard de fête foraine. Le monde bascula pour Dean. En un battement de cils, il ne se trouvait plus près du buffet, mais planté en plein milieu de l’estrade en acajou, sous le feu des projecteurs qui semblèrent décupler l'éclat de sa veste. Le vêtement entra en transe, ses paillettes se mettant à pulser comme un stroboscope de discothèque roumaine en fin de soirée, projetant des éclats dorés agressifs sur les visages horrifiés des notables de Grandview.

« Et maintenant… » tonna une voix off aux accents divins, résonnant dans les moindres recoins du manoir avec l'écho d'un stade de football, « le témoin surprise, Dean Winchester, va nous raconter l’anecdote de la fois où il a confondu un nid de démons avec un club de tricot ! »

Dean tenta d'ouvrir la main pour lâcher le micro, mais le métal semblait avoir fusionné avec sa chair. Ses doigts étaient soudés à la grille dorée de l'appareil. Il jeta un regard désespéré vers la sortie, mais ses jambes étaient clouées au sol.

« Euh… salut tout le monde, » commença Dean.

Sa voix, amplifiée par les enceintes Bose du manoir, tremblait d'une humiliation si pure qu'elle en devenait presque palpable.

« Félicitations aux… mariés ? Surtout à la mariée, qui a un goût… disons, très courageux pour les hommes qui n’ont visiblement pas de menton et un charisme de loutre anémiée. »

Un silence de mort tomba sur la salle de bal, seulement rompu par le cliquetis des pampilles du lustre. La mariée porta une main à sa bouche, ses yeux s'embuant instantanément. Au fond de la salle, Sam tentait une manœuvre de camouflage désespérée derrière un pot de laurier, mais sa tête « afro-confettis » dépassait de tous les côtés, et une fontaine ininterrompue de paillettes roses et bleues jaillissait de son crâne, recouvrant les invités alentour d'une couche de papier brillant.

« Dean, par pitié, arrête ! » hurla Sam, sa voix étouffée par l'épaisseur de sa propre crinière.

Mais Dean était possédé par l'esprit de la répartie fétide. L’influence de Gabriel le forçait à vider son sac de « dossiers » familiaux devant une assistance médusée.

« Et saviez-vous que mon frère Sam, le géant chevelu là-bas, utilise trois types de revitalisants différents chaque matin ? C’est pour ça qu’il a cette tête de nuage aujourd’hui ! Il passe plus de temps devant le miroir qu'une princesse de Disney en pleine crise d'identité ! »

C'est alors que Kevin, le fantôme de l'ex-fiancé, entra en scène. Flottant au-dessus de la console du DJ, il s'empara du spectre audio avec une jubilation maléfique. À chaque phrase de Dean, l'esprit injectait des effets sonores parfaitement calibrés.

« Je tiens à dire que… PROOOOT … l'amour est… PFFFIIIT … plus fort que tout ! » conclut Dean.

Il avait les larmes aux yeux, des larmes de pure rage et de honte absolue, tandis que le son d'une flatulence magistrale, basse et vibrante, faisait trembler les verres de cristal sur les tables. Le malaise était si dense qu'il semblait avoir sa propre masse atomique. Soudain, le micro commença à chauffer entre ses mains. Une lueur violette s'en échappa, signalant que le quota de gêne venait de saturer l'atmosphère de la réception. SCORE DE GÊNE : 15/10 (RECORD BATTU). Le micro se liquéfia dans une explosion de fumée qui sentait le vieux cigare et le gâteau de mariage rassis. Quand la fumée se dissipa, Dean tenait un deuxième totem en plastique. Un petit doigt d'honneur miniature, arborant un chapeau haut-de-forme.

« Et de deux ! » s'époumona Gabriel depuis son nuage, en applaudissant frénétiquement. « Quel talent, Dean-O ! Tu as brisé le cœur de cette fille et le tympan de son père d'un seul coup. Le slip de l'Ex nous attend ! »

La mariée, effondrée sur l'autel de marbre, ressemblait à un cygne agonisant dans sa mare de dentelle, ses sanglots étouffés par les dernières notes nasillardes de La Danse des Canards. À ses côtés, le marié, un homme dont le visage cramoisi jurait avec sa chemise à jabot. Le mariage de la fille du maire reprit son cours, mais l'atmosphère festive s'était évaporée pour laisser place à une paranoïa collective. Les invités, encore sous le choc du solo de flatulences de Dean, fixaient leurs assiettes avec méfiance. On voyait des notables tapoter prudemment leur génoise avec la pointe de leur couteau, craignant que leurs fourchettes en argent ne se transforment en serpents en plastique ou que le glaçage à la vanille ne se mette à chanter du karaoké. Le silence n'était rompu que par le masticage nerveux et le bruit lointain des sanglots de la mariée, qui tentait de se consoler en mangeant les fleurs de son bouquet. Le trio s'échappa sur le perron monumental du Manoir des Lys, accueillis par la fraîcheur de la nuit qui sentait étrangement la barbe à papa et le soufre. Ils étaient l'image même de la déroute héroïque. Sam, dont la silhouette doublait de volume à cause de l'électricité statique, luttait avec un serpentin rose qui semblait s'être enroulé de manière orbitale autour de son tympan.

« Plus qu’une relique, » articula-t-il péniblement, sa voix étouffée par une mèche de cheveux rebelle. « Le slip de bain de l’ex envahissant. Gabriel, où est-ce qu’on trouve cette... abomination ? »

Gabriel, qui lévitait maintenant à l'envers au-dessus d'eux, les pieds pointés vers les étoiles et la tête oscillant au niveau de leurs visages, arborait un sourire carnassier qui révélait toutes ses dents, d'une blancheur surnaturelle.

« Ah, celle-là, c’est ma préférée ! C’est le boss final de la ringardise, les enfants. Elle se trouve à la piscine municipale de Grandview. Et devinez quoi ? C’est la soirée annuelle « Plongeon de l’Extrême ». Le gratin de la ville est en slip, prêt à juger de la grâce athlétique. »

Dean, qui essayait d'ajuster sa veste à paillettes (laquelle émettait maintenant un petit jingle de télé-réalité à chaque fois qu'il respirait), ferma les yeux de désespoir.

« Oh non… » soupira-t-il, une image d'horreur se formant dans son esprit. « Laisse-moi deviner. Je parie que je vais devoir porter un maillot de bain léopard taille S pour aller le chercher. C'est ça ton plan ? »

« Léopard ? » rigola Gabriel, son rire résonnant comme des grelots de bouffon. « Dean-O, tu m’insultes. Tu n’as aucune imagination, vraiment. Le léopard, c'est pour les amateurs. Pour la piscine, j'ai pensé à quelque chose de beaucoup plus... mythologique. Pense plutôt… Sirène. »

Un bruit de succion humide se fit entendre. Dean baissa les yeux vers ses jambes. Il ne vit plus son jeans noir usé, ni ses bottes de chasseur. À la place, ses deux jambes venaient de fusionner pour former une queue de poisson immense, d'un vert émeraude squameux et iridescent, qui battait mollement le gravier du perron. Les paillettes de sa veste semblaient désormais s'accorder avec ses nouvelles écailles.

« JE VAIS TE TUER, GABRIEL ! JE VAIS ARRACHER TES AILES ET EN FAIRE DES CURE-DENTS ! » hurla Dean, perdant l'équilibre et s'écroulant sur les marches dans un bruit de chair flasque percutant le béton.

« Pas avant d’avoir fait ton plus beau saut de l’ange, mon petit Flipper ! » s'esclaffa l'Archange en pirouettant dans les airs. « Allez, en voiture ! Melinda, aide-le à sauter dans le coffre, il commence à sécher ! »

Melinda regarda Dean, qui tentait de ramper vers l'Impala en agitant sa nageoire caudale avec une fureur impuissante, tandis que ses baskets hurlantes scandaient en rythme :

« J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! J'AI ENVIE DE FAIRE PIPI ! »

« Je crois que je préférais quand les fantômes voulaient juste m'étrangler, » murmura-t-elle en ramassant la traîne de sa robe pour aider le poisson-Winchester.



L’Impala s’immobilisa devant la piscine municipale de Grandview dans un crissement de pneus théâtral, enveloppée par un nuage de fumée rose bonbon qui sentait le chlore et la barbe à papa. La portière passager s'ouvrit avec fracas, et une vision de cauchemar s'en extraira. Dean Winchester, privé de l'usage de ses jambes, tentait de sautiller sur le bitume, sa nageoire de sirène écaillée battant l'air avec une fureur désespérée. Ses écailles émeraude scintillaient sous les lampadaires orange du parking, créant un contraste saisissant avec sa veste à paillettes qui jouait désormais une version 8-bit de Under the Sea à chaque mouvement de hanches. Soutenu par un Sam qui ressemblait désormais à un cumulus de fête foraine ambulant, sa chevelure ayant atteint une circonférence telle qu'il devait passer les portes de profil, Dean grogna, les dents serrées :

« Gabriel, je te préviens, si je finis sur YouTube ou sur un quelconque forum de fan-fictions bizarres, je pactise avec Crowley dès demain ! Je lui demande personnellement de te harceler avec des appels de télémarketing pour l'éternité... des offres pour des fenêtres en PVC et des panneaux solaires, 24 heures sur 24 ! »

« Oh, détends-toi, Dean-O ! C'est pour la science... la science de la déconne ! » s'esclaffa l'Archange.

Il lévitait à l'horizontale à trente centimètres du sol, dégustant des churros brûlants qui apparaissaient spontanément dans sa main, laissant derrière lui une traînée de sucre cannelle sur le carrelage humide de l'entrée. L'ambiance à l'intérieur du complexe aquatique était saturée par l'odeur suffocante du chlore et l'écho des rires gras des participants à la soirée « Plongeon de l’Extrême ». Melinda, s'efforçant de maintenir une dignité royale dans sa robe victorienne trempée par les éclaboussures, devait lutter contre ses baskets. Le réglage avait encore changé. A chaque pas sur le lino glissant, elles hurlaient désormais avec une voix de canard enroué : « IL Y A DU CHLORE DANS MES NASEAUX ! » Dès qu'ils franchirent la double porte des vestiaires, une onde de givre recouvrit les casiers métalliques. Melinda frissonna, ses dents claquant au rythme des clignotements de ses chaussures.

« Il est là, » murmura-t-elle, ses yeux fixés sur une brume grisâtre qui stagnait près des douches. « L'Esprit de l'Ex Envahissant. L'air pue la jalousie rance et le monoï bon marché. »

« C'est qui ce coup-ci ? » demanda Sam.

Il venait de percuter un distributeur automatique, et son afro, dotée d'une volonté propre, venait de gober un bonnet de bain en latex rose au passage, l'aspirant dans ses profondeurs de confettis.

« C’est Brad, » soupira Melinda en désignant une silhouette ectoplasmique qui flottait près du grand plongeoir de cinq mètres. « Il est mort en essayant d'impressionner son ex-petite amie avec un triple salto arrière lors de la fermeture annuelle pour entretien... Un génie. Il a oublié de vérifier s'il restait de l'eau dans le bassin ce jour-là. Le bruit a traumatisé le gardien de nuit pendant six mois. »

Brad, le fantôme, apparut alors nettement. Il portait un marcel trop court, arborait une coupe mulet spectrale et tenait jalousement contre son torse transparent l'ultime relique. Un slip de bain en lycra léopard, dont les taches semblaient pulser d'une lueur violette maléfique. Il cherchait un public, un auditoire pour valider son ego post-mortem. Il enchaînait des pompes ectoplasmiques à une vitesse surhumaine, ses muscles spectraux luisant d'une sueur qui sentait l'huile de bronzage périmée. L'ambiance dans la piscine était devenue un asile de fous à ciel ouvert. Les nageurs de Grandview, d'ordinaire calmes, étaient frappés par une « malédiction de poseur » aiguë. Des mères de famille et des retraités en bonnet de bain se cambraient dans des poses de mannequins de magazines de mode, essayant désespérément de prendre des selfies. Mais dès qu'ils appuyaient sur l'écran, leurs smartphones se transformaient instantanément en poissons rouges frétillants qui glissaient entre leurs doigts pour rejoindre le bassin dans un petit ploc sonore.

« Écoute-moi, Brad ! » cria Melinda, sa voix résonnant contre les parois carrelées du hall immense. « On a besoin de ton slip de bain ! C'est une question de survie pour cette ville ! »

Brad s'arrêta net au milieu de son cinquantième crunch invisible. Il se redressa, l'air profondément offensé, remontant son short de bain qui semblait flotter indépendamment de ses hanches.

« Mon slip de bain ? C’est un collector, ma jolie ! Signé par le champion régional de 1992, le grand "Turbo-Gilles" ! C'est pas une simple fringue, c'est un héritage ! Pour l'avoir, il faut me battre sur mon propre terrain. Le Concours du Plongeon le Plus Gênant. »

Soudain, un sifflet strident déchira l'air saturé de vapeur d'eau. Gabriel apparut tout en haut du plongeoir de dix mètres, une structure de béton qui semblait maintenant s'étirer vers l'infini. L’Archange avait troqué sa veste kaki pour un costume d'arbitre de catch rayé noir et blanc, avec un nœud papillon géant et des lunettes d'aviateur à paillettes.

« Vous avez entendu le monsieur ! » tonna Gabriel, sa voix amplifiée par un mégaphone en forme de cornet de glace. « Dean-O, tu es en retard pour ton échauffement ! Le public attend la performance de sa vie ! »

Dean, qui essayait de maintenir sa dignité de chasseur tout en étant assis sur le sol mouillé, sa queue de sirène s'agitant nerveusement comme celle d'un thon en détresse, leva les yeux vers les hauteurs.

« Tu veux que je plonge ? Dans cet état ? Gabriel, je pèse trois cents kilos avec cette nageoire et j'ai l'aérodynamisme d'un piano à queue ! »

« C'est tout le concept, mon grand ! » s'esclaffa Gabriel en faisant une pirouette arrière dans le vide avant de se stabiliser en lévitation. « Si tu ne fais pas au moins un plat monumental qui asperge les trois premiers rangs de notables, le slip reste sur le fantôme ! Allez, Sam, aide ton frère à monter l'échelle, ou je transforme tes cheveux en pieuvres ! »



Sous les yeux pétrifiés des habitants de Grandview, le silence se fit, un silence lourd de chlore et d'incrédulité. Dean Winchester, l'homme qui avait déjoué l'Apocalypse, terrassé des archanges et survécu au Purgatoire, se retrouva soudainement téléporté au sommet vertigineux de la tour de plongeon. Le béton brut de la plateforme semblait vibrer sous ses écailles. Sa queue de sirène, d'un vert émeraude insultant, battait l'air avec la panique d'une truite hors de l'eau, tandis que sa veste à paillettes entamait une version 8-bit stridente de It's Raining Men, rythmée par des éclats de lumière stroboscopique.

« Je vais mourir, » souffla Dean, sa voix s'égarant dans l'immensité de la voûte carrelée. « Je vais mourir ici, devant un club de bridge en maillot de bain, et mon épitaphe sera : « Ci-gît une truite brillante ». Et si je ne meurs pas, Bobby va me hanter juste pour se foutre de moi. »

En bas, au bord du bassin dont l'eau rose fuchsia bouillonnait d'impatience, Sam tentait de donner de la voix. Il ressemblait à une énorme barbe à papa dont s'échappait une nuée de confettis si dense qu'elle commençait à saturer les filtres de la piscine, créant des remous pailletés à la surface.

« Allez Dean ! Fais-le pour la mission ! » hurla Sam, tout en essayant de dégager une guirlande qui s'était entortillée autour de son nez. « Pense à l'Impala ! Pense à ta dignité... enfin, ce qu'il en reste ! »

Dean ferma les yeux, une larme de pur désespoir perlant sur sa joue. Il prit son élan, ou du moins ce qui s'en rapprochait le plus. Une série de soubresauts de carpe agonisante sur un quai, un frétillement de hanches désordonné qui le propulsa finalement dans le vide. La chute sembla durer une éternité. Gabriel, lévitant à mi-hauteur avec un seau de pop-corn, ne put s'empêcher d'ajouter sa touche finale. Alors que Dean fendait l'air, des feux d'artifice miniatures jaillirent de sa nageoire caudale, crépitant dans des sifflements de fête foraine pour dessiner en lettres de feu le mot « LOSER » contre la verrière sombre de la piscine. Splash. Le plat fut d'une violence sismique. Ce n'était pas une entrée dans l'eau, c'était une collision frontale entre un homme-poisson et le destin. Une vague rose de deux mètres déferla sur les gradins, trempant jusqu'aux os le troisième rang des notables locaux qui n'eurent même pas la force de protester. Pendant quelques secondes, seules des bulles et des confettis remontèrent à la surface. Puis, une main gantée de paillettes émergea, suivie d'une tête hérissée et d'une nageoire battante. Dean refit surface, recrachant une gorgée d'eau fuchsia, mais son regard brillait d'une lueur de triomphe sauvage. Entre ses dents, il serrait fermement un morceau de tissu synthétique criard, orné de motifs de bananes dansantes sur fond léopard. Troisième relique collectée.

« Il l'a fait ! » jubila Melinda, dont les baskets émirent un dernier « IL Y A DU CHLORE DANS MES NASEAUX ! » de célébration avant de s'éteindre dans un court-circuit salvateur.

Le slip de bain de Brad, toujours serré entre les dents de Dean, commença à vibrer violemment, émettant une aura verdâtre et poisseuse qui rappelait la lueur d'une méduse radioactive. Le fantôme, flottant à quelques centimètres de la surface rose fuchsia de l'eau, s'arrêta de parader. Il ôta ses lunettes de soleil spectrales, révélant des yeux écarquillés par une admiration sincère, presque religieuse, devant l'ampleur du désastre esthétique qu'il venait de contempler.

« Respect, mec, » lança Brad d'une voix d'outre-tombe qui résonna contre le carrelage humide. « J'ai vu des gens rater leur vie, mais rater un plongeon avec une queue de poisson et une veste de Claude François... c'est de l'art. Même moi, le jour de mon triple salto dans le vide, j'aurais pas osé le plat-ventre en mode thon grillé pur sucre. Tiens, prends-le. De toute façon, le lycra, ça gratte quand on est mort. »

D'un geste nonchalant, l'esprit laissa la relique s'imprégner de l'énergie de la défaite de Dean. Soudain, une force magnétique invisible s'empara des trophées. Le caca-totem s'échappa de la poche de Dean, le petit doigt d’honneur avec son haut-de-forme s'envola des mains de Melinda, et le slip-banane s'arracha de la mâchoire du chasseur et s'élevèrent au centre du complexe aquatique, tournoyant au-dessus du bassin olympique dans un cyclone de lumière absurde, mêlant des éclairs rose néon, des étincelles dorées et une odeur persistante de chaussettes sales et de bonbons à la menthe. Sous les yeux médusés des nageurs de Grandview, les reliques fusionnèrent dans un bruit de succion cartoonesque pour former un objet unique, massif et improbable. Une télécommande universelle géante, de la taille d'un bouclier médiéval, dotée d'un bouton unique et clignotant marqué « RESET LA RELOUTISE ». Gabriel profita de l'instant pour faire son entrée finale. Il descendit du ciel de verre en marchant gracieusement sur l'eau, ses pieds effleurant la surface rose comme s'il s'agissait d'un tapis de velours liquide. Il ne laissait aucune ride derrière lui, l'image même de la perfection agaçante au milieu du chaos.

« Félicitations, mes champions du ridicule ! » s'exclama l'Archange en écartant les bras, son sourire brillant plus fort que les projecteurs de la piscine. « Vous avez réussi l'impossible. Vous avez prouvé que même les plus grands héros, les sauveurs de l'humanité et les ponts entre les mondes peuvent être de parfaits, d'absolus, de magnifiques abrutis quand on leur donne une queue de poisson ou une robe à froufrous. »

Il s'arrêta devant Melinda, dont les baskets rendirent l'âme dans un dernier soupir de fumée noire, puis devant Sam, qui ressemblait désormais à une immense boule de coton de foire, et enfin devant Dean, qui flottait sur le dos comme une sirène en dépression nerveuse.

« Et c'est ça, la vraie magie d'Avril, mes chéris, » conclua Gabriel avec un clin d'œil malicieux. « Savoir que personne n'est trop important pour ne pas avoir l'air d'un idiot de temps en temps. Maintenant, qui veut appuyer sur le gros bouton rouge pour que tout redevienne ennuyeux ? »

D’un claquement sec, le monde bascula dans un tourbillon chromatique. La vapeur chlorée de la piscine et les échos de La Danse des Canards s'évanouirent pour laisser place au silence feutré et à l'odeur rassurante de la boutique de Melinda. Le trio se retrouva planté au milieu des antiquités, baigné par la lumière dorée des lampes à huile et le tic-tac régulier d'une horloge comtoise. La magie de Gabriel reflua comme une marée absurde. Dean sentit avec un soulagement indicible le cuir rugueux de son jean et la lourdeur de ses bottes de chasseur remplacer l'humidité visqueuse de ses écailles. Il passa une main nerveuse sur son visage, s'assurant qu'il n'avait plus de branchies, ignorant qu'une unique paillette dorée restait obstinément collée sur le lobe de son oreille droite, un souvenir scintillant qu’il ne découvrirait, horrifié, que le lendemain matin dans le miroir d'un motel. À ses côtés, Sam subit une dégonflage capillaire spectaculaire. Sa crinière afro se rétracta dans un petit bruit de succion, reprenant son mouvement soyeux habituel. Cependant, alors qu'il secouait la tête, une effluve sucrée et persistante de barbe à papa envahit la pièce. Un parfum de fête foraine qui, il le sentait déjà, allait imprégner ses oreillers pour les trois prochaines semaines. Melinda, quant à elle, baissa les yeux vers ses pieds. Ses baskets de l'enfer étaient redevenues de sages ballerines noires, parfaitement silencieuses. Le corset victorien avait disparu, laissant place à son chemisier de soie légère. Elle s'appuya contre un buffet en noyer, les jambes encore un peu flageolantes.

« Le mois des relous est... clos ? » demanda-t-elle d'une voix éteinte, presque craintive.

Gabriel, dont la silhouette commençait à se pixeliser comme une vieille cassette VHS, flottait près d'un miroir rococo. Son sourire était celui d'un metteur en scène satisfait de son carnage.

« Pour cette année, oui, » répondit l’Archange en s'évaporant peu à peu dans un nuage de poussière d'étoiles aromatisé à la cannelle. « Mais n'oubliez pas mon petit conseil d'ami... le ridicule ne tue pas. Il vous rend juste beaucoup plus facile à dessiner dans mes BD secrètes. Je vous enverrai des exemplaires dédicacés. Salut les moches ! »

Il disparut totalement, ne laissant derrière lui qu'un dernier emballage de barre chocolatée qui tomba mollement sur le tapis persan. Le silence revint dans la boutique, un silence profond, presque lourd, seulement troublé par le crépitement lointain d'une radio.

« Plus jamais ça, » trancha Dean d'un ton sans appel en se dirigeant vers la porte d'entrée, sa démarche retrouvant sa raideur de cow-boy. « On repart, Sam. Tout de suite. Et je te préviens. Si jamais tu mentionnes la queue de sirène, le mot "aquatique" ou le nom de Claude François, je te tire dessus. Avec du gros sel. Et je vise les fesses. »

« Promis, Dean, » sourit Sam en le suivant, une lueur malicieuse dans les yeux malgré la fatigue. « Mais avoue quand même... t'avais un sacrée hydrodynamisme. Tu fendais l'eau comme un champion. »

« La ferme, Sammy. »

Invisible, Gabriel prit un malin plaisir à s'étirer dans l'air, une jambe nonchalamment posée sur le vide, tandis que les derniers éclats de sa présence faisaient grésiller les ampoules de la boutique. Il ajusta son col avec une morgue toute divine, balayant l'assistance d'un regard où l'affection le disputait à la cruauté pure.

« Allez, rideau ! » s’exclama-t-il, sa voix résonnant avec l'écho d'un théâtre vide. « C'était mignon tout plein, cette petite thérapie de groupe entre la pleureuse de fantômes et les deux gravures de mode du néant. Une vraie scène de sitcom familiale, si on oublie l'odeur de chlore et le fait que Dean scintille encore comme une guirlande de Noël en fin de vie. »

Il fit un geste de la main, comme s'il balayait des miettes invisibles sur une nappe.

« Mais ne vous y trompez pas. Si j'ai rangé mes paillettes et rendu ses poumons au directeur d'assurances, qui, entre nous, devrait vraiment investir dans du fil dentaire, c'est uniquement parce que j'ai une indigestion de sérieux. La réalité m'ennuie, et votre héroïsme de tragédie grecque me donne des aigreurs d'estomac. »

Il descendit d'un cran dans l'air, venant flotter à quelques centimètres du visage de Melinda, son souffle sentant étrangement le chocolat chaud.

« Profitez bien de votre petite accalmie. Nettoyez bien les confettis coincés dans vos traumatismes d'enfance et frottez fort, parce que le papier crépon, ça déteint sur l'âme. Et rappelez-vous bien la leçon du jour. En avril, la réalité n'est qu'une suggestion polie, la dignité est une option que vous n'avez manifestement pas cochée, et moi... je suis le seul réalisateur sur Terre qui a le droit de vous faire faire des bulles avec vos fesses pour le simple plaisir du cadrage. »

Il commença à devenir translucide, sa silhouette se fondant dans les ombres des meubles anciens, mais son sourire, lui, resta suspendu un instant de plus, tel celui du Chat du Cheshire sous acide.

« Restez branchés, les losers ! La saison 2 de votre vie de galériens arrive bientôt, et j'ai déjà commandé un stock de costumes de licornes en kevlar pour votre prochain passage en enfer. Ça va piquer, mais ce sera tellement photogénique. Bisous sucrés, et n'oubliez pas de vérifier sous vos lits ce soir... j'y ai peut-être laissé un truc qui fait pouët quand on appuie trop fort sur le destin. »

Dans un dernier éclat de lumière fuchsia qui fit sursauter Dean, l'Archange disparut pour de bon, laissant une seule plume dorée tournoyer lentement vers le sol avant de se transformer, une fois au contact du tapis, en un petit sifflet de fête en plastique rose.


Laisser un commentaire ?