Amour improbable

Chapitre 1 : Amour improbable

Chapitre final

5003 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/01/2026 13:38

Cette fanfiction participe au Défi du Forum de Fanfictions.fr Saint-Valentin inattendue (février-mars 2018) en Seconde Chance



Amour improbable



Par une journée de novembre, à Grandview, États-Unis, dans la maison de Jim et Mélinda.

Mélinda était assise sur le canapé, prostrée, serrant contre elle Aiden, leur fils âgé de quelques mois. Des larmes glissaient sur ses joues, laissant de larges sillons. La pluie battant contre la fenêtre reflétait son état d’âme.

« Jim, où es-tu ? » songea-t-elle. « Plus d’un an est passé depuis… ce jour… Tu es encore là, quelque part… je ne sais pas où… Qu’est-ce qui te retient ? Nous avons notre fils, Aiden… Pourquoi la Lumière ne t'appelle pas, alors que je ne cours aucun danger ? Mon amour pour toi n’est pas mort, il continue de vivre en notre enfant ! Je le chéris le plus au monde, notre ange. »


Elle écoutait la pluie et sourit brièvement à l’orage qui éclata au loin. Mélinda se leva, déposa Aiden dans le berceau et regarda par la fenêtre. Les éclairs qui zébraient le ciel éclairèrent le visage de la médium. Dans le coin de son champ de vision, elle crut discerner une forme qu’elle qualifierait sans se tromper d’esprit errant. Une présence familière et chaleureuse. Mais avant qu’elle pût être en mesure de l’observer clairement de face, le fantôme mystérieux se dissipa dans les airs. Elle soupira et les mains serrées en poings, recroquevillée sur elle-même, demanda d’un ton ferme : 

— Qui êtes-vous ? Je peux vous aider !

Aiden pleura. Avec un sourire coupable sur le visage, la jeune mère accourut pour calmer son fils.

— Chuuut ! Mon ange, dors… 

Elle le berça tendrement et lui murmura, sa voix s’éteignant progressivement : 

— Dors, mon cœur ! Maman ne voulait pas te réveiller… Dors, mon ange ! Fais de beaux rêves !

Dès qu’elle déposa délicatement le garçon dans son lit, la petite femme s’allongea sur le canapé beige et s’endormit d’un sommeil agité, sous le regard bienveillant de son défunt mari qui veillait sur sa famille.


***


Le lendemain matin,


Mélinda se réveilla à la lueur des faibles rayons solaires qui filtraient à travers les rideaux. Elle s’étira et se prépara pour aller faire les courses. Soudain, un coup puissant à la porte résonna dans la maison silencieuse.

« Qui peut bien vouloir me voir à une heure pareille ? »

Elle déposa son fils dans son berceau et s’approcha de la porte, percevant un imperceptible changement dans l’air. Elle l’ouvrit et s’immobilisa lorsqu’elle reconnut l’homme qui se tenait devant elle. Il était grand, un visage taillé à la serpe et une expression sérieuse. Tout le contraire de ses souvenirs : lors de leur dernière rencontre, il avait un sourire espiègle imprimé sur le visage, sourire maintenant effacé. Ses épaules voûtées le firent paraître moins imposant et moins sûr de lui-même qu’il ne l’était. Son manteau bleu marine, presque noir, laissait apercevoir sa chemise blanche et sa veste de costume noire. Mélinda n’était pas prête à oublier qu’il l’avait menacé il y a quelques années et que leur vision de la vie dans l'au-delà et de la gestion de leur don était diamétralement opposée.


Mélinda bredouilla en fronçant les sourcils : 

— Gabriel… Lawrence ?

— Oui, confirma-t-il humblement. En personne. 

Un silence plana entre eux pendant un instant. 

« Que vient-il chez moi ? Il a tellement changé qu’il est devenu pratiquement méconnaissable… Dois-je le croire ? Puis-je lui donner une chance ? »

La gorge nouée, elle demanda en un souffle : 

— Pourquoi ? Surtout après tout…

Il secoua la tête et fixa un point derrière la médium. Il se gratta nerveusement la barbe naissante de sa main gauche où scintilla une alliance en or.

— C’est quelqu’un que vous connaissez très bien, Madame Gordon-Clancy.

L’odeur familière du parfum de son mari effleura les narines de l’interpellée.

— Il est derrière vous ! continua Gabriel.

Elle se retourna, mais Jim disparut avant même qu’elle ne posât la question qui lui brûlait les lèvres « Pourquoi, Jim ? »

Il m’a demandé de venir…

Elle pivota sur elle-même pour ramener son attention sur son interlocuteur.

— Pourquoi ? lui demanda-t-elle en plongeant ses yeux dans ceux de Gabriel.

Elle dévia son regard de lui, ébranlée d’y lire une tristesse, une mélancolie et une profondeur vertigineuse propre au deuil.

— Nous avons des points communs...

— Comment ?

— Même situation… conclut-il d’une voix éteinte en arrêtant son regard sur l’alliance. Donnez-moi une chance, il faut l’aider…

Elle fixa le vide pendant un instant et répondit : 

— Très bien !

La médium l’invita à entrer d’un geste de la main droite.

— Entrez ! Installez-vous au salon et faites attention à ne pas réveiller mon fils. Je vais vous servir du thé.

Il hocha la tête et obtempéra, se débarrassant de son manteau. 


***


Une fois le thé consommé, Mélinda, assise sur le fauteuil brun foncé face au canapé beige sur lequel était Gabriel, berçait Aiden entre ses bras. Ce geste arracha un faible sourire nostalgique à son invité. Il murmura : 

— Vous me rappelez Jeanne qui portait toute son attention sur notre petite Marianne… tellement maternelle…

Il se tut et serra le bord de son veston noir avant de murmurer.

— Mais tout cela, c’était avant… Avant… Le décès de Jeanne…

Il retint ses larmes. Un silence lourd s’installa entre eux, rempli de non-dits, de souvenirs douloureux de la perte de l’être aimé.

Mélinda se leva pour déposer Aiden dans le berceau en se rappelant les derniers moments de son mari. 


Le 7 novembre 2008, en soirée, elle se réveille à côté du lit où dort Jim. Ce dernier est devant elle avec un air attristé. Il lui chuchote : 

— Mél, tu es si belle ! Regardons-nous pour imprimer dans nos mémoires nos traits ! Je t’aime tellement !

— Ne veux-tu pas que j’appelle l’infirmière ou le médecin ? lui demande-t-elle en s’éloignant un peu, suivi de son mari, plus rapide qu’elle.

Il secoue la tête et quitte la pièce en s’élevant dans les airs. Elle éclate en sanglots, le regard arrêté sur le corps immobile dans le lit et répète : 

— Non ! Non ! Impossible ! Pourquoi toi ?


Elle n’osait rompre le silence, mais une question la taraudait.

— Que veut Jim ? parvint-elle à articuler, la voix tremblante. Pourquoi ne me le demande-t-il pas à moi, son épouse ?

— Telle est la question… 

Un bruit sourd se fit entendre de la cuisine où les lumières s’allumèrent et s’éteignirent rapidement.

— Et la raison de ma présence, continua Gabriel en se levant, suivi de la jeune mère.

Les deux eurent le temps d’apercevoir l’esprit errant qui perturbait ainsi le calme de la petite pièce : Jim Clancy. Son épouse fit un pas vers lui, les mains tendues pour l’enlacer, le souffle court, le sang battant fort dans les tempes et les larmes aux yeux, mais il s’éleva dans les airs dès que le regard des médiums se posa sur lui. 

— Que veut-il ?... Pourquoi ? demandèrent-ils à l’unisson.

Mélinda échangea un regard interrogateur avec Gabriel, elle y lut un sérieux et une détermination qu’elle n’avait jamais discernée auparavant.

« Gabriel a réellement changé ou il est un habile comédien ? » pensa-t-elle.

— Madame Gordon-Clancy, lui annonça-t-il sérieusement, nous n’avons guère le choix que de collaborer pour faire partir votre mari dans l’Au-delà. Et vous seule pouvez m’aider !

L’interpellée confirma et, en revenant au salon, s’arrêta brusquement dans le cadre de porte, les yeux écarquillés. La photographie de mariage qui trônait habituellement sur la table n’y était plus. Elle gisait au sol, déchirée en deux, Jim séparé de Mélinda, comme le passé du présent. Son cœur se serra.

« Pourquoi ? Que veux-tu me dire, Jim ? Es-tu fâché ? Ne m’aimes-tu plus ? »


Gabriel, qui la suivait de près, la percuta violemment, pris au dépourvu par cet arrêt aussi soudain qu'inattendu. Son pied s'emmêla maladroitement à la jambe de la jeune femme. Il perdit l'équilibre, mais parvint à se stabiliser in extremis en glissant instinctivement sa main autour de sa taille fine.


Une décharge électrique traversa Mélinda, brouillant momentanément ses pensées. Son corps tout entier fut parcouru d'un délicieux frisson qu'elle n'avait pas ressenti depuis bien longtemps. Cette sensation inattendue s'accompagna d'une agréable chaleur qui irradiait de cette main posée sur sa taille, faisant remonter à la surface le souvenir de Jim l'enlaçant tendrement dans leurs moments d'intimité partagée.

Se redressant, un petit sourire gêné, Gabriel bredouilla en la relâchant : 

— Mes excuses… Je ne m’attendais pas que vous allez vous arrêtez aussi brusquement… Je ferai attention…

Leur regard se concentra sur l’objet tombé avant de se rencontrer avec une lueur de détermination nouvelle.


La brune ramassa, les mains tremblantes d’émoi, la photographie en faisant attention aux éclats de verre, tandis que Gabriel s'installa sur le canapé, la contemplant.


Déposant la photographie sur la table basse en cerisier, Mélinda ancra son regard dans la fissure du cliché. Gabriel suivait des yeux les doigts délicats de la jeune femme qui s’agrippaient au coin de la table. Un silence s’installa entre eux. Soudain, l'homme le rompit : 

— Votre mari… veut clairement vous signifier… Comment le dire ?

Il détourna son regard vers sa tasse de thé vide.

— Quoi ? sortit de ses souvenirs la jeune femme.

— Qu’il vous libère de votre engagement… envers lui… C’est pareil avec Jeanne, lui confia-t-il d’une voix étranglée. Elle… 

Le regard brillant et interrogateur de Mélinda le fit rougir.

— Rien… Je… 

Le souvenir des derniers mots de son épouse rassérénée avant de rejoindre l’Au-delà lui revint à l’esprit.


— Je veux que tu sois heureux Gabriel. Ne pleure plus sur moi ! Tu peux te remarier avec la femme que tu veux, mais je veux que tu me promettes que le sourire fera à nouveau partie de ta vie, promis ?

— Promis, mon amour, lui chuchote-t-il, les yeux remplis de larmes. 

— D’ailleurs, tu mérites bien de vivre avec celle qui fait battre secrètement ton cœur. Crois-tu réellement que je n’ai rien remarqué ?

Son mari rougit malgré lui.

— Je doute que je pourrais… Je ne me fais pas d’illusion. Je suis réaliste… Et je t’aime énormément ! Que ton voyage vers l’Au-delà soit agréable !


— Non… marmonna-t-il en secouant sa tête. Cela ne te concerne pas…

— Désolée… 

Elle observa sa tasse et porta sa main à la théière ne remarquant pas que Gabriel aussi rapprocha sa main pour se servir du thé. Leurs mains se frôlèrent, une chaleur plus puissante que d’habitude, une décharge électrique qui teinta les joues de chacun d’une touche écarlate.

— Je… balbutia Mélinda en ramenant sa main à elle.

— Non… bafouilla Gabriel. Je comprends… Un peu… de thé ?

Il remplit les tasses et un silence gênant s’installa entre eux. Le trentenaire retira son veston et déboutonna un peu sa chemise.

— Revenons à ce qui nous intéresse, la raison pour laquelle Jim Clancy ne part pas dans l’Au-delà. Il accepte que vous vous remariiez.

Une chaleur monta dans la poitrine de son interlocutrice, qu’elle essaya de réprimer et d’ignorer.

— D’accord, mais encore ?... Je ne suis pas prête à croire que ce soit… l’unique raison ?

— Moi non plus, approuva-t-il. Mais quoi d'autre ? Je ne le sais pas ! Le seul indice que j’ai est une clef de coffre-fort.

Mélinda se leva.

— Je ne sais pas ce qu’il veut…

Elle se rendit jusqu’à la cuisine.

— Peut-être c’est lié à un coffre ou quelque chose qui serait gardé sous clef, non ? suggéra-t-il.

Elle exhala doucement, la mine pensive.

— Renseignez-vous, continua-t-il posément, je le ferais aussi et nous nous reverrons demain pour partager les informations. Je vous invite chez moi.

Il enfila son manteau et sortit une carte de visite où une adresse en périphérie de la ville était inscrite. Gabriel quitta la demeure d’un pas léger. La jeune veuve expira l’air qu’elle retenait et s’avachit sur le canapé.

« Impossible que… Non ! Je dois comprendre ce que veut Jim ! Un coffre barré ou une porte ? Quelle clef ? Je vais chercher… »

La médium chercha partout dans la maison, l’inspectant du grenier au sous-sol pour essayer de trouver soit une clef, soit un coffre ou une porte qu’elle n’arriverait pas d’ouvrir avec les clefs qu’elle avait à sa disposition. Ses recherches, ponctuées de soins prodigués à Aiden, furent vaines.


Elle revint au salon et s’allongea sur le canapé. Mais avant qu’elle ferme les yeux, Jim se matérialisa devant son épouse. Cette dernière se redressa et sentit un serrement en son cœur.

— Quelle clef veux-tu que je trouve ? Tu peux me le dire ? Pourquoi Gabriel Lawrence ?

Un petit sourire se dessina sur ses traits délicats.

— Bon, je comprends que tu veux que je parte dans la Lumière, déclara-t-il calmement, mais pas avant que ma dernière volonté soit accomplie.

Il se déplaça pour se tenir près de son épouse.

— D’accord, je te donne un autre indice !

Elle se leva, mais il disparut de sa vue. Elle parcourut toute la maison dans l’espoir de le retrouver, mais effort inutile. Aucun indice nulle part.


***


Le lendemain matin,


Mélinda se tenait devant le miroir, en proie à l'éternelle question que se posent toutes les femmes un jour ou l'autre : « Que vais-je mettre ? » Elle hésitait entre une robe verte et un tailleur beige.

— Mél, je préfère la robe, commenta la voix réconfortante de son mari derrière son dos. Elle te sied à merveille !

— Franchement, Jim ! Tu n’es pas prêt d’oublier que c’est la robe que j’ai portée… à l’occasion de… notre troisième année de mariage.

— Non, je n’ai pas perdu la mémoire ! Mais cette robe met en valeur ta féminité.

Un petit sourire fleurit sur ses lèvres, le fantôme s’approcha de la médium. Elle ressentit sa chaleur familière et réconfortante contre sa peau. En fermant les yeux, elle entendit la voix de son mari lui murmurer : 

— Vas-y, mon amour !

Elle ouvrit les yeux et aperçut Jim qui s’éloignait d’elle en se dissipant dans les airs.

« Bon, je dois y aller ! » pensa-t-elle en enfilant la robe, puis une veste blanche. « Je vais emmener Aiden aussi, je ne peux pas déranger ma mère ou ma belle-mère maintenant ! »

Une demi-heure plus tard, après avoir traversé toute la ville, elle arriva à l’adresse que lui avait donnée Gabriel.


***


En entrant dans la simple demeure, Mélinda était accueillie par l’expression sérieuse de Gabriel. Ce dernier l’invita au salon, lui servit du café et des croissants. Dès qu’Aiden fut endormi, le veuf demanda à la jeune mère : 

— Avez-vous compris de quel coffre et de quelle clef votre mari voulait que vous mettiez la main ?

Inopinément, une fillette de cinq ans, tout au plus, qui ressemblait physiquement à Gabriel entra au salon en courant. Elle cria : 

— Papa ! Papa !

Gabriel se leva et sourit à sa fille et l’interrogea : 

— Marianne, mon ange, qu’est-ce qu’il y a ?

— Dans le miroir ! Un Messieu... Les cheveux tout noirs, chemise avec plein de carreaux... Et il a écrit, joliment écrit, dans la — tu sais dans tout blanc — Buée, voilà ! Mais je sais pas lire, et ce Messieu me parle pas !

— Qu’est-ce qu’il a écrit ? murmura Mélinda en se levant.

— Allons voir Mélinda ! 

Il s’approcha de sa fille.

— Marianne, tu restes ici, d’accord ?

Les yeux marron agrandis, l’enfant acquiesça.


Les deux médiums arrivèrent dans la salle de bains et la jeune femme pleura en lisant le message sur le miroir. Gabriel, quant à lui, demeura perplexe. Il passa une main sur l’épaule de sa compagne et lui demanda : 

— Je ne comprends rien ! Ce n’est que la date d’hier, le 10 novembre. Qu’est-ce que ce jour signifie pour toi, pour te mettre dans un tel état ?

Elle pleurait et reniflait. Son corps tout entier était pris de tremblements. Gabriel l’enlaça par les épaules et l’entraîna doucement au salon en lui répétant : 

— Calme-toi, Mélinda ! Il faut que nous aidions ton mari. Nous en sommes capables. Tu es forte, fais-toi confiance.

Une fois que la jeune femme se calma, elle prit une gorgée de café et pensa : 

« Gabriel est si attentionné ? Une facette insoupçonnée de son être ! Et aucun esprit errant dans le salon. Il semble être sincère dans son changement d’approche avec les fantômes… Bon, je dois revenir et… Jim… Je… »

— Le 10 novembre est la date de notre mariage, de Jim et moi, s’empressa-t-elle de préciser.

— Le coffre et la clé auront-ils un rapport avec cette journée ?

— Je ne le sais pas… Peut-être que oui, peut-être que non !

Gabriel griffonna quelques mots dans un calepin. Se tenant la tête entre les mains, il réfléchissait. Mélinda le contemplait, discernant un sérieux et une maturité qu’elle trouvait réconfortante, différente de celle de son défunt mari. Fermant les yeux, elle formula en son for intérieur : 

« Jim, que voulais-tu me signifier par cette journée ? Que tu m’aimes encore ? Que tu ne veux qu’aucun homme se rapprocher de moi ? Que voulais-tu m’offrir ? »

Les pleurs de son fils la sortit de ses réflexions. Elle s’excusa et s’éclipsa dans la chambre que lui avait prêtée son amphitryon, pour s’occuper de lui.


Dès qu’elle revint, Gabriel lui signifia : 

— Je t’invite à dîner ! Tu acceptes ? J’ai tout préparé et cela nous laissera le temps de comprendre toutes ces énigmes de ton mari, qu’en penses-tu ?

Il sourit en faisant fondre littéralement Mélinda, qui en ressentit une certaine honte.

— J’accepte.

Son compagnon s’occupa de la mise en place et du repas.


***


La salle à manger était simple, la nappe blanche, les chandelles et l’attention de Gabriel donnaient une touche d’intimité et de protection.

— Gabriel… Lawrence… C’est vraiment agréable et si inattendu !

Son visage devint aussi écarlate qu’une tomate.

« Cela me rappelle mes dîners en tête-à-tête avec Jim ! Très romantique… Arh ! Je dois arrêter de tout comparer… C’est impossible que… Je vais devoir manger et arrêter de réfléchir pour une fois ! » songea-t-elle en fixant son assiette.

Ils mangèrent en silence sous le regard curieux de Marianne.


Une fois le repas terminé, Marianne et Aiden envoyés dans la pièce voisine, Gabriel annonça à Mélinda : 

— Je pense savoir quels sont la clef et le coffre auxquels fait allusion ton mari !

Debout, il s’approcha d’elle.

— Lesquels ? demanda-t-elle, le souffle court d’être si près de lui, leurs doigts presque en contact.

— La banque ! Là-bas, il y a des coffres-forts. Et ton mari a certainement laissé quelque chose qui serait en lien avec cette date… À toi de voir.

— Ah ! J’aurais dû y penser moi-même !

— Raison pour laquelle deux têtes, c’est mieux qu’une.

Mélinda s'approcha de son adversaire d'autrefois et se dressa sur la pointe des pieds. Elle l'étreignit pour manifester sa joie, un geste spontané et amical. Ses mains posées sur les épaules de Gabriel, une agréable odeur masculine parvint jusqu'à ses narines. Une chaleur singulière se diffusa de ses mains vers son cœur où elle s'amplifia et resplendit tel un soleil miniature. 


Le regard étincelant de Gabriel brillait d'un mystère apaisant et affectueux, teinté d'une nuance de désir. Il s'inclina vers elle, et Mélinda demeura immobile. Leurs souffles se mêlèrent : celui de Gabriel vigoureux et bouillonnant de passion, et le sien féminin et plus mesuré.


Elle observa ses traits virils et particulièrement ses lèvres, avant qu'elles ne viennent envelopper et captiver les siennes. Une décharge invisible mais presque tangible surgit entre eux. Un baiser empreint de désespoir, bref et intense. Nulle domination, uniquement l'élan spontané d'un homme ayant perdu un être cher et cherchant à apaiser ce sentiment de deuil.


Elle recula en s'empourprant, envahie par un mélange d'émotions qu'elle ne parvenait pas encore à identifier. Sa main droite, par pur réflexe, s'éleva vers la joue de l'homme pour lui asséner une gifle. Ce dernier demeura interdit avant de reculer et de présenter ses excuses.


— Oh ! Quelle audace, Monsieur Lawrence ! commenta Jim dans l’encadrement de la porte, les bras croisés et un petit sourire espiègle sur les lèvres. Même moi, je ne l’avais osé lors de notre première rencontre !

Le couple se retourna, gêné.

— Monsieur Clancy… Je… commença Gabriel, le souffle court.

— Pas besoin d’explication, tout est dit ! répliqua le fantôme en levant sa main droite dans les airs pour faire taire son interlocuteur vivant. Je comprends la faiblesse humaine… Je n’exige de personne une fidélité éternelle d’outre-tombe…

Les oreilles brûlantes, Mélinda baissa les yeux, muette et ébranlée.

— Papa, papa ! sautilla l’enfant qui apparut entre les adultes, insouciante de l’atmosphère pesante qui venait de s'installer.

— Gabriel Lawrence, je vous laisse et nous nous reverrons demain, conclut Mélinda, la gorge nouée.

— Oui, oui, à demain… Chez vous ?

Elle confirma d’un geste de la main et récupéra Aiden qui s’était réveillé en souriant. Un sourire innocent qui attendrit son cœur de mère.


***


Le surlendemain, en après-midi.


Mélinda accueillit Gabriel dans le salon. Le veuf vint sans sa fille.

« Elle est adorable, la petite… » songea la jeune mère. « Aiden aussi deviendra un bien adorable garçon lorsqu’il grandira ! »

Gabriel se racla la gorge et l’interrogea : 

— Que contient ce coffre ?

Elle lui montra une petite boîte bleue fermée, sagement posée sur le coin de la table près de la photographie déchirée de mariage où seule Mélinda était visible. Elle l’ouvrit et commenta, en prenant le précieux objet : 

— Une bague !

— Que votre mari voulait vous donner…,  continua Gabriel en contemplant le bijou en or surmonté d’un diamant.

— Le 10 novembre en cadeau, conclurent les deux à l’unisson.

— Bonne déduction ! applaudit Jim en apparaissant sur le pas de la porte.

Il se plaça à la droite de son épouse, un sourire chaleureux sur le visage.

— Maintenant, Jim Clancy, es-tu prêt à partir dans l’Au-delà, dans la Lumière ? demandèrent les médiums en chœur.

Le fantôme s’exclama : 

— Je me sens léger maintenant !

Il se tourna vers la fenêtre et ses vêtements devinrent plus clairs et brillants.

— Je vais bientôt rejoindre mon frère et mon père. Cette lumière chaleureuse et maternelle m’appelle ! Une douceur émouvante et apaisante. Au revoir, Mél ! Veille bien sur notre fils, Aiden ! Je veux que tu sois heureuse pour le reste de tes jours parmi les vivants. Que le sourire et la joie t’accompagnent toujours…

Il se tourna vers Gabriel.

— Je vous fais confiance pour offrir un soutien à Mélinda.

L’interpellé le regarda avec un faible sourire.

Jim donna une dernière accolade à Mélinda, lui chuchotant à l’oreille : 

— Accepte que la vie continue… Et que tu es trop jeune pour rester seule… Laisse-toi guider par ton cœur ! Je veux que tu sois heureuse !

Elle pleura à chaudes larmes suivant du regard son mari s’éloignant d’elle. Le pas léger, il se dissipa dans la Lumière que lui seul discernait. Gabriel demeurait à distance d’elle ne désirant pas interrompre ce moment si fragile, scrutant les traits de son visage.


Après un silence de recueillement, Mélinda retira son alliance pour la ranger dans la boîte bleue à côté de la bague.

— Merci Gabriel Lawrence ! Je remarque que vous avez réellement changé ! Ne brusquons pas le cours des choses, laissons faire le temps. Par contre, je suis prête à accepter une collaboration professionnelle dès maintenant. À demain !

Ce dernier s’inclina respectueusement, enfila son manteau et sortit de la demeure.

Mélinda, debout près de fenêtre, pensa : 

« Je viens de tourner une page de mon existence ! Mon âme se sent libérée du poids du deuil ! Bien que je continue à t’aimer Jim, je m’autorise, en mon cœur, de laisser la place pour un nouvel amour… Je verrai où tout aboutira… »


Un silence apaisant s’installa dans la maison.


***


Le soir, Aiden dormit dans son berceau, alors que sa mère décida de prendre un bain chaud pour apaiser ses tensions des dernières heures. La vapeur de l’eau chaude à souhait la calma. Elle ferma les yeux et se surprit à repenser au baiser de la veille. 

« Pourquoi dois-je penser à lui… Alors que… Tout est trop rapide ! » pensa-t-elle. « Mais il réveille en moi des sentiments oubliés… »

Elle sortit de l’eau qui dégoulinait encore sur les dalles, se séchant prestement pour enfiler sa nuisette blanche. 


À peine la revêtit-elle qu’un léger coup s’entendit à la porte. Médusée, elle mit prestement un pull.

« Qui a une heure si tardive, voudrait bien frapper à ma porte ? Peut-être Gabriel ? »

Son cœur battit la chamade, l’air se fit plus lourd alors qu’elle s’approcha de la porte. Elle jeta un coup d’œil au judas et l’ouvrit en grand en chuchotant : 

— Gabriel Lawrence ! Quelle urgence vous pousse à venir chez moi ?

 — Disons, je… Le sommeil me fuit et je dois… Me vider le cœur.. Pour le dire ainsi.

— Entre, j’ai froid ! 

L’homme entra, laissant son manteau sur la patère. Elle alluma les lampes du salon. Ce qui plongea la salle dans une ambiance romantique. Mélinda sentit ses joues s’enflammer, et son cœur battre la chamade. Elle se couvrit d’un plaid pour ne pas attirer l’attention sur le peu de vêtement qu’elle portait.

— Mélinda, commença Gabriel d’une voix plus rauque que d’habitude en détournant son regard qui luisait d’un éclat particulier. Je dois t’avouer…

Un silence s’installa entre eux, un silence différent de ceux des derniers jours, calme et apaisant. Il parla en choisissant ses mots avec soin :

— Que j’ai réfléchi… À ce qui semble naître entre nous… Nous sommes complémentaires… Une équipe solide.

Il s'approcha davantage d'elle et lui prit la main. Mélinda se rapprocha aussi, se calant presque contre son épaule. Son collègue caressa légèrement son bras avant de retirer sa main en rougissant. Ce contact réchauffa encore plus le cœur de la jeune veuve qui se blottit contre sa poitrine. Il se pencha vers son oreille et murmura :

— Je suis désolé pour l'autre jour... Je ne voulais pas te brusquer... Ne vois pas... mes intentions autrement qu'elles ne sont... Je...

— Non, non, tu n'as pas à t'excuser, Gabriel, chuchota-t-elle en examinant son visage, dont les traits lui semblaient encore peu familiers.

Elle passa tendrement sa main sur sa joue mal rasée.

— Nous portons trop de colère et de tristesse liées à notre mission d'aider les esprits errants. C'est lourd, insupportable. Nos épaules fléchissent sous le poids de nos responsabilités... Envers les vivants comme envers les morts... Il faut être deux pour le supporter.

— À deux, on trouve un point d'ancrage, sourit-il en entourant brièvement la taille de Mélinda. Nous ne pouvons pas vivre isolés ! J'ai été seul trop longtemps pour l'être à nouveau...

Son cœur battit plus fort dans sa poitrine. La jeune veuve franchit la distance qui les séparait et embrassa passionnément son compagnon. Ce dernier s'éloigna à contrecœur et conclut : 

— Tu as raison, il ne faut pas brusquer les choses, laissons faire le temps ! Je te souhaite une très bonne nuit, Mélinda. Ces derniers jours et les nuits ont été très éprouvants pour nous deux… Nous nous reverrons demain après-midi pour aider le prochain esprit errant. Notre collaboration continue, n’est-ce pas ?

Elle inspira et expira bruyamment et approuva d’un signe imperceptible de la tête. Sur ces mots, il prit congé et Mélinda fixa un long moment l'endroit où s'était tenu auparavant son nouvel associé. Puis elle alla se coucher et, dès que sa tête toucha l'oreiller, elle s'endormit d'un sommeil léger.

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