Par une journée ensoleillée de mai 2004, dans un petit appartement dans un immeuble gris de Grandview.
Gabriel Lawrence, un joyeux vingtenaire aux yeux sombres et aux cheveux noirs, enlace tendrement sa femme, une élégante brune. Il embrasse paternellement leurs deux filles, Sara et Anne, prend son sac à dos beige et franchit rapidement le seuil de l’appartement pour débouler les escaliers et sortir à l’extérieur de l’immeuble, qui donne sur la rue. Pour lui, c’est toujours la même route entre l’immeuble et son lieu de travail, le restaurant Best Meals, qui se trouve quelques rues plus loin. Il est heureux depuis qu’il a rencontré son âme-sœur, Brigitte Wiener. Depuis qu’il est parvenu à s’échapper de l’asile, dans lequel il a passé son enfance, Gabriel n’a jamais espéré se confier à un être humain au sujet de son don. Il est devenu méfiant envers les hommes, car il a été trahi par son père, sa mère et son frère aîné. Il ne parle plus avec eux depuis sa sortie de l'asile, possible en mentant. En passant près d’un cerisier, car Gabriel passe au travers du parc, ce souvenir lui revient en mémoire. Celui du premier esprit qu’il a vu, cela a été à l’âge de cinq ans, au cours d’une promenade familiale.
Il était un gamin qui gambadait joyeusement devant ses parents. Son frère, d’un an son aîné, le suivait à sa droite. Il s’arrêta tout à coup, car il avait vu une silhouette humaine près d’un jeune cerisier. C’était une fillette vêtue d’une robe blanche, qui regardait autour d’elle d’un air craintif. Étonné qu’une enfant soit seule dans un parc, Gabriel l’aborda :
— Que fais-tu ici ? Où sont tes parents ?
Son père intervint :
— Gab, à qui parles-tu ?
L’interpellé se retourna vers son père et répondit d’une voix fluette :
— Papa, je parle avec la gamine devant moi…
— Mon garçon, il n’y a personne…
— Il n’y a qu’un cerisier, commenta son frère d’un air moqueur. Depuis quand tu parles aux arbres ?
— Pourtant, une fillette en robe blanche est là, se défendit-il en faisant un geste des mains vers l’entité.
— Tu dois rêver ! Il n’y a personne ! réitéra sa mère.
Gabriel soupira et regarda vers la direction de la fillette, qui, effrayée, recula et passa au travers du cerisier.
Il balbutia, en se retournant vers ses parents et son frère, et dit de l’air le plus assuré que lui permettait sa voix fluette de cinq ans :
— Je vous le dis qu’il y avait une fille ici, devant moi. Sauf qu’elle a pris peur... Elle est passée au travers du cerisier. Je ne sais pas comment c’est possible…
— Ce ne peut pas être vrai, Gab ! Tu dois avoir mal vu ! commenta d’un air sévère son père.
— Tu ne l’as pas vu, papa ?
— Non !
— Et bien, tu veux arrêter avec cette histoire ? fit sa mère. Nous ferions mieux de reprendre la promenade.
— Mais maman, ne veux-tu pas demander à la fille… répliqua Gabriel d’une voix presque larmoyante.
— C’est assez ! l’interrompit-elle.
Il soupira et baissa la tête, honteux et déçu d’être incompris.
L’homme sort de ses souvenirs par une voix derrière lui qui l’apostrophe joyeusement :
— Bonjour, Gabriel !
Il tourne la tête pour remarquer que son collègue, John Diamond, le salue.
Le barman salue à son tour son collègue. Ce dernier est cuisinier dans le même restaurant. Les deux hommes s’entendent bien. Bien évidemment, Gabriel ne lui a jamais révélé son don. Seuls ses parents, son frère, sa femme et ses enfants le savent. C'est un secret pour lui. Par ailleurs, il doute bien que ses enfants aient hérité de son don, étant donné leurs réactions lorsqu'il aborde un esprit lors d'une promenade familiale dans le parc de Grandview.
John demande :
— Alors, Gabriel, tu travailles seul au bar aujourd'hui ou as-tu un aide-serveur avec toi ?
— Selon l'horaire, je devrais avoir un aide-serveur avec moi... Henry... S'il se présente à 17 h 00...
— Je l'espère pour toi...
— Et toi, qui t'aidera dans la cuisine ?
— Samuel, comme toujours...
Gabriel hoche lentement la tête. Et les deux collègues entrent dans le vestiaire du personnel, prêts à travailler.
****
Le barman est derrière son comptoir. Il vérifie qu'il a tout le matériel nécessaire pour travailler. Ses verres reposent dans leur armoire, tous propres et prêts à être utilisés. Il en a de différentes formes et largeurs, selon les cocktails qu'il aura à faire. Heureusement, le plongeur, un étudiant de l'Université Rockland, fait son travail.
Son quart de travail se déroule sans aucun incident. Le barman reçoit la visite d'un homme en noir. Gabriel comprend aussitôt le message : donner une substance apportée à un client sans poser de question. Il sait qu'il aura une prime de mille dollars pour ce petit service. Sauf que, depuis quelques années, lorsqu'il commence à remarquer que les esprits de ces hommes et femmes hantent le restaurant, le barman commence à se questionner sur cette substance. Au moins, il se rassure en emmenant certains dans une grande maison en bois à l'extérieur de Grandview, dans laquelle il amasse les âmes afin de les divertir en attendant qu'ils trouvent un embryon dans le ventre d'une femme enceinte pour revivre. C'est encore une fois Antonio Romano qui l'a convaincu, quelques années après sa sortie de l'asile. Mais certains de ces esprits sont plus redoutables et agissent sur d'autres clients, ce qui fait craindre au barman de perdre son pouvoir sur eux. Évidemment, Gabriel ne souffle pas un mot à sa femme au sujet de cette maison à l'extérieur de la ville, tout comme pour ses grosses primes, pour éviter ses critiques.
****
Un dimanche ensoleillé de juillet 2004, dans une rue près du marché de Grandview, en après-midi.
Gabriel, Brigitte, Sara et Anne se promènent depuis quelques minutes. En passant dans une rue, qui lui est familière, il voit un esprit qui le salue d'un geste de la main, c'est Mary, la factrice. Il l'apostrophe :
— Bonjour, Mary !
— Alors, Gabriel, tu vas bien ?
— Oui ! Et toi ?
— Très bien !
Elle fait une courte pause, puis commente, en promenant son regard des enfants à Gabriel :
— Félicitations ! Tu es enfin marié !
— Merci, balbutie-t-il, un peu gêné, en serrant la main de sa femme. Depuis le 1er juin 2001...
Constatant le regard insistant que Brigitte lui lance, Gabriel murmure :
— C'est Mary, la factrice fantôme dont je t'ai déjà parlé... Elle me félicite d'être marié et père...
Son épouse hoche lentement la tête.
Remarquant que Sara et Anne la regarde d'un air curieux, leurs yeux écarquillés, la revenante murmure :
— Ils sont vraiment mignons, tes enfants... Comment s'appellent-ils ?
Le barman, d'un air fier, les présente à la défunte :
— Mes filles adorées ! L'aînée s'appelle Sara, la benjamine Anne. Elles sont vraiment gentilles !
Mary la factrice les salue d'un signe de tête en murmurant :
— Je vous laisse ! Le travail m'appelle !
— Vous avez encore des courriers à distribuer ? demande Gabriel, étonné.
« Comme si elle était encore vivante », pense-t-il avec humour.
L'esprit, comme s'il ignore ses pensées, disparaît de sa vue en tournant vers une rue perpendiculaire. La famille continue sa promenade. Gabriel résume à sa femme sa conversation avec la revenante. Brigitte manifeste sa compréhension par un hochement de tête. En passant près d'une rue, le souvenir de sa première rencontre avec Melinda Gordon, une femme qui voit aussi les esprits, lui revient.
C'était le 12 mars 2001. Il avait été en conversation avec un esprit errant, celui d'un homme vers la trentaine, en tenue de jogging beige avec une trace de sang à la hauteur de sa poitrine. Il avait appris qu'il s'appelait Marcel Apostol et qu'il avait été tué le 9 février 1997 par l'homme en gris, duquel l’esprit voulait se venger. Gabriel ne savait pas quoi faire pour l'aider. Il remarqua du coin de l'œil une femme un peu plus petite que lui, aux cheveux et aux yeux bruns, vêtue d'un manteau et de pantalon samt verts. Il évalua qu'il la dépassait d'une tête malgré ses talons hauts.
Et l'esprit errant disparut de la vue des passeurs d'âmes. La femme feignit de continuer sa route, mais le regard de Gabriel la suivait. Il se rapprocha d'elle.
Elle l'apostropha :
– Êtes-vous un nouvel habitant de Grandview ?
D'une voix rauque, il s'exclama :
– Non ! Je suis un natif de la ville...
– Je ne vous ai pas remarqué...
– Normal, je suis un simple barman discret.
Elle murmura :
– Et vous voyez les âmes errantes ?
Gabriel sentit des sueurs froides couler dans son dos.
« M'aurait-elle découvert ? » pensa-t-il. « Ou bien elle les voit aussi ? »
Il hocha lentement la tête.
D'un ton neutre, elle dit :
– Et bien, qui est ce pauvre homme avec lequel vous étiez en conversation ?
« Elle les voit !? » conclut-il, rassuré.
– Il s'appelle Marcel Apostol. Un pauvre homme qui est mort le 9 février 1997. Je n'ai pas fait une recherche sur son cas, mais la seule chose que je sais, c'est qu'il veut se venger de son meurtrier. C'est le défunt lui-même qui me l'a dit au cours de l'une de nos conversations.
– Qui est ce meurtrier ?
– Il dit que c'est un homme en gris...
– Il serait bien de faire une recherche sur son cas... Un esprit en colère peut être terrible...
– Oui, je suis tout à fait d'accord avec vous...
– Bien de savoir que nous avons un don commun... Il serait bien de se présenter... Quel est votre nom, Monsieur ?
L'homme la fixa intensément avant de répondre brièvement :
– Gabriel Lawrence. Et vous ?
– Melinda Gordon.
– Enchanté d'avoir fait votre connaissance !
– De même pour moi ! Passez une bonne journée !
– Pareillement pour vous !
Et Melinda s'éloigna de lui, sans doute pour aller vers le marché.
Quelques jours plus tard, elle lui proposa son aide pour enquêter sur l'esprit qu'était Marcel Apostol. Et elle revint à ce sujet le 7 mai 2001, au moment où il commença à travailler, vers 15 h 00. Il apprit alors que l’homme en gris était Carl Neely, un policier de la ville qui était responsable de nombreux meurtres. Depuis, le barman avait l'impression d'être moins seul avec son don. Enfin une amie ! pensa-t-il. Au cours d'une conversation, un peu plus tard, lorsqu'il se confia à elle au sujet de ce qu'il savait de Carl Neely, un policier de la ville, qui était un client assez régulier dans son bar. Sauf que depuis un certain temps, alerté par un esprit vêtu de noir, qui se présentait comme Antonio Romano, que cinq signes doivent se réaliser, le barman s'inquiéta pour la sécurité de son amie. Cet esprit ajouta sur un ton sarcastique :
— Trois signes se sont déjà réalisés. Il n'en manque plus que deux et le tour est joué : la mort d'un proche et la colombe !
Gabriel sursauta malgré lui.
« Pourquoi s'acharner ainsi sur Madame Melinda Gordon ? Elle est bien une amie sympathique... »
Le sombre esprit éclata d'un rire diabolique, ce qui fit tressaillir le médium malgré lui. Celui-ci avait l'impression que ces signes étaient des menaces adressées à Melinda pour l'affaiblir. Sauf que la raison lui échappait complètement.
Antonio Romano disparut de sa vue, comme aspiré par le souterrain.
Depuis un certain temps, Gabriel n'avait pas du tout vu Melinda, ce qui lui faisait craindre le pire. Il espérait qu'il ne lui était rien arrivé. À moins qu'elle le fuyait, mais pourquoi ?
Gabriel sort de ses souvenirs par la voix de sa fille benjamine :
— Papa, où allons-nous ?
— Au marché, mon ange... Comme ta sœur et toi êtes très sages, nous achèterons un jouet...
— Oui ! s'exclament Sara et Anne en sautant de joie.
Leurs parents sourient devant la manifestation d'autant de candeur enfantine. Ils s'échangent un regard sous-entendu « Comme elles sont adorables ! »
La famille continue sa promenade jusqu'au marché, où les fillettes passent des heures à regarder d'un air émerveillé les différents jouets sur les étals. Ensuite, Gabriel, sa femme et leurs filles se rendent dans un magasin à côté du marché, pour finalement en sortir deux heures plus tard, en traînant Sara et Anne par la main. Ils reviennent dans leur petit appartement.
****
Le 7 août 2008, au Best Meals, vers 18 h 30.
Gabriel prépare un Blue Lagoon pour un client. Tout à coup, un homme entre dans le restaurant. Le barman le reconnaît aussitôt à son complet gris avec nœud papillon. Nul autre que Carl Neely, un jeune policier de la ville. Il l'a remarqué depuis quelques années. Carl, comme toujours depuis qu'il fréquente le bar, est suivi par deux esprits errants. L'un d'eux est un vieil homme ridé, aux cheveux et à la barbe blancs, vêtu d'un complet noir uni, d'une chemise blanche et de chaussures noires. Ses yeux gris qui brillent d'une lueur mauvaise ne se cachent pas derrière ses lunettes de vue noires. L'autre est un vieux paysan qui lance des regards haineux autour de lui. Dans tous les cas, le barman note que ces esprits parlent entre eux une langue qu'il ne parvient pas à identifier.
« Heureusement que j'en ai parlé à Melinda », songea Gabriel. « De sorte que je sais qu'ils sont des esprits tchèques... »
En effet, la jeune médium lui a révélé une fois, au cours d'une conversation, l'identité des deux esprits tchèques : Ivo Vláčil (1918-1997) et Miloslav Vláčil (1888-1959). Ils sont fils et père.
Carl Neely s'approche du comptoir du bar, suivi par les deux revenants qui donnent la chair de poule au barman au pouvoir hors de l’ordinaire.
Gabriel ne peut pas s'empêcher de penser : « Voilà un certain temps que je ne l'ai pas vu... Il ne m'a pas manqué, celui-là... Sans doute qu'il boira du Béton, ou encore la Becherovka Mary, le Magic Sunset, le Festival, le Red Moon, le Fresh ou l'Avalanche... Puis, l'un de ces deux esprits le possédera... Le même schéma se répète... »
Le barman trouve bizarre que le policier consomme ces cocktails à base de la becherovka, un liqueur produit à Carlsbad en République Tchèque. Ceci lui met la puce à l'oreille. En plus, avec la présence des deux esprits tchèques, il conclut que peut-être Carl Neely est le petit-fils ou l'arrière-petit-fils de ces esprits tchèques... À ne pas exclure, puisque tous les trois ont les yeux gris... Dans tous les cas, il voit cette consommation d'un mauvais œil.
Le policier, en le fixant d'un air sérieux, commande d'une voix rauque :
— Du Festival, s'il vous plaît !
Gabriel confirme d'un signe de tête et prépare rapidement le cocktail. À peine dépose-t-il le verre que le client le vide rapidement, puis en commande un autre.
Ensuite, Carl but un verre de Béton, quatre de Fresh et cinq de Red Moon. Ivre, son âme sort de son corps et l'esprit du paysan tchèque le possède. Le policier aux yeux gris fixe intensément le barman, tandis que son âme regarde passivement ce qui se passe.
Gabriel demande d'un air sérieux :
— Monsieur veut payer ?
— Oui, répond-il d'une voix grave, à la limite du caverneux.
Il lui tend la facture ; le policier paie et sort du restaurant en titubant un peu. Gabriel le regarde jusqu'à le perdre de vue.
Il pense : « Cet homme-là m'inquiète beaucoup... Pourquoi est-il possédé ? Pourquoi ? À moins que la consommation de liqueur tchèque lui permette de se rappeler de Dieu-sait quel épisode de sa vie en rapport avec la République Tchèque ou avec la Tchécoslovaquie... À moins qu'ils aient réellement un rapport de famille... Je ne sais pas quoi penser de tout ceci... »
Cette pensée lui rappelle un commentaire de Melinda lorsqu'il a partagé ses réflexions au sujet de Carl Neely : il est cynique d'établir un rapport sur la couleur des yeux.
Gabriel revient à son travail, interpellé par un autre client.